Comment devenir fan de Bob Dylan (1/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Il y a dix ans, j’ai vu le documentaire No Direction Home pour la première fois et je suis tombé dans une obsession pour Bob Dylan qui ne m’a pas quitté. Qui n’a fait que se renforcer au fil des années. Il est parfois le seul musicien que j’écoute. Le seul artiste qui m’inspire. Il prend beaucoup de place dans ma vie et avec une discographie aussi imposante que la sienne, il faut beaucoup de place. Et avec sa tournée sans fin et ses nouvelles livraisons annuelles, l’addiction semble incurable. Alors quitte à sombrer, j’aimerais vous embarquer avec moi cette spirale bien plus géniale qu’infernale.

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Par l’intermédiaire de Lunécile, je vous offre donc gratuitement – vous n’auriez jamais les moyens de vous payer mes honoraires – une leçon intitulée : « le guide du bon dylanophile ». Ça sonne comme une maladie parce que j’ai bien peur que ça en soit une. Attention : si vous avez peur de me suivre, si vous avez des choses importantes à accomplir dans votre vie ou si vos intérêts musicaux ne tournent qu’autour de la hard-teck berlinoise, il vaut peut-être mieux sortir de la salle de classe dès maintenant. Sinon, bienvenue à tous les débutants, incultes et curieux. Bienvenue à ceux et celles qui souhaitent découvrir l’univers de Dylan mais ne savent pas comment s’y prendre. Ne vous inquiétez pas, vous êtes entre de bonnes mains, j’ai des années de prosélytisme derrière moi. J’ai converti les plus réfractaires et guidé les plus naïfs. Je ne porte pas ce pseudo pour rien.

Maintenant que les présentations sont faites, sortez vos cahiers et notez bien la problématique du jour : « Quelle est la manière idéale d’aborder l’œuvre de Robert Zimmerman ? ». Ah et on repère déjà les novices : oui, c’est bien le véritable prénom de l’artiste, celui que ses parents lui ont donné un beau jour de mai 1941, dans une petite ville minière du Minnesota. Mais je ne suis pas là pour faire de la biographie – allez donc vous balader deux minutes sur Wikipédia – je suis là simplement pour vous aiguiller dans la multitude de créations de notre increvable ménestrel.

Pour cela, nous allons suivre un procédé qui s’est avéré gagnant pour ma part. Je ne dis pas que c’est la seule manière d’aborder Dylan, je prétends juste que c’est la plus pertinente, via mon expérience et celle d’autres fans. Je vous donne simplement des pistes et chacun sera ensuite libre de piocher comme il le souhaite et selon son budget – un abonnement Spotify peut être un bon compromis – dans la masse musicale que l’on va étudier ensemble. Mais si vous suivez mon raisonnement, je peux vous assurer que, si tout va bien, vous n’avez aucun risque de vous perdre ou de vous retrouver bloqués comme trop de baby boomers et fans d’Hugues Aufray dans la seule période folk. Si vous préférez la jouer en freestyle et au petit bonheur la chance, c’est à vos risques et périls et je m’en lave les mains.

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Mon procédé se découpe en dix niveaux, qui sont autant d’échelons à gravir dans un ordre précis avant de prétendre vraiment connaître l’œuvre de Dylan. C’est un peu comme dans un jeu vidéo en fait : certains niveaux s’acquièrent en simultané, certains sont plus difficiles et longs que d’autres. Alors attention à ne pas brûler les étapes, on a toute la vie devant nous et, comme je vous le disais au départ, il m’aura fallu dix ans d’études très intenses pour en arriver où je suis.

Tout le monde est prêt ? Non, Chloé, tu n’es pas prête. Tu crois que je t’ai pas vu en train d’écouter Mumford & Sons ? Tu dégages Chloé. Que je vous prenne pas à faire n’importe quoi hein. Que ça vous serve d’exemple. Allons-y. Plongeons dans cinquante ans de musique américaine.

NIVEAU 1

Le tout premier son qu’il faut entendre quand on débute, c’est la caisse claire qui ouvre « Like A Rolling Stone » (1965). Si vous êtes comme Bruce Springsteen, il ouvrira grand les portes de votre esprit. Si vous êtes comme moi, il changera votre vie. Contrairement à d’autres grands classiques de Dylan (comme « Blowin’ in the Wind » ou « Mr Tambourine Man »), je peux encore l’écouter régulièrement sans m’en lasser même si, contrairement à vous, je n’aurais plus jamais l’extase de l’entendre pour la toute première fois.

L’expérience sonore vous a plu ? Complétons là maintenant avec une expérience visuelle. Allez sur Youtube et tapez « Like A Rolling Stone live 1966 ». Si tout va bien, vous tomberez sur le concert du Manchester Free Trade Hall, le même extrait qui ouvre et clôture No Direction Home, le documentaire produit par Scorsese en 2005. Vous verrez que sur scène, face à un public hostile et accompagné des Hawks, son groupe le plus incandescent, Dylan est au dessus de tout. Ce bout de concert était ma première rencontre avec lui, un soir d’été caniculaire où je zonais devant ma télé, et j’en suis sorti hypnotisé. Son allure, sa voix, son harmonica. Son aura. C’était le début d’une longue histoire, il fallait absolument que j’en sache plus sur ce drôle de petit bonhomme.

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Et vous aussi. Il est trop tôt pour vous enfiler le documentaire en entier alors allez maintenant sur Wikipédia et glanez rapidement quelques éléments biographiques qui vous seront utiles par la suite. C’est bon ? Victor, pourquoi tu fais la gueule ? Qu’est-ce que tu fais à regarder une version live de 2007 sur Youtube ? Chaque chose en son temps !

Pour l’instant, rien de tel qu’un bon best-of. Certains de mes collègues crieraient au scandale s’ils apprenaient que je vous conseille ça mais je pense sincèrement que c’est un bon outil de vulgarisation pour les novices. Un bon moyen d’avoir un aperçu suffisamment varié et représentatif de la carrière de Dylan sans pour autant trop charger la mule dès le début. Après, faut pas écouter n’importe quel best-of. Toutes les saloperies actuellement disponibles dans les stations-services ou dans les bacs à soldes de la Fnac ne feraient que vous apporter davantage de confusion. Non, munissez-vous plutôt de la compilation « Dylan » sortie en 2007. Ces 3 CD couvrent une large période de la carrière du Zim et proposent une collection de classiques que vous pouvez picorer en guise d’avant-goût.

Comment ? Ça veut dire quoi “Zim” ? Julie, faut suivre un peu : c’est le définitif de Zimmerman, le vrai nom du chanteur et un surnom affectueux qu’on lui donne à l’occasion, entre fans. D’autres opteront pour « Bobby » ou « le caméléon », moi je trouve « Zim » plus funky.

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En écoutant cette compilation, vous découvrirez tranquillement un peu du jeune Dylan acoustique (« Song To Woody »), de protest-songs (« The Times They Are A-Changin’ »), de décharges électrique (« Maggie’s Farm »), de jolies ballades pop (« I Want You »), de chef-d’œuvres très courts (« All Along The Watchtower ») ou plus longs (« Every Grain of Sand »), d’excursions country (« Lay, Lady, Lay ») ou gospel (« Gotta Serve Somebody »), de valses faussement nostalgiques (« Things Have Changed ») ou vraiment crépusculaires (« Not Dark Yet »). Vous aurez ainsi un aperçu non exhaustif mais très pédagogique d’une voix qui change, d’un artiste qui se réinvente constamment et d’une discographie qui part dans tous les sens en retombant presque toujours sur ses pattes. Il contient même « Blind Willie McTell », le plus grand morceau de Dylan alors savourez-le bien et si ça ne vous convient pas, je ne veux plus jamais vous revoir.

Dans le même esprit, découvrons quelques albums en entier, quatre albums qui ont le mérite d’être à la fois de grands classiques mais des classiques tout à fait accessibles et caractéristiques de quatre grandes périodes du Zim. En commençant par la meilleure porte d’entrée à mon goût, Highway 61 Revisited (1965). Et je ne dis pas ça car c’est mon album favori de tous les temps. Je dis ça parce que vous allez y retrouver « Like A Rolling Stone », qui vous mettra à l’aise. Des morceaux aussi dingues que « Ballad of a a Thin Man » et la longue promenade sur la « Desolation Row ». Des blues mélancoliques comme « It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry » ou ébouriffants comme « Tombstone Blues » et la chanson-titre. Des perles intemporels encore trop méconnues comme « Just Like Tom Thumb’s Blues » ou « Queen Jane Approximately ». En bref, vous aurez une première rencontre avec un chef-d’œuvre dylanien très digeste. Avec la manière dont il articule et donne vie à des personnages inoubliables, comme Mr. Jones, Ophelia et la Reine Jane. La manière dont il ressuscite des figures américaines comme Paul Revere, Ezra Pound et les naufragés du Titanic. Ils ne vous quitteront plus.

Photo of Bob Dylan

On va maintenant remonter un peu en arrière mais pas si longtemps. Pourtant, vous verrez que la différence est saisissante. The Freewheelin’ Bob Dylan (1963), son deuxième album, est un recueil de chansons acoustiques, tantôt protestataires, tantôt sentimentales, parfois les deux en même temps. Certaines, sautillantes et légères, vous introduiront à la facette la plus malicieuse et chaplinesque de Dylan (« Bob Dylan’s Blues », « Talkin’ World War III Blues »). D’autres, sombres et crépusculaires, vous feront vite comprendre que le thème central exploré par notre poète, c’est l’apocalypse (« A Hard Rain’s A-Gonna Fall », « Masters of War »). Et puis il y a les ballades de rupture à vous fendre le cœur (« Don’t Think Twice, It’s Alright »), les complaintes enfantines pour amour maudit (« Girl From The North Country », « Corrina, Corrina ») et, bien sûr, l’hymne « Blowin’ in the Wind ». Pas besoin d’adhérer à une quelconque cause ou de tout savoir sur la crise des missiles de Cuba pour apprécier cet album où le gamin présente l’ampleur de son talent avec une aisance déconcertante.

Mais ne soyez pas trop déconcertés parce qu’il va falloir enchaîner avec un autre gros morceau : Bringin’ It All Back Home (1965). Et là, vous retrouverez tout ce qui vous a plu dans les deux albums cités juste avant. L’acoustique et l’électrique (« It’s All Over Now, Baby Blue » et « Subterranean Homesick Blues »), l’amour et la destruction (« Love Minus Zero/No Limit » et « It’s Alright Ma (I’m Only Bleeding)»), la douceur et la fureur (« She Belongs To Me » et « Maggie’s Farm »). Vous retrouverez ce « Mr Tambourine Man » que, depuis l’écoute du best-of, vous chantez au coin du feu pour impressionner vos camarades. Tout ça se mêle alors que Dylan amorce un tournant de sa jeune carrière et s’embarque dans une folle trilogie. Si j’ai décidé d’aborder ça dans le désordre, c’est pour ne pas vous étourdir et pour que, contrairement à trop de journalistes et critiques, vous ne reteniez que ça. Ce qui est génial avec Dylan, c’est qu’il y a ça mais pas que ça. Et ce serait dommage de ne vous introduire qu’au prophète de sa génération ou au fantôme de l’électricité.

Car il y a aussi, entre autres, le gitan. Peut-être qu’à une soirée, quelqu’un a eu la bonne idée de choisir « Hurricane » pour danser. Peut-être que vos parents ont toujours le 45 tours poussiéreux dans le grenier. Rien d’étonnant : Desire (1976) fut la meilleure vente de Dylan dans notre cher pays. Et sa tentative de revenir à la protest song pour libérer le boxer Rubin Carter accusé injustement d’un crime est étrangement devenu un tube à l’époque où Claude François et Michel Sardou régnaient sur nos charts. J’ai choisi cet album pour le niveau 1 car il est très accessible et, comme son nom l’indique, très romantique. Parce qu’il prouve que Dylan, en s’entourant de violons, de la voix d’Emmylou Harris et de la plume de Jacques Levy, peut se réinventer à nouveau. Parce que j’en vois déjà parmi vous qui se font les yeux doux en écoutant « Oh Sister » ou « Black Diamond Bay », j’en entends prévoir des balades sur la plage au son de « Romance in Durango » ou « Mozambique », j’en surprends à bouger lascivement leurs hanches sur « Isis » et « One More Cup of Coffee ». Je prévois déjà des déclarations d’amour inspirées de la complainte « Sara ». Soyez vigilants : le divorce est au tournant.

Alors pour calmer vos ardeurs, nous écouterons un dernier classique et ce sera déjà largement suffisant, pour aujourd’hui. Time Out Of Mind (1997) suit les égarements d’un vieil homme entre Enfer et Paradis, entre illusions et regrets, entre ce qu’il y a eu avant et ce qu’il pourrait bien se passer après. L’occasion pour vous de vous acclimater en douceur à la voix caverneuse du Dylan plus âgé (qu’on surnomme parfois « ModBob », diminutif de « Modern Bob »). De vous familiariser avec le groupe qui, pour certains, comme le fidèle bassiste Tony Garnier, l’accompagne encore aujourd’hui sur scène. Avec des pièces maîtresses comme « Love Sick », « Cold Irons Bound » et « Not Dark Yet », qui surgissent encore parfois dans son répertoire live. Et oui Julie, « Make You Feel My Love », c’est bien la chanson que reprendra Adele, bien vu. Vous écoutez là le gagnant d’un Grammy Award en 1998 et, même s’il regrette à tort sa production – exécuté par le canadien Daniel Lanois – c’est un hymne bouleversant aux amours fantômes. Juste avant sa sortie, Dylan manquera de succomber à une infection du cœur et regagnera ainsi les faveurs de la critique, à juste titre.

Dylan, Bob - -Oh MercyTime Out Of MindLove And Theft- (2004)

Voilà, j’ai pu vous trimballer à travers quelques facettes du personnages et quelques nuances de sa musique. Ce n’est que le sommet de l’iceberg mais c’est selon moi un bon début, une introduction en douceur à un univers étourdissant. Si vous êtes capables de réciter « Desolation Row » et « Highlands » en entier, si vous pouvez me dire qui joue du violon sur « Hurricane » et ce qu’il se passe à « Oxford Town », félicitations : vous avez acquis le niveau 1.

La semaine prochaine, nous étudierons de plus près deux chefs-d’œuvre. D’ici là, quelques devoirs : regardez en entier le No Direction Home de Scorsese pour vous familiariser avec le parcours et les origines de notre héros et écoutez en boucle les albums étudiés aujourd’hui ainsi que le single « Positively 4th Street » (1965). Bon courage.

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3 réflexions sur “Comment devenir fan de Bob Dylan (1/10)

  1. Dylan c’est le mec qui sait pas chanter en rythme c’est ça?

    Prépare tes élève à des heures de colles, tu t’attaques à du lourd ! c’est très courageux de ta part Sir Dylanasque

    J'aime

  2. Pingback: Comment devenir fan de Bob Dylan (2/10) |

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