Comment devenir fan de Bob Dylan (6/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Comment ça vous n’avez pas eu le temps de finir la Bible ? Comment est-ce que je suis censé vous introduire à la période gospel de Dylan si vous n’avez pas les références nécessaires ? Comment justifier votre Niveau 5 en dylanologie avec un laxisme pareil ? Comment Julie ? Vous avez préféré écouter religieusement les Basement Tapes ? Allez, c’est tellement bien dit que je vous offre le pardon.

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Aujourd’hui, il sera de toute façon question de rédemption. D’un nouveau combat entre le Zim et son public. De nouvelles tournées mouvementées. Et de nouveaux albums mal aimés pour de bonnes ou mauvaises raisons. Et pour une fois, je suivrai la chronologie parce que les quatre années que l’on va aborder forment une passionnante saga, que l’on soit croyant ou pas.

NIVEAU 6

Après son accident de moto en 66, Dylan s’était plongé dans le montage de Eat The Document, le « film de vacances » de la tournée. Entre deux visites au tribunal pour divorcer et obtenir la garde de ses gamins, Dylan consacre l’année 77 au montage de Renaldo & Clara, le film impressionniste imaginé pendant la Rolling Thunder. Impressionniste car ça se regarde comme une toile de Cézanne. C’est conçu comme un assemblage de couleurs, de textures et de thématiques (l’identité, la rédemption) sans véritable intrigue ou personnage. Il y a des extraits de concerts, un ménage à trois entre Dylan, Baez et Sara, des séances d’improvisations entre les différents intervenants de la tournée, du poète Allen Ginsberg à la chanteuse/groupie Ronee Blakely. Bref, c’est un immense bordel expérimental qui passera complètement au-dessus de la tête du public et de la critique et sera vite retiré des salles. Je ne vous oblige pas à regarder les 4 heures en entier mais au moins à découvrir quelques passages. Voyez-le comme un exercice similaire à « Tangled Up In Blue », avec ses différentes temporalités et interlocuteurs. Voyez-le aussi comme un moment clef dans la vie de Dylan et sa relation avec la critique.

Malgré cet échec, Dylan se remet vite au travail. Comme il s’était enfermé dans une ferme avec son amante pour composer Blood on the Tracks, il retourne à la campagne, au bras d’une autre, pour écrire les morceaux de Street Legal (1978). Si les arrangements sont plus ambitieux et chargés que d’habitude, Bob ne change pas ses habitudes et les musiciens doivent le suivre à l’aveuglette à travers un déferlement de lyrics mi-cryptiques mi-romantiques, sans trop de marge de manœuvre en cas d’erreur. L’album est donc enregistré dans de très mauvaises conditions et ruinera sa réputation – une réédition de 1999 n’y changera rien. Il contient pourtant des performances incroyables – on fait difficilement mieux comme intro que la cavalcade « Changing of the Guards » – et des complaintes où le timbre grave de Dylan fait passer la pilule du mélodrame – « Baby, Stop Crying » ou « Is You Love In Vain? ». En plus du saxophone et de chœurs féminins très en avant, on peut aussi y entendre des morceaux assez uniques dans le répertoire de Dylan, comme le torride « New Pony » ou l’étrange western crépusculaire « Señor (Tales of Yankee Power) ». Parfois, le résultat est plus bancal et le torrent de paroles s’associe mal au torrent d’instruments (« No Time To Think » risque de vous écœurer) mais, encore une fois, c’est excitant de voir Dylan se lancer dans une nouvelle aventure plutôt que de se reposer sur ses lauriers. Comme Planet Waves, c’est un disque sous-estimé, coincé entre deux révolutions et victime d’une exécution pas toujours à la hauteur de ses intentions.

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Il sort au beau milieu d’une tournée mondiale – la première depuis douze ans – qui sera surnommée par les mauvaises langues « la tournée de la pension alimentaire » ou le « Las Vegas Tour ». Après tout, ce n’est pas un hasard si Dylan parcoure les auditoriums juste après son divorce et qu’il propose un show aussi théâtral juste après la mort de son idole. La mission de son groupe, toujours dirigé par Rob Stoner, est complexe : donner une nouvelle vie à de vieux classiques histoire d’offrir un peu de nostalgie au public sans pour autant s’ennuyer. « Knockin’ On Heaven’s Door » se transforme ainsi en reggae, « Mr Tambourine Man » est agrémenté de flutes et « One More Cup (of Coffee) » devient funky. Le syndrome de l’album live souvenir peu représentatif de la tournée frappe à nouveau avec un Live at Budokan (1979) qui n’était destiné au départ qu’aux japonais. Il faudra pourtant attendre le passage en Europe puis aux États-Unis pour que le groupe trouve véritablement ses marques et que Dylan se lâche à fond, comme le prouve les « Changing of the Guards » furieux de l’automne. À San Diego, une fan lui lance un crucifix qu’il met dans sa poche et ce « sign on the cross » sera à l’origine d’une nouvelle réinvention.

Photo of Bob Dylan

That born-again period was all part of my experience. It had to happen. When I get involved in something, I get totally involved. I don’t just play around on the fringes.

Les figures bibliques étaient présentes dans le lexique de ce juif à peine pratiquant bien avant qu’il ne rejoigne une école à la doctrine évangéliste en 79. Elles sont légions dans John Wesley Harding et New Morning, elles sont habilement détournées dans The Times They Are A-Changin’ et les Basement Tapes. Mais il n’est plus question désormais d’une simple exploitation littéraire des richesses de la Bible et de ses paraboles. Encouragé par ses petites amies et une vie de jeune divorcé manquant de direction, il faut peu de temps à Dylan pour passer d’un Elvis 2.0. à un prédicateur qui ne s’embarrasse plus de nuances. Il y a le Bien et le Mal, le Christ et le Diable, le Paradis et l’Enfer et un monde de débauche qui touche à sa fin. Si le public est perplexe face à ce changement, il accueillera à bras ouverts Slow Train Coming (1979), premier rejeton de ce qu’on appellera ensuite – et de manière bien réductrice – « la trilogie chrétienne ». Sous la houlette du producteur soul Jerry Wexler, Dylan convoque son jeune disciple Mark Knopfler et une bande de choristes gospel qui partagent aussi bien son micro que son lit. Tous les textes sortent tout droit de la Bible et, grâce à une production plus lisse que d’habitude, le tout sonne très homogène. Croyant ou pas, il y a donc de quoi groover sur le single « Gotta Serve Somebody » et la comptine reggae « Man Gave Names to All The Animals ». Si on oublie son message très conservateur, la soul de « Slow Train » est très convaincante. Et, grâce à une performance vocale très poignante, « When He Returns » donne presque envie de se convertir. Oui Victor, tu peux allumer un cierge.

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Si Slow Train va bien se vendre et obtenir un Grammy Award, les deux albums suivants vont vite prouver les limites de l’engouement du public pour la foi de Dylan. Enregistré à la va-vite au milieu d’une tournée, Saved (1980) peine à restituer la ferveur que des morceaux comme « Pressing On » ou « Solid Rock » peuvent avoir sur scène. Jerry Wexler n’a pas su capter l’énergie de son client et le son lisse de Slow Train n’est plus du tout adapté à la spontanéité dont aurait eu cruellement besoin « Are You Ready? » ou « Saved ». C’est toujours le même refrain : du bon matériel mal exploité. Shot of Love (1981) est quant à lui un excellent album pop enregistré dans une ambiance live. Méprisé pendant trop longtemps par une critique qui ne se concentre que sur l’aspect religieux des lyrics, il est en vérité la rencontre parfaite entre un son gospel et des préoccupations plus personnelles. Ce qui donne un morceau aussi universel et bouleversant que le classique « Every Grain of Sand ». Ou des ballades aussi attachantes que « Heart of Mine » et « In The Summertime ». La pochette criarde et la présence de Ringo Starr ne doit pas vous rebuter, faites-moi confiance.

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Mais si vous souhaitez vraiment apprécier le meilleur du Dylan gospel, mieux vaut réécouter ses performances de l’époque. En attendant que Sony envisage la sortie d’un Bootleg Series Vol. 15 : The Gospel Years (79-81), j’ai sélectionné pour vous trois concerts à télécharger en suivant les liens correspondants (oui, accédez au niveau 6, c’est devenir un pirate). Il y a d’abord la résidence au Warfield Theater de San Francisco, à l’automne 79. Quatorze concerts où le prédicateur essaye de dompter une foule de hippies pas vraiment d’humeur à se faire sermonner et qui réclame des vieux tubes. Malgré tout, Dylan sermonne – c’est rare de l’entendre autant communiquer avec le public – et démontre que sa nouvelle passion, à défaut d’être intéressante idéologiquement, peut l’être musicalement. Au printemps suivant, lors de son passage à Toronto, on le sent encore plus fervent, alternant sermons et performances d’anthologie (il n’a peut-être jamais aussi bien chanté et joué de l’harmonica que sur ce « What Can I Do For You »), le tout enregistré pour un album live que CBS refusera. S’il avait vu le jour plutôt que Saved, tout le monde aurait gardé un meilleur souvenir de l’époque. En juillet 81, la tente évangéliste s’installe à Avignon pour ce qui va être le concert français le plus mémorable de Dylan. Tragique parce qu’un fan trouve la mort, fantastique parce que le groupe redouble d’inventivité en appliquant la formule classique à des grands classiques comme « Ballad of a Thin Man » ou « Just Like A Woman ».

Le suicide de son ami Howard Alk et l’incompréhension du public vont pousser Dylan à mettre Jésus de côté dès 82. Mais il ne sera jamais trop loin et le véritable test de foi pour les fans va vraiment commencer durant une décennie erratique. Un défi que des niveau 6 comme vous sauront sans aucun doute relever.

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Une réflexion sur “Comment devenir fan de Bob Dylan (6/10)

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