Les Restes de la semaine #6 – Au revoir 2015 !

Lune : Il est temps de faire notre top 2015, ou bientôt on va mériter tous les noms d’oiseaux, têtes de linotte et fils de grue, dont les internets nous gratifient quand on regarde ailleurs. Mais ne soyons pas gagnés par la fièvre de la subjectivité mal nommée. Nous n’avons pas tout vu, tout lu, tout entendu en 2015. Nous avons creusé notre sillon, évité sciemment des choses, raté sans le vouloir d’autres choses. Les tops de fin d’année accomplissent le rêve d’une parfaite synchronie entre les sorties culturelles et les consommateurs de culture. Mais laissons les rêves aux fans de Terry Gilliam. Chers sélénites, je veux savoir quelle est l’oeuvre, découverte (mais pas nécessairement sortie) en 2015, qui vous a le plus marqué ?


Corbillot : Sense8, créé par les Wachowski et Joseph Michael Straczynski, 2015

Gibet : Pink Flamingos, réalisé par John Waters, 1972

Jean PaludesUne journée d’Ivan Denissovitch, écrit par Alexandre Soljenitsyne, 1962

Lune : Le Chagrin, par la compagnie Les Hommes approximatifs, 2015

Aloïs : le groupe de musique The Glitch Mob

Dylanesque :  l’écrivain David Foster Wallace

Clo : Hannibal, créé par Bryan Fuller, 2013-2015


Corbillot et Sense8

On va dire « Oh là là, Corbillot nous fait encore chier avec les Wachowski ! » Eh, d’abord mon année 2015 a été pauvre en découvertes, visionnages, lectures (oui, je mets de côté les manuels de concours, c’est quand même bien déprimant !). Et vous plaignez pas, les potes, j’aurais bien pu vous parler de Jupiter Ascending, qui est exactement le contraire du Réveil de la Force : un space opéra inventif et sublime qui s’est ramassé la gueule au box-office. Mais du coup, je préfère m’intéresser à ce qu’ils ont fait de meilleur cette année (Jupiter étant pour moi leur film le moins abouti) : la série Netflix Sense8. Et l’imaginaire bizarroïde des Wacho étendu sur douze épisodes d’une cinquantaine de minutes, c’est quand même bien cool. On y retrouve des thèmes familiers, des méthodes déjà bien rodées : de la métaphysique, des connexions complexes, de l’idéalisme, des genres bousculés, transformés ; et pour assembler tout ça des dingueries de montage et une photographie explosive sans tomber dans l’acidulé de Speed Racer. Comme d’hab’, il faudra lâcher prise pour les premiers épisodes et dépasser la première réaction naturelle : « Putain, je bite rien ! » Tout ce foisonnement, cette étrangeté, rentre progressivement dans une perspective somme toute assez simple si l’on se laisse aller. Et, dans notre société qui prend souvent le parti de se moquer des émotions, faire l’éloge du sensible, mieux, en faire une force, un pouvoir de solidarité, m’a franchement emballé. La cohérence est là, les Wacho sont des humanistes idéalistes qui ne désespèrent jamais. L’occasion, si le cœur vous en dit, vous sera donnée de découvrir des acteurs excellents dénichés par la prod (avec au premier rang le formidable duo formé par l’électrisante Tuppence Middleton, et le good cop Brian J. Smith et ses faux airs de Captain America). Bref, si vous voulez savoir ce qu’ont en commun une DJ islandaise, une pharmacienne de Bombay, un voyou de Berlin, un acteur de telenovela mexicain et une femme d’affaires coréenne, foncez, je vous le recommande, mater Sense8.

Gibet et Pink Flamingos

En 2015, pour mon mémoire de M1, j’ai travaillé sur les adaptations cinématographiques de la saga humoristico-policière San-Antonio, toutes jugées (la plupart du temps à juste titre) lamentables. Pour bien remuer le couteau, les critiques et chercheurs ne cessent de rappeler que c’est pas si dur de proposer un bon film dans le genre, en prenant comme exemple un certain nombre de réussites indéniables, Zazie dans le métro, Fantasia chez les ploucs, Le Magnifique… L’un deux clame fièrement : c’est parce qu’en France on n’a pas d’équivalent de John Waters que tous les San-Antonio filmés sont, à l’instar du cadeau d’anniv de l’héroïne de Pink Flamingos, de la merde en boîte. Pour vérifier la validité du propos, j’ai donc dû – plaisir de la contrainte, Ana sous Christian Grey – me plonger à corps perdu dans ce cinéma-là.

Je ne savais pas grand-chose de John Waters. J’avais en tête une vague réminiscence de bout d’extrait de particule avec des grosses et des couleurs bonbon. J’ignorais totalement que cet univers contenait une charge subversive aussi forte. Dans Pink Flamingos, deux familles de Baltimore se disputent le titre de « filthiest person alive ». Et, pour mériter ce titre, croyez-moi, ils y vont pas avec le dos : exhibitionnisme, rapt, meurtre, viol, inceste, coprophagie (parfois non simulés !), ils se font la liste exhaustivement, rap sheet completed, avec une furie joyeuse « à faire trembler les murs de Jéricho ». Ces persos sont des putain de sadiens, rompus à l’exercice du plein plaisir égoïste, et John Waters ne les punit pas, ne les excuse pas, au contraire boit leur farce dégénérée comme du nectar vermeil. Je n’avais jamais vu ça.

Paludes et Une journée d’Ivan Denissovitch

– Tous les vieux te le diront : c’est à l’heure de midi que le soleil est à son plus haut.
– Oui, dit le commandant, c’était vrai de leur temps. Mais, depuis, il y a eu un décret : le soleil, maintenant, atteint sa hauteur maximum à une heure.
– Pas possible ? Il est de qui ce décret ?
– Du pouvoir soviétique.
Le commandant repartit avec le bard. Choukhov, d’ailleurs ne voulait pas le disputer. Tout de même ! Est-ce que le soleil aussi obéirait à leurs décrets ?

Si vous avez lu et relu Orwell, si vous trouvez qu’il fait encore bien trop chaud en ce mois de janvier et qu’il faudrait quelque chose pour glacer l’atmosphère, optez pour Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne. Qu’est-ce qui fait qu’un type enfermé au goulag puisse se dire « j’ai passé une bonne journée aujourd’hui » ? Le camp où est interné Ivan Denissovitch Choukhov n’aura pas raison de son énergie, ni de sa volonté. Depuis son lever, plus difficile qu’à l’accoutumée, Choukhov n’a de cesse de bouger, travailler, le corps toujours aux aguets. Chaque action nécessite de bien connaître les lieux, les habitudes des gardiens. Le camp, complètement replié sur lui-même, semble être bâti sur un réseau de pièges face auquel seules une connaissance et une observation attentives permettent de survivre. A la lecture, on aurait presque l’impression que Choukhov fait partie des prisonniers les plus libres du camp : il sait contre quoi et contre qui il joue. Écrit dans une langue chaotique, orale et argotique, celle d’Ivan, le roman m’a parfois rappelé le style de Charles Bukowski : outre le dédoublement auteur/narrateur/personnage, il y a le refus du misérabilisme et de la caricature du milieu. L’humour est bien présent, noir, parfois absurde. L’environnement du camp n’a pas besoin qu’on ironise. Ivan Denissovitch n’est pas un dissident, pas un ennemi du Parti. Juste un type foutu au mitard à cause de soupçons sans preuves tangibles, Choukhov se bat pour lui-même. Au moment du récit, il ne lui reste qu’un an à tirer. La durée courte du récit nous encouragerait presque à le relire chaque jour, faisant de Choukhov le prisonnier éternel. Le Un Jour sans fin littéraire ?

Lune et Le Chagrin

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Gibet l’avait déjà évoqué ici. C’est à ce jour c’est ce que j’ai vu de plus généreux au théâtre. Un spectacle écrit au plateau, un espace plein de possibilités. Les comédiens s’amusent beaucoup tout en étant très fins, et ça remue en douceur au fond de moi. Je savais pas, avant, que le théâtre ça pouvait être si doux. Ça nous parle d’enfance, c’est chaotique et maladroit, c’est ce que j’ai essayé de retrouver dans mon dessin. Il y a surtout une relation frère/sœur très réussie qui montre bien tout ce qu’il peut y avoir d’amour mais surtout de frustration et de colère là-dedans. Pour ceux qui n’ont pas pu voir, ils ont fait une version radio, qui donne une bonne idée de ce qu’est le spectacle.

Aloïs et The Glitch Mob

Je crois avoir déjà dit que je n’étais pas très à l’aise lorsqu’il faut parler des choses que j’aime bien, et ce pour la bonne raison que je suis beaucoup moins efficace à défendre ce que j’ai trouvé cool que quand il s’agit de démonter le reste. J’ai l’horrible impression de me répéter, d’utiliser des arguments qui ne parlent de toute façon qu’à moi et d’user à outrance de répétitions et de lieux communs propres à la critique positive. Mais s’il faut en plus se restreindre à une œuvre unique, alors là, mon cerveau dit non, tout comme mon corps, qui doit dès lors compenser cette épreuve par l’ingestion de plusieurs litres d’éthanol ou à défaut d’images rigolotes sur internet. Aussi loin que je me souvienne, cette année 2015 n’a pas été pour moi celle du gros wouah !. Pour être parfaitement honnête, je n’ai d’ailleurs eu qu’un gros wouah ! dans toute ma vie, devant L’Apollonide de Bonnello.

Bien sûr, certaines œuvres m’ont plus touché que d’autres, et je peux faire de nombreuses mentions spéciales. J’avais parlé de Transmetropolitan, que j’ai d’ailleurs terminé, et que je recommande plus que jamais. J’ai évoqué Archer, dont j’attends la saison 7 avec impatience. J’ai donné mon avis sur Le Roi des Ronces, que j’ai adoré. J’ai fini par me dégoûter de Bret Easton Ellis en lisant Les Lois de l’attraction. Tous m’ont marqué sur le moment, d’une manière ou d’une autre, et désigner parmi tous ces noms un plus marquant, c’est ne pas rendre justice aux autres. Je vais quand même vous parler d’une petite découverte musicale dont je n’ai pas encore parlé.

The Glitch Mob, un groupe américain de musique électronique. Là aussi vous pourrez me taxer de mec abusif qui ne se mouille pas, mais je ne vous expliquerais pas pourquoi j’aime ça, enfin du moins pas concrètement, dans la mesure où je ne le peux pas. Il s’agit avant tout actuellement du groupe préféré d’un ami très cher, et qui me l’a fait écouter. Etant plutôt dans le mood electro, j’ai tout de suite accroché, aussi parce que le titre le plus récurrent de la playlist – à savoir « Can’t kill us » – m’évoque ces soirées à Caen à refaire le monde, à me déhancher les épaules, à éliminer le trop plein de drogues la tête au-dessus de la cuvette, image éternelle d’une jeunesse dédiée comme il se doit à bien se flinguer ce qu’il me reste de santé. J’ai eu beau avoir le droit à la totale concernant le groupe, à quel point leurs transitions étaient parfaites, leurs sons toujours timés à la milliseconde, les instrus de ouf, tout ce que vous voulez, je serais bien incapable de vous redonner le détail. Mais The Glitch Mob est désormais synonyme de souvenirs, et je pense que cela vaut au moins à en faire mon œuvre la plus marquante.

Dylanesque et David Foster Wallace

En 2015, j’ai croisé la route de David Foster Wallace. D’abord en me baladant dans les allées de la librairie Shakespeare à Paris et en admirant le pavé Infinite Jest (1996) très joliment réédité, fourmillant de mots, de notes, de caractères. N’ayant pas assez d’argent de poche pour l’embarquer, je l’ai laissé là, me promettant de revenir un jour. À la maison, Wikipédia m’a appris que l’écrivain s’était suicidé en 2008, laissant derrière lui ce chef-d’œuvre culte d’un millier de pages, tout fraîchement traduit chez nous. Un mois plus tard, lors d’un réveillon un peu sinistre, j’ai regardé The End of The Tour, de James Ponsoldt. Jesse Eisenberg y incarne un journaliste de Rolling Stone qui accompagne lors d’une tournée promo l’auteur incarné par l’étonnant Jason Segel (Sans Sarah rien ne va, How I Met Your Mother). Ca se passe en 96, sur la route, entre une chambre d’hôtel et une librairie miteuse, au rythme des confessions de l’auteur, de ses sautes d’humeur et de sa vision singulière du monde. C’est un huis-clos en mouvement, une pièce de théâtre animée par un dialogue existentialiste et touchant. Avec, pour achever de me convaincre, une bande-son où l’on retrouve le meilleur de la période, de Felt à Pavement. Fasciné pour de bon par le personnage, il allait falloir que je me plonge pour de bon dans son œuvre. En 2016, je lirai David Foster Wallace. C’est ma seule résolution.

Clo et Hannibal

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