Enfance(s) et culture de la peur (Charlotte Folavril)

Une journaliste britannique exilée en France avec ses enfants pour quelques années se rend à la médiathèque de sa petite ville (Antibes) pour leur trouver de la lecture. Interloquée, elle s’arrête sur plusieurs couvertures qui lui semblent bien violentes pour un public aussi peu averti. Une sélection de ces couvertures est publiée et donne à réfléchir sur  The Guardian. En effet, déjà rompue à l’exercice de la souplesse culturelle, puisqu’elle a précédemment vécu aux Pays-Bas, Jenny Colgan est pourtant choquée pour la première fois par un décalage bien propre à la littérature française. Loin des albums américains, les auteurs français représentent la mort (La visite de Petite Mort, par Kitty Crowther), le vide, la perte (Petit chagrin d’amour, par Claude Dubois) et le chagrin, et n’opposent pas toujours une fin heureuse ou définie aux épreuves représentées. Là où Monstres et Compagnie de Pixar creusait le sillon des terreurs enfantines en les neutralisant, les Trois Brigandsde Tomi Ungerer n’hésitent pas à mettre en scène l’abandon dans la forêt, l’orphelinat et la cruauté, malgré une fin réconfortante. Colgan conclut en s’exclamant que la plupart des livres anglo-saxons ne traiteraient pas de ces sujets ou bien que les albums s’achèveraient le cas échéant sur les retrouvailles du héros et d’amis « aux origines ethniques mêlées », sa mère lui expliquant « combien il était spécial comme une étoile au ciel, ou quelque chose comme ça. »

Ou est maman

La différence culturelle est donc de taille. Pour la comprendre, il convient en premier lieu de se souvenir de la neutralisation, après la Seconde Guerre Mondiale et ses désastres humains, des contes de Grimm par Walt Disney. Accusés de cultiver le goût de la violence et du sang chez l’enfant, ces contes se trouvent soudain l’objet de critiques acerbes et le producteur de dessins animés a donc toute licence pour les édulcorer à la façon d’un Thomas Bowdler avec son The Family Shakespearepuritain (1807). En France, ce rejet est moins violent et le fonds de folklore européen du conte perdure malgré quelques transformations mineures et surtout l’adoption des dessins animés et comics de la culture américaine.

Par ailleurs, on peut relier à des différences d’éducation ces décalages profonds. L’américaine Pamela Druckerman, journaliste installée en France avec son époux et sa fille, raconte avec fascination dans son ouvrageBringing Up Bébé: One American Mother Discovers the Wisdom of French Parenting  (2012)*, expose la différence notable entre l’éducation à l’anglo-saxonne, fondée sur l’encouragement et la concentration sur les besoins de l’enfant et leur satisfaction rapide, et l’éducation française, perçue comme le produit d’une calme autorité sur l’enfant et de l’apprentissage de la patience et de la nécessité de parfois se faire violence. Tout le système construit autour de l’enfant dans ces deux pays reflète ces différences de perception, et la littérature n’en est finalement qu’un symptôme, qui indigne parce qu’il illustre une façon de percevoir l’enfance légèrement différente. Pourtant, si l’on prend pour base la littérature enfantine des deux pays, l’on constate que la différence n’est pas flagrante entre leurs deux conceptions. L’anglaise, forte de Dickens et de Frances H. Burnett, décrit la pauvreté et la douleur de la perte et du deuil aussi puissamment que la Comtesse de Ségur. Le sadisme de certains adultes n’est pas oublié. On constate cependant dans les deux cas une culture de la rédemption par la bonté et la religion qui aujourd’hui peine peut-être, chez les héritiers français de cette tradition, à trouver un remplaçant consistant.

La visite de petite mort

On peut donc noter, devant l’ébauche de ces différences, une différence fondamentale entre deux systèmes de pensée qui illustre toute l’essentielle mission de la littérature enfantine : fonder dans des illustrations de vécu ce qui va constituer le terreau de l’expérience du monde du lecteur. Toute lecture postérieure sera profondément marquée du sceau de ces premiers ouvrages et des sentiments qu’ils ont su inspirer.

Cela dénote également, cependant, une nouveauté essentielle dans l’image de l’Enfant, considéré au Moyen Âge comme un individu en formation que l’on maintient dans l’innocence sexuelle et la conscience des réalités quotidiennes, pur et angélique dans l’Angleterre de Lewis Carroll, qui projette sur les petites filles un désir de passé sans tache empreint de nostalgie, hyper-sexualisé et protégé des réalités du monde dans le monde des médias et confronté à la peur et à la violence, dans des livres qui renouent avec leur aspiration première de miroirs promenés le long du chemin semé d’embûches de l’enfance.

Le jour ou papa a tue sa vielle tante

Les albums pour tout-petits et pour enfants doivent-ils préparer les enfants à l’avenir ou leur mission est-elle de créer autour d’eux une bulle sécurisante autorisant une croissance sans heurts ? La question n’est pas tranchée.

*On peut trouver un article résumant ses vues sur le sujet sur The Wall Street Journal.

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