Comment devenir fan de Bob Dylan (8/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faite pour vous !

Interro surprise !

De quelle chanson est tirée ce couplet « I will write you a letter from time to time / As I’m ramblin’ you can travel with me too / With my head, my heart and my hands, my love / I will send what I learn back home to you » ? Allons, personne ? Vraiment ? Je perds mon temps, j’ai mieux à faire de ma vie que d’éduquer de tels cas. Tu as dit quoi Robin ? Qu’à part écouter Dylan, j’ai rien à faire de ma vie ? Robin, tu sors ! La réponse était « Farewell », bordel. Je vous l’accorde c’était une question piège – elle fait partie d’une série de démo enregistrées en 63 – mais le bon dylanophile sait éviter les pièges.

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Maintenant que l’on a abordé la discographie officielle – excepté quelques œuvres mineures que je garde pour la fin – on va pouvoir se plonger dans le non-officiel. Et dans le non-officiel officiel. Oui, je sais, c’est compliqué et, si vous voulez accéder au niveau 8, va falloir vous accrocher.

NIVEAU 8

Si le motto de Dylan est “don’t look back”, il faut parfois payer les factures. En 1985, on a une première tentative de rétrospective avec le coffret Biograph. Truffé d’inédits, c’est le premier exemple de boxset, un procédé désormais adopté par n’importe quelle groupe qui veut renflouer les caisses à l’approche des fêtes. Il n’a plus trop d’intérêt en 2015 parce que tout est facilement trouvable ailleurs mais, à l’époque, c’était un petit événement. Au milieu d’une exploration non chronologique des tubes et des non-tubes, Jeff Rosen a eu le droit s’insérer une poignée de raretés : une démo acoustique de « Forever Young », le tout premier single « Mixed-Up Confusion », les beautés folk de « Lay Down Your Weary Tune » et « Percy’s Song » et la somptueuse « Up To Me » datant des sessions de Blood On The Tracks. Prêtez aussi attention au sous-estimé « Caribbean Wind », potentiel chef-d’œuvre mal produit et non retenu pour Shot of Love. Si l’envie vous prend de commander le coffret sur Internet, vous pourrez parcourir le joli livret où Dylan commente pas mal de ses chansons.

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C’est un peu une spécialité de notre ami : il n’aime pas tellement enregistrer alors, si une chanson lui résiste trop longtemps, elle finit soit à la poubelle soit entièrement remodelée. Et jusqu’en 1991 et à l’exception de Biograph, seuls les disques pirates rendaient compte de l’œuvre souterraine de Dylan. Alors, convaincu par Jeff Rosen et pour concurrencer le pillage des bootlegers, le Zim va ouvrir ses vieux tiroirs et rendre officiels des trésors qui ne l’étaient pas encore. C’est le début des Bootleg Series dont les trois premiers volumes sortent en 1991, juste au moment où, un peu à court d’inspiration, le barde parcoure le monde en piochant aléatoirement dans son répertoire (on en reparle plus bas). Autant vous dire que le coffret est une caverne d’Ali Baba et permet de revisiter trois décennies avec une nouvelle perspective, en particulier des eighties où les chef-d’œuvres étaient juste bien cachés (« Blind Willie McTell » bien sûr mais aussi « Series of Dreams », « Angelina » et une superbe démo lo-fi d’ « Every Grain of Sand »). Il y a de l’inédit chez les sixties folk (« Let Me Die in My Footsteps », « Kingsport Town » et « Moonshiner ») comme les sixties électriques (« She’s Your Lover Now ») et des perles sixties (« Nobody Cept You » et une partie des versions new-yorkaises des sessions de Blood On The Tracks). Et puis il y a « I’ll Keep It With Mine », mon morceau favori, qui sera offert à Nico mais dont la démo est l’un des nombreux sommets de cette miraculeuse compilation.

On a déjà évoqué le Vol. 4 qui retranscrit l’affrontement avec le public anglais en 66, le Vol. 5 qui est un condensé de la Rolling Thunder Review cru 75, le Vol. 6 qui se déroule un soir d’Halloween 64, le Vol. 10 qui offre un nouveau regard sur la période 69-71 et le Vol. 11 qui nous offre l’intégrale des Basement Tapes enregistrés en 67 avec le Band. Recollons donc les morceaux avec le Bootleg Series Vol. 7 : No Direction Home (2005), la bande-son du documentaire de Scorsese sorti la même année. Pas de réelles surprises donc et peut-être le volume le plus dispensable, s’il ne contenait pas des ballades aussi belles que « I Was Young When I Left Home » ou un moment historique comme les extraits du Newport Festival 65. Le reste est devenu obsolète avec la sortie de compilations plus récentes. Même chose pour le Bootleg Series Vol. 9 : The Witmark Demos (2010) se concentrant sur une période déjà largement exploitée et composé en majorité de versions de travail de titres déjà bien connus. Dylan avait enregistré ça pour Witmark, son éditeur de l’époque. Certains titres finiront sur ses albums, d’autres non (« All Over You« , « Long Time Gone » ou « John Brown« ). C’est donc pour les complétistes uniquement mais n’oubliez pas que vous en faites désormais partie et que c’est justement ici que vous pourrez apprendre par cœur « Farewell » en cas d’interro-surprise.

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Jeff Rosen sera bien plus généreux en publiant The Bootleg Series Vol. 8: Tell Tale Signs (2008) qui, dans la lignée des trois premiers volumes, dévoile les inédits et prises alternatives de la période 89-2006. On découvre donc Oh Mercy et Time Out of Mind sans la patte de Lanois (« Most of the Time », « Can’t Wait » ou les deux versions de travail de « Mississippi »), les coulisses de Love & Theft et Modern Times, des titres somptueux injustement rejetés par leur auteur (« Red River Shore », « Marchin’ To The City » ou « Dreamin’ of You »), des bijoux offerts à quelques bandes originales de film (« Huck’s Tune », « Tell Ol’ Bill » et l’épique « Cross The Green Mountain« ), des reprises de traditionnels (« 32-20 Blues », « Miss The Mississippi ») et des extraits du Never Ending Tour percutants (« High Water », « Ring Them Bells »). Un beau témoignage des habitudes, mauvaises ou bonnes, du Dylan en studio et de sa capacité à pondre des morceaux sur commande et à les remodeler à volonté.

Le dernier volume en date est à ce jour le plus onéreux, conséquent et pointilleux. On sent que la collection s’adresse aussi bien aux fans débutants (qui privilégieront la version best-of 2-CD) qu’aux fans les plus complétistes (qui opteront pour la version 6-CD), et sans oublier les fous furieux (qui passeront leur vie à écouter la version 18-CD). Sachant bien qu’il a affaire à des vaches à lait très fidèles, Jeff Rosen écoule ses stocks en réglant par la même occasion le renouvellement des droits d’auteurs. Malgré tout, si on estime que chaque brouillon de Shakespeare devrait être livré au public, on s’extasiera devant le Bootleg Series Vol. 12: The Cutting Edge (2015) qui offre la moindre chose enregistrée par Dylan entre 65-66, sa période bénie – l’une d’entre elles en tout cas. De Bringin’ it All Back Home à Blonde On Blonde, on devient témoin de la moindre séance studio et on a le choix : soit on plonge là-dedans chronologiquement, au risque de s’enfiler quinze versions à la suite de « Leopard Skin Pill-Box Hat » ou un tas de faux départs, soit on y picore les prises alternatives les plus savoureuses (comme ce « Visions of Johanna » au rythme furieux ou ce « Queen Jane » qui carillonne différemment). Dans les deux cas, c’est un document essentiel pour comprendre comment Dylan bosse en studio, s’ennuie vite et cherche toujours à faire évoluer un morceau qui l’obsède (« Like A Rolling Stone » sera bonne dès la 4ème prise, il en fera une dizaine d’autres). C’est une odyssée épique, avec des protagonistes attachants (le producteur Tom Wilson, très patient ou la fine équipe de zicos Bloomfield, Kooper & Co) au service de performances magiques (« Sad-Eyed Lady of the Lowlands »). On ne saura peut-être jamais quelle est la recette du « thin wild mercury sound », mais vous avez désormais tous les ingrédients à disposition.

Ça, c’est pour l’officiel. En attendant que Rosen continue de piller nos économies – et il peut encore en sortir 50 volumes de ses Bootleg Series tellement le filon est immense – il existe plusieurs moyens de mettre la main sur l’œuvre non officielle de Dylan. Tu trouves pas ça très légal Julie ? N’oublie pas que pour vivre en dehors de la loi, il faut être honnête (« Absolutely Sweet Marie »). Depuis les « basement tapes », les bootlegers ne cessent d’inonder le marché avec tout et n’importe quoi, que vous pouvez aujourd’hui trouver très cher chez les disquaires spécialisés ou gratuit dans les tréfonds d’Internet. Il faut juste savoir faire le tri et pour ça, il y a un site très bien fait – mais plus trop à jour hélas. En gros, il y a trois catégories de bootlegs à se procurer.

D’abord, tout ce qui sort du studio, c’est à dire les outtakes, les prises alternatives, tout ce qui n’est jamais apparu sur un album mais mérite une écoute. Les Bootleg Series ont déjà fait du bon boulot mais il reste des zones d’ombres à ne pas manquer : un tas de merveilles se cachent dans les sessions d’albums comme The Freewheelin’ (« Solid Road« , « Wichita »), Blood on The Tracks (les sessions acoustiques new-yorkaises), la trilogie gospel, Infidels (« Julius & Ethel ») et ce fameux projet de reprises, avorté en 92 (« Polly Vaughn », « Kaatskill Serenade »). Sans parler de toutes les versions de travail de classiques et de morceaux dont la version finale n’est pas la meilleure (« Lily, Rosemary & The Jack of Hearts« ). À vous de mettre la main sur les bonnes compilations et de partir à la chasse aux trésors. Peut-être serez vous les premiers à mettre la main sur les répétitions de Street Legal ou de Love & Theft. 

Front

Ensuite, il y a tout ce qui sort de la scène. Les concerts majeures des sixties sont dispos officiellement (les Carnegie Hall, le Newport Festival, la tournée 66, l’île de Wight) mais vous pouvez mettre la main sur de nombreux enregistrements au Greenwich Village, sur la scène des café-concerts, dans les studios de radio locaux ou lors de soirées privées avec des amis. Dans les seventies, il y a des heures d’écoutes en perspective, entre la tournée avec le Band (Inglewood 74 !), la Rolling Thunder (Plymouth 75 !), l’Alimony Tour (Charlotte 78 !) et les concerts gospel (Toronto 80 !). Vous allez découvrir que, malgré leur mauvaise réputation, les eighties proposent un joli lot de performances solides (notamment en Australie avec les Heartbreakers ou sur la scène du Farm Aid).

Et puis, à partir de 88, il y a le Never Ending Tour – le NET pour les intimes. Un appellation souvent reniée par Dylan qui passe pourtant sa vie sur la route depuis maintenant plus de vingt-cinq ans. À l’origine, c’était un moyen de se remettre en jambes, à l’aide d’un nouveau groupe, mené par le guitariste G.E. Smith, en revisitant son vieux répertoire et des reprises très obscures. Au fil des années, les musiciens ont changé, les setlists sont devenus plus ou moins prévisibles, la voix du barde plus ou moins solide mais les fans – les bobcats – sont toujours au rendez-vous et ont enregistré chacun des 2750 concerts répertoriés à l’heure actuelle. Bien sûr la qualité sonore est très variable alors il faut se renseigner avant de télécharger n’importe quoi. Ça tombe bien, sur mon ancien blog, j’avais listé tous les grands moments du NET – il suffit d’y rajouter le concert de Rome en 2013 et la récente visite parisienne sous le signe de Sinatra.

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Oui, Victor ? À quoi ça sert d’écouter un vieillard lunatique saborder son répertoire soir après soir ? Qu’est-ce qui pousse les fans les plus fidèles à suivre le dernier des troubadours aux quatre coins du monde ? Pourquoi écrire une cinquantaine de livres et d’articles sur le sujet ? Eh bien Victor, si tu es toujours dans ma salle de classe, je suis sûr que tu connais la réponse. Tu sais qu’il s’agit d’un artiste pour qui enregistrer, c’est juste documenter un moment. Pour qui c’est sur scène que les choses se passent vraiment. C’est sur scène qu’il peut se réinventer constamment, retravailler encore et encore son immense catalogue de chansons. Qu’il se confronte à un public avec qui il entretient une relation complexe, à qui il ne fait pas de cadeaux. Victor, tu sais bien qu’il suffit d’écouter et d’être prêt à tout, le pire comme le meilleur.

Bien sûr, il faudra prendre le temps de digérer tout ça, de faire le tri, de choisir vos concerts favoris. L’idéal, c’est d’écouter ça en toile de fond, selon votre humeur. Un doux concert allemand de 2000 le matin, un petit « Supper Club 93 » en fin d’après-midi, un tortueux San José 98 le soir. Parfois, ce sont les ballades aux longues improvisations d’harmonica qui retiendront votre attention, parfois les blues plus féroces ou bien les reprises sorties de nulle part – elles sont légions et souvent celles où Bob s’applique le plus. Vous pourrez ensuite rejoindre le club des bobcats et débattre des meilleurs moments sur NET sur l’interNET. Le forum d’Expecting Rain, le site de référence, est souvent mouvementé et sera à la fois un bon guide et une excellente source de fichiers à télécharger. Sinon, il y a Shelter From The Storm, le forum français, où j’ai moi-même la charge d’animer les discussions. On vous y attend.

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Avoir acquis le niveau 8, ça veut aussi dire que vous êtes maintenant prêts à rejoindre l’aventure du NET. Les prochaines dates sont annoncés au Japon début avril. Ce sera notre sortie scolaire. D’ici là, à vous de développer l’argumentaire nécessaire pour affronter les mauvaises langues qui, n’ayant pas eu la chance d’assister à mes cours, vous diront « je l’ai vu aux Vieilles Charrues, j’ai rien reconnu » ou « il a même pas dit bonjour ». Vous valez mieux que ça.

La semaine prochaine, on discutera de choses beaucoup moins défendables.

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2 réflexions sur “Comment devenir fan de Bob Dylan (8/10)

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