Comment devenir fan de Bob Dylan (7/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Nous voilà déjà prêts à affronter le sixième niveau et pourtant, on est loin d’avoir fait le tour d’une discographie franchement imposante. Si on a déjà abordé les grands classiques, les classiques sous-estimés et les périodes charnières, on peut encore picorer dans ce qui reste. Des albums loin d’être mineurs mais qu’on a tendance à laisser un peu dans leur coin, sans savoir comment les classer ou les mesurer à des chefs-d’œuvre plus évidents. Des albums plus inégaux aussi, où le sublime peut côtoyer le moyen. Des albums que je vous invite, bien entendu, à découvrir sans trop d’aprioris et à réévaluer en temps voulu. Ça tombe bien parce que le temps voulu, celui que j’ai voulu dans le déroulement de ce cours, c’est maintenant.

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NIVEAU 7

Et le premier album de Dylan qui a obtenu une mauvaise réputation franchement exagérée, c’est son tout premier. C’est le producteur John Hammond qui accepta de laisser le très jeune chanteur, dont la réputation grandissait dans les cafés new-yorkais, enregistrer son premier essai. Un geste vu par ses supérieurs à Columbia comme un caprice, « la folie de Hammond ». Pour ne rien arranger, et parce qu’il n’aimait déjà pas faire comme tout le monde et surprendre ses quelques fidèles, Bobby remplaça la setlist qu’il consolidait chaque soir sur scène par des reprises qu’il avait, pour la plupart, appris quelques jours avant d’entrer en studio, en novembre 1961. Cinq d’entre elles furent enregistrées en une seule prise et au final, tout fut enregistré en deux après-midi pour un budget de 400 dollars. Bob Dylan (1962) fut un échec commercial que Dylan va très vite renier : « des trucs que j’ai écrit, des trucs que j’ai découvert, des trucs que j’ai volé, rien de bien spécial ». C’est pourtant une impressionnante collection de traditionnels et de blues exécutés avec un vrai savoir-faire et une personnalité débordante. Si l’arrangement de son « House of the Rising Sun » est emprunté à son camarade Dave Van Ronk et que son jeu d’harmonica est fortement inspiré de Jesse Fuller, le gamin prouve qu’il est déjà un talentueux cambrioleur. Sur « Fixin’ To Die », il triture sa guitare comme un dingue et sur « Gospel Plow », il force sa voix comme un forcené. L’album vaut surtout le détour pour les deux compositions originales : « Song To Woody », un hommage touchant au maître et « Talkin’ New York », un récit amusant de ses premiers pas dans la ville dont il deviendra bientôt le héros.

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Une décennie passera avant qu’il ne s’attire à nouveau des critiques aussi rudes. Et c’est exactement ce qu’il cherchait en publiant Selfportrait (1970), double album fabriqué en fouillant les poubelles des sessions de Nashville Skyline et New Morning. Supportant toujours aussi mal la célébrité et les attentes démesurés de son public, il avait ainsi l’espoir qu’on lui foute la paix et qu’on n’attende plus rien de lui. Son plan a plutôt bien fonctionné et on se souvient plus de la critique de Greil Marcus (« c’est quoi cette merde ? ») que du contenu de l’album. C’est bien dommage parce qu’en vérité, il est charmant et aussi doux que les couleurs sur sa pochette. Je ne vous cache pas que c’est un immense bordel (agrémenté d’extraits d’un concert raté et trop cher payé à l’île de Wight) et que ceux qui n’aiment pas la voix mielleuse de Nashville Skyline vont faire la grimace. Mais il y a franchement moyen d’apprécier certaines ritournelles comme le « Early Mornin’ Rain » de Gordon Lightfoot ou la pépère « Alberta » (deux versions pour le prix d’une). La décomplexée « Wigwam » où Dylan ne fait que fredonner, est une fumisterie qui, si vous ne prenez pas garde, finira par vous séduire. C’est l’attitude à adopter face à Selfportrait : descendre de ses grands chevaux, se détendre et savourer l’innocence du machin.

Suite à cet échec volontaire et à quelques exceptions près, Dylan ne sortira rien de neuf pendant trois ans, une période de traversée du désert qu’il qualifiait lui-même « d’amnésie ». Alors que leur client mal en point se fait la malle chez le label Asylum et reprend du poil de la bête en compagnie du Band (voir leçon précédente), Columbia se venge en allant fouiller encore plus loin dans les poubelles des sessions de 69-70 afin d’honorer le contrat signé par le déserteur. Leur compilation foutage de gueule s’appelle sobrement Dylan (1973) et, même si elle se vendra plutôt bien pour une arnaque, sera rejeté par les fans pendant longtemps. On est d’accord, le procédé est pas top et les arrangements, avec leurs chœurs féminins dégoulinants, sont un peu écœurants. Mais là aussi, il y a matière à prendre du plaisir au détour d’une reprise sautillante de « Lily of the West » ou d’une parodie d’Elvis mignonne.

Si c’est la production qui vous rebute en revisitant ces deux albums injustement méprisés, je vous invite à compléter votre écoute avec celle du Bootleg Series Vol. 10 : Another Selfportrait (2013). C’est une bonne manière de réhabiliter les fameuses sessions qui auront produit quatre albums inégaux mais où, dépouillé d’arrangements pas toujours très fins, Dylan chantait merveilleusement bien (l’angélique « Pretty Saro ») et avait plus d’un bon morceau dans sa besace de gentil fermier (« Thirsty Boots »). Les versions alternatives de classiques comme « If Not For You » ou « New Morning » prouvent qu’on peut faire n’importe quoi avec une bonne chanson. Les versions épurés de « Spanish is the Loving Tongue » ou « If Dogs Run Free » nous rappellent que, souvent avec Dylan, un morceau moyen sur un album peut cacher un joyau honteusement mis de côté. C’est probablement mon bootleg favori tant c’est celui qui nous éclaire le plus sur une période mal aimée en lui redonnant de nouvelles couleurs. Allez, on reprend les nanana de « Wigwam » tous en chœur !

Puisque vous savez tout sur la Rolling Thunder et la période gospel, on file direct en 1983 et un disque qui est lui aussi loin de faire l’unanimité. Pourtant, à sa sortie, Infidels était encore une fois brandi comme le signe d’une renaissance, « le meilleur album depuis Blood On The Tracks » – les critiques nous font ce coup-là quasiment à chaque fois. En vérité, c’est un album qui a clairement quelques problèmes : des lyrics naviguant entre sexisme (« Sweetheart Like You »), géopolitique maladroite (un « Neighborhood Bully » pro-Israël) et critique de la société pas très fine (« Union Sundown »). La production assurée par le déjà ringard Mark Knoplfer – Bowie et Zappa avaient décliné l’offre – a sacrément vieillie et la batterie pataude empêche les boogies comme « Man of Peace » de vraiment décoller, de se transformer en funk endiablé. C’est un comble vu la présence au casting de zicos comme Mick Taylor, Sly Dunbar et Robbie Shakespeare C’est que, pour la première fois, Dylan prend son temps, dans l’espoir de concurrencer les disques bien polis de Dire Straits ou des Eagles. Le pari est réussi : il sonne aussi synthétique qu’eux. Ça ne doit pas pour autant vous empêcher d’apprécier le texte et la mélodie du tube « Jokerman » ou l’émotion d’un « I & I » qui vient du cœur. Même quand son harmonica est robotique, il peut vous séduire. On est loin d’une panne d’inspiration comme le prouvera « Blind Willie McTell », son plus beau morceau, mis à la poubelle lors des sessions. Dylan est juste victime de l’époque – et se lance dans l’exercice du clip – mais il s’en sort, pour l’instant, avec un résultat plus digne que véritablement médiocre.

S’en suivra une tournée lucrative à travers le monde où le barde est accompagné par Baez et Santana et, pour le coup, n’hésite pas à jouer la carte de la nostalgie, comme pour faire oublier l’accueil mitigé des concerts gospel. Mick Taylor est toujours dans le coin et dans leurs pires moments, les concerts ont parfois l’allure boursouflée d’un concert des Stones en pilotage automatique. On sent aussi les excès des tournées précédentes dans la voix d’un Dylan qui manque de souffle. Mais en fouillant bien dans les bootlegs – et je vous dirais dans un prochain cours comment se procurer et fouiller dans les bootlegs – on peut faire de belles trouvailles, un « Jokerman » épique et un « Simple Twist of Fate » bouleversant en Italie, un « Heart of Mine » chaleureux à Vienne et, de manière générale, des passages acoustiques réussis. Dommage que l’album souvenir concocté par Columbia, Real Live (1984) ne rende pas vraiment justice aux temps forts de la tournée et se contente de morceaux piochés aléatoirement lors du final au stade de Wembley. Reste un « Tangled Up In Blue » puissant et un « It Ain’t Me Babe » habité, en rare communion avec le public. Pour le meilleur et pour le pire, on dirait un concert de McCartney. Ça aurait pu être pire, il aurait pu inclure le duo avec Hugues Aufray lors de son passage à Paris…

Depuis le début du Never Ending Tour – dont on parlera la semaine prochaine – il semble prendre plus de plaisir à piocher dans un répertoire de vieux morceaux traditionnels que dans son propre répertoire. Malgré le projet avorté d’un album de reprises produit par son ami David Bromberg – dont il existe encore des traces sur le Bootleg Series Vol. 8 – l’envie de rendre hommage aux chansons fondatrices est toujours là. Quand ce fut le cas en 67, Dylan s’était enfermé dans la cave avec le Band, à Woodstock. En 92, traversant une nouvelle panne d’inspiration, il s’enferme seul dans son garage, à Malibu. Sans partitions, accompagné seulement de sa guitare et de sa voix écorchée, il sort de sa mémoire une série de reprises en empruntant des arrangements à droite à gauche. Les ayants-droits ne seront pas mentionnés sur la pochette de Good As I Been To You (1992) mais on lui pardonnera ce cambriolage car, après tout, la musique est dans l’air. Et voilà pour vous une belle leçon de musique américaine, dans la lignée des Basement Tapes. Les traditionnels sont d’autant plus émouvants quand ils collent à l’humeur et au parcours de leur interprète comme avec « Hard Times » ou « Tomorrow Night ». Plutôt bien accueilli par la critique, Dylan renouvelle sa méthode l’année suivante avec World Gone Wrong (1993) où, cette fois, il cite les arrangeurs et part encore plus loin dans son exploration de blues ruraux comme « Ragged & Dirty » et « Delia ». Personne ne chante le blues comme Blind Willie McTell mais, avec ces deux volumes, Dylan a joliment essayer.

Arrivé sans prévenir au printemps 2009, Together Through Life est né en partie à la demande du réalisateur Olivier Dahan qui voulait des chansons d’amour pour son prochain navet. Un enregistrement rapide pour un résultat étonnement solide et bien plus nonchalant que ses prédécesseurs. Du coup, au jeu des comparaisons, il passe plus facilement à la trappe qu’un Love & Theft ou qu’un Modern Times et c’est bien dommage. Avec son groupe de scène, Dylan se fait plaisir, alternant les slows tex-mex (« This Dream of You ») et les blues diaboliques (« My Wife’s Home Town » et ce rire à glacer le sang) et sa voix, franchement mise en avant est tour à tour porteuse d’espoir (« I Feel A Change Comin’ On » et ses one-liners amusants) ou de dévastation (le single poussiéreux « Beyond Here Lies Nothin’ »). On trinque à la santé d’un monde qui s’écroule sur le final « It’s All Good » et on touche la grâce avec « Forgetful Heart», où notre vieux romantique part à nous à la recherche du temps perdu (un moment attendu lors de ses récents concerts). Encore une belle démonstration d’americana qui, plutôt que se vautrer dans la nostalgie, joue avec malice la carte de l’ironie et du bon mot.

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En parlant de bons mots, il est grand temps pour vous de lire les Chroniques (2004), cet assemblage de souvenirs écrits par Dylan lui-même dans son tour-bus. Il y évoque avec son humour et son style bien à lui – même si on lui reprochera plus tard d’avoir emprunté un tas de phrases à droite et à gauche – des moments clefs de son parcours : les débuts à New York, la période d’amnésie précédant New Morning, l’enregistrement de Oh Mercy… Le livre vaut le détour rien que pour le récit de ce concert à Locarna, en Suisse, et cette drôle de révélation. Je ne vous en dis pas plus, simplement que c’est ce qui fut à l’origine du Never Ending Tour, dont on parlera la semaine prochaine. Deux autres volumes des Chroniques sont en préparation depuis plus de dix ans maintenant mais, même s’il y a de grandes chances pour qu’ils ne voient jamais le jour, on reste patient…

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4 réflexions sur “Comment devenir fan de Bob Dylan (7/10)

  1. Hey, est-ce que l’on pourrait avoir un peu plus de détails sur les « « Jokerman » épique et un « Simple Twist of Fate » bouleversant en Italie, un « Heart of Mine » chaleureux à Vienne » ça m’intéresse beaucoup 😀

    Excellente série d’articles 🙂

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    • Le « Simple Twist of Fate » bouleversant, c’est celui de la tournée européenne de l’été 84, en particulier à Rome.
      « Heart of Mine », c’est celui du 14 juin 1984 à Vienne et « Jokerman » est souvent chouette durant toute la tournée.
      Hélas, pas vraiment moyen de trouver ça sur Youtube. Mais c’est dispo en bootleg à la demande sur le forum d’Expecting Rain je pense !

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