12 Days of Christmas #11 – Secret Santa : Un conte de Noël, Arnaud Desplechin

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une œuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Aloïs, et il a choisi pour lui Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin.

Gibet : Est-ce que tu étais content d’avoir Un conte de Noël de Desplechin dans ta chaussette ?

Aloïs : Cela dépend de ce que tu entends, étais-je content avant de l’avoir vu ou après visionnage ? La réponse ne varie pas tant que ça au final, puisque j’avais été mis en garde que mon Secret Santa (aussi appelé SS, non démérité) n’avait pas été sympa avec moi. Je m’attendais donc au pire. Et je n’ai malheureusement pas été agréablement surpris.

Gibet : Tu avais déjà entendu parler de ce film ou de Desplechin ?

Aloïs : Du tout. Une recherche rapide sur Desplechin m’a mené à une affiche de film que je crois avoir déjà vue, mais ça s’arrête là. Faut allier ça au fait que j’ai une mémoire des noms qui frôle l’impossible : je ne me rappelle jamais du nom de Nicole Kidman ou de Bruce Willis par exemple. « Ah tiens la voix dans la pub c’est celle du héros chauve dans Le 5e élément tu sais ? » Alors Desplechin, c’était même pas la peine. C’est comme Godard, mon oncle a le même nom de famille et une fois sur deux je vais parler d’Eric au lieu de Jean-Luc.

Gibet : Et quel est ton sentiment à l’égard du cinéma d’auteur français ?

Aloïs : Mitigé. Je suis pas fan de la première heure, et je ne le serais sûrement jamais. Mais je peux quand même adorer un film d’auteur français. Par exemple, je kiffe Bonello. Y a aussi des acteurs qui font que je trouverais le film cool quoi qu’il arrive, comme Jean-Pierre Marielle (enfin y a quelques limites, du genre Les Seigneurs). Mais de manière générale, c’est comme la chanson française : autant je suis patriote au possible quand il s’agit de bouffer et de râler, autant quand je peux éviter la culture estampillée bleu blanc rouge ça me convient très bien.

Gibet : Finalement, qu’est-ce que t’as pensé du film ?

Aloïs : Pff…

Gibet : Oui ?

Aloïs : C’est typiquement le genre de film qui m’emmerde. Dès le début. J’ai lancé et j’ai su au bout d’une minute trente que ça allait me gaver. Ça a pas manqué, mais j’ai persévéré. Pendant deux heures et demi. Deux heures et demi de rien, de vide, d’une non-histoire d’une famille dont je n’ai rien à faire, avec des prestations d’acteurs tellement inégales que ça en devenait gênant par moments. Je suis sorti vidé du film. J’ai mis une demie heure à comprendre l’arbre généalogique pour commencer. Ça c’est peut-être moi, après, qui percute pas rapidement. Mais y a tellement d’autres trucs qui m’ont fait soupirer. Les clichés typiques déjà : placer l’action à Roubaix annonçait la couleur, les monologues face caméra des acteurs, les comportements des persos où on ne sait pas s’ils sont en colère, sérieux, s’ils se marrent ou pas, si c’est dramatique ou non, même si au final ça l’est toujours j’ai l’impression, la maladie, le drame originel qui explique les relations impossibles, le fils instable et le père absent, l’amour impossible… J’aime bien Amalric, mais là il n’y avait plus rien à sauver. Et puis surtout Anne Consigny. Je n’y arrive pas avec elle. Sa voix et sa façon de parler sont une torture pure et simple pour moi, et je suis light en disant ça.

Gibet : J’invite ton Santa, pour que tu puisses régler tes comptes.

JEAN-DAVID !!!

Aloïs : Jean-David, vieille canaille…

Gibet : Je laisse défendre ton choix et le film !

Aloïs : J’en déduis que Jean-David a bien aimé le film ?

Gibet : Oui… et moi aussi.

Aloïs : C’est mieux au final. Ça laisse place au débat. Comme je disais au début, le film français passe plutôt mal en général avec moi. Mais j’ai hâte d’entendre vos arguments, qui me donneront peut-être un nouveau regard dessus.
Et désolé Jean-David, du coup tu es tombé sur le mec qui n’aime rien !

Gibet : En même temps il a pas particulièrement fait d’effort pour te choisir un truc qui te plairait !

Jean-David : Je savais que tu n’aimerais probablement pas mais moi j’aime bien ce film, Desplechin, Amalric et il représente assez bien ce à quoi Noël peut aussi ressembler au delà du fameux esprit de Noël qu’on essaye de nous vendre. La famille est pour moi au coeur de ce moment. Heureusement qu’elle n’est pas aussi folle à chaque fois mais chaque microcosme alimente ses tensions, plus ou moins graves, donc ce film me parle. C’est un film dramatique ET comique, que je trouve fluide et bien tourné malgré le nombre de ses personnages. J’aime le fait qu’on reconnaisse les acteurs et leur style de jeu sans que cela nuise à la vérité des caractères présentés. D’habitude ce type de drame familial, ça me file la migraine et, comme toi, je ne suis pas très fan. Mais j’ai été au bout de celui-ci sans effort, il m’a porté, et il m’a marqué par la même occasion. J’peux peut-être te demander d’abord si Noël pour toi peut avoir quelque chose à voir avec ce film ou si c’est complètement à côté de la plaque ?

Aloïs : De ce point de vue là, oui, je pense que tu as visé juste. S’il y a bien un sens que je peux donner au film c’est justement cette vision différente des choses. Noël n’est qu’une excuse pour la réunion de la famille, mais sans cette excuse, ça n’aurait pas été bien loin. J’ai bien entendu plusieurs points qui me font porter un jugement plutôt négatif sur l’ensemble, mais je ne peux nier le rapport avec Noël, et comme tu le soulignes, le fait qu’on nous présente un esprit de Noël en opposition avec ce qu’on peut attendre.

Gibet : Moi je relève un certain nombre de choses que tu donnes comme des défauts, Aloïs, et qui à mes yeux sont apparus comme des qualités :

– L’inégalité des acteurs – Jean-David parle de différence de styles, ce qui me semble plus juste. J’ai trouvé ça intéressant que Desplechin n’essaie pas de leur faire trouver un ton homogène, ça renforce l’idée que la famille c’est artificiel, ces gens-là sont réellement désaccordés – selon les codes de la représentation réaliste, ce n’est pas crédible que ce casting-là forme une famille (alors qu’il y a des gens qui sont effectivement de la même famille !). D’une certaine manière, ça fait penser à Seinfeld, où les quatre persos sont censés être amis, mais sont incarnés par des acteurs qui jouent de façon strictement différente, et sans s’écouter pendant une partie de la série. On éprouve concrètement la disharmonie, c’est pas juste une idée plaquée.

– Les monologues face caméra – alors ça c’est un procédé qui vient de chez Truffaut et pf ça me fait ni chaud ni froid, je comprends que ça puisse agacer. Toutefois ce procédé rentre dans une logique générale qui m’a beaucoup plu : il y a des inventions formelles constantes, le film est imprévisible, on sait pas ce que sera le plan suivant, ou la bifurcation de tonalité suivante. Quand un cinéaste arrive à faire ça en général, moi ça m’accroche jusqu’au bout, peu importe le contenu.

– On ne sait pas s’ils sont sérieux s’ils se marrent s’ils sont en colère – c’est l’autre truc qui m’a séduit dans le film, ce ne sont pas des persos lisibles et nets. J’aime qu’on ne sache jamais où s’arrête leur haine et où commence leur amour. J’aime aussi qu’ils soient tous des durs à cuire. Quand Amalric et Deneuve se clashent sur la balançoire c’est super violent ce qu’ils se disent mais ils sont en mode « même pas mal » – il paraît que Desplechin leur a donné John Wayne et ses collègues comme modèles pour ce film.

– Enfin, sur Roubaix, tu parles de cliché, je ne suis pas d’accord, dans la mesure où Roubaix a une valeur très personnelle pour Desplechin. Il s’est pas dit je vais aller tourner à Roubaix parce que le cinéma français se doit de se passer une petite ville moche et sans intérêt. En fait je crois qu’il a grandi à Roubaix et chaque fois il cherche de nouvelles manières de filmer sa ville – dans le dernier en date, Trois souvenirs de ma jeunesse, il s’amuse à déguiser Roubaix en campus américain.

Jean-David : Eh bien… je suis tout à fait d’accord avec ce que vient d’énoncer Gibet. Le fait que l’on montre une réalité assez tragique (la perte programmée d’un être cher) sans passer par les larmes et le réalisme me plaît bien. C’est un conte. La manière de filmer s’en inspire avec ces chapitres, ces monologues et ce jeu parfois presque distancié. Mais les personnages me paraissent crédibles, le côté autobiographique apporte de la profondeur, le décor de la cohérence. Certains considèrent que c’est un gros foutoir, moi je trouve que c’est plein de nuances.

Aloïs : Je comprends le point de vue sur le jeu des acteurs, mais personnellement, ça ne m’a pas du tout touché. Certains déclament un texte qui ne sonnent pas naturel, et quelqu’un qui me parle avec ce genre d’intonation dans la vie, je le regarde un peu bizarrement. Il y a peut-être un sens caché, mais là pour moi ça l’est trop, et j’ai plus l’impression de voir des comédiens qui doivent dire des trucs hyper litterarisés qui sonnent pas naturels une seconde. Là où je ne suis absolument pas d’accord par contre, c’est quand tu dis que le film n’est pas prévisible. Il ne se passe au final rien du tout, et le seul rebondissement se traduit par qui va devoir faire une greffe de moelle osseuse, problématique dont je me suis désintéressé aussitôt tant elle est traitée bizarrement. Là aussi tu peux me dire que la gravité du truc fait que les persos ne savent pas comment bien réagir face à ça, qu’ils sont perdus face au drame annoncé. Mais je n’y crois plus : pourquoi la fugue de la mère après qu’on lui a annoncé que son petit-fils était compatible et qu’il acceptait de lui donner ? La scène où ils se retrouvent tous autour du tableau pour pronostiquer des statistiques absolument improbables résolues par un mec qui écrit des pièces de théâtre et qui pop en tout et pour tout 4 minutes dans le film juste pour ça ? Pour ce qui est des comportements amour / haine / humour, ok je rejoins. Comme je le disais, ça m’a paru bizarre sur le moment, mais si tout le monde confirme ça me rassure. En ce sens c’est du coup plutôt intéressant de voir comment c’est présenté. Côté durs à cuire, pas d’accord. A part justement Amalric et Deneuve, j’ai trouvé que les autres étaient de gros passifs. Le jeune frère rasé et sa femme sont là mais on ne les voit pas, tout comme l’artiste incompris. Il y a bien une tentative de les inclure un moment avec le triangle amoureux (que personnellement je sentais venir à 10000km) et le fait que le mec aille se perdre dans un bar, mais c’est pareil : je m’en fous complet de ces personnages, ils ne font qu’apparaître dans quelques plans. Limite leurs gosses sont plus intéressants parce qu’ils jouent bien. Pour Roubaix, je ne sais à vrai dire pas du tout. C’était bon prétexte pour la blague où Personnage #4 dit à son mec que les frères cherchent toujours à baiser leur sœur, mais au-delà de ça, j’avoue ne pas du tout avoir creusé la question. J’ai pas forcément trouvé ça foutoir, mais dans la mesure où je ne suis pas arrivé à m’intéresser à l’histoire de cette famille, le film m’est passé au-dessus. La réalité, je la vois tous les jours, j’ai pas besoin qu’un film me la rappelle en plus, surtout quand ça privilégie le drame. Je comprends la grosse majorité de vos points mais la question demeure toujours : pourquoi je devrais regarder ce film ? Qu’est-ce que j’y apprends de plus que la simple présentation de cette famille au moment des fêtes de Noël ? Dois-je me poser la question précédente ? Est-ce que j’en attends trop ? J’arrive pas à donner de sens particulier au film, et je dois avouer que ça m’embête à mort. C’est pas original, c’est même l’inverse, c’est pas un film d’action, il se passe rien d’impressionnant, et ça dure assez longtemps. Alors, en une phrase, que diriez-vous à quelqu’un pour le persuader de regarder le film ?

Jean-David : Le fait qu’il ne se passe pas grand-chose reste un avantage pour moi. Le fait qu’il n’y ait pas forcément de raisons sous-jacentes à la fugue de la mère aussi. J’en ai un peu marre des scénarii qui tiennent debout grâce à des explications comportementales, donc j’ai juste lâché prise. Mais je comprends que cela ne prenne pas. Et ta question est légitime : pourquoi regarder ce film ? J’aurais tendance d’abord à dire pour le plaisir, mais ici la situation est particulière. Je dirais aussi que ce film fait découvrir un auteur, c’est en soi une raison suffisante pour moi, mais pas pour tout le monde. Je ne sais finalement pas si j’ai des arguments plus directs. Pour moi ce film donne un point de vue sur la vie et une version du jour de Noël peu habituelle, ça me suffit. Pour persuader quelqu’un de le regarder j’invoquerais probablement le nom d’Amalric avant tout tellement cet acteur m’impressionne.

Gibet : Y a un truc qui colle pas dans ce que tu dis, Aloïs, et en déjouant ça je dirais pourquoi à mon sens le film vaut d’être regardé (pour peu qu’on goûte à ce genre de cinéma… je conçois que ce soit pas du tout ta tassé d’irish coffee). Tu te plains d’une part que le jeu d’une partie des acteurs ne soit pas naturel, et d’autre part que le film se contente de représenter bêtement la vie. A la fois trop réaliste et pas assez ? Je pense que tu es gêné parce que ce n’est pas un film standard, avec un jeu standard et un schéma narratif standard. Quand je dis que ce n’est pas prévisible, c’est en terme de forme, pas d’intrigue. Et toi-même tu l’avoues à demi-mot puisque tu dis que par moments tel acteur va se mettre à jouer littéraire au milieu d’acteurs qui jouent naturel, autrement dit va dissoner alors qu’on lui a rien demandé – beaucoup de tes reproches sont des reproches contre l’hétérogéneité du film. C’est à ce niveau que je trouve le film imprévisible. Et puisque ça ne correspond à aucune forme standarde, j’ai l’impression d’accéder à une vision du monde singulière. L’intérêt à mon sens, c’est le regard de Desplechin sur cette situation qui j’avoue est battue et rebattue par le cinéma français (la réunion de famille turbulente… eurk). Après je n’adore pas ce film, et cette vision du monde n’est pas la mienne. Mais je suis content que quelqu’un quelque part soit suffisamment assuré de ses idées et des moyens du cinéma pour proposer ça.

Aloïs : Je comprends mieux ce qui peut vous faire apprécier ou aimer le film du coup. C’est vrai qu’en soi, Amalric reste un acteur que j’apprécie beaucoup aussi, et qui dans le film livre une excellente prestation. Je pense qu’effectivement c’est cette hétérogénéité du film et de sa structure qui me fait le plus tiquer. Je n’ai jamais été spectateur de ce genre de schéma, mais je peux tout à fait comprendre qu’on puisse justement adhérer à l’ensemble de par ces différences. Je le reverrais peut-être à l’occasion du coup, cette fois en analysant un peu mieux du point de vue que vous défendez.

Gibet : C’est comme tu veux, je suis pas certain que tu pourras un jour adorer ce film…

Aloïs : Sans aller jusqu’à l’adorer, au moins le trouver plus sympathique.

Gibet : Ok, bin tiens-nous au courant !

Quelle belle journée de Noël sur Lunécile ! Les sélénites étaient mal contents de leur cadeau, mais on sortait de la rencontre en ayant adouci l’homme le plus viril du monde, encore un miracle ! God bless us, every one !

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