Mon Premiers Plans 2016

Cette année, j’ai eu peu de temps pour Premiers Plans, ze festival of septième art of la ville d’Angers. Je n’ai pas pris de pass, ne me suis engagé dans aucune activité de couvrage d’événement en temps réel. Ça tombe bien car, au fond, conclusion d’une édition 2015 passée à m’enfiler les films de la compète, je n’aime pas beaucoup cette fête du cinéma d’écolier. La rétrospective thématique de l’édition en cours résume bien l’esprit : en guise de films « rebelles », on propose Les Quatre Cent Coups, Le Roi et l’Oiseau. Des choix audacieux puisque les programmateurs par là grillent leurs cartouches pour la rétrospective « naphtaline » de l’année prochaine. Affranchi de ces sortes d’obligation, j’ai pu choisir mes films selon les appels de mon ventre. Seulement dans les rétrospectives, cinq ou six, pour mieux les goûter, ne pas courir d’une salle à l’autre, bousculant les vieilles, oubliant d’écouter le cinéaste au micro. Sans culpabilité quand les piquages de nez d’après midi arrivent. Avec à la place du matos d’écriture sur les genoux, un bouquin juteux sous chaque coude (j’en parlerai aussi, puisqu’ils ont fait partie de l’expérience). Cette année j’ai pu savourer Premiers Plans.

angers-2016-paysage

Samedi 23

Le Grand Appartement, Pascal Thomas, 2006

Quand une oeuvre prétend héberger le monde entier, il faut examiner qui reste à la porte. Les huissiers, banquiers, magistrats, propriétaires, comme il se doit, sont des plaisants, et Pascal Thomas ne leur permet que d’être risibles. Ceux qui riaient dans la salle, petite sociologie du gloussement, étaient à la louche des 40-60 angevins. Le jeune dans le meilleur des cas souriait. Serait-ce que le jeune a moins soif d’inverser l’ordre du monde, d’abattre le grand A avec des petits hahas ? Le quinqua par son vécu serait plus à même de repérer et dénoncer le scandale capitaliste ? C’est ce qu’à reculons on serait contraint de conclure si Le Grand Appartement n’avait pas d’autres têtes de turc. On s’y moque en vrac du banlieusard qui « nique » tout ce qu’on lui propose (gag périmé en 95), des Africains rieurs qui avec accent commentent l’action « elle a mangé du crocodile celle-là » (périmé en 84), du peuple pittoresque des troquets (périmé en 31). Première hypothèse donc : l’inégale distribution du rire dans le public vient de ce que l’humour proposé par le film est ringard. Ce n’est pas tout. On se fout de Jacques Rozier et, au plus violent, de son oeuvre. Son double fictionnel, Églantier, est présenté comme un farfelu, voire un grotesque : il fait des films pauvres ! En bricolant ! Avec des amateurs ! Pascal Thomas insiste sur quand ça marche pas mais ne mentionne jamais que parfois ça marche. Comme si l’irrespect du système économique déterminait d’avance l’échec artistique. On retrouve la fausse bienveillance de Maestro (Fazer, 2014) à l’égard de Rohmer ou de Télé Gaucho (Leclerc, 2011) à l’égard des chaînes indé. La voie alternative au mieux est charmante. Nous lui accordons une comédie, qui cautionne de loin sans adopter aucun des dispositifs proposés. Seconde hypothèse : le vieil angevin, mieux emboboïfié que le jeune, s’y retrouve totalement. Pascal Thomas répondrait que sa cam n’épargne personne. Il est vrai que tous les personnages de l’appart sont sujets à moquerie. La différence se situe dans l’honnêteté de la moquerie. Martin, alter ego du réal, est infidèle. D’abord c’est une faible charge. L’homme adultère pullule dans le cinéma français, pour se montrer vicieux il vaudrait mieux se peindre en Montespan. Martin trompe sans le vouloir, quasi-violé par une bombasse brune hystérique. Non seulement il n’est pas coupable mais en plus on lui suppose un sex-appeal de dingue. Pascal Thomas nous fait le coup de l’entretien d’embauche : mon plus grand défaut ? c’est que j’attire trop les femmes. Surtout, Martin a une existence en dehors de ce trait satirique. Il est adultère d’accord mais aussi plein d’autres choses. Ce traitement n’est pas accordé à tous. Le poète-comédien raté du bistrot n’est que ça, Annette la sœur dépressive exclusivement dépressive, Églantier exclusivement hurluberlu… Si l’on met d’un côté ceux pour qui il y a un salut en dehors du gag et de l’autre les autres, on obtient une nette distinction entre ceux qui ont la réussite culturelle et ceux qui pas. Pascal Thomas prône une aristocratie artiste. Il la fait louer explicitement par son héroïne Francesca, fuck les monopoles, vive le Paris bohème qui a permis Toulouse-Lautrec. La communauté du grand appart, telle que dépeinte par le film, s’entend parce qu’elle admet cette autre hiérarchie. Ainsi le joyeux bordel est peut-être joyeux mais pas très bordélique.

grand-appartement-2006-05-g

Les derniers indiens, Marie-Hélène Lafon, 2008

J’aime la précision de Lafon dans les choses domestiques. Sur le plan documentaire, le décorticage d’une fin de caste, le travail stylistique qu’il induit, on est repus. Mais cette rigueur n’est pas tenue d’un bout à l’autre. La séparation entre les Santoire moribonds et leurs voisins fourmillant de vie est systématique. Peut-être que cette séparation trouve validation dans le réel, mais à la lecture on s’habitue vite : dès qu’un nouvel aspect de l’existence paysanne est évoqué, il y a d’une part nos héros mous et d’autre part leurs copains excités. Dans cette accumulation sans exception, il est difficile de ne pas identifier un schéma, au profit duquel l’auteure aurait coupé de la vie ce qui dépassait de sa fiction. Postulons donc que c’est l’accumulation qui pose problème. Il reste qu’on aurait pu l’éviter. Claire Keegan avec la même matière aurait fait une nouvelle de dix pages. Le rebondissement final, qui produit un effet désagréable après tant de pages narrativement statiques (imagine un twist de Shyamalan à la fin d’un Béla Tarr) aurait lui aussi été plus percutant dans une forme courte. Si les procédés que je viens d’énoncer sont volontaires, alors je ne pourrais jamais qu’apprécier Lafon, malgré les belles pages.

Les cheveux des femmes des voisins étaient teints. À la messe on avait tout loisir d’observer ; on voyait aux blondes solaires, aux rousses glorieuses, des racines marron, tenaces obtuses têtues. On ne rencontrait pas ces femmes chez la coiffeuse. Leur frénésie capillaire était intestine, familiale, mitonnée à la maison comme un ragoût. Les coiffures femelles oscillaient entre le négligé franc et massif du crin jaune de l’Alice et de savants chignons, fragiles, monumentaux, qui surgissaient aux moments de l’année les plus inattendus. Certains dimanches, on remarquait des coupes incongrues et très visiblement expérimentales, volontiers dissymétriques. Le poil de la tribu étant raide et rétif par nature, on le frisait, on le chauffait, le bouclait, le tirebouchonnait ; on l’accablait de produits mirifiques commandés sur catalogue avant d’être appliqués dans la plus joyeuse incurie. Le cheveu était tour à tour natté, crêpé, tortillé de rubans, piqueté de barrettes, emberlificoté d’élastiques, plaqué sous bandeau, assommé sous turban, hérissé en papillotes. Les jeunes générations, garçons et filles mêlés, furent crêtées de rouge et de vert. On osait, on n’avait pas peur, on ne reculait pas, on cultivait la tentative, on vivait d’expériences, on était révolutionnaire.

Thérèse, Alain Cavalier, 1986

La pauvreté, dans Thérèse, est principe de vie et principe de cinéma. Cavalier dépouille le décor, les costumes, le jeu, les dialogues, le récit et fait un film avec ce qu’il reste. Des cadrages au cordeau, souvent inattendus, soutenus par des raccords secs, imprévisibles. Par le plein emploi de procédés simples mais essentiels, Cavalier retrouve une façon très humble d’être spectaculaire, comme les grands films muets. On n’a pas de mal à croire que le choix de l’ascèse l’intéresse puisque c’est lui qui guide la mise en scène. On pense souvent – moi compris – que le dogme chrétien incite le croyant à vivoter, en l’excluant des plaisirs terrestres les plus intenses. Le film montre autre chose. La vie des Carmélites est austère mais leur corps est alerte. Elles sont des jouisseuses. Mais elles ont la sagesse de leur exigence : si on ne peut pas vivre perpétuellement dans l’exaltation, il est possible d’être totalement disponible au présent. Que ce ne soit plus le gigantesque mais le minuscule qui nous fasse grimper. Cherchons le sublime par le bas. La religion est ce qui leur donne la force d’abandonner l’espérance, du même coup d’accueillir tout ce qui vient comme il vient. Quand Thérèse ne souffre pas, elle dit tant mieux ; quand Thérèse souffre, elle dit tant mieux. Le dernier mouvement du film, à cet égard, est troublant. Un film comme Le Temps de quelques jours (Gayraud, 2014), documentaire consacré aux sœurs de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance, réglait trop facilement la question de la motivation. En gros, dehors il y a la pression sociale et elles elles veulent être tranquilles alors elles se cachent dedans. Thérèse reste opaque jusqu’au bout. Et même : elle est de plus en plus opaque. Plus on observe la vie du couvent, plus on constate que le couvent est le catalyseur d’élans sensuels disparates. L’une aime avaler les peaux mortes du lépreux en même temps que l’eau qui a servi à le nettoyer, l’autre expérimente du bout du doigt et de la langue le sang craché par la tuberculeuse. Je sors du film moins sûr qu’en entrant.

thecc81recc80se-dalain-cavalier

Dimanche 24

Martin et Léa, Alain Cavalier, 1979

Voilà le mystère : pendant une grosse heure j’adorais ce film, quand tout à coup je décrochâmes. Je précise, pour le bon déroulement de l’enquête, que la salle était close, mon portable éteint, mon ventre tendu et mes bourses affaissées, en d’autres termes c’est, et pas l’inverse, parce que le film a commencé à m’ennuyer que mon esprit s’est mis à vagabonder. Cavalier s’occupe de filmer une vie, à travers laquelle transparaît une époque. Le plan-séquence est son outil qui, suffisamment large, permet de capter en même temps que les allers-retours de nos deux ou trois petits individus des portions de détails dont chacun pourra user à sa guise. De la fin des années 70, on verra des vêtements, des coiffures, des objets, des gestes, des situations. C’est un temps où il paraît envisageable de rompre par lettre, ce qui entraîne la déconvenue suivante : quand on a mis le courrier fatidique dans la boîte postale mais qu’au bout du compte on n’est plus si sûr, qu’est-ce qu’on fait ? Si dans le dernier mouvement, Cavalier m’a paumé, c’est certainement que sa vision de l’époque finit par prendre le pas sur la captation quotidienne. Il se passe quelque chose. Un suicide. Qui empèse le film. Martin et Léa retrace grosso modo la biographie de son couple central. Si Cavalier fait intervenir un suicide, c’est probablement qu’il y a eu un suicide. Ce n’est pas le fait en lui-même qui dénote, mais sa représentation. Le suicide dans le film est un événement. Il rompt et fait entrer dans l’ère de la culpabilité, de la grosse gueule de bois. Derrière l’aménagement des séquences, on entend Cavalier qui, avec son goût pour le religieux, analyse le bordel : de la libération sexuelle à l’après-coup sidaïque, on retrouve le passage de l’Éden à la vie terrestre. S’il avait été fidèle à son principe, il se serait contenté de filmer des gens qui continuent à vivre.

arton512

L’As de pique, Milos Forman, 1964

Je sais pas si c’est mon esprit surf qui parle ou quoi, mais c’est super les nouvelles vagues non ? Ça te donne pas envie de twister comme si demain n’aura pas lieu ? À plusieurs points du globe pas spécialement connectés les uns aux autres, à peu près au même moment, les jeunes se sont mis à filmer les jeunes avec jeunesse. On sait pas c’est quoi, si c’est le hasard ou de l’Histoire, si les moyens techniques ont donné l’envie ou si l’envie etc, toujours est-il que c’est arrivé, et que ça a fait des films tout frais, uniformes par le mouvement, très distincts par la nature du mouvement – focus sur le particulier. L’As de pique, premier long-métrage de Milos Forman, s’inscrit dans cette démarche, mais ce n’est pas ça, puisqu’en un sens je l’attendais, qui m’a le plus frappé. Je retiendrais surtout que les pères, habituellement sacrifiés, sont ici excusés. Le papa du héros, en premier, est certes un gros con pénible, la moustache pleine d’assertions bourgeoises, mais avec son phrasé, sa démarche, le malaise palpable de l’acteur amateur face à la cam (Forman paraît-il a grave lutté pour l’avoir lui et pas un autre !) on sent une immense fragilité. Nos pères sont nuls mais faut les comprendre. Un joli film sans repoussoir.

photo.L-As-de-Pique.57012

Au piano, Jean Echenoz, 2002

Une définition possible du style en littérature : faire exprès d’écrire mal. Jean Echenoz souvent cherche la fausse note. Un frisson d’effroi te saisit. Comment je fais moi pour distinguer une phrase mal écrite pour de faux d’une phrase vraiment mal écrite ? Observons ces trois échantillons :

– « Quand il lui demanda comment connaissait-elle son prénom, elle répondit qu’elle était déjà là bien avant qu’il n’emménage. »

– « Quand Max revint de la salle Pleyel, Alice fit comme si de rien n’était vu qu’elle dormait. »

– « Il avait près de quatre-vingt suspects, dont l’un d’entre eux était peut-être en attente d’un don d’organe ou avait l’un des siens dans la même situation. »

La seconde phrase est d’Echenoz, les deux autres de Marc Lévy. J’ai rassure-toi une astuce. La fausse note d’Echenoz est orchestrée, ainsi elle est nette, ça frappe quand même, on se dit miam une biscorne. On retrouve ce principe à grande échelle dans Au piano qui, avec son vaste récit tendu vers une chute rigolote, ressemble à une blague juive gonflée en roman. On est à la limite du foutage de tronche. À la limite seulement parce que la structure du bouquin, pour faire aboutir la mauvaise blague, est extrêmement sophistiquée. Echenoz s’amuse bien, et moi avec.

Plutôt satisfait de ce panorama, Max se reprojeta le film de sa nuit avec Doris. Vraiment elle était sexuellement formidable, très imaginative pour autant qu’il pût en juger, lui qui, faute d’assez d’expérience car n’ayant jamais connu grand-chose dans sa vie que deux ou trois amours malheureuses et quelques putes, ne pouvait que supposer qu’elle avait en effet plein d’idées – bien qu’en ce domaine on puisse rarement dépasser, en s’essoufflant, la dizaine ou douzaine d’idées possibles avec leurs variations, puis sorti de là c’est toujours un peu la même chose. Mais par exemple, une bonne partie de la nuit, elle avait pratiqué de longues pipes étonnamment sophistiquées dont Max, quand il écoutait ses chansons dans le temps n’aurait jamais pensé que de tels raffinements pussent être imaginés par elle, malgré tout son talent d’artiste. Il ne l’aurait pas vue comme ça.

Pater, Alain Cavalier, 2011

Moi, président de la république depuis ma décision d’avoir été élu au suffrage universel direct avec majorité absolue, demande au CNC l’annulation du visa d’exploitation de Pater d’Alain Cavalier, sorti le 22 juin 2011. Non contents de gaspiller l’argent du contribuable (on se paie de la chirurgie esthétique alors qu’on aurait pu louer une caméra 3D !), le réalisateur et les acteurs laissent entendre que le pouvoir, la paternité, l’identité sont forcément parodiques. De plus j’ai beaucoup rigolé ce qui prouve que c’est une satire. Enfin l’idée de mettre en place un salaire maximal me rend jaloux car je ne l’ai pas eue. Je rappelle que l’atteinte à la fonction présidentielle était encore passible en 2008 d’une amende de 30 euros. Cordialement.

287157-pater

Lundi 25

Le Nom de la rose, Jean-Jacques Annaud, 1986

Enfin vu ce colosse du cinématographe, dont je connaissais d’avance les tenants et aboutissants. J’en sors sans haine ni amour. Jean-Jacques Annaud a un savoir-faire indéniable pour l’imagerie romantique, les raccords chelou, le monstrueux, le sublime et tout ça. Il aurait fallu à cette époque lui faire tourner à la chaîne, avec des budgets du même acabit, des adaptations de Hugo (Victor), ça aurait poutré pour longtemps toutes les autres tentatives et rendu heureux les profs de lettres. Et puisqu’il faut chipoter : la solennité du film – je ne sais pas si elle vient d’Eco, en tout cas il y a beaucoup de malice intertextuelle dans la composition de l’intrigue – donne raison aux méchants, qui haïssent le rire. Cinéastes désœuvrés, si vous avez pas d’idée, faites un remake humoristique du Nom de la rose.

le-nom-de-la-rose-1

Publicités

Je me fais briquer le casse-noisettes

Le plaisir féminin est souvent un plaisir contrefait. Il sert souvent à quelqu’un (un homme qui se rassure, une marque qui promet). Du coup, lorsqu’on évoque le plaisir gratuit et solitaire, celui que l’on se donne à pleines mains, il y a bien des filles pour faire la fine bouche et il s’en trouve même pour taxer de « dégoûtante » cette opération de l’esprit (virgule de la main et de quelques aimables intermédiaires) malicieux qui veut satisfaire son désir sans demander à quiconque son avis. Sans doute les mêmes qui disent « craquer » avec des jeunes moues minaudières lorsqu’elles se permettent de croquer dans un aliment jouissif. Finalement ce n’est pas plus mal que le plaisir solitaire des filles soit vraiment promis au secret des chambres et des lieux cachés au lieu de se pratiquer en groupe comme dans les romans de dortoirs masculins des années cinquante. L’intimité du plaisir, c’est la seule chose qui reste le secret féminin aujourd’hui de ce corps qui s’étale sans complaisance sur toutes les surfaces planes visibles.

Certains aiment bien agiter devant les femmes les épouvantails de leurs désirs secrets, évoqués dans les manuels de psychiatrie vulgarisée et les best-sellers qu’on qualifie avec condescendance de « porno pour maman », comme si à partir du moment où on avait pondu une progéniture ingrate, la chair devait se contenter des miettes de ce qui est promis à leur chair fraîche et à leur imagination volatile. Beaucoup de livres évoquent par exemple les fantasmes de soumission, voire de violence. Une violence qu’on peut contrôler, pousser à bout et arrêter à l’envi comme on appuie sur un bouton – tiens donc – c’est une expérience assez rare dans la vie humaine et surtout féminine pour mériter qu’on s’y attarde et qu’on la convoque éventuellement dans les moments de grand abandon. En mettant dans les mains des femmes la possibilité du plaisir personnel, elle restaure l’espace d’une chambre à soi et d’un désir à qui on peut lâcher la bride dans ce petit espace restreint, pour respirer un peu tranquille sans personne d’autre à contenter.

12545919_987806627957597_911080823_o

Pour point de vue masculin sur la question : Seul en Mon Royaume.

12 Days of Christmas #7 – Pourquoi notre Père Noël est-il une ordure ?

Nul lecteur assidu ne sera surpris : les films de Noël c’est mon dada. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur maint classique de Noël américain, et si Dylanesque a pu parler de La Vie est belle, si Jooles a pu offrir Rendez-vous, pareil que pour Petit Papa Noël qui dehors va avoir si froid, c’est un peu à cause de moi. Alors cette année, je stoppe net la globalisation. A vos lunettes bio, j’écris sur les productions locales : à la recherche du classique de Noël français !

vlcsnap-2015-11-30-11h30m36s93

Quantitativement, on ne manque pas de matos. Même si on l’oublie d’une année sur l’autre (obsolescence programmée ?), il y a une production audiovisuelle française non négligeable autour de Noël. Ce que j’appelle la xmasploitation existe aussi dans nos contrées, au cinéma, à la télé. Cette année, vous pourrez, dans votre Pathé préféré, le 23 décembre, admirer Le Grand partage, dans lequel face à un hiver excessivement froid les bourgeois se voient contraints par le gouvernement socialiste d’accueillir des clochards chez eux – ça finira bien, vous inquiétez pas. L’année dernière, on a tous sciemment raté Le Père Noël, remake foireux du Kid avec Tahar Rahim et un gosse « trop mignon », et Divin enfant, comédie boulevardière sans inspi où Emilie Dequenne donne dans l’immaculée conception. L’année d’encore avant, on avait tous évité les salles de cinéma pendant deux semaines pour ne pas risquer de nous retrouver par erreur dans une projo de Max, où une gamine « adorable » faisait en sorte que papa Joey Star tombe sous le charme de pupute Mathilde Seigner. A côté de ça, systématiquement, des petites sorties animées plus soignées mais sans écho, Spike, L’Apprenti Père Noël et le flocon magique, programmes de courts-métrages neigeux, et des téléfilms torchés, souvent montés autour d’un acteur populaire à la lisière du ringard – exemple le plus notable : Un vrai papa Noël, avec Bigard en guise de hameçon.

Tu vas me dire oui mais c’est récent tout ça c’est la mode c’est sheitan – les premiers films de Noël français que j’aie pu recenser datent de l’époque où le cinéma était sourd ! Louis Feuillade, que tu connais peut-être pour ses Fantomas, sort Le Noël du poilu en 1915 ; Jean Durand, réalisateur burlesque injustement oublié, en 1913 organise un Noël pour son héros Onésime. Je suis capable ensuite de te citer au moins un film de Noël français par décennie et je suis à peu près certain que, si on allait fouiller les catalogues avec la loupe de Sherlock Holmes, on pourrait trouver toute une forêt derrière l’arbre (c’est récurrent, d’autant que dans ce cas précis il est des films qui méritent l’appellation « de Noël » sans forcément le dire explicitement). Plus significatif encore, de nombreux auteurs se sont attardés, chacun à leur façon, sur le cas Noël, Thompson avec La Bûche, Veber avec Le Jouet, Honoré avec Dans Paris, Eustache avec Le Père Noël a les yeux bleus, Desplechin avec Un Conte de Noël, Rohmer avec Ma nuit chez Maud… Jacques Demy, en concevant Peau d’âne, avait explicitement l’intention de proposer un film de Noël. A priori, il y a suffisamment d’antécédents pour constituer une tradition.

Malgré tout ça, je ne vois que deux productions audiovisuelles françaises qui méritent le nom de classiques de Noël, c’est-à-dire qui sont rediffusés et revus avec la même soif que La Vie est belle aux Etats-Unis : Le Père Noël est une ordure et les dessins animés Astérix. Les autres redif systématiques sont celles de films américains. Or les deux trucs cités, tu vois bien, résistent totalement au tartalacrème esprit de Noël, le Splendid donne dans la farce noire, Astérix montre des Gaulois qui refusent l’hégémonie et détourne les mythes, naturalisateurs de rites. Attention, je suis pas en train de valoriser l’Esprit Français contre la naïveté anglo-saxonne, je note simplement une méfiance, une attitude satirique. Tu remarqueras qu’on retrouve à peu près la même situation pour ce qui est de la zic de Noël. Si l’on met à part le tube de Tino Rossi et quelques restes de chants d’église, avons-nous des chansons de Noël bien ancrées qui ne soient pas des adaptations de standards anglais, américains, allemands ? Parmi les créations françaises, on trouve essentiellement des chansonnettes insolentes qui, Brassens Renaud Dutronc Didier Super Les Sales Majestés, en veulent beaucoup au Père Noël. La plus sincèrement joyeuse dans tout ça c’est « Ce soir c’est Noël » du groupe punk Les Wampas. Cette année, Aldebert a pondu un album honnête sur la thématique Noël mais c’est un cas exceptionnel. Là encore un passé mais pas de tradition.

Pour résoudre ce mystère, les travaux de la sociologue CNRS Martyne Perrot sont utiles – pas tous, ça se répète pas mal d’un bouquin à l’autre, ça sent la xmasploitation aussi de ce côté-là (je sais pas si ces gens-là ont la consigne de sortir régulièrement des livres à sujet accrocheur mais je retrouve ici les mêmes procédés que chez un autre sociologue CNRS, Jean-Claude Kaufmann, et ses essais sur les petits problèmes des femmes). Ethnologie de Noël : Une fête paradoxale (2000) nous explique dans son troisième chapitre que la Noël moderne vient d’abord de l’Angleterre victorienne, où la fête a muté en même temps que la structure sociale :

La bourgeoisie d’alors, adepte et prosélyte d’une morale exaltant les vertus de la famille et fascinée par la réussite sociale et économique des siens, va s’emparer de cette fête pour lui faire incarner et symboliser ses nouvelles valeurs. Elle lui octroiera du même coup une place centrale, inconnue jusque-là, dans le cycle festif annuel.
[…] La transformation du sens même de a fête de Noël est aussi directement liée à l’avènement d’un nouveau souci pour la vie privée. Bien qu’elle existât dans les grandes maisons aristocratiques, la « réunion de famille » n’occupait pas encore la place centrale qui sera la sienne désormais et les enfants n’étaient encore l’objet d’une attention particulière à cette occasion. Là réside sans doute l’ingéniosité, sinon l’inventivité de cette société qui a su tirer parti d’une fête collective, riche de références païennes et populaires, pour valoriser le « foyer » qui devient à cette époque une sorte de refuge, un rempart face à une société qui s’industrialise brutalement. Il faut rappeler que la révolution de 1848 qui avait déchiré la France avait beaucoup inquiété cette catégorie de la population britannique en pleine ascension sociale et économique. (pp. 71-72)

En quelques années, néo-Noël est fondée, on lui fournit un mythe (A Christmas carol), une imagerie (les illustrations qui accompagnent le texte bientôt réutilisées pour faire des cartes de vœu), une organisation sociale qui tâche de faire adhérer tout le monde à la fête (par exemple les Goose Clubs : les pas très riches dès septembre cotisent pour avoir une belle dinde à Noël). Les pays qui sont dans une situation économique similaire ne tardent pas à se laisser contaminer – l’Amérique de Roosevelt la première, l’Allemagne de je sais pas qui probablement un mec s’appelant Klutenfrig la deuxième. En France, Noël ne touche alors que les élites brittophiles qui aiment à mimer les rites anglais. Il faudra attendre la Libération pour que Noël commence à concerner la totalité de la population française. Autrement dit, Noël en France ça a sérieusement débuté dans les années 1950 alors quand ton papy mate tes cadeaux en bougonnant « y avait pas tout ça quand j’étais petit », pour une fois il faut prendre ça au sérieux. Pour mieux saisir ce qui se joue là, il semble judicieux de se souvenir comment Halloween a failli devenir une coutume française, à la fin des années 90. On a copié les costumes de monstres les décos toiles d’araignées les journées trick or treat et les soirées films d’horreur, mais on savait pas du tout pourquoi on faisait ça, juste on reproduisait un folklore découvert par le biais des fictions américaines. Pas étonnant que ça n’ait pas pris, cette fête sans ancrage. Il y a un peu de ça également dans le rapport de la France à Noël. Ça n’est pas sorti de leur ventre, ça leur est tombé dessus. Et si Noël a a mieux marché que Halloween c’est que la fête a une base religieuse et qu’elle appelle à faire des trucs qui vont dans le sens du flux.

Les États-Unis ont des bêtes de classiques de Noël, on est d’accord. Mais ils ont presque tous été tournés dans les années 1940, sous la présidence dudit Roosevelt, et pendant que Hollywood était à son apogée. Comment on pourrait avoir un équivalent français alors que 1) on n’a jamais eu de gros promoteur de Noël à la tête du bouzin et 2) nous n’avons pas un cinéma populaire fort pour soutenir l’idée ? Est-ce que c’est pas logique que la méfiance à l’égard de Noël soit plus forte ici qu’ailleurs, puisque fondamentalement on s’en bat les couilles ? Si aucun des films répertoriés ne se fixe en classique, c’est que les films n’ont pas de fondation et les spectateurs le cœur plein d’autre chose. Et faut avouer que si on cherche l’origine de notre goût pour les Christmas, sur Lunécile, ça provient essentiellement des séries, éventuellement des films, où nos personnages favoris tout à coup avaient l’air vachement plus heureux quand l’anniv de Jésus arrivait. Notre tempérament noël est importé d’Amérique.

tumblr_mdylbvDOdx1qa0l9go1_500

La soupe bleue de Bridget Jones

3dac2eaacb7fd83ec758320e38d2ea63

18:34 Me souviens que j’ai un texte en retard. Merde, merde, merde.

18:37 La soupe bleue, très bien ça, ça place la rubrique sous les auspices du maladroit et de l’immangeable. Surtout que le livre débute sur des mini cornichons et la cuisine anglaise des années 80.

18:45 Pour écrire sur la nourriture, toutes les nourritures et surtout les fictives, commencer par une soupe ratée relève presque de l’évidence. Bridget Jones est le symbole de tout ce qui est réussi dans les romans et qui retombe à plat dans la vraie vie.  Très méta. Réécriture très réussie. Elle aurait donné des vapeurs à Fitzwilliam Darcy, à qui Elizabeth Bennett a l’intelligence de ne jamais servir de nourriture faite de sa main. Pourtant Austen elle-même ne dédaignait pas la nourriture, qui écrivait en 1808 : « eat Ice & drink French wine, & be above vulgar economy ».

18:50 Vais me verser un petit verre pour m’inspirer un peu.

18:55 Un deuxième.

20:30 Très inspirant, ce chardonnay. Bridget c’est aussi ma première émotion éthylique. Elle boit du chardonnay au bar à chaque fois que ça va mal (souvent) et m’a donné un premier aperçu fidèle de ce que serait ma cuisine d’adulte : beaucoup de bouteilles et des parfaits en cage de sucre effondrés sur eux-mêmes.

20: 40 Pour reproduire la soupe bleue, le livre de cuisine recommande de ne pas oublier la ficelle de couleur.

20:45 En même temps, on comprend qu’elle soit allergique aux dîners d’adulte. Elle y est prise à partie par ses amis mariés comme la grosse dame du cirque. Ce que le film choisit de retenir, c’est son air de biche triste en léger surpoids, seule au bout de la table comme un éternel bébé qui refuserait ses légumes. Pour que le sauvetage soit plus beau, sûrement. Pourtant l’héroïne du livre a  beaucoup d’Elizabeth Bennett : du mordant, un jugement lamentable et trop rapide et la morne sensation d’un perpétuel décalage.

20:50 Retiré la casserole débordante du feu. Très curieux que Jane Austen n’ait pas davantage écrit, dans ses romans si profondément domestiques, sur le sujet de la nourriture. Fielding se délecte à décrire Bridget en train de dévorer des fondues, des Milky Way et des croissants aux chocolats, jusqu’à un Minstrel fondu que sa filleule mâchonne et lui fourre dans la bouche pour la consoler. Elle achète même des chocolats à Diana lorsque la princesse meurt, et les pose avec les fleurs contre la grille de Buckingham. Elizabeth Bennet ne mange presque pas. Ce n’est pas elle, sûrement, qui serait obsédée par l’idée de voir son cadavre dévoré par un berger allemand.

21:00 J’ai fini ma soupe tomates à lettres. Bridget Jones est une réécriture malicieuse mais soignée : chez Jane Austen, la nourriture est un symptôme, un symbole contrôlé,  et les repas, l’occasion de maintes inquiétudes et humiliations. Du pique-nique qui tourne au vinaigre dans Emma aux repas catastrophiques dans Orgueil et Préjugés, la nourriture est un ingrédient du spectacle et un prétexte au rassemblement. Les personnages de Bridget Jones sacrifient à peu de ces rites : Bridget grignote et Mark est ébahi de tout ce qu’on peut acheter quand on est deux chez Waitrose au lieu d’aller seul au restaurant. Finalement, la dinde aux marrons et la mère gênante demeurent la grande constante alimentaire qui traverse les deux œuvres, pour notre plus grand plaisir.

Les Restes de la semaine #2 – Spéciale Halloween

Lune : Aujourd’hui c’est Halloween, chers sélénites ! On a remplacé le vin rouge délicat par du sang de vierge et les blinis au tarama par des oreilles de troll aux glaires de mamie ! Communions, chers sélénites, communions dans la peur ! Chacun votre tour, il vous sera demandé de répondre à la question suivante : quelle est l’oeuvre qui vous a fait le plus flipper de votre vie ?


– Dylanesque et les frères Coen

– Gibet et les yeux grands fermés

– Jean-David et l’effet papillon

– Lune et les zombies qui courent

– Aloïs a peur du noir

– Charlotte et le jasmin bleu

– Corbillot et les langues mortes


Dylanesque et les frères Coen

Javier Bardem Antoine Philias Lune

Dylanesque : Je suis super peureux. Disons plutôt que je suis super anxieux et qu’il m’en faut peu pour ne pas réussir à dormir. Gamin, la moindre scène un peu flippante restait systématiquement coincée dans mon inconscient et revenait me hanter la nuit. Pas dans des cauchemars mais juste au moment où je me retrouvais dans le noir sous la couette, et que mon esprit pouvait rejouer ces moments terrifiants – plus tard, j’allais découvrir la branlette et résoudre ce problème. Mais le mal était fait : j’ai très rapidement évité tout film potentiellement inquiétant et cette habitude m’est resté. Je parle aussi bien des films d’horreurs que des parodies de films d’horreurs (Scary Movie et compagnie) ou des films d’aventures (il m’est toujours impossible de voir la scène finale du premier volet d’Indiana Jones sans être traumatisé). Je ne vous parle même pas de Nuit et Brouillard.

Grandissant à l’écart de l’angoisse, j’ai donc dû franchement me creuser les méninges pour cette sélection. Et puis j’ai repensé aux frères Coen. Deux cinéastes dont j’adore les films malgré le fait que, quasiment à chaque fois – à l’exception du très mièvre True Grit et du très fun The Big Lebowski – une scène me colle une angoisse folle. La rage de John Goodman dans Barton Fink, la poisse des habitants de Fargo, le voyage en stop de Llewyn Davis et surtout, le personnage de Javier Bardem dans No Country For Old Men. Rarement un méchant m’a foutu autant les jetons au ciné. Son côté imprévisible, calculateur, décontracté et vicieux font d’Anton une ordure qui te poursuit jusque dans les bras de Morphée. L’adaptation télé de Fargo sur FX a trouvé son équivalent avec Lorne Malvo, une ordure de la pire espèce, rendue tout à fait captivante par un Billy Bob Thornton aussi drôle que glacial.

Musicalement, c’est une chanson des Beatles qui me fait flipper. « Revolution 9 », le collage arty imaginé par John et Yoko pour l’Album Blanc (1968). La première fois que je l’ai écoutée, c’était au casque, dans le noir, à 14 ans. Les cris d’enfants, les boucles de voix répétitives, la longueur de cette expérience encore plus crispante que le « Wild Honey Pie » de Paul… Une piste que je n’ai plus écouté depuis mais qui aurait tout à fait sa place lors d’une soirée d’Halloween. Avec « The Kids » de Lou Reed, où des gamins se mettent aussi à pleurer. Pour un Halloween plus bon enfant, allez donc voir les courts-métrages Peanuts où Linus attend la Grande Citrouille. Et pour une playlist plus fun, je vous conseille du bon vieux rockabilly thématique, comme le morceau ci-dessus.

Gibet et les yeux grands fermés

eyes wide shut clo

Gibet : Contrairement à toi, Dylanesque, dès le plus jeune âge, j’ai cherché à être en contact avec tous les trucs les plus flippants possibles. Grâce à la médiathèque de Barentin qui était plutôt complète et plutôt laxiste, je piochais à l’envi dans les BDs adultes gore et les VHS aux jaquettes prometteuses. Dans ce cadre, collégien, j’ai pu voir en plus de bien des classiques de l’épouvante des films comme Orange mécanique – attiré par le dessin très inquiétant de l’affiche, j’ai finalement été un peu déçu que ce soit pas un film d’horreur mais un truc bizarre avec des filles toutes nues et un garçon méchant. Devant la télé, je veillais au maximum pour voir les deuxièmes parties de soirée généralement mieux fournies en images choc, et profitais des enregistrements programmés permis par le magnéto pour me stocker des horreurs en différé. Tout ça veut pas forcément dire que je suis courageux, peut-être même que je suis tellement froussard que j’ai besoin de devancer toutes les peurs imaginables pour être immunisé au cas où. Sans aller jusque là, j’ai compris rétrospectivement qu’il y avait dans cette quête de l’image crade quelque chose de l’ordre de la fascination sexuelle pré-zizi. En revoyant La Mouche de Cronenberg sur grand écran il y a pas si longtemps, j’ai retrouvé cet émoi étrange, excitation (souvent dégoûtée) face à l’exploration d’un corps, de ses possibilités, de ses limites.

Le résultat est que je suis peu sensible aux œuvres censées déclencher automatiquement la peur chez le spectateur, et ma peur – d’ailleurs c’est pas de la peur que je ressens dans ces cas-là plutôt une sorte de grosse bouffée d’angoisse – se manifeste de manière très localisée et pas forcément logique. Grosse angoisse en feuilletant Nini Patalo (!) parce qu’à un moment les petits pingouins se regroupent pour en former un grand qui de fait se constitue d’une d’une accumulation de petites bulbes (leur crâne, leur bec). Grosse angoisse en voyant apparaître Malpha dans les Doctor Who classiques, avec sa peau de désert assoiffé. Grosses angoisses plus jeune en entendant les voix automatiques – l’horloge parlante me terrifiait – ou en tombant sur un mime tout maquillé de blanc dans la rue. Si je regroupe, il semble que ce qui m’angoisse c’est la lisière entre le mort et le vivant, tout ça ce sont des sortes de représentations métaphoriques de la décomposition. Mon hypothèse c’est que les vivants-morts fonctionnent sur moi parce que contrairement à tous les trucs que j’ai pu expérimenter je n’arrive pas à déjouer ça rationnellement, d’autant que souvent ça repose sur des objets de perception qui continuent à me faire ce drôle d’effet bien après que j’ai formulé le malaise. Malpha je vois bien que c’est un pauvre figurant avec du maquillage cheap sur sa tronche mais quand même ça me fait tout zarbos dans le diaphragme, et si les zombies et les fantômes ça me fait rien, c’est que tels qu’on les représente ils appartiennent au domaine du vivant. Dès lors l’orgie de Eyes Wide Shut ne pouvait que m’être insupportable.

Malpha doctor who lunécile

J’avais 19 ans, je vivais encore chez mes parents et j’avais dans ma chambre une petite télé pour mater des DVDs depuis mon lit, aménagement très commode puisque les films sont mes berceuses, absorbé par les images je ne résiste plus au sommeil et en cinq minutes me voilà pionçant désolé Hitchcock Godard et les autres. Cette nuit-là, je m’étais lancé dans Eyes Wide Shut et comme prévu en cinq minutes Morphée avait sa victoire par K.O. Le film continuait donc à parler, mais tout seul, et moi quand c’est comme ça quand j’ai pas eu le réflexe d’éteindre la tévé en même temps que mes yeux je perçois encore un peu le film, mais c’est brumeux ça se mélange avec des esquisses de rêve d’affect de pensée – c’est un peu le remake de l’incipit d’À la recherche du temps perdu dans ma tête. Arrive la fatidique séquence de l’orgie, et plus particulièrement de la cérémonie en cercle. Je sais pas si vous la connaissez, cette séquence, mais c’est du vivant-mort partout, tout le monde porte des masques intégraux, se cache derrière l’anonymat de la nudité ou de grands habits amples, et il y a une musique solennelle avec des voix graves qui scandent des choses dans une langue qui existe pas. Et moi dans cet état de demi-sommeil je ressens vivement cette agression sans trop comprendre ce qui m’arrive je vois bien qu’il faudrait éteindre la télé pour que ça s’arrête mais ça me fout trop les jetons j’ose pas bouger ou ouvrir les yeux je commence à suffoquer C’EST ALORS QUE TOM CRUISE SURGIT ET M’ÉTRANGLA – non là j’avoue je fais mon intéressant.

Vous saviez qu’il y a des types qui dans le vrai monde s’organisent des orgies à la Eyes Wide Shut ? Cette idée me met autant mal à l’aise que le film. Ça me sidère qu’il existe des gens suffisamment différents de moi pour prendre du plaisir par la voie où je ne tire que du cauchemar. Je peux concevoir les jouissances SM, pédos, zoos, pipi, caca, inceste, snuff movies etc, mais alors qu’on arrive à bander au milieu de rituels aussi morbides ça vraiment ça me dépasse.

Jean-David et l’effet papillon

l'effet papillon JD lemarié lunécile

Jean-David : Première fois que je reste quelques jours seul à la maison, il est trois heures du mat’ par une nuit sans lune, etc. Quand soudain… Emule finit de télécharger un truc. C’est L’Effet papillon (Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004), un titre qui en jette pour un film tombé aux oubliettes (oui je fais des rimes), pas vraiment ce à quoi on s’attend quand on parle du grand frisson. Pourtant il m’a bel et bien traumatisé pendant quelques semaines. Pour ceux qui ne connaissent pas ou feignent de ne plus s’en souvenir, c’est l’histoire d’un mec qui peut revenir dans le passé. Mais à chaque fois qu’il essaie d’arranger les choses, elles empirent. Alors qu’il essaie de sauver son amour d’enfance (romance parfaitement imbuvable), on passe d’une histoire de chien brûlé à tout type de violences plus ou moins scabreuses, en faisant un petit détour par l’hôpital psychiatrique (terrifiant) où stagne son père. Imaginez que vous ayez une corde autour du cou, plus vous vous débattez, plus elle se resserre, jusqu’à que vous décidiez d’en finir. C’est la parfaite illustration du film. Si la fin proposée dans la version visible au cinéma était plus que décevante, en forme de happy end, l’alternative présente dans le DVD est plus cohérente. Le choix ambigu d’Evan (retourner à l’état de fœtus pour se suicider avant de naître) est-il l’aboutissement logique de ses origines maudites ou doit-on y voir la seule possibilité pour lui d’agir en homme libre ? À l’époque j’étais plus préoccupé de savoir si mon chat était toujours vivant que de répondre à ces questions mais elles sont au cœur du film : comment échapper à la violence ? J’aurais peut-être dû imiter Evan, couper court à la peur que ce film me faisait ressentir en éteignant l’ordinateur. Mais je n’aurais pas su que je l’imitais. CQFD. Il ne me reste plus qu’à faire confiance à cette ****** de fonction cathartique de la fiction pour m’en sortir et espérer que la vision de ce film m’aidera à échapper au viol collectif. C’est ce que je me dis chaque année en criant « faites-moi peur ! » le 31 octobre. Pour l’instant ça semble fonctionner mais qui sait ce qu’il adviendra de moi ce soir…

Aloïs : L’Effet papillon ! J’aurais des choses à en dire. C’est un film qui a un passé pour moi. On avait commencé à nous le projeter sur le ferry qu’on avait pris avec ma classe de quatrième pour aller en Angleterre. Mais en s’intéressant deux minutes à ce qui passait sur les écrans, ma prof avait demandé à ce que ce soit arrêté pour mettre à la place Fast and Furious 2. Ça a été l’un des moments les plus frustrants de ma vie, et je n’ai finalement réussi à le voir que des années plus tard, quand j’ai enfin été raccordé à internet et à la sainte époque où Limewire existait toujours. Du coup si je devais me lancer dans la critique de ce film, je le mettrais toujours en relation avec ça pour expliquer ce que j’en ai pensé.

GibetÇa t’a fait flipper comme Jean-David ?

Aloïs : Hmm non. L’idée de départ est super bonne et le tout est pas mal filmé. À côté de ça y a eu toute cette dimension interdite qui a contribué à me rendre curieux vis-à-vis du film. Le vrai problème, c’est que ça tourne un peu trop en rond, ça se renouvelle pas vraiment. Les situations sont différentes mais le principe reste le même à chaque fois, et sert un peu de prétexte à aller vers une nouvelle scène violente et/ou gore. Ça m’a pas fait flipper mais y a des passages vraiment sympas, limite j’ai plus rigolé que flippé pendant le film, c’est vraiment gratuit et instantané, et c’est cool de voir la vie du personnage modifiée en fonction de ses choix et interventions. Mais je comprends aussi tout à fait que ça puisse faire flipper ! C’est quand même bien violent et loin d’être moral. Et je confirme pour la scène de fin, y en a même eu quatre alternatives (trois étant des alternatives différentes sur la même scène : le personnage qui croise son premier amour et qui continue son chemin / qui décide de la suivre / qui décide de lui parler), et celle du cordon ombilical et de loin la meilleure, en plus de faire le lien avec une scène où la mère explique qu’avant le héros, elle a déjà perdu un ou plusieurs enfants qui s’étai(en)t étouffés avec leur cordon.

Jean-David : Je suis assez d’accord avec ce que tu dis ; j’pense que dans un autre contexte j’aurais moins flippé aussi. Et le fait que ça tourne en rond est particulièrement visible dans les suites qu’ils ont fait.

Lune et les zombies qui courent

28 jours plus tard Clo

Lune : Comme Dylanesque, il faut s’accrocher pour me faire regarder un film d’horreur. Malgré tout, j’arrive à m’en sortir quand on a grave insisté : on ferme les yeux quand c’est dégueu, et surtout, on rationalise à donf. Pour rendre tout monstre acceptable à mes yeux, il faut qu’il ait une putain de grosse faiblesse. Si c’est un être humain qui massacre son p’tit monde il est mortel, les vampires ne peuvent pas sortir le jour, les loups-garous ne sont loups-garous qu’une nuit par mois, et les putains de zombies sont lents comme des tortues. Mais non, il a fallu que 28 jours plus tard nous ponde des zombies super rapides. C’est pas tellement en regardant le film que j’ai eu peur, je l’ai regardé avec un ancien amoureux sous une couette bien chaude, le type m’avait fait découvrir les joies de la galipette (merci p’tit gars) : bonne grosse zone de confort. Mais après on est allés dormir, et c’est là que les ennuis ont commencé, cauchemar sur cauchemar. C’était y a cinq ans et, depuis, les pires cauchemars que je fais sont toujours des déclinaisons de ces putains de zombies rapidos. Avant j’avais des rêves analysables facilement par n’importe quel pleupleu qui a vu une émission vulgarisée sur Freud une fois quand il avait 15 ans, j’ai oublié de mettre mes chaussures avant d’aller à l’école blabla. Maintenant quand j’ai le 28-jours-plus-tard-dream, y a même pas de lien avec ma petite vie, c’est toujours moi contre les monstres. Y a d’autres humains mais je m’en tape, jamais personne qui m’intéresse, et les monstres sont pas spécialement méchants, d’ailleurs ils me chopent quasiment jamais. Mais par contre moi j’ai le sentiment que c’est sûr ils vont me bouffer et y a pas moyen d’y échapper. La déclinaison la plus drôle du rêve, c’est moi qui fais mes courses à Lidl (la classe) quand tout à coup y a des gens dont les yeux deviennent rouges. Ça se propage super vite, je sais comme une évidence que ça passe par l’air et par le fait d’être vu, je me cache dans un placard rayon légumes (?) en fermant bien les yeux pour ne pas être vue (??) et en étant bien sûre que j’ai vidé tout l’air du placard (???????). C’est devenu super léger comme forme de zombie, les gens changent même pas de comportement, c’est juste la possibilité de contamination hyper rapide qui me fait peur, on dirait.

Aloïs a peur du noir

Darkness Aloïs Ducoudray lunécile

AloïsDarkness… je le cite toujours lorsqu’on me demande si un film m’a déjà fait peur, alors que cela fait déjà deux heures et demi que je me plains de la nullité du cinéma d’horreur en perquisitionnant toutes les bouteilles à ma portée. Entre Darkness et moi, c’est une longue histoire, et peut-être même la clef de cette sempiternelle énigme qui est de savoir comment avoir les boules devant un film d’horreur. Le lecteur avisé aura tôt fait de taper Darkness sur n’importe quel site de critique cinématographique, et découvrir une notation moyenne, voire très moyenne. Alors pourquoi ? Comment un film qui ne peut même pas prétendre au top 20 d’un podium très peu concurrentiel en terme de qualités horrifiques a-t-il pu me mettre les jetons, me faire fermer les yeux pendant le visionnage, m’empêcher de dormir deux nuits durant ?

La raison est double, et débute d’une tromperie hors norme de la part de mon programme télé de l’époque, qui indiquait : Darkness, deux étoiles, film FANTASTIQUE. Ajoutons à cela le fait que j’avais alors 12 ou 13 ans à l’époque, et on obtenait le combo fatal du gamin qui s’apprêtait à voir un film à peine autorisé pour son âge, en pensant découvrir un univers un peu stylé et extraordinaire. Tromperie et décadence de l’empire romain d’Occident… Je n’ai qu’un très vague souvenir du film, et je ne l’ai jamais revu depuis pour une raison simple : je ne veux pas m’en dégoûter, sachant pertinemment qu’il rejoindrait les autres dans la liste des films d’horreur moyens. J’aime le garder en souvenir, me dire que même si c’est un peu fourbe comme technique, j’ai eu une fois peur face à un film, sans forcément préciser qu’à l’époque j’avais encore la voix aiguë et seulement douze conquêtes sexuelles à mon actif.

Je ne garde donc que quelques scènes en tête, des plus traumatisantes cependant. Pour tenter de résumer l’histoire, en m’aidant un peu du synopsis relu sur internet, il s’agit d’une famille (deux parents / deux enfants, une fille et un garçon) qui emménage dans une ancienne maison dans laquelle a eu lieu un rituel sanglant, quarante ans auparavant (il me semble que la famille n’est pas au courant de cela), rituel cependant incomplet à cause d’un incident inconnu. Comme dans Amytiville ou The Grudge (ou même, osons-le, Shining), on retrouve la thématique de la maison hantée, avec un père soumis à de récurrentes crises d’hystérie, du rituel mystérieux, de la présence de plus en plus oppressante de quelque chose qu’on ne peut expliquer.

De souvenir, le film n’avance pas très vite : la fille essaye de trouver des indices sur ces phénomènes qu’elle est plus ou moins la seule à ressentir et qu’elle pense en lien avec les crises de son père, allant à la bibliothèque et consultant son grand-père qui en sait apparemment plus qu’on ne veut bien le laisser croire. C’est vraiment la fin du film qui lui confère tout son côté glauque et sombre. Sans vouloir trop spoiler, le rituel interrompu des années auparavant finit par s’accomplir, plongeant la maison toute entière dans le noir absolu, et libérant des choses qu’on ne distinguera que dans l’ombre. Un carcan obscur dans lequel on se retrouve enfermé l’espace de dix minutes au sortir d’une explication quant au rituel qui fait dire : « ah ouais quand même c’est plutôt violent ». Les maisons sont un thème intéressants à mon sens dans les films d’horreur, quand il est bien traité, et j’aime particulièrement voir comment un lieu change du tout au tout à partir du moment où on n’a plus notion des distances, des couloirs, qu’on est totalement perdus au milieu de ce qui est pourtant censé être l’endroit le plus familier. La scène finale est également très cool (toujours de souvenir), et figure parmi les meilleures pour moi en conclusion de film d’horreur (elle n’est pas spécialement ultra recherchée mais je la trouve très bien amenée).

Pour conclure, je reconfirme donc mes idéaux initiaux, à savoir que l’âge a été pour moi un critère déterminant quant aux émotions ressenties, allié au fait que je ne m’attendais absolument pas à voir ce genre de film sur le moment. C’est d’ailleurs suite à cela que j’ai découvert que les films fantastiques sont souvent plus flippants que les films d’horreur… Peut-être est-ce cela la clef du film d’horreur parfait ? Un peu plus de surprise, moins de lieux communs et une limite d’âge imposée aux moins de 15 ans histoire de te traumatiser une moitié de vie.

Gibet :  Maintenant que tu dis ça, je comprends mieux ta position à l’égard des films d’horreur. Le paradoxe c’est que ces films censés faire peur bâclent ce qui permet d’intensifier la peur (les éléments que tu donnes dans ton article sur Unfriended – ambiance, écriture, travail sur le son, etc) et du coup c’est ailleurs que dans les films d’horreur qu’on a le plus peur. C’est la même chose pour les trucs de cul. La question qui reste c’est : comment ça se fait ?

Charlotte et le jasmin bleu

blue jasmine lunécile

Charlotte : Je ne suis pas très forte avec la peur. Je n’aime pas les films d’horreur et les coups de feu, le sang, les histoires de morts et les disparitions m’inquiètent. Mais plus que les images, ce sont souvent les mots qui me font basculer dans la frayeur. La scène qui m’a le plus effrayée dans mes souvenirs récents, c’est un Woody Allen de facture correcte – malgré son petit fonds de mépris social – qui me l’a mise sous le nez. La scène finale du film, que j’ai vu au cinéma, m’a complètement terrorisée. Je suis sortie sonnée et tremblante du cinéma, à tel point que mon compagnon de fauteuil m’a demandé si j’allais bien.

Durant tout le film, Jasmine (Blanchett) lutte contre son déclassement, son déracinement et sa dépression. D’élégante belle du Sud à l’accent théâtral, elle devient une vraie serpillière, perdant progressivement le vernis qui maintenait en elle toutes les pièces en place. On arrive juste après l’effondrement de toute la vie de riche élégante qu’elle avait patiemment construite, fuyant l’ordinaire dans lequel vit la soeur qu’elle vient retrouver quand elle a tout perdu. Durant la dernière scène du film, Jasmine, qui a passé deux heures à essayer de remonter à la surface, a complètement perdu la face. Assise sur un banc, les cheveux mouillés par la douche et le visage gonflé par les larmes, elle s’entête dans les histoires qu’elle se raconte sur sa splendeur passée et à venir, comme une Scarlett O’Hara devenue vieille, fanée, folle. C’est comme si un interrupteur avait été pressé qui aurait retiré toute la lumière de son visage.

Les gens qui ont tendance à la dépression comprendront aisément cette sensation : on, tout va bien et tu souris, tu arrives à tout enfouir, off, comme son homologue vivant, le cafard resurgit et il est facile de tout perdre dans ces moments où on perd pied. Cette scène le montre trop bien. Toute capacité à se cacher est morte : « I used to know the words, dit-elle, now they’re all a jumble. » Existe-t-il scène plus pathétique et effrayante, plus propre à susciter la compassion, la répulsion, la peur ?

Corbillot et les langues mortes

l'exorciste clo lunécile

Corbillot : Moi je suis comme Dylanesque : une vraie flippette. Les films d’horreur, c’est, ou plutôt c’était, pas vraiment mon truc. Faut dire que quand j’étais petit (genre 5 ans), ma sœur de 12 ans m’avait fait croire que des vampires viendraient bouffer mes parents la nuit, et elle avait mis en scène sa macabre blague avec une lettre plus vraie que nature et un mouchoir taché de mercurochrome. Toujours enfant, je refusais de dormir chez mes grands-parents, parce que j’avais peur de l’horloge, ou des moulures du lit imitation Louis XV qui, dans l’obscurité, prenaient des formes effrayantes. Sur ce plan, le corps humain est assez mal foutu : il suffit que tu aies peur de quelque chose pour que ton cerveau te balance sans arrêt les images que précisément tu ne veux pas voir. Mais il n’est pas le seul fautif : on m’a offert trop de Chair de Poule ou de Fais-moi peur pour que je puisse véritablement guérir.

Le paroxysme de cette frousse survenait lorsque passait à télé l’émission Les 30 histoires les plus mystérieuses présentée par Carole Rousseau et Jacques Legros (si si). Dans ce programme, à côté des fantômes, des revenants, des apparitions macabres sur les photos et des balançoires qui bougent toutes seules, il y avait toujours au moins un reportage sur des gens, qui, subitement, perdaient le contrôle de leur corps et se mettaient à faire des choses dont ils étaient proprement incapables quelques minutes auparavant… Je me souviens de cette jeune fille qui se mettait frénétiquement à faire des toiles dans le style de Dali avant de trembler et de s’évanouir. La perspective même de se faire « voler » la possession de son corps me tord(ait) le bide. Si bien qu’après plusieurs séances de souffrance psychologique généralement suivies de recherches inquiétantes sur le web, je décidai d’en rester là avec l’exorcisme.

Ce que j’ignorais, c’est que j’allais rencontrer avec celle qui est devenue ma petite amie une véritable terroriste des films qui font peur. Par rapport au cinéma d’horreur, il y a trois catégories de personnes : ceux qui ne regardent pas, ceux qui regardent et qui ont peur (moi), et ceux qui regardent et qui se marrent (elle). Bref, dans ses nombreuses tentatives pour me déniaiser (j’ai énormément souffert en regardant Rec), elle a fait ressortir la terreur de la possession et de l’exorcisme. Dans ce genre, la possession est balisée par le fait qu’une personne se mette à faire des choses dont on sait qu’elle est incapable de faire (comme parler des langues mortes) et par le fait qu’elle révèle des faits dont elle est censée ignorer l’existence. Ça a commencé pour moi avec L’Exorcisme d’Emily Rose, un bien mauvais film au demeurant, mais dont les images de la petite sœur de Dexter (Jennifer Carpenter) se mettant à parler hébreu, grec et latin avec une voix d’outre-tombe ont longtemps poursuivi. Mais ce n’était qu’un apéritif. N’écoutant que mon courage et ma folie, j’ai décidé d’enchaîner avec The Conjuring, réalisé par le toujours très graphique et sobre à la fois James Wan. Et puis vint le moment d’exorciser mes peurs avec le classique des classiques : L’Exorciste de Friedkin, vieux de plus de quarante ans et qui a eu le temps de s’installer comme un véritable classique du genre.

Comme tout bon film d’horreur, ces trois-là n’échappent pas à une construction simpliste : phénomènes paranormaux, prise de possession du corps par un esprit malsain, voire par le diable himself, et exorcisme plus ou moins réussi. Il n’en reste pas moins que cette attente crée chez moi une inquiétude certaine. Après avoir vu ces films, je cogite dans mon lit, j’ai peur d’ouvrir les yeux et de voir penché sur moi le malin, prêt à s’emparer de mon corps. J’imagine que mes proches débarquent comme des hystériques, le visage bouffé par le démon, et m’insultent en hébreu ! Surtout que les réalisateurs sont toujours bons pour déterrer de faits divers des histoires étranges qui se prêtent parfaitement aux ambiances mystiques, donnant à leur récit une teinte de vérité.

Gibet : Je suis content que tu cites Chair de Poule et Fais-moi peur ! Je me souviens que, dans ma quête, j’étais très avide de ces deux séries. J’avais un rituel très précis pour regarder Chair de Poule le samedi matin (les livres ne me faisaient rien du tout – vous vous souvenez que R. L. Stine mettait toutes les trois lignes « Il fit volte-face. » ?) je prenais mon oreiller devant la télé pour cacher mes yeux tout en sachant d’expérience que tout ce que pourrait me montrer Chair de Poule était forcément ridicule à côté de tous les gros films d’horreur vus par ailleurs (devant ceux-ci je ne prenais pas la précaution de l’oreiller). Je crois qu’il y avait un peu d’auto-mise en scène là-dedans, je jouais à regarder un truc qui fait peur. Aujourd’hui, je jubile encore devant le générique (qui doit te faire flipper puisqu’il montre comment l’esprit Chair de Poule vient posséder des gens les un après les autres !!!) et j’ai très hâte de voir le film à venir (l’idée de départ est excellente pour compenser la ringardise de chaque tome isolé). J’aimais moins Fais-moi peur, qui n’avait pas le côté Alfred Hitchcock présente pour les enfants, et était moins généreux en monstres.

Lune : Moi les trucs genre Les 30 histoires les plus mystérieuses, j’étais déjà terrifiée par l’annonce de ce qu’il y allait avoir dans l’émission (parfois y avait comme des bandes-annonces du truc pendant les pubs d’autres programmes). Jamais j’aurais eu assez de cran pour regarder l’émission. Je me rappelle vaguement qu’une fois le mystère c’était une maison qui pleure du sang ou chaipakoi – I’m out.

Aloïs : Y a aussi ceux qui regardent et qui se plaignent ! J’ai jamais eu trop le droit de regarder Les 30 histoires, mes parents n’ont jamais aimé ça, et en plus ça passait sur TF1 donc y avait des pubs. Du coup, quand je pouvais en regarder un chez mes grands-parents, j’adorais ça, c’était toujours tourné de manière américaine sur les deux minutes de présentation. Après, je me souviens plus de mecs qui témoignaient pendant deux heures et demi pour chaque histoire, mais y avait toujours l’annonce de la suivante qui était encore plus ultime et qui te forçait à rester.

Discographie imaginaire des Beatles (1971-1980)

Avec des si, on met peut-être pas Paris en bouteille mais on s’amuse bien. Et si, plutôt que de se déchirer en 1970, les Beatles avaient continué à collaborer dix ans de plus ? Je vous propose d’imaginer ce que cette prolongation aurait donné, en mélangeant les albums solo de John, Paul, George et Ringo, en mixant fiction et réalité.

discographie imaginaire Beatles lunécile

Au printemps 1970, les fans des Beatles peuvent enfin respirer. Après des mois d’affrontements au tribunal, les quatre musiciens viennent enfin de trouver un accord autour de leur catalogue et de leur nouveau manager. C’est leur vieil ami Neil Aspinall qui s’occupera de les représenter et, comme l’annonce son premier communiqué de presse, au moins trois futurs albums sont signés.

Malgré tout, les Beatles ont besoin d’une pause bien méritée. Profitant du succès d’Abbey Road et de la sortie prochaine de Let It Be, chacun profite d’un long repos. Tandis que John emménage à New York en compagnie de Yoko, Paul se réfugie avec Linda dans une ferme écossaise pour composer et s’occuper de sa famille. De son côté, George se retire en Inde auprès de Ravi Shankar et Ringo s’amuse à produire les jeunes artistes du catalogue Apple.

Décembre 1970

« Instant Karma / My Sweet Lord » (45 Tours)

Une année s’écoule et les fans s’impatientent. Aspinall parvient à convaincre les musiciens de publier un 45 tours pour Noël 70, histoire de renflouer les caisses. Phil Spector sera de nouveau aux manettes et, toujours fâché avec le producteur suite à son travail sur Let It Be, Paul refuse de s’en mêler. En son absence, les sessions ont lieu à New York, à la demande de Lennon. Sur la face A, on retrouve « Instant Karma », l’une de ses compositions et, en face B, « My Sweet Lord », un hymne mystique scandé par un George tout juste revenu d’Inde. C’est le cadeau incontournable du Noël 70.

discographie imaginaire Beatles lunécile

Septembre 1971

Paul McCartney est clair : il ne remettra les pieds à Abbey Road que si George Martin est de retour à la production. Après de longues délibérations, ses camarades acceptent sa demande afin d’honorer leur contrat. C’est ainsi que naît Junk, le 13ème album des Beatles, au titre ironique tant il contient de merveilles. La sortie un mois auparavant du 45 tours « Maybe I’m Amazed / God » était déjà prometteuse mais rien ne laissait augurer d’une telle qualité. Les querelles de studio, souvent liées aux affrontements entre Yoko Ono et Linda McCartney, n’entachent en rien ce bijou qui propulse le plus grand groupe du monde dans une nouvelle décennie.

Junk (1971)

  1. Mother
  2. That Would Be Something
  3. Behind That Locked Door
  4. Isolation
  5. Every Night
  6. Apple Scruffs
  7. Look At Me
  8. Junk
  9. Ballad of Sir Frankie Crisp (Let It Roll)
  10. Another Day
  11. Well, Well, Well
  12. Coochy Coochy
  13. God
  14. Maybe I’m Amazed
  15. Singalong Junk
  16. Love 

Mai 1971

Malgré le succès de Junk, John n’est pas très enclin à retourner en studio. Il est trop occupé à promouvoir la paix en compagnie de Yoko, lors de beds-in très médiatisés. George est accaparé de son côté par l’organisation du concert pour le Bangladesh, un grand show caritatif où il convoque Bob Dylan et Eric Clapton. Afin d’honorer le contrat signé en 70, Paul décide donc d’enregistrer avec Linda sans prévenir ses camarades. RAM sort en mai et, bien qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre de pop faite maison, il entraînera aussitôt la colère de John, George et Ringo, qui ne peuvent pas en recevoir les bénéfices financiers. Lors d’une conférence de presse restée célèbre, Paul présentera ses excuses aux fans et à ses amis et RAM sera retiré des bacs quelques jours après sa sortie, devenant un album encore plus culte.

Janvier 1972

Prenez l’ambiance pourrie qui régnait dans les studios durant l’enregistrement de Let It Be et multipliez-la par dix. Vous aurez à peu près une idée d’à quoi ressemblaient les premières tentatives du groupe pour pondre le 3ème album imposé par leur contrat. Depuis le scandale RAM, John n’hésite pas à attaquer Paul dans la presse et la tension est à son comble. Neil Aspinall choisit un compromis contesté par les fans et poussant encore plus loin la méthode déjà employée pour l’Album Blanc : chaque membre du groupe pourra enregistrer son morceau de son côté et George Martin aura la lourde tâche de les réunir pour en faire un album cohérent. Paul parviendra à y glisser des chansons de RAM, honteusement retiré du commerce (« Dear Boy », « Monkberry Moon Delight »).

Le résultat sort en janvier 72 et, malgré sa gestation controversée, reste un magnifique collection de chansons. La face B est presque entièrement consacrée à la querelle entre John et Paul, s’insultant par chansons interposées. Si George semble le porte-parole des fans en affirmant en guise de point final que tout ça n’est que du gâchis (« Isn’t It A Pity »), Ringo est le plus lucide avec « Bye Bye Blackird ». Le rêve semble en effet bel et bien terminé.

discographie imaginaire Beatles lunécile

Wild Life (1972)

  1. Wild Life
  2. Crippled Inside
  3. Awaiting On You All
  4. Dear Boy
  5. Oh My Love
  6. Dear Friend
  7. Bye Bye Blackbird
  8. Gimme Some Truth
  9. Monkberry Moon Delight
  10. Child Of Nature
  11. Tomorrow
  12. Isn’t It A Pity

Octobre 1974

Si aucune annonce officielle n’est parue, personne n’est dupe : les Beatles n’existent plus. John traverse une période de crise. Yoko l’a mis à la porte et il passe ses journées à boire en compagnie de son ami Harry Nilsson. Paul recrute des musiciens pour enregistrer un nouvel album. George se consacre à son jardin et à la méditation, à l’abri des médias. Et Ringo vient de sortir « Back Off Boogaloo », un single solo qui se vend bien. Pourtant, contre toute attente, on les retrouve tous les quatre lors d’une conférence de presse où ils annoncent un 15ème album studio.

C’est Paul qui est à l’origine de cette réconciliation inespérée. Alors qu’il travaille avec de nouveaux musiciens sur un concept album intitulé Band On The Run, il doit revoir ses ambitions à la baisse. Ses camarades lui manquent et seuls les Beatles seront capables de correspondre à ses attentes. Il abandonne son nouveau groupe et va rendre visite à John, dans son appartement du Dakota Building, à New York. Les deux vieux amis passent la soirée à renouer des liens. Durant l’été, les Beatles se réunissent alors en secret dans les Caraïbes pour composer en toute liberté et sans aucune pression. Même Linda et Yoko sont les bienvenues, posant bien volontiers leurs voix sur certains morceaux. John remerciera d’ailleurs Paul pour avoir sauvé son mariage et sa santé. Auto-produit et inattendu, Band On The Run sort à l’automne, provoquant la surprise et la joie de millions d’auditeurs.

discographie imaginaire Beatles lunécile

Band On The Run (1974)

  1. Band On The Run
  2. Mind Games
  3. Let Me Roll It
  4. Give Me Love (Give Me Peace On Earth)
  5. Out Of The Blue
  6. You’re Sixteen
  7. Single Pigeon
  8. Big Bard Bed
  9. Tight A$
  10. Loup (1st Indian On The Moon)
  11. Bring On The Lucie (Freda Peeple)
  12. Be Here Now
  13. Nineteen Hundred And Eighty Five
  14. Nobody Loves You (When You’re Down And Out

(Hidden Track : Ya Ya)

Juin 1975

« C Moon / Whatever Gets You Thru The Night » (45 tours)

Un single qui sera la sensation de l’été 75. Deux titres enregistrés lors des sessions de Band On The Run aux Caraïbes. Reggae et soul au menu, prouvant que les Beatles savent s’adapter à leur temps et rester les maîtres incontestés des seventies.

Mars 1976

Alors que la vague punk monte à New York et que le disco fait danser la planète entière, il est temps pour les Beatles de revenir aux sources. Durant l’hiver, ils se réunissent à Abbey Road, en compagnie de George Martin et enregistrent un concept album survitaminé. Du rock de stade censé concurrencer la grandiloquence des derniers Stones et Who. Lors d’une visite à Liverpool durant les sessions, John a l’idée de reprendre les vieux classiques rock’n’roll qu’il affectionnait étant gamin. Rock Show sort au printemps 76 et, sans surprises, est un succès absolu. Même si certains critiques n’hésiteront pas à qualifier le groupe de ringard et pointent du doigt l’aspect un peu décousu de l’album, et en particulier une face B plus faible. La pochette signée Andy Warhol, représentant quatre scarabées affublés d’instruments, sera souvent tournée en dérision et parodiée.

discographie imaginaire Beatles lunécile

Rock Show (1976)

  1. Venus And Mars
  2. Rock Show
  3. Ain’t That A Shame
  4. Oh My My
  5. Magneto And Titanium Man
  6. This Guitar (Can’t Keep From Crying)
  7. #9 Dream
  8. Mamunia
  9. The No-No Song
  10. You
  11. When The Night
  12. Stand By Me
  13. Venus And Mars (Reprise)

Juillet-août 1977

Il fallait s’en douter avec un album calibré pour les stades : une tournée américaine est annoncée. Les Beatles n’ont pas joué ensemble sur scène depuis 1966 et les enjeux sont de taille. En pleine explosion punk, ils doivent prouver qu’ils sont toujours d’actualité. C’est ainsi qu’est organisée la tournée la plus coûteuse et lucrative de l’Histoire, jamais égalée depuis. Trois avions seront nécessaires et 500 employés devront installer et démonter chaque soir le décor imaginé par Paul avec la complicité d’Andy Warhol. Au total, 25 villes des États-Unis seront visitées durant l’été et les places partiront à prix d’or, chaque concert étant complet des semaines à l’avance. Les setlists seront l’occasion de revisiter les titres les plus récents comme les plus anciens et les prestations sont globalement de bonne qualité.

Dans les coulisses, les choses sont pourtant moins glorieuses. Portant le groupe sur ses épaules, Paul est devenu accro à la cocaïne afin de soulager la pression et tenir le rythme. John voyage avec Yoko, ses deux enfants et un Harry Nilsson qui sème le trouble dans les hôtels partout où il trimballe son alcoolisme. George ne se déplace qu’entouré d’un orchestre entier de musiciens indiens qui l’attendent dans sa loge pour méditer au son des sitars. Quant à Ringo, il refuse d’être mêlé à ce chaos et préfère venir chaque soir en jet privé, depuis sa maison de Malibu, manquant plusieurs fois d’être absent (il sera d’ailleurs remplacé lors du concert d’Atlantic City, sans que personne ne s’en aperçoive). La mort par accident du fidèle roadie Mal Evans viendra interrompre l’aventure deux semaines plus tôt que prévu. À nouveau, tout semble indiquer un tournant dans la relation entre les Beatles, qui ressortent de cette extravagance plus éloignés que jamais et épuisés.

discographie imaginaire Beatles lunécile

Juin 1978

Plus de six mois. C’est le temps que passera Paul en studio à écouter les bandes de la tournée 77. Assisté par George Martin, il a comme mission d’en extraire les meilleures pistes en vue d’un album souvenir, dédicacé à la mémoire de Mal Evans. Mais ses camarades lui rendent la tâche compliquée : John se montre très difficile dans le choix des morceaux et George refuse pendant longtemps d’apparaître dans le résultat final. Paul expliquera plus tard qu’il s’agissait du moment le plus difficile de sa vie : la cocaïne, les nuits blanches à l’écoute des enregistrements live, la froideur des autres participants. Sans l’amour de Linda et la bienveillance de George Martin, il n’en serait jamais venu à bout et aurait jeté l’éponge. From Us To You sort en juin 78 et Paul part aussitôt en cure de désintoxication.

From Us To You – US Tour ‘77 (1978)

  1. Venus And Mars / Rock Show (Live)
  2. Come Together (Live)
  3. Band On The Run (Live)
  4. Instant Karma (Live)
  5. Here Comes The Sun (Live)
  6. Yer Blues (Live)
  7. Lady Madonna (Live)
  8. I’ve Just Seen A Face (Live)
  9. Don’t Pass Me By (Live)
  10. While My Guitar Gently Weeps – Feat. Eric Clapton (Live)
  11. Money (Live)
  12. Maybe I’m Amazed (Live)
  13. For You Blue (Live)
  14. Blackbird (Live)
  15. Octopus’s Garden (Live)
  16. Well, Well, Well (Live)
  17. Something (Live)
  18. The Long And Winding Road (Live)

Septembre 1980

Quand il refait surface, Paul n’a qu’une envie : se replonger dans la musique pour oublier ses vieux démons. Il enregistre quelques démos dans sa ferme écossaise et les fait écouter à John lors d’une visite au Dakota Hotel. Ce dernier s’étonne à aimer ces nouveaux morceaux et se met à son tour au piano pour jouer à son vieil ami la ballade « Real Love ». Ivres, ils se rendent par surprise sur le plateau de l’émission Saturday Night Live. Devant un public qui n’en croit pas ses oreilles, les voilà en train de jouer en direct « We Can Work It Out ». Et en effet, ils peuvent se réconcilier : une semaine plus tard, Neil Aspinall annonce que les Beatles sortiront un 18ème album avant Noël.

discographie imaginaire Beatles lunécile

Décembre 1980

Enregistré dans un studio new-yorkais à quelques pas du Dakota Hotel, Real Love est un bel effort, le témoignage d’une amitié reconstruite malgré tout. Si la production a un peu vieilli et est représentative de l’époque, elle n’entache pas des compositions qui font oublier les moments les plus erratiques de la tournée 77 et réconcilient le groupe avec leur public. Faute de projets plus intéressants, George et Ringo ont répondu présent et semblent y prendre autant de plaisir que nous.

Real Love (1980)

Face A

  1. (Just Like) Starting Over
  2. Silly Love Songs
  3. Woman Don’t You Cry For Me
  4. Café On The Left Bank

Face B

  1. Watching The Wheels
  2. Drowning In The Sea Of Love
  3. I’ve Had Enough
  4. I’m Stepping Out
  5. Dear One

Face C

  1. Let’Em In
  2. Free As A Bird
  3. Bogey Music
  4. Drumming Is My Madness
  5. Here Comes The Moon

Face D

  1. Nobody Told Me
  2. Not Guilty
  3. Beware My Love
  4. Real Love

8 décembre 1980

Deux jours après la sortie de l’album, un drame vient hélas noircir le tableau. Alors qu’il rentre d’une longue interview avec le magazine Rolling Stone pour promouvoir Real Love, John est abattu froidement par Mark Chapman, un fan à qui il venait tout juste de signer un autographe. Quand ses camarades apprennent la nouvelle, ils sont effondrés, tout comme des millions de fans à travers le monde. Pas besoin de conférence de presse pour l’annoncer : les Beatles sont bel et bien terminés, après vingt ans de collaboration.

Il faudra plus d’un an à Paul pour retrouver les studios et se lancer dans une carrière solo qu’il débutera par la ressortie attendue de RAM. George retournera à son jardin, Ringo à ses cocktails et les multiples rééditions de leur discographie ne cesseront de mobiliser leurs fans à travers les décennies. Apple vient d’annoncer pour 2016 de l’Anthology Vol.4, un coffret réunissant une trentaine d’inédits de la période 1971-1980, des morceaux aussi réjouissants que « Oh Woman Oh Why », « Working Class Hero » ou « Beware of Darkness ». Préparez vos portes-monnaies.

Pour en finir avec la sextape de Marilyn Monroe

Ça va faire, à la louche, trois ans que je te cause de Marilyn Monroe sur ce blog et cette extension, trois ans que je te détaille des bouquins des films, que je vais à la rencontre de gens pour qui la belle est primordiale fans en tous genres et épigones, et toi t’attends les bras croisés « non mais il se fout de ma gueule ? ». J’avoue, j’ai tergiversé. Il est temps d’en venir au fait. Voici tout ce que vous avez jamais osé savoir sur la chatte à Marilyn.

Marilyn pussy lunécile

De la série Phone, Earl Moran, 1949. La photo n’était pas destinée à être publiée en tant que telle, mais à servir de modèle pour une pin-up dessinée.

Attention ! Cet article, qui fait le tri dans les supposées sextapes de Marilyn Monroe, contient nécessairement des informations, liens et images un peu olé olé. Alors si tu as moins de seize ans, je te conseille plutôt Youporn, ce sera autrement satisfaisant pour ta libido bouillante.

Le sexe de Marilyn dans tes yeux

J’ai recensé trois revendications de possession de sextape starring Marilyn. Une de ces sextapes est actuellement accessible. On peut aussi facilement en trouver une seconde, mais c’est vraiment pas sûr qu’elle corresponde à l’une ou l’autre des deux revendications restantes (on y reviendra). Ce qui m’intéresse pour l’instant c’est de préciser le déroulement de ces affaires, et l’astuce des faux-monnayeurs. Crois-moi fallait le faire ce boulot – j’ai pas peur des tâches historiques tu vois – parce que uno les articles les plus accessibles sur le sujet mélangent tout en mode usine à clics marronnier sans feuilles copier-coller dépêche AFP sans aucune vérification et contre-uno les articles un peu plus pointus, écrits par des fans offusqués, ne veulent que dénoncer l’escroquerie. Si t’es là pour me voir jouer au jeu des sept différences et prouver une énième fois que les donzes que ces vidéos mettent en scène ne peuvent absolument pas être l’actrice, poursuis ton chemin jusqu’à Lourdes et demande un miracle pour ta cervelle de souris : quiconque a déjà vu ne serait-ce que deux photos d’elle (tout le monde ?) est en mesure de remarquer que les Marilyn proposées sont des fakes éhontés, avec notamment des silhouettes (petite grosse et grande fine) et des plantations de cheveux (la grande fine porte manifestement une perruque) qui n’ont rien à voir avec le modèle. De toute façon c’est couru d’avance, les faussaires ont systématiquement été grillés, merguez oubliées. Puisque l’escroquerie est avérée, ne rejouons pas le numéro de la séance de démasquage, ce serait mal te flatter.

La sextape de Mikel Barsa

Marilyn sextape lunécile

Une copie est disponible sur à peu près tous les tubes pornographiques, sous le titre « The 1.5 Million Dollar Marilyn Monroe Sex Tape ».

On ne sait pas trop où cette sextape a été originellement découverte. Certains disent dans les années 70, aux puces parisiennes. D’autres dans les années 80, par un photographe suédois. Remarque, c’est pas incompatible : c’est peut-être un photographe suédois qui l’a trouvée aux puces parisiennes dans la nuit du 31 décembre 79 au 1er janvier 80, et là tout le monde est réconcilié, on peut passer direct au banquet final hydromel et sangliers. Autre possibilité : le film a été dans un premier temps chopé par un tit glaneur qui faisait sa collec de porns et dans un second temps rechopé par ledit photographe suédois qui a fait le lien avec Marilyn. On peut aussi supposer que le photographe suédois est en fait le premier chaînon de ces transactions, que c’est lui a confectionné le film pour se faire du beurre (accessoirement des tartines) et qu’il a inventé un background pour la crédibilité. En tout cas c’est bien ce photographe qui a mis la vidz en avant pour la première fois en 1980, notamment dans le magazine Penthouse, qui lui consacra un gros doss. Dans cette sextape de quelques six minutes, 16mm, noir et blanc, muette, tournée prétendument en 46-47 / apparemment dans les années 70 (avec effet « vieille pellicule » au montage), les mecs du mag s’amusent à identifier la star à l’aide de comparaisons entre les postures de la fille du film – appelons-la Marilin – et les postures de la Fille l’unique. Normal qu’ils se concentrent sur ce point : c’est le seul aspect sur lequel les réalisateurs de la sextape ont fait un effort. On sent bien qu’au tournage ils ont dit à Marilin de reproduire des attitudes fameuses de Marilyn et qu’eux-mêmes ont tâché de recopier les cadrages des fameuses photos qui ont immortalisé ces attitudes. J’avais dit que je laisserais la casquette de détective au tiroir mais là c’est trop rigolo : vois comme la validité de la sextape s’autodétruit ; pour prouver que leur Marilin est the one ils sont obligés de recourir à des stéréotypes postérieurs à la date qu’ils donnent comme celle du tournage, ce qui prouve automatiquement qu’on nous bullshite à fond. À moins que !

Marilyn Monroe lunécile

« the legendary screen star may have been a lady with a past », c’est charmant n’est-ce pas ?

À moins que – t’as aimé le cliffhanger ? – les créateurs du film soient des génies de la socio. Je m’explique. Paradoxalement, l’idée de self-made-man va rarement sans l’idée de prédestination. Si c’est l’effort qu’on semble vouloir mettre en avant quand on colle cette étiquette sur le front d’untel, il reste que le concept de self-making-man n’existe pas. L’effort ne vaut que s’il réussit. Tous ceux-là qui auront bûché comme des malades mais sans dépasser leur condition de péquenot n’auront pas la carte. Pourtant ils ont le mérite. Self-made-man = non seulement a grave taffé et donc mérité, mais en plus avait d’avance le petit truc pour que le mérite soit effectivement récompensé. C’est de la grâce efficace appliquée : tu auras beau être le plus vertueux des croquants, tu n’auras le salut que si tu es préalablement doté de ladite grâce. Dans le self-made-quelqu’un se rejoignent donc deux positions qui ne peuvent pas apparemment se superposer, idée aristocratique que la grâce s’hérite (fuck le libre-arbitre) et idée bourgeoise qu’a contrario elle se mérite (fuck les déterminismes). L’ambiguïté du self-made-mythe encourage ainsi tout le monde à au moins participer au mouvement global – on sait jamais, au cas où tu ferais partie des élus de la réussite ! Et si tu rates, te plains pas, ce n’est que la faute à pas d’chance. Il y en a – genre Richard Dyer – qui vont jusqu’à faire une lecture marxiste de la star en général (et donc de Marilyn par exemple). Elle servirait la promotion de « l’idéologie dominante des sociétés industrielles occidentales » en ce qu’elle participe « à faire croire qu’elle ne défend pas les intérêts de la seule classe dominante, mais que ces intérêts sont en réalité des valeurs qui devraient être unanimement partagées par l’ensemble de la société ». Ah oui, au fait, les citations c’est pas directement du Dyer, c’est du Dyer reformulé par Emmanuel Ethis dans Sociologie du cinéma et ses publics. T’as cru que j’allais te filer de l’info de première main ? On est pas à BFM ici ! Toujours dans Socio du ciné et ses pub on peut lire :

Tout le monde ne devient pas acteur de cinéma, il faut travailler à cette fin et, parmi les acteurs de cinéma, tout le monde n’est pas consacré en tant que star. Là, ce n’est plus le travail qui est en jeu, mais l’aura, une aura magique qui donne l’illusion que la star est arrivée à la position qu’elle occupe parce qu’elle était prédisposée à s’y installer, parce qu’elle est « l’élue ». De la sorte, la star est à la fois lointaine de ceux qui l’idolâtrent à cause de son statut, mais également plus proche de ces derniers que n’importe quel autre acteur, car ils la considèrent comme l’une des leurs : s’ils possédaient eux-mêmes cette aura, alors ils seraient naturellement à la place de la star qu’ils adorent.

Tu te dis oui bon ok mais quel est le rapport avec les hashtags suivants : #sextape #mikelbarsa #lesgrossesmamellesdeMM ? J’y viens doucement, comme ta sœur au grand méchant loup. En localisant la sextape à cette époque-là les créateurs d’icelle capitalisent sur des fondements très ancrés du mythe Marilyn : l’inattentif sera d’autant plus prompt à croire à la validité de la vidéo que 1) Marilyn Monroe est l’incarnation absolue de la self-made-girl, qu’on imagine dans les années 1940 prête à tout pour subsister et atteindre le devant de la scène (idée bourgeoise) et que 2) par conséquent il ne sera pas du tout surpris que Marilyn ne s’y ressemble pas du tout, créature merveilleuse qui en accédant au statut qui lui échoit se voit transfigurée (idée aristocratique). Si Marilin a les postures mais pas la tronche, aucun souci, c’est la nature pas encore révélée. J’arrête ici mon détour on peut reparler de fesse :

Il existerait deux copies pellicule de cette sextape, celle en 16mm dont à propos de laquelle on te parle depuis dix minutes (propriétaire inconnu) et une autre en 8mm (possession d’un collectionneur espagnol puis à sa mort de ses héritiers). On a cherché à vendre la première en 1997, la seconde en 2011. C’est là qu’intervient Mikel Barsa, aka El Promotor. Si on checke un peu sa bio, il a l’air davantage organisateur d’événements (il a travaillé pour des célébrités aussi prestigieuses que Tina Turner, Donna Summer, sa propre femme) que courtier. Mais je suppose que l’aura showbiz, même malingre, crée de la confiance chez le nouveau riche qui veut refourguer des trucs. En quelque sorte, Mikel Barsa est à l’Espagne ce qu’Alain Williams est à la France. Et si tu sais pas c’est qui Alain Williams, eh bin c’est exactement là que je veux en venir.

Marilyn Monroe lunécile

La propre femme de Mikel Barsa

Mikel Barsa aurait vendu la copie 16mm, d’abord pour une somme inconnue à un magazine européen qui s’empresse de faire plusieurs centaines de milliers de copies (c’est de là que viendrait la copie numérique dispo sur interweb depuis 2008), puis pour un virgule deux millions de dollars à un acheteur anonyme, qui bloque aussitôt le droit de reproduction du mag. Il est fort probable que ces transactions soient bidons. Aucun article de 97 n’en fait mention. Ce n’est qu’en 2011, quand Barsa revient avec la copie 8mm sous le bras, qu’on en entend parler. Ce serait de la stratégie de vente que ça m’étonnerait pas : « j’ai pour vous la sextape tellement authentique que y a quelqu’un qui a déjà payé 1,2 million de dollars pour l’avoir !!!! et je vous la fais à 500 000 !!! ». Rien n’arrête El Promotor, qui prétend avoir des offres de ouf des quatre coins du globe pour chauffer les acheteurs timides et se balade toujours avec un soi-disant certificat de validité de l’American Institute Film (si on regarde de près, il s’agit bien d’une lettre de l’AIF mais qui certifie plutôt que c’est peu probable que la sextape soit vraie). Malgré ces efforts admirables (vraiment le coup du certif, fallait oser !), la copie 8mm ne se vend pas, probablement parce qu’en 2011, après la diffusion de la sextape en 2008, plus personne n’est dupe.

La sextape de Keya Morgan

Keya Morgan est un cran au-dessus dans l’escroquerie game, mais ce n’est certainement qu’une question de géographie. Un loser du showbiz américain, ça a forcément plus de gueule qu’un loser du showbiz espagnol. Sur sa fiche Imdb (car Keya aspire à être réalisateur), on peut le voir en photo à côté de : Paul McCartney, Al Pacino, Steven Spielberg, Denzel Washington, les Clinton, Michael Douglas, etc, etc. Par là, Keya veut donner l’illusion d’une grande proximité avec les dieux, mais on voit bien à sa tronche, à leur tronche, que c’est juste un relou de pique-assiettes qui s’incruste dans les cérémonies de récompenses. Y en a même dans le lot que ça sent la photo volée.

keya morgan lunécile

« Pardon, je voudrais passer. – Pas de souci, sir ! [Vas-y Miguel prends la photo il me pousse avec sa main on pourra transformer ça en tape amicale]. »

En avril 2008, Keya Morgan fait le tour des tabloïds pour raconter que, faisant des recherches pour son bouquin (Marilyn Monroe: Murder on Fifth Helena Drive – bientôt en film !), il a été informé par un ancien agent du FBI de l’existence d’une sextape top secrète des années 50, dont l’agent aurait gardé une copie et qui montre Marilyn filmée à son insu blowjobant pendant un quart d’heure un anonyme que toute sa vie J. Edgar Hoover aurait cherché à identifier, dans l’espoir de prouver que c’était un des frères Kennedy. Suite à cette discussion, toujours selon Keya, Morgan est chargé d’organiser la vente de la copie et trouve un riche businessman new-yorkais QUI LUI AUSSI SOUHAITE RESTER ANONYME TIENS COMME C’EST PRATIQUE pour l’acheter 1,5 millions de dollars. En outre, Joe DiMaggio aurait cherché à racheter la sextape mais l’ancien agent du FBI aurait dit non, parce qu’il n’offrait que 25 000 dollars. En mai 2008, Keya Morgan avoue qu’il a tout inventé et qu’il voulait juste de l’attention pour la sortie de son bouquin. Un peu raté comme opération : d’une part son bouquin est finalement sorti en 2012, bien après que le soufflé est retombé ; d’autre part ce n’est pas en ragotant sur Marilyn qu’on s’attire la sympathie des fans, qui sont pourtant les premiers visés par ce genre de livres. C’est certainement que le zouave ne cherche pas tellement à faire connaître son œuvre, mais à se faire connaître lui-même. Sa fiche Imdb montre bien qu’il lui importe plus d’être photographié avec des réalisateurs que de faire des films. D’ailleurs sa stratégie, dans la mise en place de ce hoax, est super paresseuse. Non seulement il se contente de rebondir mollement sur la fascination qui entoure la relation Kennedy-Monroe-FBI, mais surtout dans les interviews, il appuie sa position avec des arguments aussi débiles que « c’est bien Marilyn dans la vidéo, on voit son fameux grain de beauté » ou « c’est bien Marilyn dans la vidéo, elle est connue pour être radieuse et la femme de la vidéo est très radieuse ». Mais encore une fois cette attitude de branleur trouve son explication dans le fait que contrairement à Barsa Morgan n’avait rien à vendre. Il n’y a pas besoin d’être scrupuleux quand l’enjeu est de faire du ramdam. Espérons qu’il poursuive ce mélange de sensationnalisme et de jemenfoustime dans son documentaire, ça sera fendard au lieu d’être ennuyeux et agaçant.

keya morgan lunécile

Keya Morgan se sert de Twitter comme une adolescente de Facebook.

Maintenant, tiens-toi bien, il s’avère que la sextape décrite par Keya Morgan et qui d’après lui-même n’existe pas, est disponible sur interweb. BOUM !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Ça y est tu regrettes plus de t’être levé ce matin ? C’est mieux que l’épisode de Chair de Poule où le mec y a tout ce qu’il tape sur sa machine qui se réalise hein ? Sur à peu près tous les tubes pornographiques, tu peux trouver une vidéo nommée « Marilyn Monroe Original 1.5 million dollar sex tape? », aisément reconnaissable à ce qu’un texte blanc clamant « Here is the original 1.5 million dollar Marilyn Monroe sextape » reste à l’image tout du long de la vidéo. Et cette vidéo correspond à beaucoup d’égards à ce que disait Keya Morgan : 15 minutes, noir et blanc, muet, la fille ne regarde pas la caméra, on ne voit jamais le visage du gars… Qu’est-ce que t’en penses ? On aurait payé Keya pour qu’il démente l’existence de la sextape ? Si t’as acquiescé à ça, c’est moins 10 points, on fume pas de ce pain-là, les théories du complot c’est une invention de l’axe américano-sioniste. Mon hypothèse c’est que soit un naïf soit un plaisantin a trouvé une vidéo qui ressemblait à la description faite par Keya et l’a uploadée partout il pouvait pour répandre la bonne nouvelle / le bon canular. D’ailleurs, à plein d’autres égards, la vidéo ne ressemble pas à ce que décrit Keya : on ne voit pas le visage de la fille donc on ne voit pas si elle a le « fameux grain de beauté », les deux filmés vont bien au-delà de la simple pipette pépouze, il est impossible en terme de distance et de mouvements que la fille n’ait pas remarqué la présence de la caméra…

Marilyn Monroe lunécile

La sextape de William Castleberry

Le samedi 1er mars 2014, William Castleberry, ancien garde du corps de Hollywood connu pour ses arnaques, débarque et gueule en substance : « je garde depuis longtemps une sextape de 8 minutes d’un threesome entre les Kennedy et Marilyn, mais là j’ai une dette de 200 000 dollars à régler avant mardi alors – ça me fend le cœur en mille morceaux – je vais devoir la vendre aux enchères ». Avant mardi, Castleberry annule la vente en affirmant que sa dette a été payée par un donateur anonyme. Qu’est-ce qui s’est passé précisément ? Difficile à dire. A priori Castleberry a inventé ça pour foutre les chocottes à quelqu’un et lui soutirer du flouz. Ce qui est amusant c’est de voir avec quel empressement les médias ont relayé l’info, en ne précisant pas qu’il était très probable que Castleberry, étant donné son passif, soit en train de mentir. On peut même lire dans la presse des phrases du genre : « En 2008, une vidéo de l’actrice des hommes préfèrent les blondes pratiquant une fellation à un inconnu avait été vendue à 1,5 million de dollars. » Ah ok. Donc le démenti de Keya Morgan, c’était de la pelure de pomme ? Double-négligence, multipliée par le nombre de copieurs-colleurs. Si tu te demandais comment se perpétuent les légendes, t’as là un début de réponse.

Marilyn Monroe lunécile

Le sexe de Marilyn dans tes oreilles

Mettons fin au rêve, les sextapes évoquées précédemment sont fausses et c’est très improbable que même au-delà de ça il existe une sextape vidéo de Marilyn Monroe. On peut aujourd’hui faire une sextape à la légère, parce que nous avons des moyens de captation légers. Les caméras, à l’époque, c’était des machins plus gros que des jambons, il fallait en vouloir pour filmer à l’insu de quelqu’un. Pour qu’il y ait sextape de Marilyn, ça implique que Marilyn se soit laissée filmée. Or quel intérêt pour elle ? Elle était soucieuse d’asseoir son empire, pourquoi s’engager dans un truc qui pourra si facilement être retourné contre elle, pourquoi se rendre ainsi vulnérable ? En revanche, j’espère que tu vas retrouver le sourire, il ne paraît pas impossible qu’il existe des sextapes sonores !

Parmi d’autres fragments préservés, nous disposons d’une version montée de l’interview du détective privé Fred Otash par Sylvia Chase :
S. Chase : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’affaire ?
F. Otash : Hoffa voulait fabriquer un portrait négatif de Bobby Kennedy – pas tant de Jack Kennedy, mais de Bobby Kennedy.
S. Chase : Et que s’est-il passé ?
F. Otash : On a mis des micros chez Lawford, dans les chambres, dans les téléphones. Quatre en tout.
S. Chase : Pourquoi chez Lawford ?
F. Otash : Eh bien parce qu’on nous avait informés que c’était l’espace de détente des Kennedy – c’est là que Bobby et Jack se distrayaient… Il y a eu plusieurs bandes de Marilyn et Jack en train de faire l’amour.
S. Chase : Mais vous tentiez donc d’obtenir des informations sur Bobby Kennedy.
F. Otash : Bien sûr…
S. Chase : Entend-on Bobby Kennedy sur ces bandes ?
F. Otash : Oui…
S. Chase : Cela confirme-t-il que Bobby Kennedy et Marilyn avaient aussi une liaison ?
F. Otash : Bien sûr… Oui… Bobby Kennedy et Marilyn ont souvent été enregistrés.

Cet extrait vient d’Enquête sur un assassinat, Don Wolfe, p. 117. Jay Margolis et Richard Buskin, dans L’Assassinat de Marilyn Monroe : affaire classée, confirment et même surenchérissent :

La maison de Marilyn était truffée de mouchards. Tout le monde espionnait Marilyn : Jimmy Hoffa, le FBI, la mafia, même la Twentieth Century Fox ! Jimmy Hoffa voulait recueillir des informations sur Monroe et les Kennedy pour son usage personnel ; le FBI voulait découvrir ce que Marilyn saviat des liens entre Frank Sinatra et la mafia ; et la mafia était curieuse de connaître ce que Marilyn savait du FBI. Quant à la Twentieth Century Fox, son ancien studio, Dieu seul sait ce qui les intéressait… (p. 16)

Dieu seul non ! Au moment de l’énorme fuite de nudies de septembre 2014, le compte Twitter @Breaking3zero racontait ça :

sextape01

Mais revenons à Margolis et Buskin :

Quant aux enregistrements réalisés à l’aide de micros espions, Lawford a expliqué à Heyman : On y entend distinctement les voix de Marilyn et de JFK, les voix de Marilyn et de Bobby Kennedy, ainsi que les voix de Marilyn et du Dr Ralph Greenson. A chaque fois, on perçoit les bruits du sommier à ressorts et des râles d’extase. (p. 20)

Avec autant de mouchards et autant de partenaires, imagine la belle collec de sextapes audio que ça fait ! C’est bon t’as imaginé ? Premier souci : ces enregistrements, on n’en parle que dans les biographies de Marilyn à tendance complotiste, et on sait combien ces bios tournent en rond. Buskin et Margolis s’appuient sur Wolfe, qui s’appuie sur d’autres complotistes, qui s’appuient sur d’autres complotistes, qui ainsi de suite. Les sources des complotistes sont les textes complotistes, t’avoueras que ça peut difficilement être fiable. Dans un essai moins récent mais déjà consacré à la mort de Marilyn (A Case For Murder, 2011), Margolis base une partie de son propos sur l’existence de la sextape de Keya Morgan. Comme ils sont peu regardants sur la marchandise tant que ça valide leur thèse, on peut douter jusqu’à l’existence de ces enregistrements de cul dont ils se refilent le tuyau sans se laver les mains. Rien que l’importance qu’ils accordent à la relation Kennedy-Monroe, surdéterminante dans la manière dont ils trient l’info, est abusive. Il existe d’autres versions de l’histoire plus raisonnables qui postulent que cette relation n’était sinon rien au moins pas grand-chose. Second souci : mettons qu’elles existent, ces sextapes audio. Le désœuvré qui tape « sextape marilyn » sur Google, c’est pas ça qui satisfera son appétit de voir.

Marilyn Monroe JFK lunécile

FAKE !

Marilyn Pornoe

Les rumeurs d’apparitions de Marilyn dans des films érotiques et pornographiques sont apparues en même temps que son succès. En 1948, alors qu’elle n’avait eu qu’un rôle principal, on lui attribuait déjà The Apple-Knockers and the Coke (pitch selon Imdb « Un film érotique qui montre une fille buvant du Coca Cola » – infappable pour la team Pepsi) que le magazine Playboy quelques années plus tard rendit à César – César s’appelant en l’occurrence Arline Hunter, playmate sympa qui jouait beaucoup sur son petit air de ressemblance avec la blonde.

Encore aujourd’hui, la miss occupe une place primordiale dans l’imaginaire pornographique. Tapez « marilyn monroe » sur n’importe quel tube porn, vous aurez non seulement les sextapes mentionnées plus haut, mais en plus des dizaines de vidéos où, parodies assumées, des filles perruque blonde fausse mouche grosse bouche, sucent et niquent des ersatz de JFK. L’influence marilynesque se ressent également dans le choix des pseudonymes : Kelsi Monroe, Mellanie Monroe, Natalie Monroe, Memphis Monroe, Madelyn Monroe, Madelyn Marie, Marilyn Mayson… En outre Marilyn apparaît souvent, hasard des tableaux déco, comme une sorte de marraine veillant à la bonne exhibition de la chair sur les photos érotiques amateures.

Marilyn Monroe porno lunécile

À quoi doit-elle cet empire ? Ce n’est un mystère pour personne que l’aura de Marilyn est sexuelle. En mai, j’assistais à un colloque sur les Icons américaines et britanniques en même temps que je découvrais la mini-série The Secret Life of Marilyn Monroe et j’écrivais :

Plus je lis de bouquins, plus je vois de trucs sur Marilyn, plus je ne sais rien d’elle. Même factuellement, si on met à part les quelques jalons de sa filmographie, sa naissance, sa mort, ses mariages, il n’y a pas grand-chose qui tienne. Si on rassemble la totalité des contenus biographiques produits sur Marilyn, on constate une absence flagrante d’unité. Marilyn Monroe n’a pour ainsi dire pas d’essence autre que visuelle – et, pour la majorité des Français, photographique. Pendant le colloque, on parlèrent aussi de Charlot, Woody Allen, Diana. On arrive mieux pour eux à trouver une substance homogène. C’est peut-être que d’une part Charlot et Woody sont des icônes contrôlées par leur créateur et que d’autre part Diana est une idole pour ménagères qui n’intéressant qu’elles engendre toujours le même énoncé (le film avec Naomi Watts, typiquement – je me fie là-dessus à ce qu’en a dit M. Yvelin Ducotey cette aprèm-là – ne fait que ressasser Diana = La Sainte) ; de fait ces créatures sont unifiées, chaque signe dans leur représentation est sciemment disposé pour renforcer ce qu’elles incarnent. Si on joue à déduire l’essence Marilyn de son image, il faut se résoudre à dire qu’elle est au mieux un parangon de féminité. Ce n’est pas surprenant dès lors que le discours de base sur l’actrice consiste à dire qu’elle est plus que ce qu’elle paraît. Mais quand il s’agit de dire ce qu’elle est de plus, plus personne ne tombe d’accord, les discours sont innombrables, impossibles à départager. En ce sens, on peut dire que plus qu’une autre icône, Marilyn Monroe est fragmentée.

The Secret Life of Marilyn Monroe, la mini-série adaptée du bouquin éponyme de J. Randy Taraborrelli et diffusée sur Lifetime à la fin de fin mai, échoue justement en proposant une vision univoque de la star. Les créateurs, Stephen Kronish au scénar et Laurie Collyer à la réa, font comme s’ils savaient tout comprenaient tout, et se permettent de répondre sans l’ombre d’un doute à la question « Pourquoi Marilyn Monroe était malheureuse ? ». La réponse : parce qu’entre sa mère tarée et son père inconnu, Marilyn n’était qu’une orpheline sans repères. Chaque putain de séquence de ces trois heures de mini-série n’est là que pour appuyer cette affirmation, soit que Marilyn cherche un père / une mère, soit qu’elle essaie de se construire en l’absence de. Tout est récit, tout est Histoire ; jamais on ne verra les personnages bavarder, jamais on n’assistera à quelque chose d’un tant soit peu gratos. Des tournages on ne verra que les infimes parcelles qui rentrent dans la démonstration – par exemple (exemple quasi unique), le tournage de la séquence du métro dans Sept ans de réflexion, en tant qu’elle permet de montrer papa DiMaggio se fâcher tout rouge et renvoyer sa gow à sa condition de whore – insulte violentissime dans cet univers car elle exclut Marilyn du monde des mothers. A aucun moment, du reste, on ne questionnera le présupposé : avant de chercher pourquoi Marilyn est malheureuse, il serait judicieux de se demander si en effet elle l’était.

Je pense qu’on est enclin à dire que Marilyn Monroe était malheureuse car on croit en le faisant racheter son âme. Que faire pour sauver cette femme terriblement femme pure extériorité ? Disons qu’elle est profonde ! Mélancolique ! Névrosée ! Marilyn était belle mais elle était aussi très triste, peut-on lire plus ou moins texto de la plume de ses soutiens. Il ne leur viendrait pas à l’esprit d’écrire Marilyn était belle mais elle était aussi très gaie. C’est que la gaieté ça n’est pas sérieux, ça ne rachète rien… Je suis paumé dans le cul d’une poupée russe ou quoi ? Si chaque présupposé bancal repose sur d’autres présupposés banco je suis pas sorti. Revenons à la racine.

Plus je lis de bouquins, plus je vois de trucs sur Marilyn, plus je sais rien d’elle. C’est probablement qu’il n’y a rien à savoir. Marilyn n’a pour ainsi dire pas d’essence autre que visuelle – ou, pour la majorité des Français, photographique. Un scandale pour les métaphysiques ! Marilyn Monroe n’aurait que le génie d’être vivante, et le plaisir de contempler une belle photo de la belle serait pornographique ! Si on joue à déduire l’essence Marilyn de son image, il faut se résoudre à dire qu’elle est au mieux un parangon de féminité. Cela lui enlève-t-il quelque chose ? C’est injuste, ce n’est pas le travail qui lui a fourni cette peau si blanche si réactive à la lumière. Mais si on considère qu’on est soumis au moins à notre tempérament et au hasard, au plus à tout un tas de déterminismes familiaux sociologiques je te passe les vertes les pas mûres, le fait est que jamais personne n’a mérité quoi que ce soit. Voici votre médaille pour avoir été brave – pourquoi me médailler ? ça ne m’a demandé aucun effort, c’est mon plaisir d’être brave. Les discours sont innombrables et impossibles à départager en ce qu’ils reposent sur un intangible qui viserait à transcender l’image. Si on se contentait de l’image, de l’œuvre en trois pans (ciné, musique, photo), on pourrait commencer à trier, on pourrait commencer à causer. Écrire sur la vie de Marilyn plutôt que sur son œuvre, c’est pas ce qu’il y a de mieux ; écrire sur la vie de Marilyn sans rendre compte de l’éclatement des points de vue, c’est ce qu’il y a de pire.

Autrement dit : on a beau se gratter le cuir chevelu pour expliquer sociologiquement la pérennité de la fascination pour Marilyn (à ce sujet je te conseille « Marilyn Monroe et la sexualité » de Richard Dyer publié dans Le star-système hollywoodien, 2004), cela n’est peut-être qu’un attrait gratuit, matérialiste, animal, pour la contemplation de sa peau. L’appropriation de Marilyn Monroe par le cinéma pornographique viendrait de ce que la monstration n’a jamais été complétée. La filmographie de la belle fonctionne comme un vaste teasing qui ne prend jamais fin, un strip-tease qui continue imperturbablement depuis les années 40.

[Le Prince et la danseuse] joue en permanence avec notre désir supposé de voir Monroe comme un spectacle sexuel. Son personnage, Elsie, nous est présenté dans les coulisses du « Cocoanut Girl » où se trouvent les loges des danseuses, le film s’amusant avec les pulsions voyeuristes que peut susciter un tel lieu. La caméra suit un garçon de courses jusqu’à la loge qu’Elsie partage avec les autres danseuses ; il frappe et entre en laissant la porte ouverte, mais le placement de la caméra nous empêche de voir les filles ; la caméra finit par se déplacer pour révéler l’intérieur de la pièce, mais les filles sont déjà habillées.

L’archétypale séquence de la bouche de métro dans Sept ans de réflexion fonctionne aussi sur ce mode – la robe se soulève se soulève se soulève mais s’arrête, timing dément de précision, pile poil avant qu’on ait pu voir le moindre bout de culotte. Comme j’ai expliqué ici et ici, le génie de Marilyn Monroe actrice consiste, par son refus du second degré, à donner une consistance à la créature fantasmagorique qu’est la pin-up, à naturaliser le stéréotype. Or une règle fondamentale de la pin-up est que son sexe, et par extension ses poils pubiens, ne doivent jamais être représentés. Si on voit sa minouchette, ce n’est plus une pin-up. Je pense que le cinéma pornographique et les fausses sextapes jouent avec cette élision. Si tu mates attentivement la K7 de Mikel Barsa, tu noteras que les deux acteurs ne baisent pas vraiment (les gros plans péné, furtifs, sont manifestement tirés d’un autre film) et que ce qui compte c’est bien l’exposition, pour le coup généreuse, de la vulve de Marilin. Et qu’est-ce que ça apporte ? Même pas de l’excitation. Juste la petite satisfaction d’avoir vu.

Le sexe de Marilyn enfin disponible

Quand on voit le truc comme ça on est moins surpris que les biographes de Marilyn en fassent des caisses sur la séance photo borderline du 22 février 62 à l’hôtel Continental Hilton de Mexico. Marilyn ne portait pas de slip et le photographe Eduardo Antonio Caballero est parvenu, sur un moment d’inattention, à graver dans le marbre les poils pubiens de l’actrice. Preuve de l’intérêt excessif pour cette anecdote : elle est relatée jusque dans des docus qui devraient par économie narrative l’exclure. Par exemple, Le Secret de la dernière malle de Marilyn Monroe, Antoine Robin et Nan, 2014, lui consacrait une digression de plusieurs minutes alors que le film était une enquête sur la malle Vuitton de la star.

Marilyn Monroe lunécile

Enfin, on fait chanter « My Heart Belongs to Daddy » de Cole Porter à Marilyn dans Le Milliardaire de Cukor (1960), après que la chanson a été parodiée sous le titre « My Pussy Belongs to Daddy » par Faye Richmonde dans l’album Girlesque (1957). Si on était des hystériques de l’interprétation toutéliée on dirait que c’est une manière indirecte de lui faire dire le mot.

Bref, y a pas de sextape de Marilyn Monroe en circulation, y en aura probablement jamais car il n’en existe probablement aucune. Si les fans ont tendance à se laisser accabler par les fabulations des faussaires, je pense qu’il vaut mieux s’en amuser : ces escrocs nullos participent avec nous au grand jeu Marilyn.