Chroniques photographiques #2

Saint Sébastien, Mishima et Shinoyama

Aujourd’hui on va s’intéresser à la photo ci-dessous, qui montre Yukio Mishima en Saint Sébastien, photographié par Kenshin Shinoyama. C’est donc une chronique un peu particulière puisqu’il y a autant à dire sur le modèle que sur le sujet et le photographe. Une bonne occasion de faire un petit tour d’horizon.

Mishima en saint Sébastien par Shinoyama

Yukio Mishima

Commençons par le modèle qui a certainement permis à cette photo d’acquérir sa résonance. Yukio Mishima est un écrivain japonais, né en 1925 et mort par seppuku (suicide rituel nippon) en 1970. Il est d’abord connu pour ses romans, Confessions d’un masque, Le Pavillon d’or ou encore la série de La Mer de Tranquillité, dans lesquels on peut découvrir des personnages en formation, tourmentés par leurs passions, dans des univers japonais généralement traditionnels. C’est aussi un des premiers japonais à évoquer une homosexualité latente à travers ses personnages. Nominé trois fois pour le prix Nobel de littérature il manœuvre pour que son maître, Kawabata, l’obtienne. Mishima est véritablement un écrivain génial, qui connaît parfaitement la littérature occidentale mais qui écrit sur le Japon, ce qui lui permet d’être appréhendé par les deux civilisations. Par ailleurs il est aussi célèbre pour ses prises de positions pour le Japon traditionnel, très radicales dans la seconde partie de sa vie, qui mèneront à son seppuku. Cette part de son existence est raconté dans plusieurs films, notamment dans 25 novembre 1970 : le jour où Mishima choisit son destin de Koji Wakamatsu, passé à Cannes il y a quelques années. Mishima prônait les valeurs des samouraïs dans un monde en pleine mutation. Il fonde une société destinée à protéger l’empereur dont l’autorité n’était plus que symbolique. Le jour de sa mort il se rend au ministère des armées accompagné de quelques disciples, prend le commandant en chef en otage, discourt devant ses troupes et, la réaction étant hostile, finit par se tuer selon la manière ancestrale. Les dernières années de sa vie il aura valorisé les exercices physiques et parvient à se forger un corps athlétique en pratiquant les arts martiaux. C’est à cette période qu’il pose devant deux photographes, Eikoh Osoe (L’ordalie par les roses) et Kishin Shinoyama dont nous allons parler à présent.

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Mishima par Eiko Hosoe

Kishin Shinoyama

Shinoyama est né en 1940 à Tokyo et continue encore aujourd’hui son métier de photographe. On pourrait dire qu’il a un parcours classique puisque a étudié la photographie pour devenir ensuite indépendant en 1968, travaillant aussi bien pour la mode que la presse ou encore le sport. Vous connaissez probablement certaines de ses photos sans en avoir conscience tant son succès est grand dès cette période. Au moins le baiser de Lenon et Yoko Hono qui figure sur la pochette de leur album Double Fantasy. Il est aussi l’auteur par la suite de plusieurs séries sur l’intimité des japonais. Mais là où il excelle c’est dans le nu. Deux albums se démarquent : Nus à la plage et Nus de Tokyo. Ses nus sont très peu académiques, il photographie les corps comme un sculpteur, modelant les perspectives et jouant sur la déformation. Il aime aussi accorder ses prises de vues au relief de son décor comme sur la photo ci-dessous. La collaboration avec Mishima, qui modèle son corps, m’apparaît donc presque naturelle, tant leurs objectifs se rejoignent dans ce Saint Sébastien.

Saint Sébastien

Saint Sébastien, du coup, parlons-en ! La légende de ce saint chrétien veut qu’il ait été centurion au IIIe siècle de notre ère. Aimés des souverains il est pourtant condamné par eux pour avoir défendu des frères chrétiens et accomplis plusieurs miracles. Il fut donc attaché à un poteau et transpercé de flèches, comme il se doit. Il est fêté le 20 janvier et constitue le 3e patron de Rome après Pierre et Paul. Voilà pour l’histoire. L’importance de ce saint est principalement picturale. S’il est représenté en vieillard barbu criblé de flèches à l’époque du Moyen-Âge, cette image va considérablement évoluer pendant la Renaissance où il apparaît comme un jeune éphèbe aux traits presque féminins et au corps pratiquement intact malgré les flèches. Les critiques s’accordent désormais sur une lecture homo-érotique des tableaux de Guido Reni ou du Pérugin, les flèches semblant moins signifier le martyr que des symboles phalliques. Cette image homosexuelle du saint continuera à se propager jusqu’au 19e siècle où Saint Sébastien devient une véritable icône gay. De nombreux artistes l’intègre dans leurs travaux, qu’ils soient écrivains, peintres ou photographes. C’est un des saints les plus représentés dans l’histoire des arts, une véritable rock star. J’en ai vu quatre rien qu’au Musée du Capitole à Rome.

Saint Sébastien peint par Le Pérugin, sans doute le tableau le plus célèbre

Saint Sébastien peint par Le Pérugin

Mishima en Saint Sébastien sous le regard de Shinoyama

Tous ces détours pour arriver à notre photo. Tellement de détours qu’il ne reste plus grand-chose à dire en fait. Impressionné par le tableau de Guido Reni depuis son plus jeune âge (il détaille cette fascination dans Confessions d’un masque), Mishima commande donc un portrait à Shinoyama, l’homme qui sait photographier les corps. C’est pour moi le portrait le plus représentatif de Mishima. Son homosexualité refoulée présentée dans la figure de Saint Sébastien. Son culte du corps mis en valeur. Sa connaissance de la culture occidentale avec le choix d’un martyr chrétien. La prise en charge de la photo par un artiste japonais. Et cette passion qui s’exprime sur son visage, semblable à celle qu’il exprime dans ses livres. Shinoyama ne cherche pas le modernisme ici, la photo est dans la plus pure tradition des tableaux de la Renaissance européenne, mais il sculpte la lumière de manière à faire ressortir les muscles et le corps tourmenté de son modèle. Les lignes de tiers passent par la bouche et le bas du ventre, les points forts de l’image. La verticale est centrée, comme pour un tableau. Le choix du noir et blanc apparaît plutôt naturel, il est propre à mettre en relief les matières, là où la couleur aurait mis en avant d’autres aspects et fait ressortir le fond végétal. C’est une photo puissante qui m’a beaucoup marquée quand je l’ai vue pour la première fois.

Chroniques photographiques #1

Kevin Carter, le vautour et la fillette

J’inaugure cette série de chroniques avec une photo que vous connaissez tous…

Kevin Carter, le vautour et la fillette

… mais dont vous ne sauriez probablement pas nommer l’auteur !

Kevin Carter, né en 1960 en Afrique du Sud, devient photographe de sport après son service militaire. Il va rapidement s’engager contre l’apartheid et sera embauché en 1984 par The Star, un quotidien de Johannesburg dont la devise est « telling it is » (dire les choses telles qu’elles sont). Au sein de ce journal il formera le Bang-Bang Club avec Ken Oosterbroek, Joao Silva et Greg Marinovich, un groupe de photojournalistes prêts à tout pour documenter les dernières heures de l’apartheid. Ils sont réputés pour ignorer les risques et se précipiter au milieu des conflits. Leur travail est décrié, ils sont évidemment menacés, mais leurs photos sont d’une importance capitale dans l’implication des peuples étrangers au sein du conflit sud-africain.

Carter Apartheid

Par la suite ils continueront à documenter les guerres africaines, ce qui nous amène à la photo qui nous intéresse : la fillette au vautour. Cette photo mythique a été prise au Soudan, en 1993, à Ayod, où Kevin Carter et Joao Silva s’étaient rendus pour documenter la guerre civile et la famine qui ravageaient le pays. La composition de la photo est rigoureusement classique : les acteurs sont sur des lignes de force qu’on appelle lignes de tiers ce qui renforce leur position et met en valeur le parallélisme entre les deux ; ce parallélisme est aussi accentué par la similitude des deux postures ; enfin, l’absence de contexte et d’autres humains/animaux fait de ce petit garçon (oui ce n’est pas une fille) et de ce vautour des figures symboliques puissantes, propre à déclencher la réflexion. Que représente ce vautour ? Quel peuple semble s’incarner dans cet enfant affamé ? Kevin Carter dira avoir attendu que le vautour ouvre ses ailes en vain. Cela n’empêchera pas la photo d’être publiée par le New York Times, devenant ainsi une des photos les plus célèbres de tous les temps. Dans la foulée son auteur recevra le prix Pulitzer.

Et c’est là que les ennuis commencent. A la remise du prix Pulitzer le public se passionne pour l’histoire de cet enfant esseulé au point de s’interroger sur sa destinée. Les critiques pleuvent. Ainsi le St Petersburg Times, quotidien de Floride, écrit :

L’homme qui n’ajuste son objectif que pour cadrer au mieux la souffrance n’est peut-être aussi qu’un prédateur, un vautour de plus sur les lieux.

Kevin Carter se voit obligé de justifier son action et de dévoiler le contexte de prise de vue. L’enfant est aux abords d’un camp humanitaire (on le voit à son bracelet) et il n’y avait pas moins d’une cinquantaine de personnes à moins de 3 mètres de la scène. Mais rien n’y fait, la photo de Carter devient le symbole de la cupidité journalistique et le point de départ d’une réflexion sur l’éthique du photo reporter. Le débat, inhérent au métier, continue et le vautour de Kevin Carter est régulièrement cité en exemple. Aujourd’hui on a plutôt tendance à penser que les images de ce type sont fondamentales. Néanmoins les limites restent floues, déterminées par l’éthique du journaliste lui-même ou bien de la rédaction des journaux-clients. Toujours est-il que l’histoire de Kevin Carter finira tragiquement puisqu’il se suicide 6 mois après, physiquement à bout et hanté, dit-il, par « les souvenirs persistants des massacres et des cadavres ».

Je vous conseille enfin ce très bon documentaire produit par Arte, Photographes contre l’apartheid, basé sur le journal intime de Ken Oosterbroek et les témoignages de Joao Silva. Il retranscrit précisément les événements liés à la fin de l’apartheid et l’implication des photographes dans ces conflits très violents. Vous découvrirez des hommes tourmentés, se demandant si ça vaut le coup et quelles sont les limites à ne pas franchir, sans pour autant arriver à freiner leur besoin de documenter la nature parfois extrême de l’être humain.

Pour une autre réflexion sur la représentation de l’apartheid, voir l’article de Corbillot sur Invictus.

La saga Zatoichi (1961-1989)

Jean-David, notre expert en ciné asiatique, te présente aujourd’hui l’immense saga Zatoichi que si t’es comme moi t’en as jamais entendu parler car t’es un trouduc qui pense rarement à faire volte-face et tourner son regard vers l’est. Pourtant un jour les Japonais à coup sûr vont nous foutre sur la gueule, et il serait peut-être temps d’étudier les attitudes de leurs plus grands combattants. 

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Daredevil a tout piqué à Zatoichi !

Bon, je ne peux pas le prouver, mais au moins j’ai votre attention. Vous connaissez déjà tous Daredevil mais certainement moins Zatoichi malgré l’immense succès du film qui porte son nom par Takeshi Kitano sorti en 2003 (souvenez-vous). Pourtant cet épéiste aveugle de l’ère Edo, au style parfaitement reconnaissable, est une figure mythique du cinéma japonais à l’instar de Yojimbo, le garde du corps. Tous les deux sont apparus au début des années 60, grâce à Kurosawa pour l’un (Yojimbo, 1961) et grâce à Shintaro Katsu pour l’autre (Le masseur aveugle, 1962). Mais si le premier a gagné sa renommée à l’ombre de son réalisateur star, le second doit son succès à son acteur génial et son incroyable longévité. L’histoire de Zatoichi est l’épopée d’un masseur aveugle mais aussi celle d’un acteur méconnu devenu incontournable, ainsi qu’un aperçu d’une trentaine d’années cinématographiques au pays du soleil levant.

L’histoire de Zato no Ichi

Le vrai nom de ce personnage si particulier est en fait Ichi. Zato fait référence à un titre de rang inférieur promulgué par la guilde des aveugles de l’époque. Zato no ichi ou Zatoichi correspondent donc à « Ichi, l’aveugle du dernier rang ». Comme nombre de ses confrères il est masseur itinérant mais il est surtout un yakuza qui vit de ses gains au jeu et respecte un code d’honneur très strict. Ce code sera à l’origine de beaucoup de ses aventures, qu’il s’agisse de le suivre à la lettre ou de rétablir ses valeurs fondatrices telles que la défense des plus faibles. Il apparaît donc au premier abord comme un héros comparable à Robin des bois, Zorro ou Daredevil, redresseur de tort et défenseur de la veuve et l’orphelin grâce à sa canne-épée et ses techniques tourbillonnantes. Mais contrairement à ses homologues, la longévité de son histoire cinématographique va faire de lui un personnage complexe et ambigu, passant tour à tour d’une figure épique porteuse de justice à celle d’un handicapé errant, malheureux et torturé. Ses actions héroïques sont donc parfois portées par des revendications sociales fortes, et parfois simplement motivés par des désirs égoïstes moins nobles ou des concours de circonstances ne lui laissant aucune échappatoire.

Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’a, au naturel, absolument rien d’une figure exemplaire. C’est certainement le héros le plus mal foutu que je connaisse ! Souvent sale et mal habillé, il déambule de manière ridicule sur des chemins boueux, ne s’arrêtant que pour manger avec les doigts et jouer dans des maisons closes. Il va néanmoins s’orienter vers plus de tenue et ses habits seront plus respectables au fur et à mesure de sa notoriété. Dans le même temps son naturel jouisseur se développera, calqué sur le caractère fantasque de son interprète Shintaro Katsu. Aussi peut-on régulièrement apprécier au milieu de la saga des scènes de chansons ou de gaudrioles mémorables dans lesquelles Zatoichi n’hésite pas à se tourner en ridicule.

Cette sympathie étonnante lui ouvre les portes les plus fermées, il sait jouer de son handicap et apitoyer les âmes autant que les faire rire. La dualité de sa condition miséreuse de yakuza alliée à ses talents font de lui un personnage naviguant dans toutes les strates de la société. Il apparaît à la fois proche des plus pauvres qu’il côtoie au quotidien et capable d’avoir une grande influence sur les plus puissants qu’il rencontre par ses massages et soumet grâce à son épée. Cela fait de lui un observateur idéal de la période Edo. On a donc droit à une véritable découverte des us et coutumes japonaises de l’époque, vestimentaires, culturels ou gastronomiques, du peuple comme de la haute aristocratie. Chacun des films creuse un peu plus une problématique spécifique à cet ancien monde telle que la prostitution, l’extorsion, la disparité pauvres/riches, mais aussi la paternité, la condition des femmes, le traitement des maladies et l’évolution des positions sociales. Les contenus des films sont en effet très réfléchis, documentés sans que cela nuise à la facilité de lecture de films d’aventures. Cette dualité évoquée plus haut fait aussi de lui un personnage solitaire hanté par les morts qu’il laisse sur son passage et incapable de s’attacher durablement à une terre ou une famille. Il est seul dans le générique au début comme à la fin (I’m a poor lonesome yakuza…), se précipitant les yeux fermés sur des chemins jalonnées de fantômes vengeurs.

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Shintaro Katsu et le cinéma nippon des années 60

Shintaro Katsu est l’interprète de Zatoichi dans 25 des 26 films de la saga, il en réalise certains (notamment le 26e, après une pause de 16 ans) et devient un grand producteur, en particulier pour Baby Cart, série de films dont le héros est son propre frère. Il est donc une figure incontournable du cinéma japonais de l’époque malgré ses travers liés à l’alcool, la drogue et ses éclats mémorables (il quitte le plateau de tournage de Kagemusha dès le premier jour et réussit à se mettre Kurosawa à dos). C’est un acteur génial qui se permet à peu près tout dans ses films, particulièrement avec Zatoichi. Si les différents réalisateurs qui se sont relayés dans le tournage de ces 26 films ont apporté leur créativité, Zatoichi est assurément l’œuvre de Shintaro Katsu et la principale cause de son succès.

Ouais gros !

Ce succès explique l’incroyable longévité de la série dont le premier film sort en 1961 et le dernier en 1989. Pour nous c’est une chance de voir en direct l’évolution du langage cinématographique au cours d’une période très riche qui voit notamment naître les westerns spaghettis dont Zatoichi apparaît rétrospectivement comme un successeur. Chacun des films contient donc une nouveauté spécifique propre à enrichir le dictionnaire cinématographique. La plus évidente est l’apparition de la couleur au 3e épisode, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la série. Les couleurs ternes au début vont devenir plus éclatantes et le 7e film verra apparaître pour la première fois à l’écran un sang rouge tarantiniesque dans la mêlée des combats à l’épée très stylisés.

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On peut aussi noter dans ce même épisode l’utilisation du panoramique, facilement repérable au milieu des plans très classiques tournés jusqu’alors. Les génériques s’étoffent, les sabres laissent la place au fusil et l’humour devient plus présent. On peut croiser, par exemple, une caravane d’aveugles complètement frappés dans le 9e film ou apprécier dans le 10e les pitreries d’un duo comique tout à fait dans l’esprit japonais contemporain (comme a pu faire Takeshi Kitano). On peut encore mentionner la caméra portée ou bien l’utilisation de la voix-off qui viennent ainsi ponctuer discrètement les films de la fin des années 60. Tout ce vocabulaire se retrouve au sein du 16e film, véritable synthèse de la saga. Le caractère décontracté transparaît dans les chansons et les attitudes mais l’histoire qui, exceptionnellement, court sur plus d’une année porte Zatoichi au plus fort de son rôle de Justicier. C’est une véritable fresque épique sur fond d’injustices sociales qui explose dans le film avec notamment une scène où Zatoichi se retrouve porté par les paysans vers la demeure du seigneur scélérat.

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Les 26 films ne sont que la partie émergée de l’iceberg, l’histoire de Zatoichi continue dans une série de 4 saisons diffusées de 1974 à 1979. Le rôle titre étant toujours tenu par Katsu. La série est pleine de surprises, notamment vers la fin… Je ne peux que la conseiller pour ceux qui aiment le personnage. Néanmoins les films fournissent déjà beaucoup d’heures de visionnage, sans compter les différentes adaptations et l’interprétation de Kitano. N’essayez pas de les regarder tous à la suite comme je l’ai fait, mais, de temps en temps, n’hésitez pas à en passer un, c’est avant tout de l’aventure !