Je me fais briquer le casse-noisettes

Le plaisir féminin est souvent un plaisir contrefait. Il sert souvent à quelqu’un (un homme qui se rassure, une marque qui promet). Du coup, lorsqu’on évoque le plaisir gratuit et solitaire, celui que l’on se donne à pleines mains, il y a bien des filles pour faire la fine bouche et il s’en trouve même pour taxer de « dégoûtante » cette opération de l’esprit (virgule de la main et de quelques aimables intermédiaires) malicieux qui veut satisfaire son désir sans demander à quiconque son avis. Sans doute les mêmes qui disent « craquer » avec des jeunes moues minaudières lorsqu’elles se permettent de croquer dans un aliment jouissif. Finalement ce n’est pas plus mal que le plaisir solitaire des filles soit vraiment promis au secret des chambres et des lieux cachés au lieu de se pratiquer en groupe comme dans les romans de dortoirs masculins des années cinquante. L’intimité du plaisir, c’est la seule chose qui reste le secret féminin aujourd’hui de ce corps qui s’étale sans complaisance sur toutes les surfaces planes visibles.

Certains aiment bien agiter devant les femmes les épouvantails de leurs désirs secrets, évoqués dans les manuels de psychiatrie vulgarisée et les best-sellers qu’on qualifie avec condescendance de « porno pour maman », comme si à partir du moment où on avait pondu une progéniture ingrate, la chair devait se contenter des miettes de ce qui est promis à leur chair fraîche et à leur imagination volatile. Beaucoup de livres évoquent par exemple les fantasmes de soumission, voire de violence. Une violence qu’on peut contrôler, pousser à bout et arrêter à l’envi comme on appuie sur un bouton – tiens donc – c’est une expérience assez rare dans la vie humaine et surtout féminine pour mériter qu’on s’y attarde et qu’on la convoque éventuellement dans les moments de grand abandon. En mettant dans les mains des femmes la possibilité du plaisir personnel, elle restaure l’espace d’une chambre à soi et d’un désir à qui on peut lâcher la bride dans ce petit espace restreint, pour respirer un peu tranquille sans personne d’autre à contenter.

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Pour point de vue masculin sur la question : Seul en Mon Royaume.

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La soupe bleue de Bridget Jones

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18:34 Me souviens que j’ai un texte en retard. Merde, merde, merde.

18:37 La soupe bleue, très bien ça, ça place la rubrique sous les auspices du maladroit et de l’immangeable. Surtout que le livre débute sur des mini cornichons et la cuisine anglaise des années 80.

18:45 Pour écrire sur la nourriture, toutes les nourritures et surtout les fictives, commencer par une soupe ratée relève presque de l’évidence. Bridget Jones est le symbole de tout ce qui est réussi dans les romans et qui retombe à plat dans la vraie vie.  Très méta. Réécriture très réussie. Elle aurait donné des vapeurs à Fitzwilliam Darcy, à qui Elizabeth Bennett a l’intelligence de ne jamais servir de nourriture faite de sa main. Pourtant Austen elle-même ne dédaignait pas la nourriture, qui écrivait en 1808 : « eat Ice & drink French wine, & be above vulgar economy ».

18:50 Vais me verser un petit verre pour m’inspirer un peu.

18:55 Un deuxième.

20:30 Très inspirant, ce chardonnay. Bridget c’est aussi ma première émotion éthylique. Elle boit du chardonnay au bar à chaque fois que ça va mal (souvent) et m’a donné un premier aperçu fidèle de ce que serait ma cuisine d’adulte : beaucoup de bouteilles et des parfaits en cage de sucre effondrés sur eux-mêmes.

20: 40 Pour reproduire la soupe bleue, le livre de cuisine recommande de ne pas oublier la ficelle de couleur.

20:45 En même temps, on comprend qu’elle soit allergique aux dîners d’adulte. Elle y est prise à partie par ses amis mariés comme la grosse dame du cirque. Ce que le film choisit de retenir, c’est son air de biche triste en léger surpoids, seule au bout de la table comme un éternel bébé qui refuserait ses légumes. Pour que le sauvetage soit plus beau, sûrement. Pourtant l’héroïne du livre a  beaucoup d’Elizabeth Bennett : du mordant, un jugement lamentable et trop rapide et la morne sensation d’un perpétuel décalage.

20:50 Retiré la casserole débordante du feu. Très curieux que Jane Austen n’ait pas davantage écrit, dans ses romans si profondément domestiques, sur le sujet de la nourriture. Fielding se délecte à décrire Bridget en train de dévorer des fondues, des Milky Way et des croissants aux chocolats, jusqu’à un Minstrel fondu que sa filleule mâchonne et lui fourre dans la bouche pour la consoler. Elle achète même des chocolats à Diana lorsque la princesse meurt, et les pose avec les fleurs contre la grille de Buckingham. Elizabeth Bennet ne mange presque pas. Ce n’est pas elle, sûrement, qui serait obsédée par l’idée de voir son cadavre dévoré par un berger allemand.

21:00 J’ai fini ma soupe tomates à lettres. Bridget Jones est une réécriture malicieuse mais soignée : chez Jane Austen, la nourriture est un symptôme, un symbole contrôlé,  et les repas, l’occasion de maintes inquiétudes et humiliations. Du pique-nique qui tourne au vinaigre dans Emma aux repas catastrophiques dans Orgueil et Préjugés, la nourriture est un ingrédient du spectacle et un prétexte au rassemblement. Les personnages de Bridget Jones sacrifient à peu de ces rites : Bridget grignote et Mark est ébahi de tout ce qu’on peut acheter quand on est deux chez Waitrose au lieu d’aller seul au restaurant. Finalement, la dinde aux marrons et la mère gênante demeurent la grande constante alimentaire qui traverse les deux œuvres, pour notre plus grand plaisir.