Comment devenir fan de Bob Dylan (2/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan mais vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faite pour vous !

J’espère que tout le monde a bien fait ses devoirs parce qu’on a du boulot aujourd’hui ! On va s’attaquer à du lourd ! J’espère que le visionnage de No Direction Home et l’écoute répétée de Positively 4th Street vous a fait mieux comprendre le rapport entre Dylan et son public. Ce qu’on a pu attendre de lui et ce qu’il avait à offrir. J’espère que vous comprenez mieux d’où il vient et pourquoi il est une pierre qui roule toujours.

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Oui, Kévin ? Tu viens de foutre 120 euros dans le nouveau coffret 6 CD Bootleg Series Vol. 12 et tu penses que c’est de l’arnaque ? Eh bien tu dégages Kévin. Ça t’apprendra à être impatient. Je n’ai pas été assez clair ? Le seul intérêt de cette introduction à l’univers de Dylan, c’est qu’elle est pédagogique et il ne vous faut, sous aucun prétexte, brûler les étapes. On s’est compris ? Alors, si vous le voulez bien, dites adieu à Kévin et suivez-moi… au niveau 2.

NIVEAU 2 

Là où Kévin a fait une grosse erreur, c’est qu’il n’a pas écouté auparavat l’un des trois chefs-d’œuvre qui découle de ces fameuses sessions – ce qu’on appelle grossièrement « la trilogie électrique » et qui a participé à révolutionner la musique populaire en quelques mois seulement. On a déjà étudié Bringin’ It All Back Home et Highway 61 Revisited la semaine dernière. Attaquons-nous donc au plus massif et peut-être moins accessible Blonde On Blonde (1966). C’est souvent lui que vous retrouvez dans les multiples classements des 10 meilleurs albums de tous les temps et j’ai pourtant volontairement attendu notre deuxième session pour vous le présenter. D’abord parce qu’il est double, ce qui peut être indigeste pour un novice. Ensuite parce que sa qualité est tellement étourdissante qu’il valait mieux vous ménager un peu. Maintenant que vous avez acquis le Level 1, vous êtes prêts.

Prêts à vous défoncer ! Oui, vous avez bien entendu, « everybody must get stoned ». Non, ce n’est pas l’orchestre militaire russe qui ouvre l’album mais plutôt une armée de solides musiciens de Nashville. C’est eux qui entourent Dylan quand il se lance dans l’enregistrement de l’album, après un premier essai avorté en compagnie des Hawks – son groupe de scène à l’époque et le futur Band. Malgré un titre qui prouve à quel point il aime faire son malin, « Rainy Day Women #12 & 35 » reste son single le plus vendu à ce jour. N’y voyez pas une tentative de rejoindre le mouvement psychédélique ou un appel à consommer de la drogue : c’est juste la joyeuse blague d’un petit génie arrogant qui ouvre les festivités dans une ambiance bon enfant et qui proclame sa liberté. Qui nous invite à le suivre en gardant l’esprit ouvert.

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Et entre quelques blues tranchants où sa troupe aiguise ses couteaux (« Leopard-Skin Pill-Box Hat », « Obviously 5 Believers »), le petit génie enchaînne les classiques : « Visions of Johanna », la plus belle ballade pour insomniaques ; « Stuck Inside of Mobile With The Memphis Blues Again » sa grande évasion la plus excitante, qu’il faut absolument écouter dans le train, c’est comme ça que l’orgue magique d’Al Kooper vous secouera le mieux ; « Just Like A Woman », sa fameuse complainte faussement sexiste, vraiment entêtante ; « I Want You », sa ballade pop ultime ; l’harmonica qui clôture « Pledging My Time », les doux accords qui ouvre « 4th Time Around » – plagiat malin de Lennon – et la batterie qui accompagne « Absolutely Sweet Marie ». Tout le monde est bien là pour accomplir de petits miracles. Et vous allumerez un cierge en écoutant la longue valse « Sad Eyed Lady of the Lowlands », écrite et enregistrée en quelques prises, destinée à sa tendre Sara. On ressent toujours toute la tension, toute l’émotion de ce moment sur le fil, de ce symbolisme bouleversant. Rimbaud n’aurait pas fait mieux. Et si on vous demande désormais ce qu’est le son mercurien, vous aurez un semblant de réponse.

Dans No Direction Home, vous avez pu suivre le carnage que feront Dylan et ses Hawks sur les scènes britanniques, avec ces mêmes morceaux, au printemps 1966. Pour compléter notre étude de la période la plus faste du Zim, je vous conseille donc l’écoute du célèbre concert au Manchester Free Trade Hall du 17 mai 1966. Oui, Julie, c’est bien celui où un fan le traite de « Judas » et où il répond avec la version la plus définitive et rageuse de « Like A Rolling Stone ». Oui, Victor, c’est juste avant l’accident de moto qui le poussera à se mettre au vert pendant un moment. Et oui, c’est probablement le meilleur live de Dylan. Par chance, vous pouvez l’écouter grâce au Bootleg Series Vol. 4 : Live 1966 (1998). Une face A acoustique, une face B électrique. Avec notamment une version définitive de « Mr Tambourine Man ». Oui Jean-David, c’est bien marqué « Royal Albert Hall Concert » sur la pochette, c’est un clin d’œil à l’erreur des enregistrements pirates originaux qui s’étaient trompés de date et de lieu. Parce que ça a longtemps circulé sous le manteau mais les bootlegs, officiels ou non, je vous expliquerais ça plus tard.

Les bootlegs, ce sera d’ailleurs vachement utile pour aller écouter plus en profondeur ce que Dylan nous pond en 1974, alors qu’il revient d’une longue tournée avec le Band, la première depuis l’accident justement. Il se repose en famille et écrit sans prévenir une quinzaine de chansons sur l’amour, la séparation et le chagrin. Enregistrées d’abord en acoustique à New York, puis avec un groupe dans un studio de Minneapolis – deux essais, le même procédé que Blonde On Blonde. Sorti alors que les héros des sixties déçoivent de plus en plus et que Dylan lui-même est attendu au tournant, Blood On The Tracks (1975) est un énorme succès critique et publique.

Si Desire, son successeur, sera romantique et sensuel, celui-ci aborde les sentiments sans fioritures, avec un mélange de hargne et de résignation. Son mariage bat de l’aile et, même s’il refusera ensuite qu’on analyse ses textes de manière autobiographique, il se livre plus que jamais sur de longues complaintes comme « Idiot Wind » ou d’émouvantes petites ritournelles comme « You’re Gonna Make Me Lonesome When You Go ». L’album contient son lot de classiques qui hantent toujours les setlists du barde, de « Tangled Up In Blue » à « Shelter From The Storm ». Les bouleversantes ballades « Simple Twist of Fate » et « You’re a Big Girl Now ». Du blues, toujours du blues avec l’hypnotisant « Meet Me In The Morning ». Et ce « Lily, Rosemary and the Jack of Hearts » conte gitan qui annonce presque la Rolling Thunder, tournée qu’on analysera lors d’un prochain cours. Tout comme les pistes rejetées des sessions new-yorkaises qui se retrouveront sur des bootlegs. À suivre…

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En attendant, pas question de vous en tirer sans travail. Vous avez une semaine pour lire une biographie complète de Dylan. Je vous laisse le choix : pour ceux qui parlent anglais, le pavé Behind The Shades de Clinton Heylin, mis à jour en 2011 est probablement ce qui se fait de plus complet, de mieux écrit et de savant. Pour les autres, j’ai pas encore mis la main sur une bonne bio en français – on préfère ici analyser, fantasmer ou condenser – alors essayez de trouver une bonne traduction du No Direction Home de Robert Shelton. Ses articles ont aidé à lancer la carrière du jeune Bobby. Un biographe qui a pu approcher son sujet de près sans pour autant tomber dans la complaisance. Arrêtant d’explorer son sujet au milieu des années 80, son livre n’est pas exhaustif mais de toute façon, rien ne le sera. Vous savez quoi ? Le mieux, c’est que tout le monde dans cette classe apprenne à lire et parler couramment l’anglais et lise ces deux biographies. C’est bien de maîtriser la langue du musicien avec qui on va passer autant de temps. C’est bien de pouvoir apprécier un vers aussi beau que “it was gravity which pulled us in and destiny which broke us apart”. Vous avez une semaine.

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7 réflexions sur “Comment devenir fan de Bob Dylan (2/10)

  1. Toujours aussi bien, mais j’ai détecté de mémoire une petite erreur : « It was gravity which pulled us down and destiny which broke us apart »
    « down », pas « in », c’est histoire de trouver à redire 🙂

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      • Oui ça n’est pas improbable qu’il modifie ce vers, il en a modifié bien d’autres, mais c’est improbable qu’il rejoue Idiot Wind (la dernière en 1992).
        Aussi, « moins accessible Blonde On Blonde », je ne suis pas vraiment d’accord, à mon avis c’est un des plus faciles d’accès dans les albums de Dylan, même si on peut l’écouter des dizaines de fois et toujours découvrir des choses.

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  2. Super article mais par pitié, arrêtez d’appeler Dylan « le Zim » ! Il n’y a qu’en France qu’on dit cela et c’est franchement ringard ! Ok, son vrai nom est « Zimmerman » mais s’il l’a changé c’est justement pour ne plus le porter. On se moque de son ancien nom. J’espère que personne ne se dit encore : « ouah, le mec s’appelle en fait ‘Zimmerman’ mais il l’a changé pour s’appeler ‘Dylan' », ça c’est la classe ! » Appelez-le « Bob » ou « Dylan » (comme le monde entier le fait) mais pas « le Zim ». C’est pas comme « le Robert » ou « la Georgette » du coin !

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    • J’avoue que c’est un truc paresseux de journaliste musicale pour varier l’appellation et ne pas trop se répéter.
      Et je le transmets à mes élèves dans cette leçon pour qu’ils maîtrisent un peu le jargon aussi ringard qu’il soit.
      Ils prendront note de ton commentaire.

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      • C’est une broutille, l’essentiel est que tes posts sont vraiment très bien. Commencer Dylan n’est pas une mince affaire et je trouve que tu fais très bien les choses. Hâte de lire le suivant !

        Aimé par 1 personne

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