Professeur Aloïs #3

Troisième opus des aventures de Professeur Aloïs, le plus grand reportage gonzo de l’histoire, une satire sans concession de l’Education nationale ! Premier opus ici, et second .

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Mademoiselle Claire m’attendait devant la porte de ma classe, ses petits sourcils froncés conférant un charme tout particulier à son regard. Je lui répondai d’un sourire entendu qui évoquait les probables centaines de milliers d’heures dédiées au plaisir que nous avions autrefois partagées, même si le seul souvenir que je conservais de cette époque était un gag rigolo dans Trolls de Troy.

– Aloïs ! Tu as 25 minutes de retard ! Le Directeur adjoint ne t’a pas accompagné ?

J’éteignai discrètement mon téléphone, malgré la haletante partie de 2048 en cours, responsable de mon arrivée tardive, en plus des trois rails de poudre tracés le long des rambardes de l’escalier.

– Un magicien n’est jamais en retard, mademoiselle Claire… il arrive pré…

– Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai fait rentrer ta classe, ils t’attendent depuis tout à l’heure !

– Pas besoin de faire tout un esclandre alors. D’ailleurs je vous trouve un peu dure avec moi, je sors tout juste d’un pugilat et je n’ai encore rien appris sur mes fonctions. Heureusement que les professeurs de sport m’ont proposé leur aide.

– Heupéhesse ? Il t’a parlé ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Non mais occupez-vous de vos affaires sale petite curieuse.

– Quoi qu’il en soit, tu dois faire très attention à eux. Ils ne sont pas connus pour leur bienveillance, et le fait qu’ils t’aient appréhendé si rapidement n’annonce rien de bon. Aux dernières nouvelles, ils auraient découvert un ancien artefact qui leur conférerait une puissance qui dépasse les…

– Ahahah regarde, c’est une vidéo d’un petit myopathe qui essaye de nager. Qu’il est pataud !

Sans même avoir la politesse de jeter un œil sur l’écran de mon téléphone, Mademoiselle Claire prit congé avec un soupir qui trahissait une excitation impossible à contenir. Je me retrouvais seul face à la porte de la classe, de derrière laquelle j’entendais monter des éclats de voix et quelques rigolades. Le moment était venu.

J’arrachai la moitié de la porte de ses gonds à cause d’un mauvais calcul de force, et pénétrai dans la classe à travers le nuage de fumée qui s’élevait du point d’impact, sous le regard interloqué et admiratif de ma jeune assistance, qui avait immédiatement arrêté ses bavardages. Il s’agissait vraisemblablement d’une classe de troisième, à en juger leur développement corporel, notamment celui des filles. J’identifiais d’emblée les éléments qui seraient susceptibles de me poser problème, tout en piratant leur smartphone depuis mon application 2048 afin de garder un moyen de pression sur eux.

Ils semblaient encore sous le choc de mon entrée, les yeux écarquillés et ne pipant mot, tandis que je posais mes affaires sur le bureau. Alors que je mettais en place ma collection complète des Correspondances de Voltaire en Pléiade, celui que je considérais comme étant le sujet le plus à risque prit soudainement la parole.

– Putain mais le prof il a défoncé la porte mort de rire !

Je relevais la tête vers lui, sortant dans le même temps mon Desert Eagle 50AE et le braquant en direction de son crâne proéminent, insulte évidente au bon goût et au physique humain.

– Tu vas surtout mourir d’une bonne grosse bastos des familles en plein dans ce qui doit servir de marbre à cuisine à ta daronne si tu la fermes pas rapidement.

Il y eut un mouvement de recul de la part des trois premiers rangs, quelques cris, trois filles en pleurs et un évanouissement, alors que j’empêchais une défenestration en tirant dans la jambe du fuyard qui s’écroula sur sa table dans un râle.

– On m’avait prévenu que vous étiez une classe difficile, mais je ne m’attendais pas à devoir vous sauver la vie dès la deuxième minute.

– Monsieur, y a Jimmy qui se vide de son sang à cause du tir !

– Eh bien pour commencer je crois que Jimmy est assez grand pour exposer lui-même ses petits problèmes d’ado et de deux, il pourra aller nettoyer ça aux toilettes quand il m’aura remercié.

Jimmy était en train de geindre sur le sol, se tenant inutilement la jambe alors que le sang coulait entre ses doigts.

– Voyez les enfants, garrotter avec ses mains est une idée super nulle, ça ne marche pas, et si ça marchait on n’aurait pas inventé les garrots d’ailleurs. Maintenant Jimmy, il va falloir grandir un peu et arrêter de pleurer comme une gamine, tu te tapes l’affiche – c’est comme ça qu’on dit chez vous les jeunes? – devant toute la classe.

La déléguée de la classe, que j’identifiais comme telle de par mon instinct et le trombinoscope détaillé épinglé à mon bureau, prit à son tour la parole.

– Monsieur, mais vous n’avez pas le droit de faire ça !

– Et toi tu crois que ton père aurait eu le droit de toucher à ta mère si on savait que t’allais avoir cette tête ? Hahaha !

– Mais je …

– Ne m’oblige pas à rire une seconde fois pour t’interrompre et te prouver la vacuité de ton argumentation.

Elle ne dit rien, préférant reprendre place sur sa chaise dans un air de contrition qui lui vaudrait deux points en moins sur sa prochaine copie. Jimmy quant à lui avait définitivement perdu connaissance, prouvant que la pratique régulière d’une activité physique était plus que jamais indispensable à cette jeunesse décadente, qui, si elle savait tant rire de tout, ne pouvait néanmoins supporter la pleine puissance d’une arme de poing américaine d’une facture exceptionnelle.

– Bien, avant qu’on ne commence, y a-t-il des questions ou d’autres remarques à faire taire ?

Une autre fille leva la main, cette fois-ci bien plus avantagée par la joueuse Mère Nature.

– Euh Monsieur, vous vous appelez comment ?

– Et toi ?

– Euh… Sharon…

– Comme le métro ?

– Hein… que…

– Hahaha. Continue Sharon. Quelle est ta question ?

– Euh… Bah… Comment vous vous appelez ?

– Alors déjà Sharon, quand on veut parler correctement, on dit « Comment vous appelez-vous ? », et ensuite c’est un peu indiscret, surtout devant tous les autres élèves, on devrait attendre la fin du cours je pense.

– Non mais… juste votre nom. On ne nous a rien dit du tout.

– Hmm je vois. Eh bien merci Sharon d’avoir posé la question dans ce cas. Comme quoi, les jeunes filles attirantes ne sont pas toujours stupides. Je suis Monsieur Ducoudray, votre nouveau professeur de français.

Mis à part les râles d’agonie de Jimmy, qui avait désormais viré au blanc, un calme olympien régnait sur la classe. Ils buvaient mes paroles, les yeux ronds et la bouche ouverte alors que je trônais derrière mon bureau, tel le Roi Soleil un jour de promenade dans les jardins de Versailles, parenthèse matérielle nécessaire lorsque l’on mène des guerres avec tous ses voisins. J’en profitai pour lancer la Fanfare pour le Carrousel Royal de Lully tout en prenant place sur l’immense siège en cuir, m’enfonçant avec aise dans ses profondeurs molletonnées. La déléguée cherchait à attirer mon attention par de petits raclements de gorge des plus insupportables, contrastant complètement avec la finesse et la majesté de la musique.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ?

– Euh… On ne commence pas le cours ?

– Bon, écoutez, on va mettre les choses au clair tout de suite. Si je dois faire cours dans ces conditions, avec ce genre de questions qu’on peut quand même qualifier de questions les plus stupides de l’univers, ça ne va clairement pas le faire.

– Mais c’est que… comme vous êtes arrivé 30 minutes en retard, il ne reste que dix minutes et…

– Et quoi ? On peut faire beaucoup de choses en dix minutes. Je déteste votre génération blasée qui ne jure que par l’horloge.

Jimmy crachait régulièrement de petits caillots de sang alors que je leur racontais mes exploits au cours de la guerre de Cochinchine, dressant un habile parallèle avec mon addiction aux drogues de synthèse et mon bannissement à vie des casinos de la côte ouest américaine.

Je fus malheureusement interrompu par la sonnerie quand j’allais entamer le début d’une leçon sur l’imparfait du subjonctif, seul temps pouvant prétendre à quelques nobles considérations de la part des amoureux des lettres. Ils se levèrent tous comme un seul homme, sauf Jimmy, et quittèrent la classe avec une promptitude insoupçonnée pour des répliques de petits êtres humains.

Il était déjà 16 heure, et je n’avais, à en croire mon emploi du temps, plus cours aujourd’hui.

Je n’avais pas oublié mon rendez-vous avec les professeurs de sport, mais comme j’ai déjà pu le dire, je déteste être soumis à des horaires particuliers. Aussi patientais-je une heure de plus en projetant le top 100 des Vines de chats sur le mur de la classe, seule utilité du matériel bas de gamme qu’on m’avait laissé, disposant dans le même temps toutes les tables de la salle en une seule rangée afin de préparer ma trace de cocaïne de l’après-midi.

Je n’en étais qu’à mon premier kilo lorsque la porte de la salle s’ouvrit, laissant pénétrer le Directeur et son habituel air embarrassé qui me dégoûtait tant que je dus stopper la compilation au moment où un chat miaulait pour qu’on lui donne une cacahuète.

– Heum… Excusez-moi Monsieur Ducoudray, je…

– Non.

– Euh… pardon ? Non ?

– Non, je ne vous excuse pas, Monsieur le Directeur. Vous avez toujours le don d’arriver au pire moment et de ne penser qu’à votre petit plaisir personnel, alors que vous devez sûrement faire partie de la fange humaine qui n’est pas capable de réciter plus de trente pièces de Racine.

– C’est… vis-à-vis des professeurs de sport. Ils en ont eu marre de vous attendre et… oh… ils ont commencé à s’en prendre à votre voiture…

La neuvième symphonie de Beethoven se mit à résonner dans la pièce alors que je plongeais par la fenêtre, me réceptionnant sur le parking six mètres en contrebas, dans une pluie d’éclats de verre, cliquetant autour de moi tel un chant funeste annonciateur d’une tragédie à venir. Heupéhesse et ses deux compagnons se tenaient face à moi, encadrant le Hummer qui lévitait légèrement au-dessus du sol. Je n’appréciais pas le sourire satisfait qu’il arborait, me remémorant celui de Natasha, conquête russe aussi belle et plantureuse que folle, et qui avait cette même manie ridicule de trop montrer ses dents, surtout lors des rapports buccaux.

– Monsieur Ducoudray, vous nous faites enfin l’honneur de votre présence.

– Heupéhesse, vieux grigou, reposez tout de suite ma voiture.

– Je crains que les choses ne soient pas aussi faciles que cela monsieur Ducoudray.

– Ah. Et pourquoi ?

– Eh bien pour faire simple, vous avez mis les pieds en territoire hostile, monsieur Ducoudray. Votre arrivée a fait grand bruit et vos exploits résonnent déjà dans tout l’établissement : vous effrayez aussi bien les élèves que le personnel, vous avez tué un professeur et tiré sur un adolescent sans défense.

– Je vous reconnais bien là Heupéhesse, toujours à ressasser les événements du passé.

– Vous ne connaissez rien de moi Ducoudray.

– Et c’est quand même assez pour deviner que votre niveau de street crédibilité frôle le zéro absolu.

– Je ne vous perm…

– Moins 273,15.

– Oui, j’avais bien compris la prem…

– C’est peu.

– Trêve de plaisanteries Ducoudray. Ton heure a sonné.

Étant toujours en vie à l’heure où j’écris cette chronique, il est aisé d’imaginer que ce type de menace fut aussi efficace qu’une citation comme phrase d’accroche sur Tinder. Le comparse d’Heupéhesse, uniquement constitué de membres, semblait soulever une petite assiette en terre, que j’identifiai aisément comme étant la relique de Karnac-Dour, une antique cité d’une civilisation aujourd’hui disparue et dont le nom importait donc peu. Il s’agissait de la source de leur puissance, et la détruire aurait résolu tous mes problèmes d’un coup. J’ajustai mon arme encore chaude du tir contre Jimmy, mais fut stoppé par le dernier professeur de sport, dont la voix s’élevait en écho tout autour de moi malgré le fait que ses lèvres demeuraient closes.

– Tu ne pourras tirer sur la relique. Ses pouvoirs dépassent le simple entendement humain, et ton arme serait aussi efficace qu’une citation comme phrase d’accroche sur Tinder.

J’ai toujours détesté les télépathes, dans la mesure où l’originalité de leur répartie équivaut à celle d’une fin heureuse dans un film américain. Mais je devais me rendre à l’évidence, il devait avoir raison, et viser la relique ne ferait que gâcher l’une de mes précieuses balles gravées aux initiales de Van Helsing. Il était presque 17h30, et plus l’heure avançait et plus je risquais de me retrouver bloqué dans le trafic des sorties de bureau.

– Maudit collège, si tu avais eu cette damnée piste d’atterrissage, on n’en serait pas là.

– Vous parlez tout seul Ducoudray ? Ou bien est-ce la peur que vous inspire votre mort prochaine qui vous fait divaguer ? Comprenez bien que vous n’avez aucune chance d’échapper à cette situation. Pas même un miracle pourrait vous sauver désormais. L’incommensurable énergie de la relique nous octroie tout ce que nous…

Heupéhesse fut coupé en plein dans son monologue que je n’écoutais que d’une oreille – en profitant pour regarder un diaporama des 20 lieux à voir absolument avant de mourir – par le bruit de ladite relique qui venait d’exploser en un monceaux d’éclats pointus dont la plupart se ficha dans les bras et les jambes du professeur sans corps. Nous tournâmes la tête d’un même mouvement vers l’origine du tir responsable d’une telle perte archéologique, découvrant un jeune garçon dont le regard évoquait la fin d’une soirée placée sous le signe de l’abus d’éthanol, allié au sermon paternel suivant la réception d’un bulletin de notes un peu faible. Les yeux d’Heupéhesse s’injectèrent de sang alors qu’il fulminait :

– Qui diable ose s’en prendre aux professeurs de sport et à leurs pouvoirs paranormaux développés au cours de longues séances d’observations d’élèves en train de courir sans que nous ne produisions le moindre effort sous prétexte que nous avons bien assez couru pendant nos années en STAPS ?

– Ignobles canailles, je suis Arthur Rimbaud, auteur de poésie comme le monde n’en connaîtra plus jamais, auteur du Bateau Ivre et des Illuminations. Mais pour vous, ce sera une saison en Enfer ! Chapons maubec, votre crasse ignorance ne vous permet pas de savoir qu’une fois mon œuvre grandiloquente achevée, je suis parti faire quelques commerces d’armes, me permettant de mettre la main sur nombre d’artefacts à même de rivaliser avec n’importe quelle relique que des pendards de votre genre ne devraient pas être autorisés à avoir !

– Qu’est-ce qui te permet de venir nous défier de la sorte, pauvre fou ?

– J’ai mis un peu plus de temps que prévu à arriver, mon fidèle acolyte, Jimmy le Preux, ayant été blessé dans l’exercice de ses fonctions de messager. Il devait remettre un message d’une importance capitale au Professeur Aloïs, mais il a été grièvement blessé au cours de sa mission, sûrement par vous autres, traîtres à votre sang. Je devais rencontrer Monsieur Ducoudray il y a une heure, et, ne le voyant pas arriver, j’ai décidé de me déplacer de moi-même. Grand bien m’en prit à ce que je vois.

– Quel dommage, ton entretien avec Ducoudray devra se faire dans l’au-delà. Tu auras tout loisir de t’entretenir avec lui une fois que nous vous aurons réglé votre compte.

– Tu ne comprends donc rien Heupéhesse. Le professeur Aloïs fait partie d’un plan bien plus grand que tes pathétiques tentatives de prise de pouvoir sur le collège. Tu ne fais qu’entraver la marche inéluctable des desseins du Destin.

– Assez, finissons-en maintenant !

Je ne vis jamais le dénouement de cette conversation, ni à vrai dire son commencement, ayant profité que la destruction de la relique ait fait redescendre ma voiture pour partir, et ce malgré une sortie de parking délicate due à l’effondrement de la grille de l’entrée, pas encore réparée. Elle ne me fut racontée que le lendemain par Rimbaud, mais ceci est une histoire qui appartient au domaine de la suite.

Professeur Aloïs #2

Mon premier contact avec le collège auquel j’avais été assigné fut un échec. Comme il n’était pas précisé sur leur site internet s’ils étaient équipés ou non d’une aire d’atterrissage pour hélicoptères, je décidai de m’y rendre en Hummer H3 Alpha toutes options. La grille d’entrée du parking des professeurs n’opposa aucune résistance face au pare-choc blindé de mon noble véhicule, me laissant pénétrer dans l’enceinte de cette institution de l’Éducation nationale alors que mon autoradio jouait à pleine puissance le Dies Irae du Requiem de Mozart.

La vue du bâtiment me replongea l’espace d’un instant quelques années en arrière, à l’époque où je découvrais le collège pour la première fois. Je revoyais avec nostalgie la création de mon premier cartel, les combats au surin sous le préau de la cour, les doigts coupés laissés en avertissement dans les casiers de l’entrée, et les grillés aux pommes de la cantine. Écrasant une larme d’un chagrin que seul l’alcool pourrait désormais guérir, je me dirigeais vers l’accueil afin de signaler ma présence auprès de ceux qui m’attendaient. Le rendez-vous avait été pris de manière sommaire, la veille au soir, sur un simple coup de fil m’intimant de me présenter le lendemain à 10 heures.

S’il y a une chose que je déteste plus que de devoir interrompre une orgie dans mon chalet de Chamonix pour contrôle des douanes, c’est bien le fait de me faire imposer des horaires, qui plus est aux premières lueurs de l’aube. J’avais donc pris le parti de n’arriver qu’à 14 heures 30, horaire qui aurait pu être tenu si Candy Crush Saga n’avais pas un tel potentiel addictif.

L’hôtesse d’accueil avait passé de vingt ans l’âge auquel j’aurais pu avoir un début d’attirance pour elle, ce qui rendit notre conversation aussi courte qu’utile :

– Monsieur Ducoudray je présume ? Nous vous attendions plus tôt…

– Et moi je m’attendais à une piste d’atterrissage d’hélicoptère. La vie nous enseigne souvent que l’on ne peut avoir tout ce que l’on désire.

– Je… Monsieur Ducoudray, c’est si… si profond… Je termine le travail dans une heure si jamais vous…

– Et encore une fois cette leçon s’applique à vous. Ahaha ! Ahaha !

– Ah heu je…

– Ahaha !

– Le directeur vous attend dans son bureau.

Un long couloir me séparait dudit bureau, allégorie évidente de la dernière marche du condamné face à l’inexpugnable destin tragique, apothéose inébranlable d’une vie bien remplie mais hélas trop courte, tel un soir d’été aux côtés d’un premier amour éphémère, rompu par des idéaux de jeunesse démesurés et quelques rails de coke. Il me fallut quelques secondes pour le traverser d’une petite foulée athlétique qui trahissait ma maîtrise de nombreuses techniques d’approche rapide, techniques maintes fois utilisées au cours de mes missions à Vienne, missions qui m’avaient coûtées la vie de plusieurs amis, et une petite fortune en sels de bain.

La porte en bois sculpté du bureau s’ouvrit à mon approche, dans un bruit de raclement et de mécanismes anciens, coulissant lentement sur ses gonds. Bien que j’eusse pu me glisser dans l’entrebâillement, j’attendis qu’elle s’ouvre entièrement pour rentrer, me retrouvant face à quatre personnages, dont l’un restait en retrait, caché dans l’ombre oppressante de la pièce. Le plus grand, un homme aux traits tirés et aux cheveux grisonnants plaqués en arrière, me dévisagea l’espace d’un instant avant de rompre le silence :

– Monsieur Ducoudray… Nous ne vous attendions plus.

– Je peux repartir du coup ?

– Heu… Non…

– Veuillez mieux choisir vos mots à l’avenir dans ce cas, Monsieur le Directeur.

– Comment pouvez-vous savoir que je suis le Directeur ?

– Avez-vous déjà entendu parler de l’instinct Monsieur le Directeur ?

– Oui.

– …

– Et donc ?

– Laissez tomber. L’important, c’est que je sois ici, comme il était convenu. Mais je crois ne pas avoir le privilège de connaître nos autres convives ?

Le Directeur se tourna vers les deux autres personnes à ses côtés : un petit homme rond et rougeaud et une femme dont je tombais immédiatement amoureux de par son immense charme naturel, concentré notamment au niveau du buste.

– Oui, désolé. Voici Monsieur le Directeur Adjoint, qui m’aide à prendre les décisions les plus délicates et m’assiste quotidiennement dans ma tâche au sein de…

– Et la femme ?

– Mademoiselle Claire, la Conseillère Principale d’Éducation. Asseyez-vous Monsieur Ducoudray, je vais vous expliquer plus en détails ce que nous attendons de vous.

– Et ce sans m’offrir à boire ?

– Je… Nous sommes dans un collège Monsieur Ducoudray…

– Et vous pensiez que cette pitoyable excuse me ferait douter du contenu pourtant évident de cette commode Louis XVI, Monsieur le Directeur ?

Il maugréa quelques mots en ouvrant les tiroirs du meuble, révélant une collection sommaire mais suffisante pour l’instant d’une dizaine de whiskys et bourbons rares.

– Avec ou sans glaçons ?

– À votre avis Monsieur le Directeur ?

– Vous n’êtes pas homme à tomber dans les pièges à ce que je vois Monsieur Ducoudray.

– Je vous l’avais bien dit.

La voix s’était élevée du fond de la pièce, où le quatrième et mystérieux invité se tenait, caché dans l’ombre. La Sarabande d’Haendel se mit alors à résonner dans toute la pièce alors que De Balzac s’avançait, révélant son visage toujours aussi jeune malgré le poids des siècles. Arrachant les deux verres remplis à ras bord des mains du Directeur, il me laissa le choix du mien et avala le sien d’une façon qui me rappelait Talya les soirs de devoirs conjugaux. Je levais mon verre à la santé de l’Inspecteur, le sirotant doucement sans quitter mon interlocuteur du regard. Il termina sa gorgée en fracassant la coupe en cristal sur le bureau du Directeur qui eut un geste de recul suivi d’un faible gémissement qui me fit le haïr définitivement, puis De Balzac entreprit de frapper dans ses mains, mimant un applaudissement au ralenti.

– Monsieur Ducoudray, toujours fidèle à vous-même.

– On ne peut se fier qu’à soi de nos jours Monsieur l’Inspecteur.

– Belles paroles ! Si je suis ici aujourd’hui Monsieur Ducoudray, c’est pour être sûr d’avoir fait le bon choix en vous confiant ce travail. Savoir si vous êtes à la hauteur, bâti pour le poste. Nous ne parlons pas ici de sauvetage d’orphelins pris en otages au Cambodge, ni de démantèlement de réseaux de tourisme sexuel sur mineurs en Thaïlande… Savez-vous la différence qu’il y a avec ces deux affaires Monsieur Ducoudray ?

– Je suppose que je ne serais pas rémunéré en nature par les enfants ?

– Non Monsieur Ducoudray ! Effectivement ! Et plus important, ils doivent rester en vie cette fois.

– Même s’ils se montrent insolents ?

– L’insolence n’a jamais été reconnu comme cause suffisante pour mettre le feu à quelqu’un Monsieur Ducoudray.

– Je crois que j’ai quelques coups de fil à passer dans ce cas…

La Sarabande s’était arrêtée, laissant place via la lecture automatique à une vidéo de Squeezie. J’en profitais pour me resservir un verre, lançant au passage un clin d’œil appuyé à Mademoiselle Claire qui fit mine de m’ignorer, m’arrachant un petit sourire, amusé qu’elle joue ainsi la fille timide.

– Votre passé est derrière vous Monsieur Ducoudray. Les missions, les attentats, les cartels… Je ne dois pas en entendre parler. Pas une seule fois. Aucune excuse ne sera recevable.

– Parce qu’il faudrait que je m’excuse en plus ?

– Je vous demanderai par ailleurs de ne plus vous garer sur les emplacements handicapés du parking.

– C’est la place la plus proche de l’entrée.

– J’ai placé de grands espoirs en vous Monsieur Ducoudray. Sachez vous en montrer digne. Comme disait Anita Fair, « Ne méprise jamais la dignité en faveur du panache ».

– C’est le genre de conneries qu’on trouve quand on laisse les femmes écrire.

– Et comment illustreriez-vous notre entretien sur la dignité due à votre nouveau poste ?

– « Je n’ai jamais vu la dignité de l’homme que dans la sincérité de ses passions. »

– En ce cas faites en sorte que la passion d’enseigner surpasse celle de la vocation de proxénète que vous vous étiez découverte en Bavière l’année dernière.

– Bien, puisque nous en avons fini, je vais laisser le soin à Mademoiselle Claire de m’instruire sur mes fonctions de professeur, et de tout ce qu’il y a à savoir sur ce soi-disant temple de la dignité et de la bienséance.

– Je tournais les talons, la porte en bois coulissant au même moment, comme si elle venait de comprendre mon intention de quitter la pièce. La bouteille de whisky dans une main, celle blanche et menue de Mademoiselle Claire dans l’autre, je sortais au son du vlog de Squeezie qui enchaînait déjà sur une vidéo expliquant comment cuire les câpres.

Clo' Lunécile

À peine sortie du bureau, Mademoiselle Claire lâcha ma main et se planta devant moi, son petit air furieux la rendant plus désirable que jamais.

– Aloïs ? Pourquoi tu n’as pas attendu qu’ils te briefent sur ton boulot ?

– Pardon, mais on se connaît ?

J’étais à la fois surpris qu’elle connaisse mon prénom et choqué qu’elle se permette de me tutoyer malgré le fait que notre relation allait sûrement bientôt s’étendre au-delà du cadre du travail.

– Pardon ? T’es sérieux ? Claire, ça te dit rien ?

– Je vous prie de bien vouloir changer de ton, je vous trouve légèrement menaçante, même si j’adore cela.

– Mais… J’ai été ta partenaire de mission pendant cinq ans ! On est restés ensembles pendant trois ans ! Et Solomon Kane ?

– C’est qui lui ?

– Notre fils !

– C’est vrai que c’est pas mal Solomon Kane comme prénom.

– C’est pas possible. Tu débarques ici après des années sans donner la moindre nouvelle. On m’a dit que tu étais mort, ou bien caché sur un de tes yachts. Et t’es même pas foutu d’attendre deux minutes que l’Inspecteur ait fini de te dire tout ce que tu avais à savoir pour commencer.

– Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un peu d’huile de coude, de la bonne volonté, et cette lame crantée en aluminium polychrome estampée du blason de la 3ème unité de marine de la Garde Royale.

– Les armes sont interdites dans le collège …

– Tout comme la mauvaise humeur, et je trouve que vous en faites un peu trop usage.

– Bref. Voilà la salle des professeurs. Tu n’as qu’à te familiariser avec le reste de l’équipe, ils t’expliqueront sûrement mieux que moi.

Mademoiselle Claire me laissa seul au bout du couloir que nous venions de traverser au cours de notre petite entrevue. Faite du même bois que celle du bureau du directeur, la porte de la salle était gravée de multiples scènes évoquant chaque personnification du savoir et de la connaissance au travers de près d’une trentaine de mythologies différentes, surmontées d’une maxime latine que je déchiffrais d’après mes connaissances de classe de collège par « Petit suisse cheval ». Je dus pousser le lourd battant pour pénétrer à l’intérieur du quartier général de l’équipe professorale, dont j’étais désormais un digne représentant.

Le silence se fit lorsque je passais la porte, me retrouvant face à une armée de regards braqués sur moi. Assis à une vaste table centrale ou sur les fauteuils disposés le long de la baie vitrée, debout près des casiers ou de la photocopieuse, tous me fixaient avec intensité et la tension montait de manière si palpable que ça en devenait érotique.

Le plus imposant d’entre eux, assis juste en face de moi, se leva, et entreprit de faire quelques pas dans ma direction.

– Et on peut savoir qui vous êtes ?

– Bonjour. Monsieur Ducoudray. Nouveau professeur de français. Merci pour l’accueil.

– Enchanté Monsieur Ducoudray. Je suis Monsieur Santoros, professeur de Science de la Vie et de la Terre. Cependant, il y a un petit problème avec ce que vous semblez avancer. Nouveau professeur vous dites ? Nous n’en avons pas été informés.

– Eh bien maintenant vous savez. Bon, qui peut me dire comment ça fonctionne un peu ici ?

– Pas si vite Monsieur Ducoudray. Il semble que nous nous soyons mal compris. Ce collège regroupe des classes que nous pouvons qualifier de… difficiles. Nous autres professeurs devons nous montrer forts, résistants face à eux. Et nous ne pouvons en aucun cas accepter un professeur disons… plus fragile, moins apte émotionnellement, qui ne pourrait se battre pour conserver son autorité…

J’avais vu clair dans le jeu de Santaros. Alors qu’il me récitait sa diatribe, je gardais un œil sur la fenêtre qui reflétait la silhouette d’un autre professeur. Celui-ci venait de se glisser derrière moi et tirait discrètement un pistolet que j’identifiais immédiatement comme un Pistolet Browning GP 35 Silver calibre 9 x 19. Le petit coup de talonnette final du prof de sciences était le signal, et je le compris heureusement assez vite pour me baisser à la dernière seconde. La balle me frôla le dessus du crâne et acheva sa course dans l’épaule de Santaros qui s’écroula en gémissant de douleur, parvenant à articuler entre deux râles : « Aaaaah… Chopez-le ! ».

Il y eut un flottement, une seconde où tout s’arrêta. Je pouvais tout voir, tout discerner, décortiquer chaque mouvement, anticiper chaque action. Le temps reprit son cours : j’esquivais un coup de compas porté en direction de mon artère fémorale. Le professeur de mathématiques poussa un cri lorsque je bloquais son bras et le cassait en arrière à un angle de 90° si parfait qu’on pouvait lire une pointe d’admiration dans ses yeux mourants alors que je le plaquais à terre, récupérant son arme. Elle me fut cependant arrachée immédiatement des mains par le professeur de technologie, qui venait de s’équiper de bras exosquelettes créés à partir de Legos System et de cartes-mères, broyant le compas entre deux de ses doigts bioniques. Je parais le coup qu’il me destinait avec l’avant-bras, mais le craquement sourd qui s’en éleva me fit comprendre que cette opération n’était pas à renouveler. La puissance du choc m’avait fait reculer de quelques pas, et je me retrouvais adossé au mur du fond de la salle, le prof de techno prenant à présent son élan pour décocher son fameux « puñetazo del diablo » qui l’avait autrefois rendu célèbre au Mexique.

Je roulais sur le côté au moment où le poing frappait de toutes ses forces, s’enfonçant dans le mur sur une bonne trentaine de centimètres. Me remettant rapidement sur mes pieds, je laissais tomber la lame dissimulée dans la manche de ma veste pour venir entailler tout l’intérieur du bras de mon assaillant qui se mit à se contorsionner de douleur, prisonnier de son invention démoniaque.

Le professeur de musique, qui ressemblait à s’y méprendre à Lully, avait pris place au piano, et s’était lancé dans une Marche pour la cérémonie des Turcs, qui ne collait pas tellement à la scène, accompagné du professeur de dessin qui s’attelait à peindre sur une toile géante toute l’intensité du combat. Je n’eus pas le temps de m’attarder davantage sur ce point, esquivant de justesse le coup d’épée du professeur d’histoire-géographie. Il arborait la tenue du mirmillon, équipé également d’un bouclier peint aux couleurs de la carte de France divisée en régions administratives. Ma lame ricochait vainement sur la targe en métal qu’il continuait d’agiter dans ma direction pour me frapper et me déstabiliser. Ma marge de manœuvre était d’autant plus réduite que je devais esquiver les autres professeurs qui se pressaient autour de moi pour tenter de m’attraper à la moindre erreur d’inattention. J’arrivais à trancher deux doigts d’une main tendue vers mon visage, mais recevais dans l’effort une longue estafilade à la jambe qui me coupa le souffle l’espace d’une seconde. Je sentais le sang chaud se mettre à couler le long de mon mollet. Il fallait que j’agisse rapidement.

Je me retournais vers le professeur d’Histoire-géographie qui revenait à la charge, ne me laissant pas une seule seconde de répit, le bras armé déjà levé et prêt à s’abattre sur mon crâne. Puisant dans mes dernières ressources, je me relevais et me projetais en avant dans sa direction, poussant un long râle de douleur et de haine. Il tomba en arrière alors que je gardais son bras tendu en écrasant son ventre avec mon genou et en bloquant l’articulation par une technique de taïjutsu. Serrant ma main libre autour du manche de mon couteau, je l’enfonçais d’un coup sec juste derrière l’aisselle, entre deux côtes. Je sentis mon adversaire s’écrouler sous moi alors que je me relevais, le couteau ruisselant d’hémoglobine, psalmodiant quelques prières aztèques pour rendre hommage à l’esprit du guerrier tombé face à la colère dont le dieu jaguar m’avait imprégné.

Santoros s’était relevé, se tenant toujours l’épaule, son visage déformé par la douleur et la terrible frustration de voir ses sbires se faire tourner en ridicule avec autant de facilité qu’on en aurait à convaincre un gosse qu’on a des bonbons chez soi.

– Ça suffit, la plaisanterie a assez duré ! Chopez-moi ce type tout de suite, tous en même temps !

Les professeurs encore debout se rapprochaient de moi, réduisant le cercle que je ne maintenais que par de larges coups de couteau dans leur direction. Je n’allais pas tarder à être submergé. Ça serait la fin dès que l’un d’eux arriverait à attraper mon bras.

Alors que tout semblait perdu, les professeurs reculèrent. La porte venait de s’ouvrir derrière moi, et si je ne pouvais pas encore discerner qui s’y trouvait, sa présence suffisait en tout cas à éloigner mes assaillants. Plus étonnant encore, l’expression de terreur pure qui blêmissait leur regard de lapereau piégé. Même Santaros perdait ses moyens, sa lèvre inférieure tremblant frénétiquement alors qu’il bégayait timidement :

– Les pro-pro-prof… les professeurs de… de… sport !

Je me retournais pour me retrouver face aux trois personnages qui semblaient inspirer une telle peur à ce qui était il y a encore une minute une légion de berzerkers enragés. Le leader avait le crâne rasé de près, deux yeux sombres surmontant une barbe de trois jours toute aussi noire. Son compagnon de droite était un colosse gigantesque dont le visage semblait figé en une seule expression de contemplation spirituelle, sur un point situé à deux mètres au-dessus du sol, alors qu’un ballon de basket-ball gravitait à côté, tournant doucement autour de ses épaules. Le troisième quant à lui sortait directement d’un film de science-fiction, puisqu’il s’agissait de seulement deux bras et deux jambes extrêmement musclés, s’articulant autour d’un corps invisible, flottant dans le vide. Probablement une expérience qui avait mal tourné et qui n’avait trouvé de raison d’être que dans sa nouvelle carrière de professeur, pour laquelle il avait tout donné pendant dix ans de sa vie, inspirant même à l’occasion quelques réalisateurs hollywoodiens.

– Qu’est-ce qu’il se passe ici ? On vous entend jusque dans la cour.

– Mon… Monsieur Heupéhesse… C’est… Tout est de la faute de ce malade. Monsieur Ducoudray, le soi-disant nouveau professeur de français.

Santoros retrouvait peu à peu son assurance alors qu’il déchargeait toute sa haine contre moi. Heupéhesse tourne la tête vers moi, me dévisage pendant quelques secondes et hoche la tête doucement.

– Nouveau professeur hein ? T’as pas perdu de temps pour le tester Santoros. Mais laisse les grands s’occuper du travail. Ducoudray c’est ça ? On s’occupera de ton cas après la fin des cours, à 16 heures ce soir.

– …

– En attendant, tout le monde rejoint sa salle de cours. Même toi le nouveau. Ça a sonné depuis cinq minutes !

Les professeurs se mirent à s’agiter, récupérant leurs affaires et quittant la salle pour rejoindre les classes dont ils étaient en charge au rythme imposé par le professeur de musique qui entonnait une Bourrée Du Divertissement De Chambord au violon. Le Directeur Adjoint était arrivé dans la salle des professeurs entre-temps, scrutant la salle d’un regard circulaire, plissant des yeux pour mieux me discerner, son visage rougeaud s’éclairant à ma vue.

– Ah Monsieur Ducoudray, venez, je vais vous conduire à votre salle !

Je lui emboîtais le pas, sentant peser dans mon dos le regard aiguisé d’Heupéhesse.

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Professeur Aloïs #1

Tu vas pas en croire tes yeux, petit lecteur : ce sagouin d’Aloïs, qui a jamais de sa vie essuyé ses pieds avant d’entrer, jamais laissé sa place à une femme enceinte dans le bus, qui a à son actif tous les délits possibles en Occident et sur Mars… il a été prof. Et après on s’étonne que les intellectuels pleurent à la décadence de l’Éducation nationale ! Bienvenue dans le meilleur et le plus testostéroné docu gonzo qui soit sur la vie des professeur de collège en France.

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Mes amis ont quasiment tous la même réaction – un peu pénible et légèrement vexante à la longue – lorsque je leur annonce mon métier. Leur visage commence par se déformer en un rictus à mi-chemin entre étonnement et moquerie à peine contenue, crispation suivie en général d’un son évoquant une feuille de papier que l’on froisserait et que l’on déplierait pendant cinq longues secondes :

– Bfrbfrbfbrbbfrbbrf t’es prof toi ?

Oui, je suis prof moi, que cela vous plaise ou non, et qu’importent vos blagues sur les fonctionnaires et leurs habitudes de travail : je n’ai jamais eu besoin auparavant de travailler dans le service public pour m’arranger des horaires plutôt appréciables laissant une bonne part à la vie privée et aux loisirs plus ou moins illégaux. Je me contente de hocher la tête en reportant mon attention sur le roulage de ma clope améliorée en lâchant du ton le plus tranchant et désintéressé qui soit :

– Et ?

Ce simple mot, allié à mon charisme étonnamment développé pour être celui d’un simple homme, suffit en général à susciter une ultime réaction de la part de mon auditoire qui se sent immédiatement vaincu et écrasé par une rhétorique dont ils ne pouvaient pas même envisager un seul instant qu’il eût été possible de posséder.

– Bah prof quoi… toi en plus…

Je ne dis rien, j’ai déjà assez perdu de temps en formalité et ne leur offre pour seule réponse que le bruit de ma langue sur le collant de ma feuille suivi de celui de la roulette du briquet alors que je continue de contempler un point au hasard légèrement au-dessus de leur crâne. Je les laisse s’engoncer dans leur crasse ignorance et leurs moqueries béates avant de les achever par un ultime « bah oui, comme quoi ».

Cela fait maintenant six mois que j’enseigne au collège, habilement situé de l’autre côté des barres d’immeubles de la téci locale, dont j’accueille chaque jour la descendance avec autant de plaisir que j’en aurais à m’arracher les ongles avec les dents avant de plonger les mains dans une solution à base de gros sel, de citron et d’acide nitrique ou sulfurique ou tout autre acide en ique. Sauf pour ma classe de sixième parce que je les aime bien et qu’ils sont encore mignons à cet âge.

Tout a commencé au rectorat, institution sacrée dont j’ignorais l’existence et la position jusqu’à ce que je reçoive un rendez-vous pour me demander si je pouvais être embauché sans risquer d’assassiner un ou deux élèves. J’avais pris l’appel téléphonique lors d’un vol en deltaplane plutôt délicat au niveau des « gorges de la mort » comme les appellent les indigènes qui peuplent les lieux, et tentais de redresser ma barre d’une main tandis que je lançais quelques citations bien choisies à mon interlocutrice. Elle me proposa une entrevue dès le lendemain avec un inspecteur, qui se poursuivrait le soir venu autour d’un dernier verre en sa compagnie. Je raccrochais en gloussant trois fois de façon très virile avant de me poser au milieu de la foule qui m’attendait en contrebas, réalisant mon énième défi au profit d’une boisson énergisante que je n’aimais même pas, ébouriffant les cheveux d’un petit garçon probablement aryen qui me contemplait avec les yeux miroitant d’admiration pour ce qui devait être sur le moment le modèle masculin le plus poussé qu’il n’ait jamais vu.

Le véritable problème avec les harems, et je suppose que nous avons tous été confrontés à cette situation un jour ou l’autre, reste celui du choix de la compagne pour la nuit à venir. J’avais opté pour Talya ce soir-là, qui en plus d’être pourvue d’une oreille pleine d’attention pouvait se prévaloir d’une paire de seins qui captait tout autant la mienne (d’attention). Le dîner fut sommaire, à la fois par mon manque d’appétit et par l’absence de Romane Conty, seul vin capable d’accompagner la viande du quelconque animal rare que l’on nous servit. J’avais besoin de parler, et Talya le comprit rapidement quand elle se rendit compte que je n’étais capable de la satisfaire que pendant à peine quatre heures et demi.

– Quelque chose ne va pas (accent brésilien / latino / espagnol / allemand de l’ouest).

– Je ne sais Talya. Comme disait Marie de France, Quant de lais faire m’entremet, Ne voil ublïer Bisclavret. J’ai reçu un appel aujourd’hui, pour me proposer de devenir professeur de français.

– Bfrbfrbfbrbbfrbbrf prof toi ?

– N’oublie pas ta place Talya, souviens-toi lorsque je t’ai sauvée de cette cinquantaine d’agents de la CIA à Prague, seulement armé d’une serviette rafraîchissante pour les mains et d’une carte de visite non-rigide.

– Je me souviens Al. Je n’oublierai jamais quel sentiment j’ai éprouvé alors. Ce désir qui encore aujourd’hui me taraude et me fait apprécier chaque seconde de mon existence.

– Tu me connais Talya…

– Pas tant que ça au final.

– Ne m’interromps pas. Tu me connais Talya, tu sais qu’au fond de moi sommeille un petit poussin fragile et effrayé à l’idée de mal faire les choses.

– Un petit poussin ?

– C’est une métaphore Talya.

– Tu maîtrises si bien les figures de style !

– Tu as raison. Je suis fait pour enseigner le français. Merci de m’avoir écouté.

J’ai ensuite fini la nuit seul en jouant au casse-briques sur mon smartphone, bercé par le bruit des vagues clapotant sur la coque aussi nacrée que blindée de mon yacht privé (assonance en é, allitération en k).

Je me suis rendu au rectorat le lendemain, afin de mener à bien cette entrevue, avec ce mystérieux inspecteur qui souhaitait me rencontrer. Bien que cela me rappelait étrangement mes mésaventures au Tchad lorsque j’avais libéré l’ambassade française d’une cinquantaine d’agents de la CIA seulement armé d’une serviette rafraîchissante pour les mains et d’une carte de visite non-rigide, je pénétrai le bâtiment et me dirigeai vers le bureau d’accueil où une femme me fit signe d’attendre avec sa main car elle était au téléphone. Seul un immense travail de self-contrôle et le souvenir des vacances dans les Landes de ma jeunesse m’ont retenu de tirer le glock 9 dont je sentais la froideur du métal entre mes doigts crispés.

Après ce qui me parut être des siècles, on me renseigna le bureau de l’inspecteur, que je gagnais en marchant d’un pas svelte et rapide et qui m’avait autrefois valu mon surnom de « Vif Argent l’éclair indompté de Zeus et de Thor confondus comme s’ils avaient fusionné comme dans Dragon Ball Z ou comme une fusion comme quand on fait chauffer du métal très chaud avec un autre pour n’en faire qu’un ».

Il était là, assis derrière un immense bureau en marbre. Deux verres de whisky 20 ans d’âge attendaient sur un plateau d’argent alors que la sarabande d’Haendel raisonnait dans toute la pièce. Son visage était caché dans l’ombre, et je n’avais vu que sur son costume d’un noir impeccable et ses mains croisées sur son sous-main de cuir piqueté de fil d’or. D’antiques volumes reposaient sur des étagères de bois précieux et l’écran dernière technologie d’un ordinateur était ouvert sur VLC Media Player, indiquant qu’on en était à la moitié de la musique.

– Monsieur Ducoudray, vos exploits vous précèdent.

– On ne me le dit que trop souvent, Monsieur… ?

– Monsieur L’Inspecteur. Je vous en prie, asseyez-vous.

– Vous semblez en connaître beaucoup sur moi. Plus que moi sur vous en tout cas, car je ne sais rien de vous.

– Une logique imparable qui fait votre réputation. On ne m’avait donc pas menti.

– À quoi bon l’aurait-on fait ?

– C’est vrai.

– Une fois encore.

Il me tend un verre, je prends l’autre, par habitude et le sirote doucement. Le nectar est exquis et je lève mon verre à la santé de mon hôte.

– Monsieur Ducoudray, si je voulais vous voir ce n’était pas pour…

La musique venait de couper et il prit un instant pour reculer son immense siège afin de la relancer.

– Monsieur Ducoudray, si je voulais vous voir, ce n’était pas pour parler de vos réalisations passées, aussi glorieuses soient-elles : la Libération de 45, l’invention de la carte Navigo, les courants de pensées philosophiques du XXème siècle ou encore le 11 septembre. Je n’évoquerais pas non plus la création de Facebook, le plafond de la chapelle Sixtine ou le premier pas sur la Lune. Et encore moins le brassage de ce whisky que nous sommes en train de déguster.

– Vous venez pourtant de le faire.

– Diable Ducoudray, n’avez-vous donc jamais tort ?

– Cette question est un paradoxe, le seul moyen que j’aurais d’avoir tort serait de l’admettre, mais dès lors ce ne serait plus le cas.

– …

– Pourquoi vouliez-vous me voir alors Monsieur l’Inspecteur ?

– Pour vous proposer un travail.

– Ni plus ni moins ?

– Pardon ?

– Non oubliez.

– Monsieur Ducoudray, vous sentez-vous l’âme d’un professeur ?

– Vite fait.

– Pourquoi vouloir devenir professeur ?

– Heu…

– Je vois.

Il s’interrompit à nouveau pour remettre une troisième fois la musique.

– Si vous aviez la version longue vous ne seriez pas obligé de vous interrompre toutes les 4 minutes et 3 secondes.

– Certes mais cela n’est pas le but de notre discussion.

– Certes.

– Certes.

– Nous sommes d’accord.

– Monsieur Ducoudray, quelle est votre expérience avec les enfants ?

– Sur le plan légal ou sur le plan de ce qui m’a valu une condamnation à perpétuité avant que je ne fuie la France ?

– Restons entre honnêtes hommes.

– J’ai quelques pulsions pédoph –

– Je parlais de l’autre honnêteté.

– Hmm dans ce cas j’ai plus l’habitude de les noyer à la naissance. On fait ça le week-end autour d’un bon barbeuc sur mon yacht. Ça attire pas mal de monde. Il faut s’inscrire un peu à l’avance pour…

– D’accord. Et votre expérience de la littérature ?

– Je sais lire.

– Parfait. Pourriez-vous me citer du Mark Twain ?

– “Il y a trois choses qu’une femme est capable de réaliser avec rien : un chapeau, une salade et une scène de ménage.”

– Quelle est la première chose que vous feriez étudier à vos élèves en classe ?

– L’art d’être un tant soit peu crédible en ce monde.

– Comment vous y prendriez-vous ?

– Avec des clés de bras et beaucoup de passion.

– Savez-vous que la violence à l’égard des enfants est proscrite Monsieur Ducoudray ?

– Va dire ça à Anne Franck.

– Plaît-il ?

– J’accepte votre poste de professeur.

– Quoi ? mais…

– À bientôt Monsieur l’Inspecteur, ou devrais-je dire… Monsieur de Balzac.

– Quoi ? Vous m’aviez percé à jour malgré le fait que je suis caché dans l’ombre de la pièce ?

– Inscrivez cela sur les choses à ne pas me rappeler lors de notre prochaine entrevue.

Je quittais le bureau afin de rejoindre Ophélie, la stagiaire qui m’avait appelé la veille pour le rendez-vous, et qui était étonnamment aussi désirable qu’une femme aux formes parfaites et ne parlant pas trop. Après une nuit à lui enseigner l’amour et la frustration de ne plus jamais avoir l’occasion de se sentir aussi bien, je rejoignais mes quartiers afin de préparer mes cours. Ayant mené des études dans le domaine de la communication, de la publicité et de la sécurité rapprochée en plus des lettres, la tâche était pour moi des plus simples.

Bon, on fera une dictée demain, on avisera plus tard.

C’est ainsi que commencent mes aventures sous le titre de professeur de français. Les relater entièrement est l’œuvre d’une vie que je suis prêt à vous consacrer. Mais il faudra pour cela prendre votre mal en patience d’ici là…

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Tu seras épouse et mère ma fille (Astiera)

« Bonjour, je m’appelle Charlotte, je suis une célibataire repentie et je vais être mère ». « Bonjour Charlotte ! » La salle est en liesse, les applaudissements sont nourris. Ils sont venus nombreux assister à cet événement dont tout le monde parle dans le pays : Charlotte, la célèbre insoumise, reçoit son diplôme de réhabilitation et va remplir son rôle naturel de mère.

Au premier rang, une femme a les larmes aux yeux. Odette n’aurait jamais cru vivre ce moment, elle n’a même jamais osé en rêver. Toutes ces années de honte, de reproches sont derrière elle. Charlotte est enfin rentrée dans le rang. Mais que ce fut difficile, que de sacrifices pour la famille. Odette se souvient encore de cet après-midi lorsque Charlotte, du haut de ses 10 ans, a lancé fièrement « Je ne me marierai jamais et je n’aurai jamais d’enfant ». Odette se souvient parfaitement de ces mots, terribles mots, qui ont glacé ce si chaud après-midi d’été. Il n’a pas fallu attendre une seconde, un rendez-vous a immédiatement été pris auprès du meilleur pédopsychiatre de la ville. Tous les experts vous le diront : il ne faut pas laisser s’installer la déviance, aussi anodine qu’elle puisse sembler être chez un enfant. Mais Charlotte s’est entêtée, elle est passée de pédopsychiatre en pédopsychiatre, sans aucun résultat. Elle est devenue la principale source d’angoisse du foyer. Odette se souviendra toujours des regards portés sur elle, de cette réprobation grandissante. Ses amis lui ont tourné le dos, ils ne pouvaient supporter d’être associés à sa disgrâce ou pire, d’être contaminés par elle. En grandissant, la rage de Charlotte s’est faite de plus en plus vive, elle a refusé l’inscription obligatoire sur le site de rencontres national à sa majorité, a fait un scandale à l’agence du mariage lors de la cérémonie des Catherinettes. La honte, encore et toujours. Et puis c’est l’escalade, la rencontre avec ce groupe d’extrémistes. Odette ne préfère pas repenser à cette époque, aux actes que sa fille a pu commettre. Et puis, tout ceci est du passé. Sa fille, sa chère petite fille, est sauvée. Elle n’est plus rebelle, elle vit une belle histoire d’amour, elle va avoir un enfant. Odette vit le plus beau jour de sa vie.

Au fond de la salle, une jeune femme a les larmes aux yeux. Eloïse sait qu’elle ne devrait pas être là, sa tête est mise à prix. Mais elle ne pouvait pas ne pas être là. Elle ne pouvait pas ne pas apercevoir Charlotte une dernière fois. Eloïse se souviendra toujours de sa première rencontre avec cette jeune fille révoltée. Elles avaient le même âge, la même soif de liberté, la même envie de révolutionner le système. Eloïse a tout de suite aimé la passion de Charlotte, leur amitié est née le plus naturellement du monde, rien ne pouvait les arrêter. Leur place dans le mouvement est devenue de plus en plus cruciale, leur leadership une évidence. Eloïse et Charlotte ont cru qu’elles arriveraient à faire bouger les lignes, à insinuer le doute dans quelques consciences. Ce monde ne pouvait plus continuer ainsi. Cette dictature de l’amour et de la procréation obligatoires ne pouvait plus durer. S’ils étaient quelques-uns à avoir soif de liberté, alors il y avait de l’espoir. Eloïse se souvient avec nostalgie de leurs principaux faits d’arme : le virus informatique qui a effacé les listings de célibataires, cette fameuse contremanifestation ce 14 février, perçue par les autorités comme la pire attaque portée au jour de fête nationale. Mais malgré tous leurs efforts, les insoumises Eloïse et Charlotte n’ont pas réussi à faire bouger les lignes. Les petits garçons et les petites filles confectionnent toujours de cœurs en papier pour le 14 février. Eloïse se souvient de ce matin, triste matin, où elle et Charlotte se sont retrouvées cernées par les forces spéciales. Eloïse a réussi à s’enfuir, mais Charlotte n’a pu échapper au centre de réhabilitation. Eloïse se souvient de la promesse qu’elles se sont faite ce triste matin.

Au premier rang, un jeune homme a les larmes aux yeux. Clément est un homme, un mari et un futur papa comblé. Il a toujours cru en la réhabilitation de Charlotte, il a toujours su que son amour la sauverait. Clément se souvient de tous ceux qui l’ont traité de fou, qui ont refusé de croire que Charlotte l’insoumise pouvait recouvrer la raison. Les sceptiques avaient de sérieuses raisons de douter et à son arrivée au centre, Charlotte était ingérable : agressive, refusant toute procédure, un cas particulièrement épineux. Mais Clément y a vu une chance, celle d’apporter le salut à cet être torturé. Charlotte était perdue, elle avait besoin d’un guide. Clément a donc changé son approche, a vu Charlotte en entretien privé et non en séance de groupe. Il avait une mission, il devait réussir. Il est bien sûr tombé amoureux. On l’a traité de fou, mais il s’est accroché : il a accepté les reproches après avoir rejeté celle qui aurait dû devenir sa femme, il a accepté les railleries. Et le miracle a bel et bien eu lieu : l’insoumise a vu la lumière, l’insoumise a su laisser l’amour remplir son âme et son cœur. Ce combat, ils l’ont mené à deux, ils l’ont gagné à deux. Charlotte porte leur enfant. Charlotte porte leur espoir.

Sur scène, une jeune femme a les larmes aux yeux. Charlotte contemple l’assistance en liesse qui se dresse devant elle. Commet imaginer il y a encore un an, qu’elle serait un symbole pour la nation, l’héroïne de tout un peuple ? Dorénavant, elle est écoutée, elle témoigne dans les écoles, elle est un modèle pour toutes les petites filles du pays.

Charlotte a toujours été en colère, en colère contre l’ordre établi qui lui promettait un chemin tout tracé, en colère contre sa mère qui ne comprenait pas son besoin d’être libre. Mais aujourd’hui, Charlotte est sereine : elle a fait la paix avec sa mère, elle a dompté sa colère avec l’aide de Clément. Charlotte est heureuse : elle sait qu’Eloïse est dans la salle, nul besoin de la chercher du regard, elle le sait, et elle repense à la promesse qu’elles se sont faite. « Tu seras épouse et mère ma fille. » En ce 14 février, Charlotte vient de prêter serment les mains posées sur son ventre arrondi. Charlotte sourit : dans sa poche, un cœur en papier est coupé en deux.

Les aventuriers du vent (MoPe)

Entre la mer et l’infini, je me pose en guetteur, lance les dés, me délecte du résultat. Je souris, Il va pleurer.

La faible lune éclaire les pas de l’homme qui marche sans bruit. Il l’attend, Elle. La lande est mouvante, la mer agitée. Ses enfants, les vagues, s’écrasent brutalement sur la falaise escarpée, lâchant crachin et écume à tout vent. Il l’attend, Elle. Sans s’en douter ce futur mort est prêt à plonger dans la tragédie d’un amour non vécu. Tant mieux pour lui ; pour eux. L’avenir aurait pu devenir et ne sera pas ; Ils évitent ainsi le mariage, deux années de bonheur et sept ans de malheur. Seulement sept ? Bien sûr. Non qu’ils ne se seraient pas aimés. Nous assistons à une histoire vieille comme les hommes, qui se répète encore une fois. Un homme, une femme, et ce désir de ne plus être seul.

Reprenons depuis le début. Une journée sans saveurs, par un mois de mars pluvieux. Les réveils sonnent. Il se lève. Elle s’habille. Il prend un thé. Elle n’a jamais faim. Il descend l’escalier. Elle cherche ses clefs. Il loupe son bus. Ils arrivent en retard. Elle essuie des remarques. Il passe inaperçu. De toutes parts les heures de travail se suivent, sans plaisir ni intérêt. Pour seule compagnie, le cliquetis résonnant des claviers environnants. Enfin, la délivrance sonne. Nos deux inconnus sont à bout d’espérance, les jeux sont faits. Ils finissent dans une boîte de seconde zone, sans vraiment savoir ce qu’ils viennent y faire. Musique assourdissante, alcool bien trop cher, masse impersonnelle de corps qui s’enchevêtrent, tous las à la recherche de l’oubli. Et puis c’est la rencontre, les regards s’interrogent, s’embrasent, ne peuvent se séparer. Chacun s’aperçoit au plus profond de l’autre. Mais il est tard. Rendez-vous est pris pour la semaine d’après. Elle veut le calme. Il veut la mer et la lune. Et nous en revenons à cette fameuse lande verdoyante, que la faible lune éclaire pâlement.

L’enfant naquit de leurs unions aurait été le plus beau jamais conçu, comme la majorité des premiers nés. Leur maison, havre de paix, aurait abrité là une famille à qui rien jamais ne manque. A part l’argent. Le travail. La volonté de survivre. Ce genre de famille n’est pas faite pour être. Juste pour avoir été. Mais lorsque l’on croit, on continue à vivre n’est-ce pas ? Même si la maladie vient à frapper l’enfant chéri, qu’il est tard, qu’il pleut, et que la voiture familiale fait partie de ces véhicules vendus malgré un défaut de fabrication au frein, non révélé aux propriétaires. Qui ne l’auraient sûrement pas acheté s’ils avaient su. Mais ils ne savaient pas. Et le prix était attrayant. Très. A cinq cent mètres le virage est dangereux, et la vitesse excessive. Un enfant se meurt, alors on accélère. Dans cinq secondes cela fera neuf ans qu’ils se seront retrouvés sur une lande déserte. Malheureusement la voiture ne supporte plus la route et décide de la quitter afin de prendre son envol. Neuf ans de vie commune. Huit ans de mariage. Sept ans de labeur pour éduquer un petit bout d’homme. Pour quatre minutes d’agonie. C’est trop peu. Et tellement long dans la souffrance. On ne retrouvera pas les corps. La vie éternelle ne sera pas offerte à ce couple modèle. Quelle triste fin. Heureusement pour eux elle n’aura jamais lieu. La femme n’est pas venue. Et lui, pour l’heure, est assis face à la mer. Il l’attend, Elle.

Je trouve distrayant ce rôle qui est le mien. Tant d’histoires que je me veux vous faire connaître, de tranches de vie peu ragoutantes entre un morceau de pain moisi et l’autre rassis. Je suis le grand Uluberlu de ces contes non vécus. Tel un vent marin je souffle sur les vies. Je ne choisis pas pour eux Mesdames et Messieurs. Je vois, je guette et j’encourage. Ce soir un de mes nombreux clients vient de gagner au jeu du destin. Mais ce n’est que partie remise.

Messagerie Instantanée

On avait donné la contrainte suivante : « raconter une journée d’un fan français de cinéma français – un mec plutôt moyen mais respectable quand même – au festival de Deauville. Son film préféré est De battre mon coeur s’est arrêté et il a une moustache ».  Mais Dylanesque n’en a jamais fait qu’à sa tête.

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Parfois, je me sens vraiment triste. Tu es loin et j’aimerais bien être avec toi. J’aimerais bien être loin avec toi. Alors je voulais t’écrire un truc. J’écris pas de prose mais pour toi je vais en écrire. Pour toi, j’écrirais du braille. Tu appelleras ça une nouvelle, une broutille, tu appelleras bien ça comme tu veux. Tu la recevras sous enveloppe ou par messagerie instantanée, ça dépendra d’un tas de facteurs. Comme tu le vois, comme tu le lis, je n’ai pas perdu mon sens de l’humour, je fais même dans le jeu de mots parfois alors que je joue jamais à ça d’habitude, j’aime pas ça. Faut croire que je change.

Je t’écris parce que j’arrive pas à te parler en vrai. D’abord, parce que t’es plus là. Ensuite, parce que j’y arrive pas, tu m’intimides. Tu m’empêches de dire les phrases que je veux dire, même quand je les ai bien préparées dans ma tête, elles veulent pas sortir quand je suis en face de toi. Quand je suis en face de toi, je veux avoir l’air grand, beau, intéressant. Je veux qu’à chaque fois que je bouge un peu, que je fais des trucs avec mes mains ou que je regarde autre part, tu tombes amoureuse de moi. Je le veux vraiment alors j’essaye très fort de bien bouger, de faire des trucs cool avec mes mains, de regarder dans tous les sens. Du coup, j’air l’air idiot. Et j’oublie tout ce que j’avais préparé dans ma tête. Parce que je veux aussi avoir l’air intelligent quand je suis en face de toi. Alors je t’écris, ce sera plus simple et j’aurais moins l’air d’un con.

J’ai acheté le nouveau Dylan. Si tu étais là, tu l’aurais écouté avec moi. Je t’aurais forcée à l’écouter. Et je t’aurais expliqué ce que je ressens quand j’entends sa voix surgir d’outre-tombe et qu’il chante « i think that when my back was turned, the whole world behind me burn » (en français ça donne ça et je te le traduis car je suis pas certain que tu saches parler anglais aussi bien que moi : « je crois que quand j’avais le dos tourné, le monde entier a brûlé »), ça me retourne et ça me donne envie d’écrire des chansons. Mais toute mes chansons parlent de toi et je suis pas certain que je peux tenir toute une discographie en chantant sur ton sourire, je trouverais jamais toutes les mélodies. L’autre jour, j’ai écrit une chanson sur l’Océan mais en fait, elle parle de toi.

Je voulais t’écrire mais j’aurais pas dû. Bêtement, je pensais que ça me ferait du bien et que j’aurais l’air intelligent et bêtement, je pensais que ça suffisait pour que tu reviennes et que tu m’écoute parler (peut-être que j’écouterais aussi, tu sais). Mais non, écrire ne fait du bien à personne. La seule bonne chose qui peut ressortir de cette lettre, c’est qu’une employée de poste tombe dessus et trouve ça plutôt beau et me réponde en se faisant passer pour toi et je tombe amoureux d’elle en pensant être toujours amoureux de toi et un jour, elle me dévoile sa véritable identité et elle est pas si moche que ça, elle est même plutôt adorable cette petite employée de poste, je savais pas que la poste embauchait d’aussi charmantes demoiselles, et je savais pas que c’était une voleuse d’identité mais je lui pardonnerais parce qu’elle est jolie et qu’elle écrit mieux que toi (prends ça, tu vois, je commence déjà à dire du mal de toi, je suis sur la bonne voie) et qu’elle est d’accord pour rester avec moi, me tenir la main, écouter le nouveau Dylan avec moi, pleurer lorsqu’il chante qu’il est « minuit passé et qu’il ne veut personne d’autre que toi », je n’aurais pas à bouger bizarrement, mes mains, mes yeux, parce qu’elle verra tout de suite que je suis quelqu’un de bien et qu’elle mérite quelqu’un de bien cette mignonne employée de poste.

Et je lui briserai son cœur parce que tu as brisé le mien et que tout ce qu’il me reste, c’est du narcissisme, des paquets de cigarettes et la voix de Dylan. Une chanson sur l’Océan. Des souvenirs. C’est pas assez pour que je tienne l’hiver. Alors même si c’est pas toi qui liras, je continuerais à t’écrire, voilà. Ne m’en veux pas, hein. Si j’écris, c’est la faute de mon institutrice en CP, c’est de sa faute si j’ai appris à écrire. T’as vu, je suis drôle. J’ai même pas besoin de jeux de mots. Il me suffit plus qu’à trouver quelqu’un pour rire à mes blagues et tout s’arrangera.

Tiens, je finis même pas, ça t’apprendra. La prochaine fois, j’écrirai de la fiction.

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Je ne finirai pas proxénète…

Les volutes de fumée de cigarette ont toujours eu cette beauté éphémère passé un certain seuil d’alcool. Elles se tordent, s’enroulent sur elles-mêmes, dans un court ballet, spectacle de quelques secondes dont on n’arrive pas à détacher le regard. Nous étions trois ce soir-là, à observer silencieusement la représentation qui allait se perdre au plafond – et accessoirement dans les rideaux, à mon grand dam -, Louis, Thibault et moi-même. La surconsommation de jus de raisins fermentés nous laissait quelque peu hagards au sortir d’un débat enflammé qui incluait l’espace, le temps, les mystères du monde et le tourisme en Macédoine. Les cadavres de bouteilles jonchaient la table tachée de vin et de restes de viandes en tous genres. Trop occupé à tirer mes précieuses volutes, je ne prêtais qu’une attention minime à mon assistance subjuguée, jusqu’à ce que la dernière inspiration finisse de consumer le papier blanc et ne me laisse qu’un goût âpre de cendres froides en bouche. Il ne devait pas être plus de minuit et nous avions déjà achevé nos réserves d’éthanol. Enlevant mes pieds chaussés de la table, je m’intéressais finalement à mes deux compères qui restaient le regard perdu dans le vide.

– On devrait aller voir des putes. Pour demander le prix. J’ai toujours voulu savoir le prix. Pas pour consommer, juste pour savoir. C’est de la curiosité. C’est naturel, surtout pour un homme.

La proposition ne plut pas au début. Avec le recul je comprends pourquoi. Cependant, toute idée semble bonne une fois l’esprit un peu inhibé, et il me suffit de proposer à nouveau deux minutes plus tard pour que les regards rechignent déjà moins.

– J’ai vraiment besoin de savoir. Il faut qu’on y aille.

– Tu veux y aller comment ?

– Bah en voiture.

– T’as trop bu pour conduire.

– Je conduis mieux quand j’ai trop bu. Je fais beaucoup plus attention.

– Non, c’est nul comme réponse.

– J’ai pas trop bu de toute façon. Comme je suis plus gros, je peux boire plus avant d’atteindre le seuil. Il me faudrait au moins cinq verres.

– Tu as bu deux bouteilles. Ça en fait quatorze.

– Oui mais comme il y a eu une heure d’écart entre le premier et le dernier, j’ai eu le temps d’éliminer l’alcool.

Je me tournais vers Louis, l’air accusateur. Par chance, il acquiesça en disant que ça se tenait. Louis était en médecine et Thibault en lettres, il semblait évident que son avis fasse autorité. Nous nous retrouvâmes donc dehors, habillés d’un simple tee-shirt, le vin nous conférant toute la chaleur nécessaire pour vaincre le froid déjà mordant de ce début de soirée. Nous rejoignîmes la voiture et je démarrais avec prudence.

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– Non mais elles sont plus sur le Boulevard des Belges, elles ont bougé.

– Elles ont toujours été sur le boulevard.

– Plus depuis que la loi les interdit. Elles sont dans les rues perpendiculaires.

– J’en ai vu une en passant. Je fais demi-tour et on lui demande.

Engageant une manœuvre aussi inconsciente que dangereuse, les deux allant de pair, je braquais mon véhicule afin de lui faire faire demi-tour. Par bonheur, à cette heure tardive, nous étions quasiment seuls à arpenter les routes humides. Je roulais doucement afin de ne pas dépasser par mégarde la travailleuse de nuit, inspectant le trottoir en plissant les yeux. Finalement je la vis, déambulant rapidement le long de l’asphalte.

– C’est elle.

– Où ?

– Bah là, y en a pas cinquante.

– Mais c’est pas une pute. Elle est pas fringuée comme une pute.

– Et elle est trop jolie pour être une pute.

– Vous n’y connaissez rien.

– C’est vrai que t’as l’air de t’y connaître toi, t’es même pas au courant des prix.

– C’est une pute, c’est sûr. Je m’arrête et Thibault demande les prix.

– Pourquoi ça serait moi qui demanderait ?

– Parce que t’es de son côté.

– Mais je m’en fous moi du prix, c’est ton idée.

– Vieux lâche, aie du courage une fois dans ta vie.

– Mais… Non !

– Elle est partie hein.

– Tu l’as fait fuir.

– Mais non, c’était juste pas une pute. Elle rentre chez elle là.

Je redémarrais. Nous avions manqué notre première occasion, et cela me perturbait. Je continuais à remonter le boulevard, mais rien ne semblait annoncer la couleur d’un string apparent. Il fallait se rendre à l’évidence, ce n’était pas ici que j’allais pouvoir satisfaire mes questions. Je continuais à rouler au pas, remontant dans la rue de la gare. Soudain, au détour d’un virage, je les vis. Elles étaient deux, et cette fois, pas d’erreur possible. La poitrine outrageusement découverte, à peine dissimulée derrière deux triangles de cuir reliés par du fil dentaire, une culotte laissée à la vue dépassant d’un short en jean rabaissés, enveloppées dans un manteau de doudoune noire à fourrure. Je les pointais du doigt.

– Là ! On est d’accord, là c’est des vraies.

– Ouais là ok. Mais celle de tout à l’heure non.

– Osef, celles-là sont vraies.

– T’es pas du bon côté de la route.

– Je sais.

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Je continuais à rouler le long de la rue jusqu’à appréhender une possibilité de faire demi-tour. M’y engageant rapidement, je remontais la route pour ensuite m’engager dans la rue de nos cibles.

– Vas-y Thibault, prépare-toi à demander.

– Mais non ! Je demanderai pas !

– Mais quel faible, c’est incroyable ! Bon Louis tu demandes alors.

– Mais pourquoi tu demandes pas toi ? C’est toi qui veux savoir.

– Arrêtez, vous voulez savoir autant que moi. Vas-y demande.

– Non, je dors.

Louis, installé à l’arrière, se coucha de tout son long sur la banquette sous mon regard médusé, allant presque jusqu’à mimer le ronflement du juste endormi.

– J’y crois pas ! Mais c’est quoi ces types ! Vous êtes pas sérieux là ?

– Moi je dors aussi.

Thibault roula la tête sur le côté en fermant les yeux, réplique flagrante d’une Marion Cotillard agonisante.

– Mais on n’y croit pas un instant. Genre le mec de vingt piges qui conduit en Twingo dans Rouen avec ses deux potes qui dorment.

– Chut, on dort.

– Tss, faut vraiment tout faire par soi-même. Vas-y, je leur demande.

Je n’étais plus qu’à quelques mètres, mes phares éclairant leurs talons bien trop hauts et le bas de leurs jambes enroulés dans un collant filet. Je baissais la fenêtre et ralentissait progressivement afin de pouvoir m’arrêter à leur hauteur. La lumière vacillante de la voiture remontait progressivement sur leur corps abîmé par les affres du temps et des clients virulents, brisés aussi bien physiquement que moralement, barrière spirituelle à franchir, toujours de façon contrainte, afin d’accepter le sort qui leur incombait à présent. Les seins, le cou et finalement le visa…

– Oh putain ce qu’ils sont moches !

J’accélérais brutalement, faisant vrombir mon moteur et crisser mes pneus, tandis qu’elles se rejetaient en arrière pour éviter mon véhicule relancé à pleine vitesse. Il me fallait mettre le plus d’espace entre elles et moi. Thibault et Louis s’éveillèrent miraculeusement à mon cri.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Mais c’est des trav bordel !

– Sérieux ?

– Ah bah oui sérieux oui.

– Montre !

– Non, vous aviez qu’à pas faire vos tanches.

– Mais montre vas-y !

– Pff…

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Je me retapais le tour complet, réempruntant la rue, repassant devant les deux femmes/hommes qui se méfiaient maintenant à l’approche de ma voiture. Je passais au ralenti pour que les deux compères puissent jouir du spectacle. Un éclat de rire aviné.

– Ah ouais c’est vrai qu’ils sont moches.

– Ça m’énerve. Y’a plus de respect de nos jours. Si c’est nous qui nous faisons baiser par les putes, où va le monde…

– En même temps c’est connu que cette rue c’est celle des travelos.

– Sinon pourquoi tu l’as pas dit avant du coup ? Ah oui tu dormais. Tu n’as donc pas le droit de parole en mon noble véhicule.

– Hein ?

– Bon, on va aller boire, ça me fera oublier…

Nous nous retrouvâmes donc assis à la table d’un pub irlandais à proximité de l’hôtel de ville. L’ambiance fêtarde qui y régnait eut tôt fait de me faire oublier nos péripéties. L’alcool embrumait nos esprits, allégeant nos corps et nos idées. Il y eut une tournée offerte par Thibault, et nous nous mîmes à discuter de littérature, divaguant progressivement sur Harry Potter jusqu’à l’encenser au plus haut point, poussant même le vice jusqu’à le comparer à Proust ou Titeuf. Je payais ma tournée, et il fut question des enfants soldats en Afrique et de la Belgariade, œuvre que je n’avais pas lue et qui m’exclut de la conversation. Le temps passa vite et la fermeture fut annoncée, ce qui arrangeait bien Louis qui n’avait visiblement absolument pas l’intention de payer son coup. Nous repartîmes, le cœur et le foie bien remplis et le porte-monnaie allégé. Alors que je redescendais le boulevard emprunté un peu plus tôt, Louis sembla retrouver de l’intérêt à notre activité première.

– Sinon l’autre fois je rentrais chez moi, et y’avait des putes rive gauche.

– Rive gauche ?

– Ouais, elles sont juste à l’entrée de la ville, avant le pont quand t’arrives de l’autoroute.

– Bon bah… c’est pas des trav au moins ?

– Je crois pas.

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Il fut convenu de s’y rendre. Je conduisais prudemment, mieux que jamais dans mon souvenir. Nous traversâmes le pont et avançâmes le long de la grande avenue. Rien en vue. La mauvaise humeur refit surface. Nous prîmes l’initiative de vagabonder un peu vers l’intérieur de la ville, quittant donc l’artère principale. Seule l’obscurité et les rues vides s’offraient à notre regard. Tout semblait perdu quand, nouveau coup du sort, au détour d’une rue, nous la vîmes. Des bottes noires, les mêmes collants en filet, le manteau en réplique de cuir, les auréoles mammaires à peine dissimulées. Elle remontait la rue et je passais une première fois devant pour bien vérifier et ne pas laisser place au doute.

– C’en est une là hein ?

– Ah oui là c’est sûr.

– Je suis désolé mais tout à l’heure c’était le même modèle en blanc.

– Mais tellement pas.

Je refaisais un tour. Quand je revins au point de rencontre, elle avait disparu. Je paniquais et reprenais l’avenue principale. Elle était là, postée le long du trottoir. Elle avait ralenti sa marche et semblait guetter la circulation dans l’attente d’un client potentiel. Elle n’était certes pas engageante de visage, mais ses traits étaient déjà plus féminins. Comme j’allais trop vite, je dus refaire le tour. Finalement nous nous retrouvâmes à sa hauteur, et je me garai sur le trottoir dans une manœuvre approximative qui éclata un bout de mon enjoliveur au passage. Le stratagème avait fonctionné et elle tourna la tête dans notre direction. Soudain investi d’un courage guerrier et d’un surplus de vodka, Thibault s’exclama :

– Allez ! Je lui demande !

Louis et moi applaudîmes l’initiative et le fringuant barbu qu’il était baissa la fenêtre de la voiture. La prostituée marchait doucement, nous ignorant de nouveau. Thibault la héla, empruntant une voix emplie de toute la distinction de l’époque napoléonienne et des codes du dandysme anglais.

– Bonsoir Madame !

– Bonsoir.

L’échange n’alla pas plus loin. Nous jaugeant d’un œil sévère, le sourcil levé, notre proie se détourna de nous et s’éloigna, nous laissant là, ébahis. Je remontais la vitre et redémarrais précipitamment avant d’éclater de rire.

– Ah ah tu t’es pris un râteau par une pute !

– Non mais comment se permet-elle d’insulter Thibault François, le futur roi de France ? Quelle pute !

– Ah bah là pour le coup oui.

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Blessé dans son orgueil qu’il avait aussi grand que lui permettait d’atteindre son mètre soixante-neuf, il se renfrogna dans son siège, rabattant son éternel chapeau devant ses yeux et maugréant encore quelques minutes sa haine face à ce monde perverti. C’est ainsi que s’acheva cette soirée, sans qu’aucun de nous ne sache quels sont les tarifs en vigueur dans la profession sexuelle.