Green Inferno c’est nul / Knock Knock c’est bien

Parfois, malgré les apparences, notre surhomme Aloïs perd le courage. Alors sa quête du film d’horreur ultime devient fardeau. Il a besoin d’aide. Face à la tâche de découvrir et commenter les deux derniers d’Eli Roth, on l’a vu se recroqueviller… C’est le moment qu’a choisi Gibet aka moi-même pour venir à son secours : « parlons-en tous les deux, cher Aloïs ! tu ne t’enfonceras pas seul dans l’enfer vert ! ».

Gibet : Pour mieux parler de Green Inferno, je propose qu’on commence par évoquer Cannibal Holocaust, l’une des inspirations principales de Roth pour ce film. Tu m’as dit que tu avais trouvé ça bien nul, mais moi j’ai plutôt aimé.

Cannibal Holocaust, Ruggero Deodato, 1980

cannibal holocaust lunécile

Aloïs : Cannibal Holocaust, ouais, ça fait partie des premiers films que j’avais regardé quand je me suis lancé dans ma grande croisade du film d’horreur ultime. Quand je t’ai dit effectivement que je le trouvais bien nul, c’est avant tout sur l’aspect film d’horreur : pour moi, ce n’en est tout simplement pas un. Le problème de base, c’est qu’il se présente, dans sa communication, comme le chef-d’œuvre le plus abouti de l’horreur, la couverture du DVD annonçant au travers d’un bandeau bien vénère, « le film interdit dans près de 80 pays », avec des commentaires assortis. En lui-même, le film est pas dégueu, et j’ai bien aimé la plongée dans le monde de la jungle, au travers d’images qui justement se rapprochent davantage de la réalité et d’une mise en situation réaliste. Cannibal Holocaust signe le début d’une génération de films en caméra embarquée (Projet Blair Witch, Rec, le film avec Jared Leto je sais plus son nom, etc) avec la mise en abyme du documentaire enregistré sur cassette retrouvée suite à un drame qui aurait coûté la vie à un groupe de journalistes. Voilà : la critique élémentaire que j’aurais à émettre concernant le film, c’est qu’il ne s’agit pas d’un film d’horreur. Quelques scènes gores ponctuent des longueurs qui au final ne font pas monter la tension – au service d’un effet réaliste certes, mais un peu lourd.

Gibet : J’ai souvent entendu dire que c’était un des films les plus dégueus de l’histoire du cinéma, mais jamais que c’était le meilleur film d’horreur de tous les temps. Ce qu’il y avait écrit sur ta jaquette,  « le film interdit dans près de 80 pays », ça va aussi dans ce sens : vous allez vous prendre du gore plein la gueule vous pourrez plus fermer vos yeux sans voir des images d’entrailles de tortues !!!!! Pour autant, ça exclut pas le film du genre horrifique à mon sens. Dans tes critiques, tu mets beaucoup l’accent sur la tension, l’atmosphère, la construction scénaristique, tout ce qui participe à décupler la peur du spectateur – c’est une approche, mais elle met hors jeu des films qui s’en battent les couilles de tout ça et qui veulent juste montrer des trucs crados. C’est ce que j’appelle la dimension pornographique du film d’horreur : parfois on vient tout simplement regarder des corps se faire défoncer et c’est normal du coup qu’il y ait des films qui ne se préoccupent que de cet aspect-ci. Encore que ce ne soit pas tellement le cas dans Cannibal Holocaust. On sent qu’ils se sont creusés la tête pour faire monter la sauce progressivement. Le premier voyage, avec l’anthropologue qui part à la recherche des journalistes disparus, t’es super méfiant, tu te dis au détour de n’importe quel raccord je peux tomber sur un truc répugnant – finalement il se passe pas grand-chose le truc le plus hardcore je crois que c’est des gros plans sur des squelettes fake dont on suggère la décomposition via des petits insectes sciemment disposés. Le deuxième voyage du coup t’es moins sur tes gardes et c’est là que ça commence vraiment, et là – je suis pas d’accord avec toi – le flot de scènes de chaos est quasi-ininterrompu, y a presque pas de répit, les délires nihilistes destructeurs des journalistes se succèdent avec presque pas de temps mort. À partir de ce moment je trouve qu’il y a bien une ambiance, une tension, etc. Tu es peut-être insensibilisé (moi aussi dans une certaine mesure car j’ai maté beaucoup de films de genre purulents) mais mettons quelqu’un d’un peu sensible aux représentations de la violence face à ce film, je pense que pour lui ce sera insoutenable de se dire « il reste encore trois quarts d’heure de film et ils en sont déjà à ce niveau de bâtardise JUSQU’OÙ S’ARRÊTERONT-ILS ? » (moi-même j’ai un peu ressenti ça face aux séquences de tortures animales, parce que je me disais « s’ils vont plus loin que ça je suis pas sûr que je veux voir »). Il y a donc réelle peur, au sens où tu es dans l’attente angoissée du potentiel surgissement d’un truc vraiment dégueulasse dont tu veux surtout pas être spectateur. Même dans son sous-texte (les blancs gentils deviennent copains avec les amazoniens / les blancs méchants se font bouffer), ça correspond à ce que nous montrent en général les films d’horreur, y a compensation du déchaînement de libido par un retour en force de la morale (exemple classique : dans les slashers, ceux qui baisent se font tuer / les vierges survivent). Mais l’intérêt de Cannibal Holocaust à mon sens c’est que le déchaînement que la morale vient régler pour le coup il était vraiment vraiment déchaîné de ouf malade, les journalistes sont extrêmes, débiles et pas sympas pour un sou.

Aloïs : Je suis d’accord pour dire que Cannibal Holocaust rentre dans la catégorie des slashers et encore, à moitié. Comme tu le dis, la morale est écartée, trop même, puisque tu avoues avoir été gêné par les scènes sur les animaux, sache qu’elles ont été réellement tournées, c’est-à-dire que les animaux ont vraiment été tués et violentés. Bref, je vais pas la jouer Greenpeace, mais à partir de là, c’est même plus juste du gore pour du gore, ça appelle à une pseudo volonté de faire plus gore en jouant sur le fait que ça s’est vraiment passé. Je cautionne pas, quand je veux voir du sang, je préfère encore qu’il soit faux, pareil avec les entrailles de tortue. J’ai vu Cannibal Holocaust il y a assez longtemps, et j’avoue qu’il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, et encore moins celui d’un film à la succession de scènes d’horreur. Si on me demandait ce que j’en ai retenu, je dirais : une tortue ouverte, un singe ouvert, un coupage de jambes, un viol meurtre et la scène finale où les journalistes se font bouffer. Mais je n’ai apprécié ni le côté horreur qui pour moi reste trop pauvre vis-à-vis de ce que je peux attendre d’un film du genre (peut-être suis-je effectivement immunisé) ni du côté slasher qui repose sur le pire prétexte du monde pour faire du gore rendu en qualité image ternie 1980. C’est à mi-chemin entre les deux, sans aller à fond dedans, et du coup ça reste incomplet. Mais un tant soit peu réaliste malgré tout, ce qui disparaît dans Green Inferno.

Gibet : Je disais pas que Cannibal Holocaust était un slasher (c’en est pas vraiment un on est d’accord), juste que dans les films d’horreur il y a toujours une structure morale pour rassurer le spectateur – là c’est que les blancs qui se sont fait manger sont en fait des salauds et que les amazoniens se sont juste vengés ; dans les slashers à chaque fois le tueur s’occupe des ados actifs sexuellement et ce sont les vierges qui tiennent le plus longtemps et en général, retour de la flamme morale, arrivent à mettre à mal le tueur (ce qui est parodié explicitement dans le premier Scream avec le puceau qui immunisé peut rester tranquille sur le canap pendant que les autres autour de lui se font trucider). Pour les séquences animales, j’étais bien conscient qu’elles étaient authentiques, et c’est pour ça qu’elles m’ont mis si mal à l’aise (et que j’avais pas du tout envie qu’ils poussent le truc encore plus loin – d’où le sentiment de « peur »). Mais en même temps, c’est parce qu’elles sont réelles et extrêmes (c’est une chose d’exécuter un animal, c’en est une autre de jouer avec sa tête découpée encore vivante) que ça a si bien fonctionné sur moi. C’est sûr que c’est très discutable d’un point de vue éthique mais d’une certaine manière ça fait « du bien » (disons que ça a une valeur cathartique) de voir des persos qui sont indiscutablement des enculés niveau Marquis de Sade un jour de fête, et ils ne paraîtraient pas aussi enculés si les animaux n’étaient pas tués réellement. Pour ce qui du rythme du film, moi j’ai vu le film hier matin, et à partir du moment où commence la vidéo des reporters, y a quelques respirations où l’anthropologue qui regarde les rushes interrompt la projection pour dire que c’est dégueulasse, et quelques plans de transition d’un épisode à l’autre, mais c’est pas grand-chose quantitativement. Après, tout est pas au même niveau d’intensité, t’as une séquence où simplement ils paniquent parce que la meuf a une grosse araignée sur le bras, t’as une séquence où ils se font attaquer simultanément par un croco et un anaconda (d’ailleurs les animaux sauvages sont très bien filmés) – pas toujours des séquences d’horreur pure donc, mais quand même des séquences de suspense, où tu as toujours l’occaz de voir à quel point les persos sont frénétiquement crétins. Enfin bref, le rythme est soutenu, foi de témoin récent.

Green Inferno, Eli Roth, 2015

green-inferno lunécile

Gibet : Euh bin c’était vraiment pas terrible.

Aloïs : On est d’accord. Fin du débat.

Gibet : Et si je te dis que globalement les critiques sont bienveillantes envers le film ?

Aloïs : Je répondrais que j’ai arrêté de lire les critiques des films depuis que j’ai lu celles de La guerre est déclarée. Mais à dire vrai ça m’intrigue qu’il puisse y avoir de bonnes critiques sur un tel film, il faut que j’aille voir ça.

Gibet : T’es au courant que La guerre est déclarée c’est pas censé être un film d’horreur ? Parce que si tu l’as vu dans cette optique-là c’est normal que t’aies pas trop pigé.

Aloïs : Il reste meilleur niveau horreur que certains films du genre.

Gibet : Bon. Le truc principal qui va pas dans Green Inferno, c’est que Eli Roth il est parti en mode commando dans la jungle amazonienne pour filmer de L’AUTHENTIQUE, du JAMAIS VU (il dit ça en interview sérieux), et qu’en fait le film profite pas du tout de ça. C’est tellement conventionnel, l’écriture, la réa, les effets, il aurait tourné ça en studio on aurait pas fait la différence. Tu trouves pas ?

Aloïs : Ah parce que ca a été tourné dans la jungle ? Du coup carrément. Là-dessus Cannibal Holocaust tenait ses promesses et nous emmenait au cœur de cette jungle. On y croyait.

Gibet : Ouais, tourné dans la jungle (Roth se vante d’être allé plus loin dedans que les cinéastes précédents ne sont jamais allés), dans un village local, avec ses habitants dans le rôle des sauvages… tout ça pour ça. Comme si ça suffisait de tourner à tel endroit pour que le spectateur ait la sensation de cet endroit. Je trouve que le peu d’efforts pour l’impression de réel se ressent partout, et ça annule pratiquement tout l’intérêt du film. Même dans les scènes gore, on est à la limite du cartoon. La première cérémonie de cannibalisme avec le gros gentil… les indigènes ils te coupent tout ça super facilement, aucune résistance de la chair et des os, la prêtresse elle mâche la langue du type comme si c’était de la barbe à papa. Ce serait pas trop un problème si le parti-pris de la blague était net. Mais concrètement à côté de quelques notes d’humour assumées (ça m’a bien fait marrer les indigènes défoncés qui ont la dalle), y a beaucoup beaucoup de scènes conventionnelles ultra-premier degré, et du coup ultra-grotesques (tous les trucs où la fille apprivoise le gamin avec son sifflet ohlala L’Anthropologie pour les nuls). Dès le début j’ai tiqué : l’héroïne mate le leader du groupe activiste avec sa BFF et ils disent « OH MY il est tellement charismatique !!! – oui c’est pour ça qu’il est dangereux !!! » alors que putain c’est de l’acteur de seconde zone vraiment foireux, à chaque fois qu’il fait un geste ou une expression tu le vois en train de réfléchir à si c’est bien ça que le réal lui a dit de faire, tu peux presque lire les didascalies du scénar dans ses yeux vides  c’est le néant en terme de charisme. C’est un des trucs qui m’agace le plus dans la fiction, quand les persos qualifient un truc d’une manière qui contredit ce qu’on voit (ça arrive souvent quand un perso chante comme une casserole de pâtes à l’eau… et que tous les autres persos sont en pâmoison). Tout ça pour dire que c’est rare que le film soit en accord avec son principe d’authenticité.

Aloïs : J’avais déjà soulevé le point du stéréotype lors de ma première réaction face au film. Les personnages sont tous emprunts de ces fameux caractères surjoués, de l’héroïne bonnasse et un peu paumée au mec méchant, sans états d’âme (en l’occurrence ici le chef soi-disant charismatique qui passe quand même en dix minutes d’une manif de mecs assis sur l’herbe du campus au gars qui n’hésite pas à sacrifier sa team pour arrêter des bulldozers), le roux rigolo, le gros sympa, la neuneu de service, la pétasse… Bref, un condensé tellement énorme qu’à partir de vingt minutes tu ne vois plus que ça, et toutes les répliques continuent d’accentuer cette dimension déjà bien trop présente. Le coup du sifflet et du gamin est tellement obvious également, et tellement bien amené : « oh regarde, je te joue deux notes et demi sur l’instrument le plus désagréable à écouter dans l’univers, du coup te voilà prêt à trahir le peuple qui t’a fait naître, t’a nourri, t’a élevé ». À la limite, si ma bouffe se met à me jouer de la gratte, j’en fais un spectacle itinérant mais je ne lui rends certainement pas sa liberté. Tu rajoutes à cela les facilités scénaristiques du style « tous mes potes sont morts dans le crash de l’avion » (à la fin) alors qu’il suffit d’envoyer un mec chercher les corps, dans une zone désormais contrôlée par des forces armées et donc identifiable puisqu’on y a déjà posé un hélico, pour se rendre compte que y a quelques cadavres embrochés et un village de cannibales à 12 mètres de là. Le rêve à la fin, et le dernier plan d’ailleurs… je n’ai rien à ajouter, j’ai juste regardé en l’air en disant : « hein ? ». Qu’est-ce que ça fout là ? Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire, signifier ? Y a un sens caché ? Autant dans Knock Knock l’ultime scène est franchement rigolote, autant là… je comprends toujours pas. Et pour finir de m’emporter sur Green Inferno, le passage de la fuite de l’héroïne, toujours grâce à l’aide de Mimi-Siku, est absolument hallucinant : elle se barre à l’aise d’un village après avoir parlé pendant 15 minutes à son pote attaché (qui lui demande de l’achever avec une étonnante facilité, ça doit être les piqûres de fourmis qui le font délirer) alors que le dit village est gardé puisqu’on voit dans la PUTAIN DE SCÈNE PRÉCÉDENTE des guerriers qui surveillent les alentours. Mais ça n’arrête personne puisque la fille est juste poursuivie par une gamine et son fidèle acolyte Jean Balourd. De toute manière, ça devait juste être des gros recalés de la tribu vu qu’ils se font semer dans la forêt dans laquelle ils ont toujours vécu, et laissent l’héroïne s’enfuir quand elle passe près d’une panthère qui ne sert à rien, le tout sur une musique tellement forte en volume et hors de propos que ça en devient risible.

Gibet : Putain ouais la panthère ! Encore une fois j’ai pas compris pourquoi ils avaient fait tant d’efforts (si je me goure pas c’est une vraie panthère), la séquence peut très bien se passer de l’animal  le truc se pointe on croit qu’il va y avoir de l’action et finalement l’héroïne passe devant plus tranquillement que si c’était un contrôleur SNCF. Tous les trucs que tu relèves dans le film, ça me fait me demander si le nouveau cinéma d’horreur a capté que son public était essentiellement composé d’ados blasés, et si du coup ils font pas exprès de faire des séquences idiotes et des persos idiots dans un premier degré affiché pour que ce public puisse coller dessus son second degré. Pour la fin, je crois malheureusement qu’Eli Roth veut laisser une porte ouverte pour un éventuel second opus ! Mais la chance est avec nous : il a énormément galéré pour distribuer Green Inferno (le film est sorti seulement en VOD) donc c’est peu probable qu’il réussisse à produire une suite. Ou alors c’est une fin symbolique : l’activiste enculé l’emporte contre tous, il est imbattable (ce qui est bien étrange puisque pendant les 9/10 du film son unique plan de survie est : attendre dans la cage), voilà ce que c’est que notre monde moderne. À ce propos, qu’est-ce que tu pensé de la dimension politique du film ? Les critiques disent que c’est l’aspect le plus réussi du film.

Aloïs : Effectivement, j’ai lu qu’une suite était prévue, nous verrons bien si cela se concrétise ou non. L’option d’un deuxième film est d’ailleurs celle qui me semble la plus probable quant à l’explication de la séquence finale. Le côté décalé ne se ressent pas assez, voire pas du tout, et du coup, ponctué de cette manière, offre des scènes complètement ubuesques qui se perdent au milieu d’un propos qui semble pourtant se vouloir sérieux. L’un dans l’autre, on ne sait pas trop ce que ça vient faire là et je te rejoins là-dessus : quitte à prendre un parti, autant l’assumer jusqu’au bout. Pour la dimension politique, ça me fait doucement rire aussi. Invoquer trois fois le nom de l’ONU et légitimer une action coup de poing contre des sociétés coupables de déforestation, c’est un peu faible pour moi comme dimension politique. Même ça je trouve que c’est raté : la fille qui part parce qu’elle veut faire stopper l’excision des femmes, elle s’est un peu trompée d’atelier. Dire qu’on est prêts à sacrifier des gens pour sauver des arbres (et des indigènes qui te boufferont de toute manière), pareil, la logique m’échappe un peu. La scène de confrontation finale où l’héroïne est interrogée par des membres de l’ONU (dont son père) est juste aberrante. Elle dure à peu près deux minutes grand max, pendant lesquelles elle va raconter mythos sur mythos pour protéger une peuplade qui a juste bouffé ou trucidé tous ses potes. Surtout quand derrière suffit que les mecs qui protégeaient les bulldo ont juste à dire : « bah on a retrouvé quelques corps empalés et pas mal de têtes réduites dix mètres plus loin, surtout et on a ramassé votre fille affublée du costume rituel pour l’excision ». Non, tout le monde se contente des trois phrases qu’elle balance malgré les nombreuses rumeurs qui font état de la pratique du cannibalisme. Ça fait plus syndrome de Stockholm que dimension politique, du moins de mon point de vue.

Gibet : Ouais pareil, j’ai trouvé ça super confus. On a l’impression que Roth a réfléchi à ce qui serait cool scène après scène, mais en oubliant chaque scène précédente au fur et à mesure, et le truc de la fille qui ment à la fin ça ne tient que parce que dans l’immédiateté du truc c’est un peu classe comme retournement. Impossible, à cause de ça, de savoir c’est quoi son regard sur ce qu’il filme. En terme de morale, c’est pas mieux. La charge de Cannibal Holocaust elle a totalement disparu, on retourne à des catégories super ringardes. Le leader activiste c’est le Méchant, l’héroïne c’est la Vierge. Si tu regardes dans le détail, chaque perso de la troupe d’activistes a commis un petit péché (sexe ou drogue  pas trop de rock’n’roll par contre) qui justifie qu’il se fasse massacrer (pourtant c’est vraiment des tous petits péchés à la con). Le délire sur l’excision, je sais pas trop quoi en penser. C’est pas inintéressant d’intégrer cette peur dans un film d’horreur, perso j’avais jamais vu ça, d’autant que dans l’ordre des choses c’est LE interdit de Green Inferno, tellement interdit que ça n’arrive pas (comme les meurtres d’enfant dans la plupart des films, on fait mine que ça va arriver pour faire battre les cœurs et ça ne vient pas). Mais à chaque fois que ça revient sur le tapis, comme le lien entre cannibalisme et excision est pas si évident, c’est difficile de se dire autre chose que « HORS-SUJET !!!! ». C’est peut-être pour se moquer de la naïveté de l’héroïne ? J’arrive pas à savoir si Roth est teubé ou pas. T’en penses quoi ? Si on met tout ça à part, ce qui m’a le plus surpris dans ce film c’est qu’il n’y ait concrètement que deux ou trois scènes véritablement gore. Le film n’honore même pas cette promesse toute basique. Ça m’a laissé totalement perplexe, je comprends pas la démarche de tout faire à moitié.

Aloïs : Perso j’avais même pas pris la peine de pousser la réflexion aussi loin. C’est vrai que maintenant que tu le dis, tous les meurtres sont « légitimés » par ces pseudo-péchés à peine visible (le gros par exemple, il est mort parce qu’il est gourmand ?). Comme tu dis, ça repose sur l’immédiateté, et si tu prends ne serait-ce qu’un peu de recul par rapport au film, ça devient tout de suite risible. Je me suis effectivement demandé, passé un certain moment : pourquoi cette retenue ? Et par rapport à ça, je n’ai pas vraiment de réponse à la question. Teubé je dirais pas, mais c’est clairement un coup manqué (en tout cas bien plus réussi dans Knock Knock). Le gore et l’excision, c’est pareil, je te rejoins là-dessus. Le gore aurait d’ailleurs une nouvelle fois pu être très réussi s’il avait eu une dimension complètement grotesque, aberrante, limite à la Kill Bill, que ce soit du gros n’importe quoi mais qu’on puisse au moins se rattraper là-dessus. Quitte à se tirer une balle dans le pied, autant qu’il en sorte un geyser de sang de la chaussure. Mais non, nada, deux trois bras qui se baladent et un gros poulet cuit au four. Et au passage, si tu fais cuire de la beuh comme ça, y a plus de chance que tu foutes tes pochons en l’air que de réussir miraculeusement un space cake humain. Mais si en plus il aurait fallu virer des scènes comme ça au nom du réalisme, il ne serait définitivement plus rien resté du film. L’excision pour conclure (c’est presque poétique dit comme ça, je sais pas pourquoi)… Bah ouais, c’est raté aussi, ça pop de nulle part, la scène où la chef du village enfonce sa griffe, je pensais que c’était le rituel, mais en fait non, t’as une scène de dix minutes qui sert encore une fois à rien, avec une pseudo-montée de tension qui retombe tout aussi vite (même si pour le coup t’es pas du tout monté en même temps parce que tu t’en fous de savoir si la fille va être scarifiée ou non). Enfin bref, en deux ou trois mots : c’est dommage.

Knock Knock, Eli Roth, 2015

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Gibet : J’ai été beaucoup moins perplexe devant Knock Knock. Je crois même que j’ai aimé ! Pour dire ça rapidement, c’est classique mais bien mené. Je crois que t’es d’accord avec ça si je me fie à ce que tu as déjà dit du film en parlant de Green Inferno.

Aloïs : Ouais, j’ai carrément plus accroché, pour pas mal de raisons d’ailleurs. On est beaucoup plus dans cette idée de surenchère qui n’est qu’à moitié développée dans Green Inferno. Knock Knock c’est pas un film d’horreur, enfin pas à mon sens. C’est plus une sorte d’exutoire sympathique. Comme je suis un éternel insatisfait, je vais commencer néanmoins par le principal point faible selon moi, qui est purement personnel par ailleurs : le choix de Keanu Reeves. Pas que j’aime pas l’acteur, mais je trouve qu’il a une tête un peu trop sympa pour ce genre de rôles. Ça me gêne pas plus que ça au final, et on pourra même dire que c’est sûrement voulu qu’on s’apitoie sur son sort, ça donne un côté vraiment voyeurisme immoral vis-à-vis d’un mec qui a sûrement pas mérité tout ça. Le point de vue est tout aussi intéressant que justement mettre un connard fini contre lequel tout s’acharne. Ça rajoute une dimension de « culpabilité » je dirais. Je sais pas si je suis super clair. Je reviens donc un peu sur ce que je disais deux lignes plus haut : le choix de Keanu Reeves en tant qu’acteur principal est intéressant, et confère cet aspect moins jouissif en tant que spectacle mais plus travaillé sur le côté psychologique et relation avec les personnages.

Gibet : Pour ce qui est du genre du film, spontanément moi j’aurais rangé ça dans la catégorie thriller ou à la limite comédie noire. Mais bon, si on prend une définition basique du film d’horreur, c’est un film « dont l’objectif est de créer un sentiment de peur, de répulsion ou d’angoisse chez le spectateur ». Or à peu près tous les thrillers réussis causent au moins de la peur. Face au Silence des Agneaux, catégorisé thriller, le spectateur est censé passer par toutes ces étapes. Le thriller serait juste un film d’horreur bien écrit ? En fait si on y réfléchit, la différence entre l’horreur et le thriller c’est que l’un extériorise et l’autre non, l’un est visuel et l’autre psychologique. Le truc amusant avec Knock Knock c’est que c’est plutôt un thriller, mais qui menace jusqu’au dernier moment de virer vers l’horreur. Je suis pas trop d’accord pour ce qui est du choix de Keanu Reeves. J’ai pas d’avis sur ce type, je l’ai pas vu dans grand-chose et je me souviens pas tellement de ses performances. Mais son aspect sympathique participe à l’originalité du film, que je trouve à vrai dire assez subversif. Pour moi le réel intérêt du film est là : le perso de Keanu Reeves est sympa, à peine coupable (c’est à deux doigts du viol ce qu’elles lui font), et la violence des deux meufs est gratuite. Avec une telle procédure – elles prennent un père de famille esseulé et elles le teasent à fond jusqu’à ce qu’il craque  tout le monde tomberait dans le piège. Ça tombe sur le perso de Keanu au hasard. Le geste des deux meufs est plus violent que celui exutoire des héroïnes de rape and revenge, elles ne ridiculisent pas un individu, elles ridiculisent la structure familiale en général, en rappelant que c’est juste une convention, qui régule les pulsions mais ne les annule pas (gros accent mis sur l’inceste of course). Le film aurait eu beaucoup moins d’ampleur si le gars persécuté avait été un gros porc. En voyant l’intro du film j’ai eu peur qu’on soit dans le schéma rebattu de « la famille parfaite » qui se révèle pleine de secrets et de vices mais heureusement non. C’est une famille normale, avec des vices normaux.

Aloïs : Yes, c’est ce que j’essayais d’expliquer. Le résultat n’est clairement pas le même que si le gars avait été le dernier des salauds. C’est bien cette idée de dénonciation des conventions familiales qui les motive, ce qui au final est hyper maigre comme excuse pour ravager la maison d’un type et lui faire croire à sa mort jusqu’au bout, mais c’est justement ce qui confère cette dimension malsaine au film (au sens positif). Le mec paye quand même au prix fort le fait d’avoir couché avec les deux pires allumeuses du millénaire. L’ambiance évolue dans le film assez rapidement, et nous prend même par surprise au début (surtout quand les deux filles reviennent dans la maison, j’ai trouvé que c’était le moment où tout basculait vraiment). C’est presque dommage qu’à la fin elles avouent qu’elles sont majeures, limite ça aurait été encore plus fort que leur histoire soit vraie, pour bien enfoncer définitivement le clou. En ce qui concerne le film d’horreur et le thriller, je suis plutôt d’accord, en rajoutant que le film d’horreur n’a pas forcément de but final, en tout cas pas toujours, on est dans la gratuité et l’immédiateté, à l’inverse d’un thriller qui se construit tout au long d’une trame progressant au rythme des éléments que le scénario dévoile. Il y a toujours une motivation sous-jacente, plus ou moins explicite, qu’on ne retrouve pas forcément dans le film d’horreur (le slasher étant le meilleur exemple).

Gibet : Ce que tu dis sur le thriller vs le film d’horreur confirme ce que je dis. Puisque le film d’horreur est spectaculaire (au sens où il est censé livrer des images fortes) il peut se permettre de donner dans la gratuité et l’immédiateté (je trouve quand même que cette possibilité est rarement explorée à fond  y a pas ou peu de films d’horreur qui soient totalement dépourvus d’intrigue, même les slashers comme je disais y a au moins une petite histoire pour maintenir la morale) alors que le thriller, plus intérieur, doit miser sur autre chose, et notamment sur l’agencement des événements, pour faire en sorte que tel ou tel rebondissement, telle ou telle révélation défonce la tronche du spectateur comme il se doit. Tout à fait d’accord sur le fait que la punition est disproportionnée. Là aussi c’est assez original : celles qui reprochent aux pères de famille leur perversité sont en fait elles-mêmes super sadiques. Ça va de pair avec leur changement de comportement très brutal entre la nuit et le matin. Avant qu’ils niquent, elles sont des petites créatures très sexuelles mais douces (je ne sais pas si c’est voulu mais en tant que spécialiste ès Marilyn Monroe je ne peux pas m’empêcher de voir dans la première partie du film une réécriture de Sept ans de réflexion, et dans la blonde une post-Marilyn) et après sans transition elles deviennent des putains de Gremlins fous de puritanisme. Je trouve ça très malin de faire cohabiter dans le même personnage une grande décontraction du cul type libération sexuelle totalement digérée et une extrême intransigeance envers la déviance. Je ne crois pas avoir déjà vu ça incarné ailleurs, et pourtant c’est conforme à certaines rigidités de notre époque. Pour ce qui est de l’aveu de majorité à la fin, je pense que Roth voulait disculper son perso masculin au maximum. Mais c’est vrai que ça n’était pas indispensable. Le propos tiendrait même (et peut-être encore mieux) si elles étaient effectivement mineures.

Aloïs : La transformation est clairement radicale, j’ai d’ailleurs au début été un peu perplexe lorsque Keanu Reeves se rend dans la cuisine et découvre les deux en train de tout dégueulasser pour faire trois pancakes. Le malaise s’installe hyper rapidement, et ce n’est plus qu’une heure de descente dans la folie. Je ne peux pas confirmer pour Marylin Monroe, mais je te crois sur parole. Il y a effectivement une petite ressemblance, mais n’étant pas un aficionado de l’actrice comme toi, ça ne m’a pas sauté aux yeux. Elle me faisait plus penser à une de mes ex pour tout dire, même dans le comportement, ce qui a contribué à me faire un peu tiquer devant. En prenant un peu de recul cependant, je me rends compte qu’il y a quelques petits points qui me posent problème. Le premier, c’est que les deux filles n’ont pas l’air de trop s’en faire en partant de la maison, alors qu’en soi on imagine que le premier truc que va faire Keanu Reeves, c’est appeler les flics, qui, s’ils ne sont pas trop nullos, vont pouvoir trouver des empreintes digitales à peu près partout. Le coup du texto envoyé au galeriste est un peu louche aussi, il suffit de regarder l’heure d’envoi du message et estimer l’heure de la mort pour se rendre compte que ça colle pas des masses. Après je rentre peut-être dans des considérations de police scientifique mais ça m’emmerde un peu de relever des pirouettes scénaristiques qui légitiment de manière pas crédible ce qui s’est passé. Autre point qui m’a marqué, et qui rappelle Green Inferno : la beuh. Je ne sais pas pourquoi Roth lui accorde une importance particulière dans le film. Est-ce que cela fait partie des « péchés » qui induisent que le personnage doit être puni ? On a le droit à une longue séquence d’allumage de pipe, à Keanu Reeves qui en parle un peu avant le départ de sa famille, et même quand sa femme l’appelle, elle conclut la discussion par « fume pas tout hein hihihi ». Est-ce qu’il faut le voir et le comprendre comme ça ? Ou bien faut-il encore plus pousser la réflexion en lui conférant une dimension ironique du fait qu’elle vient lui parler de ça alors que c’est un peu le dernier de ses soucis ? Je me demande…

Gibet : La ressemblance avec Marilyn Monroe n’est pas flagrante, j’avoue. C’est moins une ressemblance physique trait pour trait qu’une évocation, transposée dans notre époque. Après j’ai tendance à voir Marilyn Monroe partout mais là j’ai vérifié et je suis pas seul à repérer un écho. Quand je vois la blonde (l’actrice est brune en temps normal c’est donc un vrai choix de Roth) de Knock Knock avec son grain de beauté, son peignoir blanc, jouer la conne face à un type dont l’enjeu est de ne pas tromper sa femme partie en vacances sans lui parce qu’il doit taffer, ça m’est vraiment impossible de ne pas relier le truc avec Sept ans de réflexion, où on retrouve la même configuration. Il faut se dire qu’aux États-Unis Marilyn Monroe et ses films sont beaucoup plus présents dans l’imaginaire collectif qu’en France, et même si Eli Roth n’en a pas fait exprès, le rapprochement est très fructueux, j’en ferais peut-être un article : la blonde de Knock Knock serait une Marilyn dégénérée, qui explicite la complexité de la star (notamment son rapport ambigu à la sexualité). La fin m’a un peu frustré aussi, il reste pas mal de choses irrésolues. J’avais tellement envie de voir la véritable réaction de la famille, et comment Reeves allait gérer cette situation. Mais je comprends que Roth s’arrête là, ce serait un autre film. On reste dans la comédie noire en stoppant l’affaire ici. Pour ce qui est des meufs effectivement elles laissent la blinde d’indices, tout ce que tu dis est juste, mais elles sont tellement extrêmes qu’on peut s’imaginer qu’elles n’ont peur de rien, qu’elles se rendent intouchables dans toutes les situations, y compris si elles se font arrêter. Je trouve que ça participe à leur aura que leur plan soit faillible mais qu’elles s’en foutent, en mode après moi le déluge. Le film ne dit pas qu’elles en sortiront indemnes d’ailleurs. Pour le coup, les références à la beuh, je l’ai reçu comme une sorte de curseur sociologique pour la caractérisation des personnages, du genre : « regardez ils sont artiste d’un côté et architecte de l’autre mais ils sont pas cécoin, c’est des bobos sympas ». Le film joue trop à dérégler la morale à côté de ça pour qu’on puisse appliquer la structure péché / châtiment à ce niveau-là.

Aloïs : J’ai beaucoup aimé la réplique finale du fils quand il voit le bordel rien que dans l’entrée de la maison. Ça résume tout, tout en étant carrément à côté de la plaque. C’est génial de voir que la première idée qui lui vient en tête en voyant ça c’est que y a eu grosse soirée. La blague est facile, limite attendue, mais perso ça m’a arraché un petit gloussement qui met un point final parfait, toujours en décalage par rapport à la réalité des choses et les conséquences qui en découlent. Comme tu dis, voir la suite de l’arrivée avec la famille aurait sûrement été un peu lourd, du moins ici, on rentrait dans un après qu’on imagine bien plus dramatique. Je suis pas super convaincu par le fait que les filles soient intouchables, ou qu’elles pensent l’être. Y a quelques moments dans le film où Keanu Reeves reprend un peu l’avantage, et on capte qu’elles sont pas tout à fait rassurées. Le fait même qu’elles se laissent conduire à quelques kilomètres le prouve d’ailleurs à mes yeux, c’était une méga prise de risque vis-à-vis de leur plan initial. Mais ce n’est pas sur le moment ce qui m’est venu à l’esprit, je l’accorde volontiers.

Knock knock lunécile

Gibet : Dans notre article de Halloween, tu disais que d’une certaine manière les films fantastiques sont plus efficaces pour susciter la peur que les films d’horreur ; avec ces deux films, on voit aussi que c’est plus facile de flipper devant un thriller. Tu penses que c’est dû à quoi ? Et du coup est-ce que le film d’horreur ultime que tu cherches il existe ? Je veux dire : est-ce que c’est possible en terme de genre qu’un film d’horreur réponde aux critères que tu as posés ?

Aloïs : Je pense que c’est dû à l’interprétation qu’on se fait du truc, par rapport à ce qu’on nous en dit. Dans le thriller, on reste en général dans le flou, on progresse pas à pas, ça créé quelque chose, une ambiance dans laquelle on s’immerge. Le film d’horreur l’impose d’office également, mais plus par rapport à des événements qu’on ne peut pas comprendre, ou qui n’ont pas forcément d’autre fondation que « être là au mauvais endroit au mauvais moment ». C’est limite trop abrupt, ça casse le réalisme, ce serait plus terrifiant si on se disait que ça peut exister. Certains films d’horreur, notamment ceux de James Wan pour citer du récent, s’emploient à développer une atmosphère propre à l’horreur, avec du jumpscare et du paranormal. Mais avoir peur, ça doit se poursuivre après le film, qu’on ait peur de se retourner en se disant « est-ce que y a un truc derrière moi ? ». À part se taper un visionnage seul à deux heures du mat dans une pièce sombre, on aura oublié pourquoi on a pu avoir peur sur le moment, si ce n’est pas réaliste. Ça ne nous parle pas directement, quand ça n’est pas réaliste. En ce qui concerne l’existence du film d’horreur ultime, tu me pousses un peu dans le piège à ours : non, il n’existe pas, et n’existera probablement jamais, à moins que je le tourne moi-même. La peur est quelque chose de très personnel. Faudrait arriver à créer une ambiance qui réponde exactement à mes attentes, avec une montée efficace, à un rythme qui me convient, tout en ponctuant la trame narrative par les trucs qui pourraient me faire flipper moi. J’ai d’ailleurs souvent fait l’expérience avec des amis, je leur demande ce qui leur ferait le plus peur dans un film d’horreur, la manière dont ça serait présenté, limite un peu l’histoire. En général, les gens savent quoi répondre, même si c’est pas hyper détaillé, j’ai jamais eu personne qui m’a dit « chais pas ». Perso je sais tout à fait le pitch du film d’horreur parfait pour moi, mais de ce fait, je ne le prends pas en considération dans mes critiques, ce qui n’aurait pas de sens puisque à partir de là, tous les films d’horreur seraient nuls, ou moyens grand max (alors que y en a quand même quelques uns que j’ai bien aimé !).

Gibet : Je te mets donc au défi de parler d’un film d’horreur que tu trouves bon la prochaine fois !!!!!!!!!!

Aloïs : Bordel, j’aurais dû m’y attendre.

Unfriended, Leo Gabriadze, 2015

Avant de commencer à parler du film d’horreur du jour, je pense qu’il serait de bon ton de faire une petite mise au point, une délicate introduction, une légère mise en bouche, un appendice préparatoire, un sommaire avant-propos… Enfin bref, quelques lignes afin d’être sûr que vous lirez l’analyse critique et partiale qui suivra.

Comment jugé-je un film d’horreur ? Quels critères rentrent en compte pour estimer son niveau (qui varie en général de nullissime à moyen moins) ? Professeur Aloïs #2 sortira-t-il un jour ?

Selon moi, il faut s’appuyer sur plusieurs points essentiels de ce genre cinématographique à part (tous les genres sont à part les uns vis-à-vis des autres, ok, je sais, mais je suis payé au nombre de caractères) :

  • L’ambiance : LE point le plus important, qui définit quasiment à lui seul l’entière qualité d’un film d’horreur. L’ambiance est cruciale, elle porte le spectateur, l’immerge dans le film, fait monter la tension, rend efficace les jumpscares. Elle est composée de tout ce qui peut composer une ambiance en temps normale : la lumière, le rythme, les décors, la musique, le découpage… bref, tout ce qui touche à la mise en scène, ramenée bien entendu à un contexte de film d’horreur. Alors vous pourrez me dire « ouais on s’en doutait cimer retourne sur ton yacht te baigner dans des jacuzzis de billets de 500 en buvant du champagne » mais, en tant que connaisseur absolu du genre, je peux vous assurer avec la plus grande certitude que l’ambiance est en général le point le plus bâclé des films d’horreur – ce qui hélas les rétrograde automatiquement au rang de « nullissime » évoqué précédemment. L’enjeu de l’ambiance dans un film d’horreur est peut-être plus important même que dans les autres genres cinématographiques. L’angoisse, la peur, l’horreur, l’épouvante… toutes ces émotions dépendent uniquement de la manière d’amener les différents éléments censés les exacerber. Une musique trop rapide, un espace trop lumineux, un plan trop rapproché, un fond trop net ou trop flou, un rythme trop changeant sont autant d’erreurs à éviter afin de réussir à conserver cette ambiance tout au long du film. La moindre erreur peut lui porter préjudice, et on ne retiendra au final que ce moment un peu moins bien.
  • La musique : Bien qu’elle fasse partie intégrante de l’ambiance, je pense qu’il est de bon ton de souligner l’importance de la musique dans un film d’horreur. Le son en général d’ailleurs. Vous pourrez faire l’expérience de regarder un film d’horreur en mode muet chez vous, vous verrez la différence. Le réflexe de certains d’ailleurs, au moment supposé d’un jumpscare est de baisser le son (et de garder les yeux ouverts juste assez pour discerner le contour d’une demie silhouette sur l’écran au moment fatidique).

Joseph Bishara as Demon, and Patrick Wilson as Josh in INSIDIOUS. Courtesy of FilmDistrict.tif

  • Les jumpscares : Je suis super bon en anglais, mais pour traduire ça sans que ça ait l’air trop ridicule, c’est coton. En gros, le jumpscare est une action qui a pour but de faire sursauter le spectateur. Elle s’appuie en général sur deux éléments : l’apparition furtive à l’écran de quelque chose d’inattendu et/ou d’effrayant, accompagnée d’une musique qui va s’accélérer tout au long de la scène pour éclater en un finale d’une ou deux notes jouées beaucoup plus fort et dans une gamme différente. Le jumpscare casse donc le rythme d’une scène généralement assez lente pour surprendre le spectateur et le faire bondir sur son siège. Il existe deux types de jumpscare, plus ou moins complémentaires : le premier, dont on vient de parler et le second, dans la même veine, que nous appellerons « faux jumpscare », et qui a pour but d’induire en erreur. Il reprend les mêmes codes que le jumpscare à ceci près qu’il ne se conclut pas sur un élément de surprise. On retrouvera dans la scène la musique qui monte et s’accélère, ainsi qu’un cassage de rythme final, mais qui n’aboutira sur rien. En d’autres termes, imaginez un personnage qui entend un bruit suspect dans la salle de bains à côté de lui, décide d’aller voir, ce qui va lui prendre approximativement 15 minutes, ouvrir la porte doucement, s’approcher de la baignoire cachée par un rideau de douche, poser sa main sur ledit rideau, et l’écarter d’un coup. Bim bam boum petite note de musique flippante alors que le rideau écarté ne révèle que le mur en faïence de la pièce. Ces faux jumpscares permettent de brouiller les pistes, conserver le rythme du film, contribuer à son ambiance mais aussi parfois (souvent) introduire un vrai jumpscare juste derrière. Les films d’horreur actuels usent de plus en plus de cette pratique : le plan revient sur le visage de notre personnage, rassuré, qui va souffler pour reprendre son calme, se retourner et bim bam boum petite note de musique flippante le monstre/fantôme/esprit/tueur se trouvera juste derrière (changement de scène, dans le salon, où tous les autres sont réunis et entendent soudainement les cris de leur ami à l’étage). Cette stratégie reste toujours efficace, et même si l’on peut prévoir à l’avance un jumpscare, le fait de ne pas savoir exactement lorsque celui-ci arrivera nous maintient en tension. Il faut cependant faire la part des choses : utiliser le jumpscare en permanence tout le long du film diminue largement son effet, et on en vient juste à attendre le suivant. Finalement, le jumpscare joue sur la surprise, la soudaineté de l’action, le « non-vu » de par des apparitions ultra-furtives d’un élément perturbateur. Par conséquent, s’il est devenu l’une des institutions du film d’horreur, il ne peut à lui seul servir de critère de qualité. Le jumpscare fait peur parce qu’il surprend, mais il n’angoisse pas, il est éphémère et dépend entièrement de l’ambiance. Les jumpscares occupent une place un peu particulière : ils font indéniablement peur (enfin… ils surprennent, je préfère le dire comme ça) mais un film sans jumpscares peut tout à fait être efficace, voire davantage qu’un film qui en utilise, en mettant par conséquent l’accent sur les quatre autres points, notamment l’ambiance, ou l’utilisation d’images plus traumatisantes. C’est le cas de films comme Darkness : peu ou pas de jumpscare mais une ambiance très particulière et oppressante, servie par des scènes ragoûtantes comme celle de la trachéotomie à la pointe d’un stylo bille.
  • Le scénario : Ouais, ok, là aussi j’entends les gens venir, et pour le coup je ne serais pas entièrement en désaccord avec ce qui est souvent dit sur la trame narrative des films d’horreur. Et pourtant, selon moi, l’histoire du film fait partie intégrante de son efficacité. Il n’y a rien de plus frustrant que d’assister à une succession de scènes qui n’accordent à la logique de leur enchaînement que le minimum syndical, d’avoir affaire à un scénario rempli de trous ou de facilités ou finalement d’être balancé au milieu d’une situation dont on ne connaît rien et qui à la fin du film ne sera résolue que par la mort des personnages sans qu’on en devine le but. Certains films d’horreur perdent toute crédibilité à mes yeux du fait de leur histoire mal travaillée. Ce point est d’autant plus frustrant lorsque le film présente une bonne histoire et la gâche intégralement en la précipitant sur la fin. C’est le cas d’un film exemplaire pour ça à mon sens : Conjuring, les dossiers Warren. Il avait tout pour réussir : une ambiance parfaite, des jumpscares plutôt bien foutus, une histoire qui tenait la route. On était prêt à lui pardonner les quelques menus détails qui l’accablaient (comme certaines séquences à rallonge et une multitude de personnages secondaires inutiles) mais il manque hélas à Conjuring une bonne vingtaine de minutes d’histoire. Tout est bien jusqu’à l’affrontement final contre le fantôme qui a pris possession de la femme et s’apprête à tout détruire : on nous apprend cela par un coup de téléphone passé aux héros du style « vous aviez chassé le fantôme mais en fait il vient de revenir et il a pris possession de ma femme alors que ça faisait une heure qu’il galérait pour ça mdr ». Du coup, les Warren font demi-tour dans leur 4×4 et retournent à la maison pour vaincre définitivement le fantôme. It Follows souffre du même problème. Le scénario est donc un point majeur du film d’horreur et il ne doit pas être négligé sous prétexte qu’il tient un rôle moins important que dans un film d’un autre genre.

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  • Les personnages : Comme pour le scénario, les films d’horreur ont tendance à nous proposer des personnages qui peuvent souffrir d’un manque d’approfondissement dommageable. Outre les personnages types (la bande d’ados avec une pouffiasse lubrique, un mâle alpha, une intello bonnasse, le meilleur pote du chef, un représentant de minorité ethnique et un déconneur), on a rarement affaire à des protagonistes intéressants. Ils sont bien sûrs supposés mourir ou souffrir dans le reste du film, ce qui fait qu’il ne faut pas trop s’attacher à eux, mais cela ne doit pas servir d’excuse pour nous pondre une brochette de mecs dont on ne se rappellera même plus le nom deux minutes après que le héros l’aura mentionné. L’angoisse du spectateur repose en partie sur celle que doit ressentir un personnage pendant le film, et cela est efficace à partir du moment où on en a quelque chose à faire de ce personnage. Le film entier perd en intérêt à partir du moment où on se dit : « ouais vivement qu’il crève lui » (sauf dans le cas d’un personnage intentionnellement énervant et dont la fin sera à la hauteur de l’exaspération qu’il procure).

Voici les 5 points qui selon moi sont à analyser pour juger de la qualité d’un film d’horreur. Ne nous mentons pas, le genre est en déclin, et bien que de plus en plus de films d’horreur sortent en salles, ils sont la plupart du temps plus mauvais que les précédents (ce qui est en soi une certaine prouesse), et ce à cause de lacunes dans l’un ou plusieurs des points énoncés. Pour trouver le film d’horreur ultime, je me concentrerais donc sur ces 5 points.

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Unfriended n’est pas un bon film d’horreur et ce pour plusieurs raisons. La plus évidente est qu’il ne fait pas peur, et ce à cause de sa mise en scène, pourtant assez originale. Le film est en effet entièrement tourné depuis l’écran d’ordinateur d’un des personnages, qui va tenir une conversation Skype avec ses amis, tout en envoyant quelques messages Facebook et Messenger à son petit ami et à un mystérieux inconnu. Pour situer l’histoire, la conversation a lieu un an après le suicide d’une fille du lycée, poussée à bout suite à la diffusion sur internet d’une vidéo de soirée où on la voit, couchée par l’alcool, se faire dessus. Les six protagonistes se retrouvent donc à parler sur Skype de tout et de rien, caméra allumée, sauf un, au pseudonyme inconnu, qui ne dit rien au début, si bien que les autres pensent qu’il s’agit juste d’un bug d’interface. La suite prouvera le contraire, lorsque ce dernier se mettra à communiquer à l’écrit, menaçant les personnages et parvenant manifestement à agir sur ce qui les entoure, tout en leur envoyant des photos et des messages qui prouvent qu’il connaît leurs secrets les plus enfouis et leur implication dans la diffusion de la vidéo qui a causé le suicide de leur ancienne amie. Plus étrange encore, le compte Facebook de celle-ci envoie des messages énigmatiques aux différents personnages.

Pourquoi Unfriended n’est pas un bon film d’horreur ? Certes, la mise en scène est comme je viens de le dire originale : filmer à partir d’un écran d’ordinateur est intéressant et permet de bien s’immerger dans cette soirée, en suivant tout ce que peut dire l’héroïne, ce qu’elle tape, ce qu’elle voit, la musique qu’elle écoute, bref, comme si on y était. Et ça marche, l’ensemble est cohérent, les actions du personnage sont celles que nous pourrions faire à sa place. Cependant, au-delà de l’originalité, le principe du film d’horreur ne peut pas du tout être tenu : le film trop statique ne nous donne accès qu’à une vision réduite de chaque personnage au travers d’une webcam qui ne présente qu’un plan fixe de chacun pendant toute la durée du film, un décor qui par conséquent n’évolue pas, un rythme uniquement cantonné à celui du déroulement normal du temps. Le réalisme de la mise en scène lui nuit. Sur des scènes un peu plus rapides (sans rien vous cacher, les morts des personnages, brutales), la caméra ne suit pas, bug, pixelise, si bien qu’on ne voit quasiment rien, on devine uniquement, et c’est dommage : on veut les voir crever, et surtout on veut voir comment ! Ici, rien d’impressionnant ou de discernable. Les seuls rares moments qui tranchent un peu avec la linéarité de l’action sont donc de mauvaise qualité et se concluent par la déconnexion de la conversation de la victime et les pleurs et les cris de ceux encore présents.

La mise en place de la tension n’est pas aidée par la musique, qui est très peu présente dans le film et se limite à celle qu’écoute l’héroïne au début. Cet aspect n’est pas hyper dommageable puisque le film se passe exclusivement dans une conversation Skype, et que de la musique là-dessus, déjà qu’on les entend pas super bien quand ils parlent tous en même temps, ça serait quand même pas ouf. Et puis comme il n’y a pas de tension et que les jumpscare sont pourris, c’est pas ça qui allait tout rattraperunfriended-google-hangout.

Pour ce qui est des personnages, ils souffrent malheureusement des défauts les plus récurrents des personnages de films d’horreur, des adolescents clichés suivant le fameux ordre : un couple (qui comprend ici la fille lambda et son copain beau gosse alpha), une pouf, un déconneur (en surpoids, pour la minorité et parce que c’est rigolo les gros qui font des blagues), le meilleur pote de l’alpha et une fausse blonde décérébrée. Les personnages ne sont rien au-delà de ces caractéristiques et pire encore, plus l’histoire avance, et plus on se rend compte qu’il s’agit de ce fameux groupe d’amis que tout le monde détestait au lycée, avec les mêmes comportements de « bâtards » (ils sont en cause dans le suicide de leur amie). Le jeu d’acteurs est également hyper moyen, avec des réactions sous ou surjouées. Je ne me rappelle plus d’aucun de leur nom alors que j’ai vu le film il y a deux jours – mis à part celui de l’héroïne, Blaire, parce que c’est quand même le nom le plus moche du monde après Shia LaBeouf.

Finalement, l’histoire. L’idée de base est simple, suffisante malgré tout, mais le lien entre la date d’anniversaire du suicide, la conversation, la manifestation étrange de l’antagoniste est trop flou. On ne comprend pas pourquoi maintenant, pourquoi tout court d’ailleurs, et pourquoi comme ça. De plus, le fait que le mystérieux inconnu soit au final bel et bien l’esprit vengeur de leur pote suicidée gâche absolument tout. L’explication est donc surnaturelle. C’est dommage de sombrer dans cette facilité. Il aurait été carrément plus intéressant de faire qu’on ne connaisse pas l’identité de ce personnage, que tout reste inexpliqué. Le pire c’est que la scène dans laquelle l’esprit vengeur apparaît, qui est la dernière du film et la seule filmée en dehors de l’écran, est tout simplement moisie. Quand on sait que c’est souvent cette dernière scène qui sublime un film d’horreur, lui confère toute sa puissance, la cerise sur le gâteau, on ne peut que conclure en pouffant doucement et en lâchant cet éternel : « bon bah pas ouf le film ». L’histoire n’a pas vraiment de sens, de ce fait perd en intensité au fur et à mesure du film, et les révélations finales qui se veulent plot-twists sont juste foirées, entraînant le film dans une chute inexorable.

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D’Unfriended, retenez donc que si l’idée de base est intéressante et peut légitimer à elle seule le visionnage du film (d’autant plus que la mise en scène est vraiment réaliste), il ne vaut pas son appellation de film d’horreur, et que même les plus sensibles à la surprise n’en garderont aucun souvenir. Le film est relativement court (1h20), vous ne perdrez au final que peu de temps à rester devant si vous aviez pour projet de vous taper une bonne barre de peur. Pour la morale finale, on apprend donc que pousser ses potes au suicide, c’est pas cool. Et que vaut mieux jouer à WoW que de parler sur Skype – enfin je crois.

Shrooms, Paddy Breathnach, 2008

Je me rappelle ce fameux jour où, adossé au bastingage du pont de mon yacht fraîchement acheté avec l’argent des cotisations et multiples autorisations de découvert contractées auprès d’une douzaine de banques différentes, ce jour, donc, où je sirotais un mojito préparé par une plantureuse bimbo aux avantages plus que généreux, tombée sous mon charme après que je lui ai récité quelques vers de Lord Byron, ce fameux jour où je pouvais sentir sur mon visage le souffle enjoué et farceur d’une brise chaude parcourant mes cheveux en désordre, virevoltant en boucles brunes et retombant sur mes lunettes de soleil dernier cri, ce jour où, disais-je, ma vie bascula.

Cela faisait plusieurs mois que j’avais réussi à échapper à la justice de mon pays, et m’égarer en eaux territoriales me semblait être le plan le plus abouti pour ne jamais avoir à me frotter de nouveau aux plus hautes autorités d’une contrée dont j’étais devenu le paria. La réussite n’a jamais été considérée d’un bon œil lorsque vous n’êtes pas prédisposé à la recevoir, de par le sang, le travail ou le talent, et ma fulgurante ascension au sein du gouvernement à cause d’un bug informatique, suivi de mon refus de lâcher les brides d’un Etat qui fut le mien pendant approximativement 15 secondes me valurent l’ire des plus grands dont j’avais soi-disant usurpé la place. Mais je me trompais, et je plissais les yeux lorsque ma quiétude fut troublée par l’intempestive sonnerie de mon smartphone dernier cri. Deux lettres capitales blanches se détachaient sur l’écran noir barré d’un petit téléphone en train de vibrer, signe que je recevais un appel. Gibet. Il m’avait donc retrouvé. Poussant un soupir et confiant mon verre encore plein à l’une des nombreuses beautés qui m’avaient suivi dans mon périple grâce à l’acompte à quelques millions dont je les avais gratifiées, je me rendais à la proue, décrochant à la volée, chemise à fleur ouverte au vent, barbe de trois jours et cigare cubain à la bouche, lâchant un laconique : « Ouais ? »

La réponse se fit attendre, car je n’appris que plus tard qu’il s’agissait d’une erreur de manipulation qui avait déclenché l’appel alors que le téléphone de Gibet se trouvait dans sa poche. Après être resté en ligne pendant près de 57 minutes, tirant sur mon cigare en contemplant l’horizon, je pus entendre un « Ah mince ça appelait » avant que Gibet ne daigne me parler : « Ah salut A… heu Aloïs ? C’est comme ça ton nom déjà ? Ok je voulais savoir quand tu ferais un article pour Lunécile. Salut. », avant de raccrocher sans même me laisser le temps d’en placer une. Je lui envoyais un message, lui énumérant mes disponibilités, et auquel je reçus pour seule réponse : « Salut c ki ? ^^ ». Il voulait me tester, c’était évident. Je ne pouvais plus reculer, cela faisait trop longtemps que je fuyais mon inexorable destin. Claquant des doigts sèchement, la plus belle et la plus dénudée des femmes que vous pourriez imaginer m’apporta mon long manteau d’hermine que j’enfilais avec la classe légendaire d’un corbeau empereur, disparaissant dans l’ombre du navire : « Qu’on ne me dérange plus, j’ai à faire… ».

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Après ce préambule, toujours des plus courts avec moi, il est temps de s’attaquer à l’épineux film d’horreur du jour, le bien nommé Shrooms. Comme vous le constaterez assez rapidement, mon introduction n’a absolument rien à voir avec l’histoire de ce chef-d’œuvre intemporel duquel je m’apprête à vous livrer la critique la plus objective qui soit.

Plantons un peu le décor : sorti en 2006 sous la direction de Paddy Breathnach, dont c’est le premier film d’horreur (réalisateur également de Coup de peigne et Irish Crime si cela vous parle, personnellement non), Shrooms nous propose une histoire ambitieuse, complexe et aux rebondissements des plus ingénieux, qui lui valent la note de 1.7/5 sur Allociné, spectateurs et presse confondus. Servi par une tripotée d’acteurs aussi fameux que Lindsey Haun, Jack Huston ou Max Kasch (le second étant le seul à avoir une filmographie plus étoffée qu’un épisode de Cold Case), Shrooms est exactement le genre de film dont j’aurais pu écrire le scénario pour caricaturer l’ensemble des films d’horreur à destination d’une cible adolescente. Le souci, c’est qu’en l’absence de didascalies rigolotes, le résultat final est presqu’aussi nul que la performance de l’Espagne au mondial de football. Le film démarre rapidement, avec un groupe d’amis composé de deux mecs et trois filles se rendant en Irlande pour rejoindre un de leurs potes  resté là-bas afin d’ingurgiter quelques kilos de champignons hallucinogènes. Ce synopsis aurait pu être une base intéressante, dans la mesure où les stupéfiants ne sont finalement que peu présents dans le domaine des films d’horreur. Cela dit, vous verrez qu’ils seront rapidement éludés. Après un court voyage en avion, voici donc nos 5 compères, dont l’un ressemble à s’y méprendre au junkie à cheveux longs dans Clerks, fraîchement débarqués dans la contrée des Leprechauns et autres monstres mythologiques à la crédibilité douteuse quand on n’a pas quelques grammes de bière dans le sang. Rapidement rejoints par le fameux Jake (joué par Jack), les voici prêts à prendre la route vers l’aventure. A ce niveau du film, il est intéressant de procéder à une description des personnages qui composent cette joyeuse bande :

– Tara, l’héroïne du film, une blonde, célibataire, amoureuse de Jake ;

– Jake, le fameux pote irlandais, devenu une sorte de druide local vu ses connaissances dans le domaine des forêts glauques, des champignons hallucinogènes, des légendes locales et des coutumes des indigènes irlandais (oui oui) ;

– Troy, le fameux gars qui ressemble au vendeur de drogue de Clerks, en couple avec Lisa ;

– Holly, une brune pas mal foutue qui campe le rôle de la pimbêche du groupe, en couple avec Bluto ;

– Bluto (mais moi j’entends Pluto), le mec bodybuildé, con comme un manche et obsédé sexuel – il en faut toujours un dans ce genre de film de toute manière ;

– Lisa, une autre brune mais moins bien, qui ne s’entend pas du tout avec Holly.

Dernière précision, Tara est partagée, anxieuse de vivre cette expérience d’aller jusqu’en Irlande pour aller manger des champi et le fait de revoir Jake avec qui elle a semble-t-il eu une idylle et qu’elle veut carrément serrer même si elle est trop timide pour ça.

Jake rejoint donc nos amis à bord de son van pourri et ils prennent la route ensemble. Pendant le trajet, il leur distille quelques conseils et anecdotes, leur expliquant que les trips sous champis sont différents selon chaque personne, et qu’il vaut mieux être en extérieur pour communier avec la nature. C’est pour cette raison qu’il a choisi d’emmener toute sa bande dans la forêt la plus craignos du monde, avec de la brume, des arbres noirs, une route sinueuse, et une chèvre qui se jette sous la voiture pendant qu’ils conduisent. S’arrêtant sur le bord de la route pour constater les dégâts, ils sont appréhendés par ce qui ressemble à deux zombies mais qui sont en réalité, comme nous l’apprend Jake, des indigènes irlandais vivant au fond des bois, et qui sont là pour récupérer la chèvre qui constituera leur dîner. Ils leur abandonnent donc l’animal et repartent, pour finalement arriver dans une petite clairière près d’une rivière où ils déploient leurs tentes.

Une fois qu’ils sont installés, Jake propose d’aller à la chasse aux champignons, mais avant ça, insiste pour imposer l’une des fameuses bonnes idées dans ce genre de film : prendre tous les téléphones portables du groupe pour les cacher dans la voiture, afin d’être encore plus proche de la nature. Tout le monde obtempère, même si Pluto râle un peu au début, et se déleste de leur seul moyen de communication avec le monde extérieur. Après cela, ils s’enfoncent dans la forêt à la recherche de plantes magiques. Plusieurs groupes se forment pour partir à la cueillette, ce qui engendre des histoires croisées.

Jake, Troy et Holly trouvent rapidement un coin florissant et commencent à cueillir tout ce qui leur tombe sous la main, en prenant garde de ne pas ramasser les champignons qui ressemblent trop à ceux qu’ils doivent prendre mais reconnaissables grâce au petit point noir sur leur chapeau. En effet, les avaler revient à mourir instantanément, ton estomac, ton cœur et tes poumons explosant dans la seconde. A ce niveau, oubliez tout ce que vous savez sur les champignons. L’amanite phalloïde est une petite joueuse en comparaison, puisqu’elle mettra plusieurs heures voire jours à vous dégommer le foie. Troy, qui a vraisemblablement une curiosité à toute épreuve, s’enquiert de savoir ce qui se passe si par miracle on survit à une ingestion de ce petit champignon. Jake, en connaisseur expérimenté, indique qu’il permet de communier avec les morts et de voir le futur. Incroyable !

De son côté, Tara s’enfonce dans la forêt, spottant au passage Pluto qui essaye de serrer Lisa, mais cette dernière le repousse. Je préviens d’entrée : cette scène n’aura absolument aucun impact sur la suite du film, et vient combler les 45 secondes qu’il devait rester de bande. Après cela, elle ramasse un champignon à point noir et le gobe. Parce que oui, Jake, qui en connaît plus sur les champignons que toute la communauté scientifique de ces 50 dernières années, n’a pas jugé bon de prévenir ses amis AVANT qu’ils ne partent chacun de leur côté. Tara se trouve alors prise de convulsions filmées avec un effet assez navrant de tremblotage de caméra et de flou mal maîtrisé avant que Jake ne la trouve et vienne à son aide en s’agenouillant paniqué à côté d’elle et en criant son nom. Visiblement, sa technique a l’air de fonctionner et Tara se relève, juste un peu patraque. Pour la consoler, Jake lui dit qu’elle aurait pu y rester et ils retournent auprès des autres qui ont ramassé plein de champignons.

La nuit tombe et voilà nos six compagnons de retour au campement. Jake s’emploie à préparer un thé au champignon qui devra mariner toute la nuit tandis que tout le monde se réunit autour du feu, sauf Tara qui va se coucher pour se reposer et probablement régénérer ses poumons, son cœur et tout ce que l’ingestion d’un champignon de 2 centimètres de haut a instantanément fait exploser en elle. Lisa demande alors à Jake de leur raconter une histoire d’horreur locale, et notre ami s’y emploie avec ferveur, précisant qu’il s’agit d’une histoire vraie, et que c’est pour ça que c’est flippant.

Il y a très longtemps de cela, au moins dix ans, il y avait un asile qui recueillait des enfants. Mais il était dirigée par le FRERE NOIR, un moine cachant son visage sous une tunique de couleur nuit, et trucidant les enfants avec une lame de rasoir de quelques centimètres. Un jour qu’il avait accueilli deux jumeaux, il en tua un sous les yeux de son frère et lacéra le visage de ce dernier, le forçant à porter un masque pour cacher ses blessures. Le jumeau mutilé s’enfuit, et seul resta témoin un enfant qui avait été abandonné avec les chiens des mois auparavant, et était resté avec eux depuis. Tout le monde a très peur de l’histoire de Jake, et ils décident d’aller dormir, juste après que Pluto a fait son gros lourd et a plombé l’ambiance.

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Le FRÈRE NOIR WALLAH REGARDEZ CE SOUAG

Au milieu de la nuit, Troy et Lisa qui commencent à baiser sont interrompus par un bruit provenant de l’extérieur. Croyant qu’il s’agit de Pluto qui vient se rincer l’œil, Troy sort furibond de la tente pour rejoindre celle de son pote. Il se prend un coup de poing en pleine face de la part de ce dernier, ce qui le calme assez rapidement. Dans le même temps, Lisa et Holly se foutent sur la tronche pour je ne sais plus quelle raison (il me semble que ça part du fait que Lisa ne se rase pas l’entrejambe, cela lui valant le surnom de Chewbacca, ou un truc du genre). Finalement Jake intervient et tout le monde retourne au lit. Mais Pluto se fait chasser de la tente par Holly parce qu’il est trop lourd et il décide d’aller dormir près du feu. Le bodybuilder décide alors de s’enfiler tout le thé qui marine là et de partir tout seul dans la forêt. Les effets se font vite ressentir et il croise une vache avec qui il commence à parler et qui lui dit qu’il est défoncé. Il continue ensuite à s’enfoncer dans la forêt et arrive près d’une voiture dont les phares clignotent.

Pluto parle à une vache

Pluto parle à une vache

Peu de temps auparavant, Jake avait expliqué qu’il s’agissait d’un signal pour dire qu’un couple est en train de s’envoyer en l’air à l’intérieur et que si un mec les rejoint, il aurait le droit à une petite pipe de madame. Malgré le fait que la voiture se trouve en plein milieu des bois, qu’elle soit couverte de mousse et de feuilles et aussi rouillée que si elle avait été là depuis 20 ans, Pluto s’approche allègrement et tape au carreau pour se faire pépom. La vitre se baisse, mais on ne voit pas l’intérieur du véhicule car il fait trop noir. Le plan revient sur Pluto qui semble-t-il commence à se faire sucer vu son visage illuminé de bonheur. Mais rapidement, la gâterie tourne au drame, car, dans un craquement sinistre, voilà notre fier héros amputé de son viril membre, une tache de sang venant rougir tout son caleçon (parce que ouais, il s’est foutu en caleçon et en t-shirt avant de partir dans la forêt). Tombant sous la douleur, une ombre sort de la voiture et vient se positionner au-dessus de lui avant de lui administrer un coup de hache en plein derrière la tête. A ce moment, Tara se réveille. Ce n’était qu’un rêve prémonitoire ! Elle court dans la forêt en appelant Pluto et le retrouve à côté de la vache avec qui il est en pleine discussion. Ils rentrent ensemble au camp. Ouf.

Le lendemain matin, Pluto a disparu. Ses vêtements sont toujours par terre à côté du feu, la théière vide, ce qui embête Jake parce que c’était pour six personnes. De plus, il a embarqué les téléphones avec lui. Tout le monde décide de partir à sa recherche, se séparant en un groupe de filles et un avec les deux gars. Tout le monde s’enfonce dans la forêt en appelant Pluto mais seul le silence leur répond. Jake et Troy s’arrêtent pour fumer un joint et parler de sexe, de Pluto et des événements d’hier soir. Le plan repasse sur le groupe de filles, dont Holly et Lisa sont occupées à nouveau à s’embrouiller. A tel point que Lisa finit par pousser sa rivale dans un fossé, ce qui n’est pas super sympa. En se relevant, Holly aperçoit alors une main sortant de sous les feuilles mortes, et, relié à cette main, le corps de Pluto ! Terreur, effroi, pleurs, cris. Tara tente de réconforter Holly en lui disant de se calmer (pendant que Lisa est roulée en boule en proie à ce qui se rapproche d’un traumatisme psychologique profond, mais comme elle crie pas, il n’y a pas besoin de la calmer).

Puis Tara s’enfonce un peu plus dans la forêt, attirée par un étrange pressentiment. Et soudain, pouf, prémonition. Elle voit Lisa en train de fuir jusqu’à une cabane au milieu des bois. Sortant de son rêve, elle voit alors au loin la forme du FRÈRE NOIR, voûté, avançant vers elle une hache à la main. Elle retourne vers ses amis, leur criant de fuir, ce qu’elle s’empresse de faire sans chercher à savoir pourquoi. Lisa fuit donc à travers les bois jusqu’à tomber sur oh tiens une cabane au milieu des bois. En l’entendant arriver en criant, les occupants en sortent : ce sont les deux types crades qui ont chopé la chèvre la veille. Même s’ils ont l’air carrément plus flippants que n’importe quel monstre de film d’horreur, elle leur demande de l’aider, et ils la font rentrer à l’intérieur. La scène qui suit est juste sortie de nulle part :

1) Lisa leur demande s’ils ont un téléphone.

2) Chance ! Ils en ont un, juste accroché au mur.

3) Il ne marche pas.

4) Bah ouais, la question c’était est-ce qu’ils ont un téléphone, pas s’il marche lol.

5) L’un des deux mecs chelous arrête pas de baver en faisant de grosses allusions sexuelles.

6) On apprend que les deux mecs chelous sont en fait d’anciens détenus de maison de correction qui avaient été internés pour avoir copulé avec une chèvre et un veau.

7) Ça fait 20 ans qu’ils sont dans la forêt à s’enfiler des champis, ce qui explique leur état un peu pourri.

8) Lisa leur demande s’ils ont une salle de bains.

9) Chance ! Ils en ont une, juste derrière.

10) Lisa s’enferme dans la salle de bains.

11) Elle attrape un morceau de ferraille qui traîne là, prête à se défendre si on tente de l’abuser ou pire.

12) Quelque chose est rentré dans la maison, Lisa se penche pour essayer de voir ce que c’est à travers les trous de la porte.

13) Une main passe soudain à travers le trou de la porte pour essayer de l’attraper et par instinct elle lui assène un coup en plein sur le bras !

14) La scène revient sur Holly et Tara lol.

Holly et Tara se retrouvent comme par enchantement (enfin pas tant que ça, à l’annonce d’un danger mortel lui intimant de fuir de toutes ses forces, Holly a préféré ruser en se planquant derrière un arbre aussi épais qu’un avant-bras de nourrisson) et commencent à courir. Elles débouchent alors sur une rivière tandis que sur la rive d’en face, Troy et Jake qui ont fini de fumer apparemment apparaissent, leur criant de se retrouver plus loin, dans une maison abandonnée (toujours les bons conseils de Jake). Holly et Tara recommencent à courir en longeant la rivière jusqu’à ce que Tara dise à Holly qu’elle avait vu ces événements grâce à ses rêves magiques. Holly la pousse alors en plein dans la boue en lui disant un truc comme « Tu l’avais pas vu venir celle-là hein ? lol » Et c’est ce moment que choisit Tara pour une nouvelle prémonition.

Et c’est là que le film commence doucement à sombrer en-dessous du fond de la mer qu’il avait déjà atteint. En effet, dans cette prémonition, Tara voit Lisa courir dehors, se cacher à proximité d’un enchevêtrement de branches. Les deux indigènes irlandais apparaissent alors, armés, en disant « On aurait pas dû te laisser sortir, il connait ton odeur maintenant » mais Lisa se cache au milieu de ce gros tas de branches, pour tomber nez à nez avec une sorte de créature mi-homme mi-bête aux dents aiguisées et qui l’attaque après qu’elle lui a offert un bonbon. OUI ! C’est ça la prémonition ! Alors qui connaît l’odeur de qui, qu’est-ce que c’était que ce bras qui avait tenté d’attraper Lisa dans la maison, pourquoi les deux indigènes la poursuivent, armés de haches rudimentaires ? La réponse est simple : on ne le saura jamais.

En effet, suite à cette vision, Tara se relève de la boue dans laquelle elle patauge depuis tout à l’heure et lâche sans pression : « Lisa est morte ». Holly ne veut pas la croire (et on la comprend un peu pour le coup) mais l’héroïne blonde lui intime de tirer la corde attachée au poteau qui se trouve à quelques mètres de la rive, en plein milieu de l’eau. Sans poser plus de questions, Holly s’exécute et oh ! le corps de Lisa est attaché au bout de la corde. Cris, pleurs, cris, et recris. A ce moment, Holly décide que Tara fait un peu légèrement flipper sa race et lui demande qui sera le prochain sur la liste, ce à quoi elle lui répond : « C’est moi ». Il n’en faut pas plus pour la courageuse Holly qui décide d’abandonner sa pote pour pas avoir à mourir bêtement, et disparaît en avançant le long de la rive, abandonnant Tara à son triste sort.

Le plan passe directement sur Holly suite à cela, alors qu’elle avance au milieu de roseaux, de l’eau jusqu’à la taille. Soudain, elle s’arrête de marcher, comme interpellé par quelque chose, probablement une intervention divine, ou un insecte qui brille. Et là, forcément, LE FRÈRE NOIR ALLEZ LA sort de l’eau sans un bruit, juste derrière elle, la chope à deux bras et se jette dans la rivière en entraînant l’infortunée Holly qui aura passé la moitié du film à crier.

Pendant ce temps, Tara a eu la vision de son amie en train de se faire avoir comme une débutante et décide de rejoindre la maison abandonnée, en ramassant une hache qui traînait là dans l’eau comme par magie. On arrive alors à ladite maison où Jake et Troy viennent d’arriver. Ils pénètrent à l’intérieur, découvrant des vestiges de l’antique asile du FRÈRE NOIR où les cris des damnés raisonnent encore entre ces murs maudits. Ils commencent à paniquer un peu et courent sans réel but jusqu’à ce que Jake passe une porte qui se referme derrière lui tandis que Troy se fait poignarder dans le ventre par un mystérieux tueur qu’on ne voit pas et meurt. Oui voilà, ne cherchez pas à comprendre. Jake de son côté est trop terrifié et se jette de la fenêtre du troisième étage, s’explosant la jambe dont l’os ressort assez salement. Heureusement, Tara arrive à ce moment, et l’aide à se relever, lui disant qu’en se serrant les coudes ils peuvent s’en sortir. Oui, ça aurait été moins bête de ne pas se séparer dès le début mais bon, film d’horreur oblige, etc, etc…

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Ça a l’air de faire marrer Jake d’avoir perdu la moitié de sa jambe. Et regardez la justesse, la maîtrise des émotions, le flux des sentiments qu’on peut percevoir à travers le regard de Tara (qui doit être en train de mater le perchiste…)

Mais voilà LE FRÈRE NOIR HAHAHAHAHAHA qui apparaît au détour d’un arbre, marchant vouté à 500 mètres d’eux. Tara dit à Jake de rester où il est (de toute manière vu l’état de sa jambe il aurait difficilement pu faire autrement) et avance, armée de sa hache. Jake entend alors un bruit au-dessus de lui, lève la tête et là LE FRÈRE NOIR ENCORE TU T’Y ATTENDAIS PAS EN GROS PLAN EN PLUS INCROYABLE TELLEMENT INCROYABLE. Mortellement blessé par cette apparition du visage en gros plan du FRERE NOIR, Jake s’écroule lourdement, ce qui fait se retourner Tara qui court vers lui en paniquant. Mais il est trop tard pour lui, et il s’éteint en lui disant « Je t’ai toujours aimé ». Tara commence à pleurer au-dessus de son corps puis prend conscience que ce n’est peut-être pas très pertinent de rester là et reprend sa course. Elle fait bien car à environ 12 kilomètres au loin, on peut distinguer la silhouette encore plus courbée, avançant à la vitesse fulgurante d’une queue à la caisse d’un supermarché un samedi après-midi. Malgré cela, Tara ne semble pas parvenir à le distancer, puisque pendant deux minutes vont se succéder des plans où elle court et des plans du FRÈRE NOIR qui continue à marcher comme s’il était en train de chercher des chataignes sous les feuilles.

Finalement, Tara arrive à rejoindre le campement. La police est là, avec des ambulances, et on peut voir des gardiens de la paix embarquer les deux indigènes, apparemment persuadés qu’il s’agit des assassins malgré le fait que blondinette n’arrête pas de répéter : « C’est pas eux les tueurs, c’est pas eux les tueurs » mais comme disait Giovanni, maître de l’arène de Jadielle, il faut toujours désigner un coupable alors autant prendre ceux qui en ont la tronche. Tara quant à elle est prise en charge par l’équipe médicale et emmenée en ambulance loin de ce lieu de perdition.

A l’intérieur du véhicule, le médecin qui s’occupe d’elle commence à lui taper la discute, parce qu’il est américain lui aussi. Mais à ce moment, le téléphone de Tara se met à sonner. Le fameux téléphone qui était censé avoir été volé par Pluto ! Tout lui revient alors en tête : c’était elle la meurtrière depuis le début. Chaque scène d’assassinat voient LE FRÈRE NOIR SA MÈRE se faire remplacer par Tara, apparemment sous l’emprise du champignon maudit depuis le début et animée d’une rage meurtrière, jusqu’à tuer Jake en se faisant à elle-même la fameuse déclaration d’amour finale. C’est elle qui s’était cachée derrière un arbre et avait fait croire à Pluto qu’il parlait à une vache avant de lui balancer un coup de hache en travers du crâne. C’est elle qui a explosé la tronche de Lisa sous les frondaisons avant d’aller l’attacher à une corde, juste avant de suivre Holly pour aller la noyer, rejoindre la maison pour poignarder Troy et mettre fin aux jours de Jake. Tout prend sens (enfin un petit peu quoi) puis Tara décide de buter l’ambulancier. Le film s’achève sur le plan de la vitre de l’ambulance, par laquelle Tara regarde, couverte du sang de sa dernière victime. FIN.

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En conclusion, on peut donc dire de Shrooms qu’il s’agit d’un teen movie d’horreur comme on en fait des millions, bourré de clichés, d’incohérences et de plans mal filmés. Sa seule différence est d’apparaître un peu plus souvent que ses condisciples du même genre dans les classements. Il a pour mérite de ne durer qu’1h20, ce qui n’en fait pas une épreuve insurmontable. Mis à part cela, entre jumpscares inexistants, intrigue inexistante, cohérence qui l’est tout autant, fin bâclée rehaussée d’un rebondissement qu’on voit poindre dès les vingt premières minutes, des personnages pas attachants, pas charismatiques et qui pourraient servir de définition au mot caricature… Et si l’on pensait pouvoir se rattraper sur l’aspect gore pour combler un peu maladroitement cet ensemble précaire et vide, on sera vite déçu quand on découvrira que les seules gouttes d’hémoglobine sont celles qui parsèment gentiment le visage des personnages quand ils tombent un peu trop rudement ou se prennent des branches d’arbre. Bref, un film d’horreur comme il s’en fait malheureusement à foison et qui constituent la majorité de la bibliothèque du genre. Amen Shrooms, tu ne resteras pas dans mon esprit : la preuve en est, j’ai dû me retaper certaines de tes scènes pour me rappeler de ce qu’il se passait malgré le fait que j’ai écrit cet article le lendemain de ton visionnage. En espérant que je ne me souviendrais pas de toi lors de mes prochaines prises de stupéfiants sous forme d’amanites.

Martyrs, Pascal Laugier, 2008

J’ai une manière relativement simple de sélectionner les films que je vais voir, et ce pour n’importe quelle catégorie. Prenons l’exemple d’un soir où je désire me détendre devant un bon film bien marrant des familles, hop, ni une ni deux, j’ouvre mon navigateur internet préféré et je tape habilement ces quelques mots : « meilleurs films drôles lol ». Je tombe en général sur une série de sujets de forums qui demandent une liste des meilleurs films drôles de tous les temps et je sélectionne selon la redondance des titres qui s’y trouvent. C’est aussi grâce à cette technique que l’on se rend vite compte que l’avis général n’est pas forcément le meilleur…

Je me suis récemment lancé dans un défi que seuls quelques illuminatis et adolescents émos avaient osé avant moi, et dont peu sont ressortis vivants, à savoir le visionnage d’un bon petit paquet de films d’horreur-épouvante-terreur-qui font peur, ce dernier point n’ayant pour ma part jamais été atteint à mon grand dam. Je suis un public assez difficile en matière d’horreur, et pour moi, le film parfaitement réussi serait celui qui mêlerait à la fois une ambiance particulièrement angoissante à une histoire convaincante (ouais je sais…) et qui fasse sursauter. Un mélange de deux genres donc, entre épouvante et horreur (je vous laisse le soin d’aller chercher les différences qui constituent les deux genres, ce débat ouvert faisant rage depuis des temps immémoriaux, 2007 je crois). Shining est peut-être le long-métrage qui remplit le mieux ces conditions à l’heure actuelle, du moins pour moi, mais il manque ce petit côté vraiment flippant qui fait que je n’arriverai pas à dormir, ce truc que je ne pourrais pas expliquer mais qui va venir te hanter dans ton sommeil.  J’ai un bon nombre d’amis qui ne peuvent pas voir un film d’horreur, se cachent tout le temps les yeux dès qu’ils entendent un truc suspect et font de très énervant bruits de bouche et gémissements quand par malheur ils ont vu le seul moment gore intéressant du film. Cependant, là encore, je me préviens des critiques : horreur/épouvante ne rime pas forcément avec gore, même si la tendance semble se généraliser de plus en plus à l’heure actuelle.

Ce genre souffre d’un défaut cruel à mon sens : il vieillit en général extrêmement mal, et ce très rapidement. Quelques films tirent bien entendu leur épingle du jeu, notamment ceux adoptant le style de caméra embarquée, mais l’utilisation d’effets spéciaux dans la plupart les rendent à l’inverse comiques, voire ridicules, alors qu’ils sont censés être la composante principale de l’ensemble.

Bref, comme vous l’aurez je l’espère compris après cette courte vue d’ensemble (je reviendrai plus tard sur la majorité des points abordés pour les développer plus en détails et fournir quelques sources qui étaieront mon argumentation), si je suis assez friand de films d’horreur dans le sens où j’espère un jour tomber sur THE FILM, le genre me déçoit plus souvent qu’il ne me comble. Je me lance donc dans la critique des différents longs-métrages que j’ai pu visionner, et que je continue toujours, étant dans ma phase un peu SM.

Pour commencer cette série, j’ai donc opté pour un film franco-canadien. Il faut savoir en premier lieu que s’ils ne sont pas forcément très nombreux, les films français du genre sont plutôt bien réussis. Ils jouent généralement sur l’aspect torture mentale et physique afin de développer une ambiance gênante, voire complètement glauque, comme c’est le cas ici.

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Martyrs, de Pascal Laugier, sorti en salles le 3 septembre 2008, avec Mylène Jampanoï, Morjana Alaoui, et Catherine Bégin. Pour les petites notes en bas de page, le film a un certain rayonnement international, notamment aux US, et va faire prochainement l’objet d’un remake hollywoodien. Il revient fréquemment dans les listes des films les plus dérangeants et de nombreuses personnes indiquent en commentaire ne pas avoir eu le courage de le regarder jusqu’au bout.

Alors, qu’est-ce que ça raconte ? Le film commence par un flashback sur les années 70. Une petite fille disparue, Lucie, est retrouvée, vivante, portant les marques de multiples blessures. Un petit peu beaucoup sous le choc, elle est hospitalisée, et va faire la connaissance d’Anna, une autre petite fille, la seule avec qui elle parviendra à se lier d’amitié au vu de son comportement du à son traumatisme.

Ellipse, quinze  ans plus tard, une famille prenant son petit-déjeuner tranquillement, les parents et les enfants, discussion autour de l’avenir et des projets de chacun, petites tensions, etc… On frappe alors à la porte et le père va ouvrir. Surprise, il tombe sur Lucie, armée d’un sympathique fusil de chasse. Les scènes qui suivent sont assez rapides : Lucie pense qu’elle a retrouvé ses ravisseurs de l’époque et tire. S’ensuit la décimation de la famille, sans autre forme de procès. Là où le scénariste américain va faire survivre la gamine de 10 ans parce que ça se fait pas de tuer des gosses (et c’est mal vu de faire des remix de Sandy Hook), Pascal n’a pas cette morale trop naze, et la même gamine se mange une rafale de plomb en plein bide. Bref, quatre corps plutôt ravagés, on est à 10 minutes de film. Lucie fait alors appel à son amie Anna pour l’aider à se débarrasser de toute cette viande.

Anna arrive donc à la maison, découvre le carnage, et n’est pas tip top jouasse, d’autant plus que Lucie semble poursuivie par une espèce de démon qui cherche à tout prix à la tuer pendant la première partie du film (qui se compose de trois parties, la première étant centrée sur Lucie). Pendant cette première demi-heure, les deux femmes font chercher à dissimuler les corps, tandis qu’Anna va vouloir aider la femme, qui n’est pas tout à fait morte, à s’échapper. Son plan va rapidement foirer de toute manière, et madame n’aura pas survécu bien longtemps. Les deux femmes vont découvrir une pièce secrète de la maison, qui nous prouve assez ironiquement qu’il s’agissait bien des ravisseurs de Lucie, et dans laquelle elles trouveront une femme totalement ravagée, aveuglée, à laquelle on a cloué un casque en métal sur la tête et visiblement très affectée par la torture qu’on lui a infligée. En parallèle, Lucie doit fuir un personnage humanoïde qui tente de la tuer. On apprend par d’habiles flashbacks qu’il s’agit d’une femme retenue captive avec elle à l’époque, et qu’elle n’avait pu aider lorsqu’elle s’était échappée. Le souvenir de cette femme la hante donc et réclame vengeance. On découvre assez vite que la pauvre Lucie est légèrement schizophrène sur les bords et que cette femme qu’elle croit voir n’est qu’un reflet de son imagination, et qu’elle se blesse d’elle-même. D’ailleurs, vers la fin de cette première partie (30/40 minutes), elle s’égorgera toute seule, se tuant sous la pluie, et laissant Anna seule au milieu de tout ce bordel.

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Ce qui fait le « charme » de Martyrs, c’est justement la suite. Manque de pot pour Anna, la famille devait recevoir la visite des membres d’une sorte d’organisation/secte qui sont responsables des enlèvements et tortures, dans un but toujours mystérieux. Anna se fait capturer et là commence la descente en enfer, puisque quasiment tout le reste du film va se concentrer sur les tortures et mauvais traitements qu’elle va recevoir, enfermée dans cette pièce noire, aveuglée et rouée. Je ne dévoile pas la fin, qui sans être grandiloquente demeure assez habile.

C’est précisément cette longue, très longue séquence de tortures qui mettra à mal le spectateur. Il semble que la morale ait été complètement mise de côté dans le film, au profit d’un idéal à atteindre de la part de ses protagonistes, qui fait que le tout paraît presque irréel et honteusement fascinant. L’ambiance glauque poussée à l’extrême de la cave sombre qui servira quasiment d’unique décor pendant tout le reste du film, alliée aux séquences de torture, de plus en plus violentes, mettent mal à l’aise et feront se poser la question « pourquoi ? », qui trouvera une réponse qui renforcera cet aspect de malaise dans la mesure où elle apparaît totalement improbable en comparaison de ce que va subir Anna pendant environ une heure. Si vous voulez vous faire une petite idée, le titre est en rapport avec cette réponse.

De fait, Martyrs sait parfaitement créer une ambiance propice au théâtre d’horreur, une ambiance sombre, gerbante même pour certains, n’ayons pas peur des mots. Comme je le disais précédemment, je ne pourrais pas qualifier ça de film d’horreur génial de mon point de vue, dans la mesure où l’on ne sursaute pas. J’aime avoir une part de surnaturel dans les films d’horreur que je vois, et Martyrs n’en a pas (ou du moins très peu si on considère le personnage schizophrène), préférant se concentrer sur la cruauté humaine pour réussir.

En bref, si vous êtes amateurs d’ambiance gênante, Martyrs est le film qu’il vous faut, peut-être plus encore que Shining, qui est plus oppressant que gênant. Et quand je dis gênant, c’est plus du genre à vous faire faire ces bruits de bouche et gémissements pendant le visionnage que simplement vous faire plisser les yeux et vous gratter le nez. Le choix du double rythme, très rapide au début, trèèèèèès long par la suite est judicieux et renforce cet aspect d’horreur qu’il cherche à atteindre, le tout filmé avec assez de talent. Mais si vous êtes assez sensibles aux images, abstenez-vous, au risque de ne pas arriver à le voir en entier.

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