12 Days of Christmas #7 – Pourquoi notre Père Noël est-il une ordure ?

Nul lecteur assidu ne sera surpris : les films de Noël c’est mon dada. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur maint classique de Noël américain, et si Dylanesque a pu parler de La Vie est belle, si Jooles a pu offrir Rendez-vous, pareil que pour Petit Papa Noël qui dehors va avoir si froid, c’est un peu à cause de moi. Alors cette année, je stoppe net la globalisation. A vos lunettes bio, j’écris sur les productions locales : à la recherche du classique de Noël français !

vlcsnap-2015-11-30-11h30m36s93

Quantitativement, on ne manque pas de matos. Même si on l’oublie d’une année sur l’autre (obsolescence programmée ?), il y a une production audiovisuelle française non négligeable autour de Noël. Ce que j’appelle la xmasploitation existe aussi dans nos contrées, au cinéma, à la télé. Cette année, vous pourrez, dans votre Pathé préféré, le 23 décembre, admirer Le Grand partage, dans lequel face à un hiver excessivement froid les bourgeois se voient contraints par le gouvernement socialiste d’accueillir des clochards chez eux – ça finira bien, vous inquiétez pas. L’année dernière, on a tous sciemment raté Le Père Noël, remake foireux du Kid avec Tahar Rahim et un gosse « trop mignon », et Divin enfant, comédie boulevardière sans inspi où Emilie Dequenne donne dans l’immaculée conception. L’année d’encore avant, on avait tous évité les salles de cinéma pendant deux semaines pour ne pas risquer de nous retrouver par erreur dans une projo de Max, où une gamine « adorable » faisait en sorte que papa Joey Star tombe sous le charme de pupute Mathilde Seigner. A côté de ça, systématiquement, des petites sorties animées plus soignées mais sans écho, Spike, L’Apprenti Père Noël et le flocon magique, programmes de courts-métrages neigeux, et des téléfilms torchés, souvent montés autour d’un acteur populaire à la lisière du ringard – exemple le plus notable : Un vrai papa Noël, avec Bigard en guise de hameçon.

Tu vas me dire oui mais c’est récent tout ça c’est la mode c’est sheitan – les premiers films de Noël français que j’aie pu recenser datent de l’époque où le cinéma était sourd ! Louis Feuillade, que tu connais peut-être pour ses Fantomas, sort Le Noël du poilu en 1915 ; Jean Durand, réalisateur burlesque injustement oublié, en 1913 organise un Noël pour son héros Onésime. Je suis capable ensuite de te citer au moins un film de Noël français par décennie et je suis à peu près certain que, si on allait fouiller les catalogues avec la loupe de Sherlock Holmes, on pourrait trouver toute une forêt derrière l’arbre (c’est récurrent, d’autant que dans ce cas précis il est des films qui méritent l’appellation « de Noël » sans forcément le dire explicitement). Plus significatif encore, de nombreux auteurs se sont attardés, chacun à leur façon, sur le cas Noël, Thompson avec La Bûche, Veber avec Le Jouet, Honoré avec Dans Paris, Eustache avec Le Père Noël a les yeux bleus, Desplechin avec Un Conte de Noël, Rohmer avec Ma nuit chez Maud… Jacques Demy, en concevant Peau d’âne, avait explicitement l’intention de proposer un film de Noël. A priori, il y a suffisamment d’antécédents pour constituer une tradition.

Malgré tout ça, je ne vois que deux productions audiovisuelles françaises qui méritent le nom de classiques de Noël, c’est-à-dire qui sont rediffusés et revus avec la même soif que La Vie est belle aux Etats-Unis : Le Père Noël est une ordure et les dessins animés Astérix. Les autres redif systématiques sont celles de films américains. Or les deux trucs cités, tu vois bien, résistent totalement au tartalacrème esprit de Noël, le Splendid donne dans la farce noire, Astérix montre des Gaulois qui refusent l’hégémonie et détourne les mythes, naturalisateurs de rites. Attention, je suis pas en train de valoriser l’Esprit Français contre la naïveté anglo-saxonne, je note simplement une méfiance, une attitude satirique. Tu remarqueras qu’on retrouve à peu près la même situation pour ce qui est de la zic de Noël. Si l’on met à part le tube de Tino Rossi et quelques restes de chants d’église, avons-nous des chansons de Noël bien ancrées qui ne soient pas des adaptations de standards anglais, américains, allemands ? Parmi les créations françaises, on trouve essentiellement des chansonnettes insolentes qui, Brassens Renaud Dutronc Didier Super Les Sales Majestés, en veulent beaucoup au Père Noël. La plus sincèrement joyeuse dans tout ça c’est « Ce soir c’est Noël » du groupe punk Les Wampas. Cette année, Aldebert a pondu un album honnête sur la thématique Noël mais c’est un cas exceptionnel. Là encore un passé mais pas de tradition.

Pour résoudre ce mystère, les travaux de la sociologue CNRS Martyne Perrot sont utiles – pas tous, ça se répète pas mal d’un bouquin à l’autre, ça sent la xmasploitation aussi de ce côté-là (je sais pas si ces gens-là ont la consigne de sortir régulièrement des livres à sujet accrocheur mais je retrouve ici les mêmes procédés que chez un autre sociologue CNRS, Jean-Claude Kaufmann, et ses essais sur les petits problèmes des femmes). Ethnologie de Noël : Une fête paradoxale (2000) nous explique dans son troisième chapitre que la Noël moderne vient d’abord de l’Angleterre victorienne, où la fête a muté en même temps que la structure sociale :

La bourgeoisie d’alors, adepte et prosélyte d’une morale exaltant les vertus de la famille et fascinée par la réussite sociale et économique des siens, va s’emparer de cette fête pour lui faire incarner et symboliser ses nouvelles valeurs. Elle lui octroiera du même coup une place centrale, inconnue jusque-là, dans le cycle festif annuel.
[…] La transformation du sens même de a fête de Noël est aussi directement liée à l’avènement d’un nouveau souci pour la vie privée. Bien qu’elle existât dans les grandes maisons aristocratiques, la « réunion de famille » n’occupait pas encore la place centrale qui sera la sienne désormais et les enfants n’étaient encore l’objet d’une attention particulière à cette occasion. Là réside sans doute l’ingéniosité, sinon l’inventivité de cette société qui a su tirer parti d’une fête collective, riche de références païennes et populaires, pour valoriser le « foyer » qui devient à cette époque une sorte de refuge, un rempart face à une société qui s’industrialise brutalement. Il faut rappeler que la révolution de 1848 qui avait déchiré la France avait beaucoup inquiété cette catégorie de la population britannique en pleine ascension sociale et économique. (pp. 71-72)

En quelques années, néo-Noël est fondée, on lui fournit un mythe (A Christmas carol), une imagerie (les illustrations qui accompagnent le texte bientôt réutilisées pour faire des cartes de vœu), une organisation sociale qui tâche de faire adhérer tout le monde à la fête (par exemple les Goose Clubs : les pas très riches dès septembre cotisent pour avoir une belle dinde à Noël). Les pays qui sont dans une situation économique similaire ne tardent pas à se laisser contaminer – l’Amérique de Roosevelt la première, l’Allemagne de je sais pas qui probablement un mec s’appelant Klutenfrig la deuxième. En France, Noël ne touche alors que les élites brittophiles qui aiment à mimer les rites anglais. Il faudra attendre la Libération pour que Noël commence à concerner la totalité de la population française. Autrement dit, Noël en France ça a sérieusement débuté dans les années 1950 alors quand ton papy mate tes cadeaux en bougonnant « y avait pas tout ça quand j’étais petit », pour une fois il faut prendre ça au sérieux. Pour mieux saisir ce qui se joue là, il semble judicieux de se souvenir comment Halloween a failli devenir une coutume française, à la fin des années 90. On a copié les costumes de monstres les décos toiles d’araignées les journées trick or treat et les soirées films d’horreur, mais on savait pas du tout pourquoi on faisait ça, juste on reproduisait un folklore découvert par le biais des fictions américaines. Pas étonnant que ça n’ait pas pris, cette fête sans ancrage. Il y a un peu de ça également dans le rapport de la France à Noël. Ça n’est pas sorti de leur ventre, ça leur est tombé dessus. Et si Noël a a mieux marché que Halloween c’est que la fête a une base religieuse et qu’elle appelle à faire des trucs qui vont dans le sens du flux.

Les États-Unis ont des bêtes de classiques de Noël, on est d’accord. Mais ils ont presque tous été tournés dans les années 1940, sous la présidence dudit Roosevelt, et pendant que Hollywood était à son apogée. Comment on pourrait avoir un équivalent français alors que 1) on n’a jamais eu de gros promoteur de Noël à la tête du bouzin et 2) nous n’avons pas un cinéma populaire fort pour soutenir l’idée ? Est-ce que c’est pas logique que la méfiance à l’égard de Noël soit plus forte ici qu’ailleurs, puisque fondamentalement on s’en bat les couilles ? Si aucun des films répertoriés ne se fixe en classique, c’est que les films n’ont pas de fondation et les spectateurs le cœur plein d’autre chose. Et faut avouer que si on cherche l’origine de notre goût pour les Christmas, sur Lunécile, ça provient essentiellement des séries, éventuellement des films, où nos personnages favoris tout à coup avaient l’air vachement plus heureux quand l’anniv de Jésus arrivait. Notre tempérament noël est importé d’Amérique.

tumblr_mdylbvDOdx1qa0l9go1_500

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s