Mon Premiers Plans 2016

Cette année, j’ai eu peu de temps pour Premiers Plans, ze festival of septième art of la ville d’Angers. Je n’ai pas pris de pass, ne me suis engagé dans aucune activité de couvrage d’événement en temps réel. Ça tombe bien car, au fond, conclusion d’une édition 2015 passée à m’enfiler les films de la compète, je n’aime pas beaucoup cette fête du cinéma d’écolier. La rétrospective thématique de l’édition en cours résume bien l’esprit : en guise de films « rebelles », on propose Les Quatre Cent Coups, Le Roi et l’Oiseau. Des choix audacieux puisque les programmateurs par là grillent leurs cartouches pour la rétrospective « naphtaline » de l’année prochaine. Affranchi de ces sortes d’obligation, j’ai pu choisir mes films selon les appels de mon ventre. Seulement dans les rétrospectives, cinq ou six, pour mieux les goûter, ne pas courir d’une salle à l’autre, bousculant les vieilles, oubliant d’écouter le cinéaste au micro. Sans culpabilité quand les piquages de nez d’après midi arrivent. Avec à la place du matos d’écriture sur les genoux, un bouquin juteux sous chaque coude (j’en parlerai aussi, puisqu’ils ont fait partie de l’expérience). Cette année j’ai pu savourer Premiers Plans.

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Samedi 23

Le Grand Appartement, Pascal Thomas, 2006

Quand une oeuvre prétend héberger le monde entier, il faut examiner qui reste à la porte. Les huissiers, banquiers, magistrats, propriétaires, comme il se doit, sont des plaisants, et Pascal Thomas ne leur permet que d’être risibles. Ceux qui riaient dans la salle, petite sociologie du gloussement, étaient à la louche des 40-60 angevins. Le jeune dans le meilleur des cas souriait. Serait-ce que le jeune a moins soif d’inverser l’ordre du monde, d’abattre le grand A avec des petits hahas ? Le quinqua par son vécu serait plus à même de repérer et dénoncer le scandale capitaliste ? C’est ce qu’à reculons on serait contraint de conclure si Le Grand Appartement n’avait pas d’autres têtes de turc. On s’y moque en vrac du banlieusard qui « nique » tout ce qu’on lui propose (gag périmé en 95), des Africains rieurs qui avec accent commentent l’action « elle a mangé du crocodile celle-là » (périmé en 84), du peuple pittoresque des troquets (périmé en 31). Première hypothèse donc : l’inégale distribution du rire dans le public vient de ce que l’humour proposé par le film est ringard. Ce n’est pas tout. On se fout de Jacques Rozier et, au plus violent, de son oeuvre. Son double fictionnel, Églantier, est présenté comme un farfelu, voire un grotesque : il fait des films pauvres ! En bricolant ! Avec des amateurs ! Pascal Thomas insiste sur quand ça marche pas mais ne mentionne jamais que parfois ça marche. Comme si l’irrespect du système économique déterminait d’avance l’échec artistique. On retrouve la fausse bienveillance de Maestro (Fazer, 2014) à l’égard de Rohmer ou de Télé Gaucho (Leclerc, 2011) à l’égard des chaînes indé. La voie alternative au mieux est charmante. Nous lui accordons une comédie, qui cautionne de loin sans adopter aucun des dispositifs proposés. Seconde hypothèse : le vieil angevin, mieux emboboïfié que le jeune, s’y retrouve totalement. Pascal Thomas répondrait que sa cam n’épargne personne. Il est vrai que tous les personnages de l’appart sont sujets à moquerie. La différence se situe dans l’honnêteté de la moquerie. Martin, alter ego du réal, est infidèle. D’abord c’est une faible charge. L’homme adultère pullule dans le cinéma français, pour se montrer vicieux il vaudrait mieux se peindre en Montespan. Martin trompe sans le vouloir, quasi-violé par une bombasse brune hystérique. Non seulement il n’est pas coupable mais en plus on lui suppose un sex-appeal de dingue. Pascal Thomas nous fait le coup de l’entretien d’embauche : mon plus grand défaut ? c’est que j’attire trop les femmes. Surtout, Martin a une existence en dehors de ce trait satirique. Il est adultère d’accord mais aussi plein d’autres choses. Ce traitement n’est pas accordé à tous. Le poète-comédien raté du bistrot n’est que ça, Annette la sœur dépressive exclusivement dépressive, Églantier exclusivement hurluberlu… Si l’on met d’un côté ceux pour qui il y a un salut en dehors du gag et de l’autre les autres, on obtient une nette distinction entre ceux qui ont la réussite culturelle et ceux qui pas. Pascal Thomas prône une aristocratie artiste. Il la fait louer explicitement par son héroïne Francesca, fuck les monopoles, vive le Paris bohème qui a permis Toulouse-Lautrec. La communauté du grand appart, telle que dépeinte par le film, s’entend parce qu’elle admet cette autre hiérarchie. Ainsi le joyeux bordel est peut-être joyeux mais pas très bordélique.

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Les derniers indiens, Marie-Hélène Lafon, 2008

J’aime la précision de Lafon dans les choses domestiques. Sur le plan documentaire, le décorticage d’une fin de caste, le travail stylistique qu’il induit, on est repus. Mais cette rigueur n’est pas tenue d’un bout à l’autre. La séparation entre les Santoire moribonds et leurs voisins fourmillant de vie est systématique. Peut-être que cette séparation trouve validation dans le réel, mais à la lecture on s’habitue vite : dès qu’un nouvel aspect de l’existence paysanne est évoqué, il y a d’une part nos héros mous et d’autre part leurs copains excités. Dans cette accumulation sans exception, il est difficile de ne pas identifier un schéma, au profit duquel l’auteure aurait coupé de la vie ce qui dépassait de sa fiction. Postulons donc que c’est l’accumulation qui pose problème. Il reste qu’on aurait pu l’éviter. Claire Keegan avec la même matière aurait fait une nouvelle de dix pages. Le rebondissement final, qui produit un effet désagréable après tant de pages narrativement statiques (imagine un twist de Shyamalan à la fin d’un Béla Tarr) aurait lui aussi été plus percutant dans une forme courte. Si les procédés que je viens d’énoncer sont volontaires, alors je ne pourrais jamais qu’apprécier Lafon, malgré les belles pages.

Les cheveux des femmes des voisins étaient teints. À la messe on avait tout loisir d’observer ; on voyait aux blondes solaires, aux rousses glorieuses, des racines marron, tenaces obtuses têtues. On ne rencontrait pas ces femmes chez la coiffeuse. Leur frénésie capillaire était intestine, familiale, mitonnée à la maison comme un ragoût. Les coiffures femelles oscillaient entre le négligé franc et massif du crin jaune de l’Alice et de savants chignons, fragiles, monumentaux, qui surgissaient aux moments de l’année les plus inattendus. Certains dimanches, on remarquait des coupes incongrues et très visiblement expérimentales, volontiers dissymétriques. Le poil de la tribu étant raide et rétif par nature, on le frisait, on le chauffait, le bouclait, le tirebouchonnait ; on l’accablait de produits mirifiques commandés sur catalogue avant d’être appliqués dans la plus joyeuse incurie. Le cheveu était tour à tour natté, crêpé, tortillé de rubans, piqueté de barrettes, emberlificoté d’élastiques, plaqué sous bandeau, assommé sous turban, hérissé en papillotes. Les jeunes générations, garçons et filles mêlés, furent crêtées de rouge et de vert. On osait, on n’avait pas peur, on ne reculait pas, on cultivait la tentative, on vivait d’expériences, on était révolutionnaire.

Thérèse, Alain Cavalier, 1986

La pauvreté, dans Thérèse, est principe de vie et principe de cinéma. Cavalier dépouille le décor, les costumes, le jeu, les dialogues, le récit et fait un film avec ce qu’il reste. Des cadrages au cordeau, souvent inattendus, soutenus par des raccords secs, imprévisibles. Par le plein emploi de procédés simples mais essentiels, Cavalier retrouve une façon très humble d’être spectaculaire, comme les grands films muets. On n’a pas de mal à croire que le choix de l’ascèse l’intéresse puisque c’est lui qui guide la mise en scène. On pense souvent – moi compris – que le dogme chrétien incite le croyant à vivoter, en l’excluant des plaisirs terrestres les plus intenses. Le film montre autre chose. La vie des Carmélites est austère mais leur corps est alerte. Elles sont des jouisseuses. Mais elles ont la sagesse de leur exigence : si on ne peut pas vivre perpétuellement dans l’exaltation, il est possible d’être totalement disponible au présent. Que ce ne soit plus le gigantesque mais le minuscule qui nous fasse grimper. Cherchons le sublime par le bas. La religion est ce qui leur donne la force d’abandonner l’espérance, du même coup d’accueillir tout ce qui vient comme il vient. Quand Thérèse ne souffre pas, elle dit tant mieux ; quand Thérèse souffre, elle dit tant mieux. Le dernier mouvement du film, à cet égard, est troublant. Un film comme Le Temps de quelques jours (Gayraud, 2014), documentaire consacré aux sœurs de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance, réglait trop facilement la question de la motivation. En gros, dehors il y a la pression sociale et elles elles veulent être tranquilles alors elles se cachent dedans. Thérèse reste opaque jusqu’au bout. Et même : elle est de plus en plus opaque. Plus on observe la vie du couvent, plus on constate que le couvent est le catalyseur d’élans sensuels disparates. L’une aime avaler les peaux mortes du lépreux en même temps que l’eau qui a servi à le nettoyer, l’autre expérimente du bout du doigt et de la langue le sang craché par la tuberculeuse. Je sors du film moins sûr qu’en entrant.

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Dimanche 24

Martin et Léa, Alain Cavalier, 1979

Voilà le mystère : pendant une grosse heure j’adorais ce film, quand tout à coup je décrochâmes. Je précise, pour le bon déroulement de l’enquête, que la salle était close, mon portable éteint, mon ventre tendu et mes bourses affaissées, en d’autres termes c’est, et pas l’inverse, parce que le film a commencé à m’ennuyer que mon esprit s’est mis à vagabonder. Cavalier s’occupe de filmer une vie, à travers laquelle transparaît une époque. Le plan-séquence est son outil qui, suffisamment large, permet de capter en même temps que les allers-retours de nos deux ou trois petits individus des portions de détails dont chacun pourra user à sa guise. De la fin des années 70, on verra des vêtements, des coiffures, des objets, des gestes, des situations. C’est un temps où il paraît envisageable de rompre par lettre, ce qui entraîne la déconvenue suivante : quand on a mis le courrier fatidique dans la boîte postale mais qu’au bout du compte on n’est plus si sûr, qu’est-ce qu’on fait ? Si dans le dernier mouvement, Cavalier m’a paumé, c’est certainement que sa vision de l’époque finit par prendre le pas sur la captation quotidienne. Il se passe quelque chose. Un suicide. Qui empèse le film. Martin et Léa retrace grosso modo la biographie de son couple central. Si Cavalier fait intervenir un suicide, c’est probablement qu’il y a eu un suicide. Ce n’est pas le fait en lui-même qui dénote, mais sa représentation. Le suicide dans le film est un événement. Il rompt et fait entrer dans l’ère de la culpabilité, de la grosse gueule de bois. Derrière l’aménagement des séquences, on entend Cavalier qui, avec son goût pour le religieux, analyse le bordel : de la libération sexuelle à l’après-coup sidaïque, on retrouve le passage de l’Éden à la vie terrestre. S’il avait été fidèle à son principe, il se serait contenté de filmer des gens qui continuent à vivre.

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L’As de pique, Milos Forman, 1964

Je sais pas si c’est mon esprit surf qui parle ou quoi, mais c’est super les nouvelles vagues non ? Ça te donne pas envie de twister comme si demain n’aura pas lieu ? À plusieurs points du globe pas spécialement connectés les uns aux autres, à peu près au même moment, les jeunes se sont mis à filmer les jeunes avec jeunesse. On sait pas c’est quoi, si c’est le hasard ou de l’Histoire, si les moyens techniques ont donné l’envie ou si l’envie etc, toujours est-il que c’est arrivé, et que ça a fait des films tout frais, uniformes par le mouvement, très distincts par la nature du mouvement – focus sur le particulier. L’As de pique, premier long-métrage de Milos Forman, s’inscrit dans cette démarche, mais ce n’est pas ça, puisqu’en un sens je l’attendais, qui m’a le plus frappé. Je retiendrais surtout que les pères, habituellement sacrifiés, sont ici excusés. Le papa du héros, en premier, est certes un gros con pénible, la moustache pleine d’assertions bourgeoises, mais avec son phrasé, sa démarche, le malaise palpable de l’acteur amateur face à la cam (Forman paraît-il a grave lutté pour l’avoir lui et pas un autre !) on sent une immense fragilité. Nos pères sont nuls mais faut les comprendre. Un joli film sans repoussoir.

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Au piano, Jean Echenoz, 2002

Une définition possible du style en littérature : faire exprès d’écrire mal. Jean Echenoz souvent cherche la fausse note. Un frisson d’effroi te saisit. Comment je fais moi pour distinguer une phrase mal écrite pour de faux d’une phrase vraiment mal écrite ? Observons ces trois échantillons :

– « Quand il lui demanda comment connaissait-elle son prénom, elle répondit qu’elle était déjà là bien avant qu’il n’emménage. »

– « Quand Max revint de la salle Pleyel, Alice fit comme si de rien n’était vu qu’elle dormait. »

– « Il avait près de quatre-vingt suspects, dont l’un d’entre eux était peut-être en attente d’un don d’organe ou avait l’un des siens dans la même situation. »

La seconde phrase est d’Echenoz, les deux autres de Marc Lévy. J’ai rassure-toi une astuce. La fausse note d’Echenoz est orchestrée, ainsi elle est nette, ça frappe quand même, on se dit miam une biscorne. On retrouve ce principe à grande échelle dans Au piano qui, avec son vaste récit tendu vers une chute rigolote, ressemble à une blague juive gonflée en roman. On est à la limite du foutage de tronche. À la limite seulement parce que la structure du bouquin, pour faire aboutir la mauvaise blague, est extrêmement sophistiquée. Echenoz s’amuse bien, et moi avec.

Plutôt satisfait de ce panorama, Max se reprojeta le film de sa nuit avec Doris. Vraiment elle était sexuellement formidable, très imaginative pour autant qu’il pût en juger, lui qui, faute d’assez d’expérience car n’ayant jamais connu grand-chose dans sa vie que deux ou trois amours malheureuses et quelques putes, ne pouvait que supposer qu’elle avait en effet plein d’idées – bien qu’en ce domaine on puisse rarement dépasser, en s’essoufflant, la dizaine ou douzaine d’idées possibles avec leurs variations, puis sorti de là c’est toujours un peu la même chose. Mais par exemple, une bonne partie de la nuit, elle avait pratiqué de longues pipes étonnamment sophistiquées dont Max, quand il écoutait ses chansons dans le temps n’aurait jamais pensé que de tels raffinements pussent être imaginés par elle, malgré tout son talent d’artiste. Il ne l’aurait pas vue comme ça.

Pater, Alain Cavalier, 2011

Moi, président de la république depuis ma décision d’avoir été élu au suffrage universel direct avec majorité absolue, demande au CNC l’annulation du visa d’exploitation de Pater d’Alain Cavalier, sorti le 22 juin 2011. Non contents de gaspiller l’argent du contribuable (on se paie de la chirurgie esthétique alors qu’on aurait pu louer une caméra 3D !), le réalisateur et les acteurs laissent entendre que le pouvoir, la paternité, l’identité sont forcément parodiques. De plus j’ai beaucoup rigolé ce qui prouve que c’est une satire. Enfin l’idée de mettre en place un salaire maximal me rend jaloux car je ne l’ai pas eue. Je rappelle que l’atteinte à la fonction présidentielle était encore passible en 2008 d’une amende de 30 euros. Cordialement.

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Lundi 25

Le Nom de la rose, Jean-Jacques Annaud, 1986

Enfin vu ce colosse du cinématographe, dont je connaissais d’avance les tenants et aboutissants. J’en sors sans haine ni amour. Jean-Jacques Annaud a un savoir-faire indéniable pour l’imagerie romantique, les raccords chelou, le monstrueux, le sublime et tout ça. Il aurait fallu à cette époque lui faire tourner à la chaîne, avec des budgets du même acabit, des adaptations de Hugo (Victor), ça aurait poutré pour longtemps toutes les autres tentatives et rendu heureux les profs de lettres. Et puisqu’il faut chipoter : la solennité du film – je ne sais pas si elle vient d’Eco, en tout cas il y a beaucoup de malice intertextuelle dans la composition de l’intrigue – donne raison aux méchants, qui haïssent le rire. Cinéastes désœuvrés, si vous avez pas d’idée, faites un remake humoristique du Nom de la rose.

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Les Restes de la semaine #6 – Au revoir 2015 !

Lune : Il est temps de faire notre top 2015, ou bientôt on va mériter tous les noms d’oiseaux, têtes de linotte et fils de grue, dont les internets nous gratifient quand on regarde ailleurs. Mais ne soyons pas gagnés par la fièvre de la subjectivité mal nommée. Nous n’avons pas tout vu, tout lu, tout entendu en 2015. Nous avons creusé notre sillon, évité sciemment des choses, raté sans le vouloir d’autres choses. Les tops de fin d’année accomplissent le rêve d’une parfaite synchronie entre les sorties culturelles et les consommateurs de culture. Mais laissons les rêves aux fans de Terry Gilliam. Chers sélénites, je veux savoir quelle est l’oeuvre, découverte (mais pas nécessairement sortie) en 2015, qui vous a le plus marqué ?


Corbillot : Sense8, créé par les Wachowski et Joseph Michael Straczynski, 2015

Gibet : Pink Flamingos, réalisé par John Waters, 1972

Jean PaludesUne journée d’Ivan Denissovitch, écrit par Alexandre Soljenitsyne, 1962

Lune : Le Chagrin, par la compagnie Les Hommes approximatifs, 2015

Aloïs : le groupe de musique The Glitch Mob

Dylanesque :  l’écrivain David Foster Wallace

Clo : Hannibal, créé par Bryan Fuller, 2013-2015


Corbillot et Sense8

On va dire « Oh là là, Corbillot nous fait encore chier avec les Wachowski ! » Eh, d’abord mon année 2015 a été pauvre en découvertes, visionnages, lectures (oui, je mets de côté les manuels de concours, c’est quand même bien déprimant !). Et vous plaignez pas, les potes, j’aurais bien pu vous parler de Jupiter Ascending, qui est exactement le contraire du Réveil de la Force : un space opéra inventif et sublime qui s’est ramassé la gueule au box-office. Mais du coup, je préfère m’intéresser à ce qu’ils ont fait de meilleur cette année (Jupiter étant pour moi leur film le moins abouti) : la série Netflix Sense8. Et l’imaginaire bizarroïde des Wacho étendu sur douze épisodes d’une cinquantaine de minutes, c’est quand même bien cool. On y retrouve des thèmes familiers, des méthodes déjà bien rodées : de la métaphysique, des connexions complexes, de l’idéalisme, des genres bousculés, transformés ; et pour assembler tout ça des dingueries de montage et une photographie explosive sans tomber dans l’acidulé de Speed Racer. Comme d’hab’, il faudra lâcher prise pour les premiers épisodes et dépasser la première réaction naturelle : « Putain, je bite rien ! » Tout ce foisonnement, cette étrangeté, rentre progressivement dans une perspective somme toute assez simple si l’on se laisse aller. Et, dans notre société qui prend souvent le parti de se moquer des émotions, faire l’éloge du sensible, mieux, en faire une force, un pouvoir de solidarité, m’a franchement emballé. La cohérence est là, les Wacho sont des humanistes idéalistes qui ne désespèrent jamais. L’occasion, si le cœur vous en dit, vous sera donnée de découvrir des acteurs excellents dénichés par la prod (avec au premier rang le formidable duo formé par l’électrisante Tuppence Middleton, et le good cop Brian J. Smith et ses faux airs de Captain America). Bref, si vous voulez savoir ce qu’ont en commun une DJ islandaise, une pharmacienne de Bombay, un voyou de Berlin, un acteur de telenovela mexicain et une femme d’affaires coréenne, foncez, je vous le recommande, mater Sense8.

Gibet et Pink Flamingos

En 2015, pour mon mémoire de M1, j’ai travaillé sur les adaptations cinématographiques de la saga humoristico-policière San-Antonio, toutes jugées (la plupart du temps à juste titre) lamentables. Pour bien remuer le couteau, les critiques et chercheurs ne cessent de rappeler que c’est pas si dur de proposer un bon film dans le genre, en prenant comme exemple un certain nombre de réussites indéniables, Zazie dans le métro, Fantasia chez les ploucs, Le Magnifique… L’un deux clame fièrement : c’est parce qu’en France on n’a pas d’équivalent de John Waters que tous les San-Antonio filmés sont, à l’instar du cadeau d’anniv de l’héroïne de Pink Flamingos, de la merde en boîte. Pour vérifier la validité du propos, j’ai donc dû – plaisir de la contrainte, Ana sous Christian Grey – me plonger à corps perdu dans ce cinéma-là.

Je ne savais pas grand-chose de John Waters. J’avais en tête une vague réminiscence de bout d’extrait de particule avec des grosses et des couleurs bonbon. J’ignorais totalement que cet univers contenait une charge subversive aussi forte. Dans Pink Flamingos, deux familles de Baltimore se disputent le titre de « filthiest person alive ». Et, pour mériter ce titre, croyez-moi, ils y vont pas avec le dos : exhibitionnisme, rapt, meurtre, viol, inceste, coprophagie (parfois non simulés !), ils se font la liste exhaustivement, rap sheet completed, avec une furie joyeuse « à faire trembler les murs de Jéricho ». Ces persos sont des putain de sadiens, rompus à l’exercice du plein plaisir égoïste, et John Waters ne les punit pas, ne les excuse pas, au contraire boit leur farce dégénérée comme du nectar vermeil. Je n’avais jamais vu ça.

Paludes et Une journée d’Ivan Denissovitch

– Tous les vieux te le diront : c’est à l’heure de midi que le soleil est à son plus haut.
– Oui, dit le commandant, c’était vrai de leur temps. Mais, depuis, il y a eu un décret : le soleil, maintenant, atteint sa hauteur maximum à une heure.
– Pas possible ? Il est de qui ce décret ?
– Du pouvoir soviétique.
Le commandant repartit avec le bard. Choukhov, d’ailleurs ne voulait pas le disputer. Tout de même ! Est-ce que le soleil aussi obéirait à leurs décrets ?

Si vous avez lu et relu Orwell, si vous trouvez qu’il fait encore bien trop chaud en ce mois de janvier et qu’il faudrait quelque chose pour glacer l’atmosphère, optez pour Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne. Qu’est-ce qui fait qu’un type enfermé au goulag puisse se dire « j’ai passé une bonne journée aujourd’hui » ? Le camp où est interné Ivan Denissovitch Choukhov n’aura pas raison de son énergie, ni de sa volonté. Depuis son lever, plus difficile qu’à l’accoutumée, Choukhov n’a de cesse de bouger, travailler, le corps toujours aux aguets. Chaque action nécessite de bien connaître les lieux, les habitudes des gardiens. Le camp, complètement replié sur lui-même, semble être bâti sur un réseau de pièges face auquel seules une connaissance et une observation attentives permettent de survivre. A la lecture, on aurait presque l’impression que Choukhov fait partie des prisonniers les plus libres du camp : il sait contre quoi et contre qui il joue. Écrit dans une langue chaotique, orale et argotique, celle d’Ivan, le roman m’a parfois rappelé le style de Charles Bukowski : outre le dédoublement auteur/narrateur/personnage, il y a le refus du misérabilisme et de la caricature du milieu. L’humour est bien présent, noir, parfois absurde. L’environnement du camp n’a pas besoin qu’on ironise. Ivan Denissovitch n’est pas un dissident, pas un ennemi du Parti. Juste un type foutu au mitard à cause de soupçons sans preuves tangibles, Choukhov se bat pour lui-même. Au moment du récit, il ne lui reste qu’un an à tirer. La durée courte du récit nous encouragerait presque à le relire chaque jour, faisant de Choukhov le prisonnier éternel. Le Un Jour sans fin littéraire ?

Lune et Le Chagrin

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Gibet l’avait déjà évoqué ici. C’est à ce jour c’est ce que j’ai vu de plus généreux au théâtre. Un spectacle écrit au plateau, un espace plein de possibilités. Les comédiens s’amusent beaucoup tout en étant très fins, et ça remue en douceur au fond de moi. Je savais pas, avant, que le théâtre ça pouvait être si doux. Ça nous parle d’enfance, c’est chaotique et maladroit, c’est ce que j’ai essayé de retrouver dans mon dessin. Il y a surtout une relation frère/sœur très réussie qui montre bien tout ce qu’il peut y avoir d’amour mais surtout de frustration et de colère là-dedans. Pour ceux qui n’ont pas pu voir, ils ont fait une version radio, qui donne une bonne idée de ce qu’est le spectacle.

Aloïs et The Glitch Mob

Je crois avoir déjà dit que je n’étais pas très à l’aise lorsqu’il faut parler des choses que j’aime bien, et ce pour la bonne raison que je suis beaucoup moins efficace à défendre ce que j’ai trouvé cool que quand il s’agit de démonter le reste. J’ai l’horrible impression de me répéter, d’utiliser des arguments qui ne parlent de toute façon qu’à moi et d’user à outrance de répétitions et de lieux communs propres à la critique positive. Mais s’il faut en plus se restreindre à une œuvre unique, alors là, mon cerveau dit non, tout comme mon corps, qui doit dès lors compenser cette épreuve par l’ingestion de plusieurs litres d’éthanol ou à défaut d’images rigolotes sur internet. Aussi loin que je me souvienne, cette année 2015 n’a pas été pour moi celle du gros wouah !. Pour être parfaitement honnête, je n’ai d’ailleurs eu qu’un gros wouah ! dans toute ma vie, devant L’Apollonide de Bonnello.

Bien sûr, certaines œuvres m’ont plus touché que d’autres, et je peux faire de nombreuses mentions spéciales. J’avais parlé de Transmetropolitan, que j’ai d’ailleurs terminé, et que je recommande plus que jamais. J’ai évoqué Archer, dont j’attends la saison 7 avec impatience. J’ai donné mon avis sur Le Roi des Ronces, que j’ai adoré. J’ai fini par me dégoûter de Bret Easton Ellis en lisant Les Lois de l’attraction. Tous m’ont marqué sur le moment, d’une manière ou d’une autre, et désigner parmi tous ces noms un plus marquant, c’est ne pas rendre justice aux autres. Je vais quand même vous parler d’une petite découverte musicale dont je n’ai pas encore parlé.

The Glitch Mob, un groupe américain de musique électronique. Là aussi vous pourrez me taxer de mec abusif qui ne se mouille pas, mais je ne vous expliquerais pas pourquoi j’aime ça, enfin du moins pas concrètement, dans la mesure où je ne le peux pas. Il s’agit avant tout actuellement du groupe préféré d’un ami très cher, et qui me l’a fait écouter. Etant plutôt dans le mood electro, j’ai tout de suite accroché, aussi parce que le titre le plus récurrent de la playlist – à savoir « Can’t kill us » – m’évoque ces soirées à Caen à refaire le monde, à me déhancher les épaules, à éliminer le trop plein de drogues la tête au-dessus de la cuvette, image éternelle d’une jeunesse dédiée comme il se doit à bien se flinguer ce qu’il me reste de santé. J’ai eu beau avoir le droit à la totale concernant le groupe, à quel point leurs transitions étaient parfaites, leurs sons toujours timés à la milliseconde, les instrus de ouf, tout ce que vous voulez, je serais bien incapable de vous redonner le détail. Mais The Glitch Mob est désormais synonyme de souvenirs, et je pense que cela vaut au moins à en faire mon œuvre la plus marquante.

Dylanesque et David Foster Wallace

En 2015, j’ai croisé la route de David Foster Wallace. D’abord en me baladant dans les allées de la librairie Shakespeare à Paris et en admirant le pavé Infinite Jest (1996) très joliment réédité, fourmillant de mots, de notes, de caractères. N’ayant pas assez d’argent de poche pour l’embarquer, je l’ai laissé là, me promettant de revenir un jour. À la maison, Wikipédia m’a appris que l’écrivain s’était suicidé en 2008, laissant derrière lui ce chef-d’œuvre culte d’un millier de pages, tout fraîchement traduit chez nous. Un mois plus tard, lors d’un réveillon un peu sinistre, j’ai regardé The End of The Tour, de James Ponsoldt. Jesse Eisenberg y incarne un journaliste de Rolling Stone qui accompagne lors d’une tournée promo l’auteur incarné par l’étonnant Jason Segel (Sans Sarah rien ne va, How I Met Your Mother). Ca se passe en 96, sur la route, entre une chambre d’hôtel et une librairie miteuse, au rythme des confessions de l’auteur, de ses sautes d’humeur et de sa vision singulière du monde. C’est un huis-clos en mouvement, une pièce de théâtre animée par un dialogue existentialiste et touchant. Avec, pour achever de me convaincre, une bande-son où l’on retrouve le meilleur de la période, de Felt à Pavement. Fasciné pour de bon par le personnage, il allait falloir que je me plonge pour de bon dans son œuvre. En 2016, je lirai David Foster Wallace. C’est ma seule résolution.

Clo et Hannibal

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L’almanach séries 2015

Sur mon ancien blog, j’avais l’habitude chaque année de faire un traditionnel classement des séries. Cette année, à la demande de Lunécile, je change un peu la formule avec une sorte d’almanach – dernière référence à Retour vers le Futur, promis ! – qui compile chronologiquement les moments de télévision qui ont marqué une année particulièrement mouvementée. Mon année, puisque c’est forcément subjectif et donc forcément non exhaustif.

2015, c’était l’année de la Peak TV. Un terme à la mode qui est apparu face à l’émergence d’un trop grand catalogue de bonnes séries. Oui, c’est un comble : à force d’avoir beaucoup de choix de qualités, beaucoup plus de diversités et beaucoup plus de médiums (via les services de streaming notamment), on ne s’y retrouve plus, paraît-il. S’il est vrai que l’indigestion est un danger, ce serait tout de même idiot de se plaindre d’un trop-plein de trop-bien – il y avait aussi beaucoup de mauvais. À chacun de savoir faire le tri et de savoir savourer ce grand festin plutôt que de le consommer trop vite. 2015, c’était aussi l’année des adieux. Alors revisitons cette année pleine de tout et, surtout, pleine d’émotions.

P. S. : Avant de vous entendre pigner, je précise que je n’ai pas encore vu (ou que je ne verrai jamais) You’re The Worst, Jessica Jones, Bloodline, Please Like Me, Banshee, Looking, Sense8, Empire, Fresh off the Boat, Crazy Ex-Girlfriend, Penny Dreadful, Jane the Virgin, Daredevil, Hannibal, Rick & Morty, Unreal, Inside Amy Schumer, Man Seeking Woman, Kingdom, Narcos, The Middle, Grey’s Anatomy, Masters of Sex, Casual et la saison 19 de South Park. Quand à Doctor Who, je vous renvoie vers mes confrères et leur avis sur la neuvième saison.

8 janvier / The Daily Show w/ Jon Stewart (Comedy Central)

Pendant longtemps, Jon Stewart était le compagnon de mes pauses repas. Une figure irrévérencieuse mais pas trop, accessible sans être prétentieuse, subjective comme il faut et parfois capable d’analyses imparables. Un vieil ami aux cheveux grisonnants qui s’attaque aux mêmes moulins avec plus ou moins de réussite mais toujours le besoin de tourner en dérision ce qu’il y a de pourri au royaume de la politique et des médias, avec Fox News comme bouc émissaire. Il est parti dignement en août mais c’est en janvier, au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, qu’il nous a rappelé pourquoi on l’aimait et pourquoi sa mission devait se poursuivre. On espère te revoir en 2016, Jon !

20 janvier / Parks & Recreation – S07E04 (NBC)

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Au milieu d’une ultime saison très réussie, on a le droit avec « Leslie & Ron » au plus bel hommage possible à la relation centrale de la série, à ce ying/yang sur lequel les scénaristes ont toujours su se reposer pour retrouver un peu d’équilibre. Alors les enfermer malgré eux dans un huis-clos censé les réconcilier, c’est l’occasion parfaite pour nous offrir un best-of sans avoir recours à un clip-show. Et puis c’est pas tous les jours qu’on voit Nick Offerman pleurer. Un beau cadeau aux fans.

22 janvier / Mom – S02E11 (CBS)

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Quand une sitcom aussi intelligente que Mom tue un personnage, c’est bien plus marquant que quand ça arrive dans Game of Thrones. Surtout qu’elle peut se reposer entièrement sur le talent de ses deux actrices principales. Allison Janney dont le choc se transforme rapidement en rage avant de redevenir de la tendresse, Anna Faris qui ne sait pas comment réagir et finit par éclater en sanglots dans les bras de sa mère. Cette capacité à aborder le thème de la mort, comme celui de l’alcoolisme ou de la misère, n’empêche même pas les scénaristes d’avoir recours à l’humour gras et à des répliques bien senties. Elle a des couilles cette série, elle affronte les conséquences de ses arcs narratifs. La scène la plus forte reste celle où on se rappelle la lutte quotidienne des deux femmes, endeuillées, face à un verre qu’elles ne toucheront pas. Pour l’instant.

29 janvier / Parenthood – S06E13 (NBC)

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Clap de fin pour la famille Braverman. Un finale qui exploite toutes les forces de la série sans trop en abuser : la spontanéité du jeu, les relations approfondies entre les personnages, l’art de faire pleurer ou sourire avec une réplique ou un regard très juste. Il rend un bel hommage à tout ce petit monde, bien plus que ne l’aura fait une sixième saison en demi-teinte, construite sans trop de panache, confuse et un peu maladroite parfois. Mais on oublie ses défauts, les frustrations diverses qu’on peut ressentir maintenant que tout est fini et on pleure à chaudes larmes devant cet attendrissant clou du spectacle.

4 février / It’s Always Sunny In Philadelphia – S10E04 (FXX)

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En dix ans, la plus drôle des comédies nous aura tout fait : un dessin animé, une comédie musicale, une attaque de zombies, deux Arme Fatale. Il fallait bien qu’un jour, on ait le droit à un (faux) plan-séquence. Birdman a relancé cette mode et c’est comme ça qu’on se retrouve à suivre la journée de travail de Charlie, sans interruption (ou presque). Virtuosité et rats morts n’ont jamais été si bien ensemble.

8 février / Better Call Saul – S01E01 (AMC)

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Un centre commercial en noir et blanc. Un moustachu à l’allure familière. Un flash-forward mélancolique qui prouve que Vince Gilligan maîtrise toujours l’oxymore. Une belle introduction à un spin-off un peu inégal mais qui saura viser juste avec ce genre de moments, ceux qui nous parlent d’échecs et de regrets. Ceux qui misent sur le potentiel dramatique très juste de Bob Odenkirk.

11 Février / Broad City – S02E05 (Comedy Central)

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Une nuit blanche conduit Ilana dans les fins fonds de la nuit new-yorkaise. Elle y fait la rencontre de Val, l’alter-ego music-hall d’Abbi. S’ensuit un numéro d’anthologie, le sommet de cette comédie unique en son genre, trouvant toujours de nouvelles astuces autour du sujet « deux potes qui font n’importe quoi ».

15 février / Saturday Night Live – 40th Anniversary Special (NBC)

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40 ans et plus toutes ses dents. Malgré une incapacité à véritablement se réinventer, Saturday Night Live a sorti le grand jeu pour ses trois heures d’anniversaire, pleines de surprises. Une célébration aussi inégale que prévue mais qui permet d’avoir au bureau du Weekend Update ses trois plus illustres présentatrices.

15 février / Togetherness – S01E05 (HBO)

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Encore un ersatz de film indé-mumblecore sur HBO ? Encore de la classe plus que moyenne qui souffre ? Oui mais la valeur ajoutée de cette série des frères Duplass, c’est sa justesse. On ne le ressent pas immédiatement, il faut une poignée d’épisodes pour s’investir dans les états d’âme des personnages mais, au bout du cinquième, le charme opère. Surtout lors de cette partie de dodgeball en plein air dont le véritable enjeu est la volonté d’émancipation d’une femme mariée en quête d’ailleurs.

1er mars / The Last Man On Earth – S01E01 (FOX)

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Un pilote à l’image du personnage de Will Forte : libre, créatif, ludique, plein de possibilités. Comme tout bon pilote, il peut d’ailleurs se regarder indépendamment du reste et rester tout à fait jouissif. Si la suite de cette première saison sera tristement classique, la seconde est actuellement en train de trouver un bon équilibre et aborde intelligemment amitié et solitude.

1er mars / Girls – S04E07 (HBO)

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En même temps que son personnage fait une croix sur sa carrière d’auteure, Lena Dunham enfin décide d’arrêter de passer des épisodes entiers à répondre à ses critiques de la manière la moins subtile possible. Au lieu de ça, la revoilà qui nous raconte des histoires, la chronique de jeunes gens paumés et gentiment auto-centrés. Avec « Sit-In », elle a réussi à pondre un huis-clos un peu grossier mais en retrouvant le sens de l’humour et la répartie qui fut à une époque la marque de fabrique de la série (et pas seulement un moyen de faire du méta ou de la branlette intellectuelle).

6 mars / Unbreakable Kimmy Schmidt – S01E06 (Netflix)

En binge-watchant cette adorable série imaginée par Tina Fey, je ne pensais pas qu’une chanson pouvait autant me rester en tête que celle du générique. Jusqu’à « Peeno Noir », l’hymne composé par Titus, la révélation comique de l’année. Un bon moyen de découvrir l’humour ultra-référencé et au timing impeccable du réjouissant successeur de 30 Rock. 

8 mars / Brooklyn 99 – S02E18 (Fox)

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Brooklyn 99 n’est pas une série de son temps : elle mise sur une formule à l’ancienne (intrigue A + intrigue B + intrigue C), des personnages gentiment caricaturaux mais terriblement attachants, un cadre de travail fixe où se développe des relations amicales et amoureuses solides, vingt-deux épisodes par saison… Et c’est ce qui m’attire chaque semaine chez elle, ça et le cast impeccable, d’un Samberg qui a gagné en épaisseur à un Braugher qui donne son meilleur à chaque réplique. Bien sûr, c’est inégal, c’est classique et parfois routinier. Mais c’est ce confort qui fait tout le charme de la comédie. Quand elle convoque en plus ce bon vieux Bradley Whitford pour offrir à Jake Peralta une backstory très touchante, comment bouder son plaisir ?

25 mars / The Americans – S03E09 (FX)

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The Americans réussit l’exploit de garder une qualité constante sans avoir besoin d’accélérer son rythme, de compromettre son récit ambitieux ou de sacrifier des personnages juste pour nous offrir d’éphémères frissons. Non, les frissons sont bien là pour durer car, quand une intrigue est passionnante, elle est exploitée jusqu’au bout et reste passionnante jusqu’au bout. Cela demande une très grande attention et une patience toujours récompensée. Ce n’est pas une série d’action, c’est une étude méticuleuse des conséquences de nos actions. Plus on passe du temps en compagnie de notre couple d’espions infiltrés qui font d’horribles choses au nom de leur patrie, plus les enjeux émotionnels sont complexes et bouleversants. Et quand Elizabeth se retrouve confrontée à sa propre moralité face à une Lois Smith bouleversante, l’émotion est forte.

29 mars / Shameless – S05E11 (Showtime)

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Après une quatrième saison très solide, Shameless est un peu retombé, cette année, dans ses vilains travers : situations poussives, arcs narratifs trop décousus et tendance à se reposer sur l’humour gras un peu trop souvent. Malgré tout, il surnage forcément de belles fulgurances, que ce soit dans le traitement des troubles de Ian, le passage à la puberté de Deb et même – plus surprenant – la romance d’un Frank en manque d’affection. Et quand les Gallagher se réunissent enfin au complet le temps de cet avant-dernier épisode plus solide, l’émotion est au rendez-vous. Avec une scène comme les retrouvailles de Ian et Monica, mère et fils bipolaire, la team John Wells prouve qu’elle a encore des choses très justes à nous raconter sur le sujet.

31 mars / Cougar Town – S06E13 (TBS)

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On l’aura moins évoqué que d’autres séries sur le départ comme Mad Men ou Justified mais elle me manquera tout autant. Sa familiarité et sa bonne humeur. Sa simplicité. C’était un privilège de passer autant de temps avec des gens privilégiés aussi charmants. Levons notre verre à la fine équipe du Cul-de-Sac et gardons un souvenir chaleureux de Couga… euh… Sunshine State !

5 avril / Last Week Tonight – S02E08 (HBO)

Il était dur de perdre à la fois Jon Stewart et Stephen Colbert mais la relève est définitivement assurée. Que ce soit par Noah Trevor et Larry Wilmore sur Comedy Central ou, surtout, par John Oliver sur HBO. Cette deuxième saison fut un rendez-vous immanquable tant l’animateur a su trouver ses marques tout en offrant sans cesse de nouvelles surprises. L’analyse pertinente mêlée à l’inventivité d’une fine équipe, c’est la force de Last Week Tonight et de segments aussi couillus que cette rencontre avec Snowden en Russie (on se souviendra aussi de la création d’une religion ou de la nouvelle mascotte Malboro). À quand le Pulitzer ?

14 avril / Justified – S06E13 (FX)

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On n’échappe pas vivant d’Harlan, Kentucky. Et pourtant, c’est bien ce qui arrive à nos deux héros. Je les appellerais bien anti-héros si le terme n’était pas autant dépassé et que ces deux-là n’avaient pas reçu un traitement aussi complexe depuis le début, traversant dans tous les sens la ligne qui sépare le Bien et le Mal. Et ça valait vraiment le coup de les avoir vivants dans cette ultime scène pour avoir le droit à cette touchante conversation qui capturait à la perfection l’esprit de la série et ses qualités : une histoire de loyauté racontée avec les dialogues les plus concis et mémorables possible. Au final, plutôt que d’avoir en tête la violence et les multiples rebondissements, on sort de la série avec le souvenir de personnages hauts en couleurs, de répliques cultes et de relations complexes au cœur de l’Amérique.

16 avril / Louie – S05E02 (FX)

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Avec Gibet, on a longuement disséqué la cinquième saison gentiment controversée de Louie. Mais s’il y a un truc sur lequel tout le monde s’est mis d’accord, c’est sur l’efficacité de cet intro basée sur la diarrhée. Louie, alors qu’il est à la caisse d’un supermarché, a une envie pressante et il peut compter sur ses deux gamines pour l’accompagner dans cette épreuve !

2 mai / Children’s Hospital – S06E07 (Adult Swim)

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Les épisodes « behind the scenes » de Children’s Hospital sont mes favoris, de petits chef-d’oeuvres de mise en abyme. Ils savent toujours jouer de manière inventive avec la mythologie très alambiquée et toujours plus absurde construite saisons après saisons. C’est à la fois parfaitement idiot et parfaitement maîtrisé, ce qui donnerait presque envie de croire que ce soap existe depuis 40 ans, se déroule au Mexique et est constitué d’une galerie d’acteurs aussi loufoque. Ici, le méta opère durant un morning talk show et prouve que, même au bout de six saisons, la comédie méconnue d’Adult Swim a encore beaucoup d’absurde à revendre.

10 mai / The Good Wife – S06E22 (CBS)

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Si j’inclus ce moment, ce n’est pas qu’il est réussi, c’est qu’il est mémorable. À cause d’une brouille entre Juliana Margulies et Archie Pajanbi, les deux amies Alicia et Kalinda n’ont pas partagé une scène à l’écran depuis une cinquantaine d’épisodes. Quand cette dernière quitte la série, les scénaristes nous offrent alors des retrouvailles/adieux dans un bar qui sont en réalité… truqués. Oui, dans un manque de professionnalisme insultant pour les fans et nuisant pour de bon à mon amour pour la série, elles ont refusé de partager l’écran une dernière fois. Je ne sais pas si le pire, c’est que le trucage se voit ou qu’il y ait un trucage. Un moment à retenir en guise de leçon : plus jamais ça.

17 mai / Mad Men – S07E14 (AMC)

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Il était dur de choisir seulement une scène dans cette ultime poignée d’épisodes. Peggy qui fait du roller pendant que Roger joue de l’orgue, Betty qui poursuit sa vie comme si de rien n’était malgré une terrible nouvelle, la réconciliation des Campbell. Don qui se jette dans les bras d’un autre homme invisible. La publicité finale. De « Person To Person », je retiens surtout les trois coups de téléphone de  Don aux trois femmes de sa vie. « People just come and go and no one says goodbye…” Eh oui Don mais pourtant, c’est bien fini. Et si personne ne dit au revoir, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une fin mais d’un nouveau départ.

2 juin / Community – S06E13 (Yahoo! Screen)

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Avec cette ultime saison, Dan Harmon et son équipe sont peu à peu remontés dans mon estime, en particulier avec leurs trois derniers essais. L’épisode du paintball était divertissant, celui du mariage intelligent, drôle et touchant. Et ce finale, tout ça à la fois. Triste surtout. Je ne pensais pas que Jeff et compagnie étaient toujours capables de me faire ressentir autant d’émotions. Les multiples renaissances de la série et sa baisse de qualité m’avait complètement fait oublier l’amour que j’aie pu porter à ces personnages par le passé. Comme au bon vieux temps, le méta est utilisé au service des personnages plutôt qu’à l’occasion d’un gag poussif ou d’un concept foireux. Et la voix de Dan Harmon se refait entendre avec générosité, humanisme et clarté, sans avoir besoin de jouer les victimes ou de nous pondre un script boursouflé. Merci pour le cadeau Dan, notre patience et fidélité méritaient bien ça.

7 juin / Veep – S04E09 (HBO)

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Un peu moins maîtrisée que d’habitude, cette quatrième saison reste toujours un must de satire et de one-liners inoubliables. Pour la première fois, on sort du format habituel avec cette série de témoignages face caméra où le staff de la Maison Blanche témoigne dans une affaire de fuite d’emails (Clinton peut en prendre de la graine). L’occasion d’exploiter chaque graine semée durant l’année et chaque personnage de cette galerie d’enfoirés de plus en plus grande. Le timing comique est précis et le ton cynique au possible : « It’s a good day for truth, but a sad day for love ».

7 juin / Silicon Valley – S02E09 (HBO)

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Et HBO a clairement trouvé un duo en or puisque le même soir, Silicon Valley nous livrait son épisode le plus jouissif de sa très solide deuxième saison. Tout en gardant l’humour nerd habituel, les scénaristes ont su augmenter les tensions dramatiques et rendre leur récit plus complexe. Niveau rebondissements, cet épisode est le plus virtuose et, avec un simple œuf de condor, redistribue intelligemment les cartes pour Pied Piper et prouve que Jared est bien l’arme secrète de la série.

11 juin / Orange is the New Black – S03E13 (Netflix)

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C’est bizarre de ne plus voir l’ancienne série phare de Netflix dans les classements de fin d’année. Cette troisième saison a moins fait parlé d’elle mais je l’ai pourtant trouvée bien plus solide que la précédente. Débarrassée d’un antagoniste trop caricatural, les prisonnières ont plus d’espace pour grandir et, excepté pour le paresseux triangle amoureux autour de Piper, les scénaristes ont pu nous offrir d’ingénieuses combinaisons de personnages. Plus on passe de temps à Litchfield, plus ses habitantes et son personnel sont attachants. Comment ne pas exploser de joie face à ces scènes finales de retour à la nature ?

14 juin / Game of Thrones – S05E10 (HBO)

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De cette saison encore plus inégale que d’habitude, les réseaux sociaux ont comme d’habitude retenu les moments les plus controversés (le viol de Sansa), choquants (le sort de Jon Snow) ou pleins d’action (la bataille contre les White Walkers). Le plus marquant, c’est pourtant la performance de Lena Headey dans ce walk of shame bouleversant, où la caméra est impitoyable, où l’un des personnages les plus détestés de la saga se retrouve à mériter toute notre pitié. Tant que la série pourra délivrer ces moments d’humanité, elle continuera à être autre chose qu’un phénomène de machine à café.

28 juin / Nurse Jackie – S07E12 (Showtime)

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Encore un adieu. Et un adieu sur Showtime, en général, ça veut dire l’agonie douloureuse d’une série qui n’a plus sa place à l’antenne depuis longtemps (cf : Dexter ou Californication). Le cas de Nurse Jackie est différent : suite à un changement de showrunner, la dramédie a su se renouveler et poursuivre discrètement sa route en suivant chaque étape de l’addiction de son infirmière. Ce finale est la conclusion logique de son parcours et offre à l’hôpital et ses protagonistes une porte de sortie très satisfaisante, très sobre, à l’image de ce qui m’a plu dans sa deuxième période.

11 juillet / 7 Days in Hell (HBO)

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Sous la forme d’un documentaire sportif (et reprenant parfaitement les codes du documentaire sportif), ce téléfilm ovni suit un match historique entre deux joueurs de tennis (Andy Samberg et Kit Harrington) qui s’affrontent pendant 7 jours, à Wimbledon. Une parodie de 40 minutes qui arrive à placer un gag à la seconde – il se revoit au moins deux fois – et convoque une ribambelle de guest-star dont je ne vous spoilerais que Jon Hamm en guise de narrateur. On a rarement vu autant de corps nus sur HBO – en particulier des hommes – ou d’absurdité aussi crasse et réjouissante.

17 juillet / Bojack Horseman – S02E11 (Netflix)

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Qui aurait cru qu’un dessin animé sur un cheval apprenant à surmonter sa dépression et son anxiété incurables allait être la série la plus drôle et émouvante de l’année ? Tout en restant une satire d’Hollywood, Bojack Horseman a passé la vitesse supérieure avec cette deuxième saison encore plus dense émotionnellement. Un fil rouge plus solide, des personnages secondaires qui gagnent en épaisseur (Todd !), des guest-stars improbables (Macca !) et une escapade mélancolique à L.A., tout permet de rendre ces animaux plus humains que nature.

26 juillet / Halt & Catch Fire – S02E09 (AMC)

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Un bel exemple de série qui a su se réinventer et faire oublier sa maladroite première saison pour devenir un drama sur lequel compter. À force d’alterner les petites victoires avec les grosses défaites, Cameron se retrouve à bout de nerfs, se battant seule pour la survie de sa création, le logiciel de jeu en ligne Mutiny. Le départ de Boz, son plus fidèle allié, est probablement la scène la plus tendre et pure qu’a pu nous offrir Halt & Catch Fire et la preuve qu’avec le travail nécessaire, les personnages ont pu prendre vie et devenir réellement attachants. Si Toby Huss me manquera certainement, c’était le moment idéal pour offrir une sortie digne au commercial texan qui est parvenu à humaniser tous ceux qu’il croisait sur sa route.

30 juillet / Rectify – S03E04 (Sundance Channel)

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C’était osé de proposer une saison aussi courte, à la temporalité aussi resserrée. Si l’expérience peut être frustrante, c’est aussi le meilleur moyen d’étudier le plus justement possible le retour à la civilisation de Daniel et les états d’âmes de ses proches. À une époque où de plus en plus de séries nous font le coup du time-jump de plus en plus gratuit et paresseux, c’est presque rafraîchissant d’avoir des scénaristes qui n’ont pas peur d’accompagner chaque étape du développement émotionnel de leurs personnages. Dans ce très bel épisode, Rectify parvient à nous émouvoir avec du silence, un pot de peinture ou bien un couloir un peu trop vide. La réalisation est superbe sans être tape-à-l’œil, les acteurs livrent tous leur meilleure performance scènes après scènes et on se laisse porter par un ascenseur émotionnel de plus en plus percutant.

13 août / Comeby Bang Bang – S04E26 (IFC)

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2015 était une excellente année pour Scott Auckerman. Avec son pote Adam Scott, il a pu rencontrer son groupe favori dans un épisode très spécial de son podcast U Talkin U2 To Me. Avec ses mentors David Cross et Bob Odenkirk, il a pu faire renaître Mr Show (voir plus bas). Et son Comedy Bang Bang a connu sa saison la plus longue (40 épisodes !) et la plus réussie. La transition entre le co-host Reggie Watts et le petit nouveau Kid Cudi n’a fait que rafraîchir la formule et il est difficile de lister les moments inoubliables (la comédie musicale d’Halloween, celle de Noël, le plan séquence, l’épisode littéralement à l’envers). Si vous cherchez une bonne dose de méta et de comédie inventive, comptez sur eux !

19 août / Mr. Robot – S01E09 (USA Network)

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Un phénomène inattendu qui a beaucoup fait réagir et à juste titre. Il m’aura néanmoins fallu du temps pour passer outre les défauts évidents des débuts (une rencontre maladroite entre Dexter et Fight Club), avant que la réalisation inventive, le regard du charismatique Rami Malek et les surprises d’une intrigue couillue me passionne à mon tour. Mr Robot est une série de son temps avec une vision très sombre et singulière qui fait des merveilles de narration avec l’esprit fragile de son narrateur et les dérives du monde connecté. Qui aurait cru un jour voir un brûlot anti-capitaliste sur USA Network ?

26 août / The Carmichael Show – S01E02 (NBC)

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2015 n’était pas une grande année pour NBC qui, mis à part The Blacklist, n’a plus vraiment de série « phare » à mettre en avant. Avec la fin de Parks & Rec et Parenthood en janvier, l’été aura servi à tester les petits nouveaux. Si Mr Robinson fut un échec, cette série imaginée par le comédien Jerrod Carmichael a réussi, avec une trop courte poignée de six épisodes, à retrouver le charme de la sitcom d’antan tout en étant résolument moderne dans le propos. Sans tomber dans le piège du didactisme, il a permis de remettre au goût du jour le « Very Special Episode », ce procédé permettant d’aborder avec dérision un sujet grave, qu’il s’agisse d’alcool, drogue ou sexualité. « Protest » tape en plein dans l’actu en s’attaquant intelligemment à la brutalité policière. « Kale » évoque la mortalité, « Gender » parle aussi justement de la transsexualité que Transparent. C’est drôle, c’est intelligent et l’avoir renouvelé est peut-être la meilleure idée de NBC depuis longtemps.

27 août / Documentary Now! – S01E02 (IFC)

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Documentary Now! c’est une anthologie de faux documentaires imaginés par Bill Hader, Fred Armisen et Seth Meyers. C’est passé plutôt inaperçu et c’est dommage parce que c’était bien plus solide et inventif que tout ce qu’a pu nous proposer cette fine équipe auparavant (Saturday Night Live et Portlandia notamment). Pendant sept épisodes, Helen Mirren – dans son propre rôle et avec toute sa classe – nous présente les meilleurs docus du siècle dernier et on se retrouve face à des parodies/hommages de classiques comme Nanouk L’Esquimau (1922) ou bien des investigations hipsters de Vice. En plus de pouvoir retrouver certaines guest-stars sympathiques (Jack Black et John Slattery) et d’en prendre plein les yeux grâce à une mise en scène/photographie qui s’amuse à reproduire les tics du genre, on peut y mesurer toute l’étendue du génie comique de Bill Hader. Qu’il interprète un vieux réalisateur de 70 ans ou un criminel désabusé, il entre dans la peau de ses personnages à fond et sublime tout ce qu’il touche.

30 août / Show Me A Hero – Part. 6 (HBO)

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L’approche journalistique/humaniste de David Simon a encore fait mouche. Cette fois, c’est sous la forme d’une mini-série retraçant les combats de politiciens et habitants d’une ville où l’implantation de logement sociaux fait débat. À travers ce récit historique aux répercussions très actuelles et en seulement six épisodes, Simon arrive à utiliser avec efficacité son habituelle méthode de narration égalitaire, où chaque protagoniste, même infime, a son rôle à jouer. La mécanique des rouages et du fatalisme fonctionne à bloc, rendant comme prévu l’ultime épisode bouleversant. Le meilleur rôle d’Oscar Isaacs en 2015 et une joie pour les fans de Springsteen qui hante les rues de Yonkers.

9 septembre / Key & Peele – S05E11 (Comedy Central)

Clap de fin pour la série à sketchs qui illumine tout ce à quoi il s’associe (Fargo, Playing House, Bojack Horseman) et aura encore de beaux jours devant lui. On ne compte plus les fous rires (même si certains essayent de les classer) et on rira jusqu’à la dernière minute avec ce « Negrotown » qui résume bien le propos et la drôlerie du show. J’ai plus qu’à aller voir du côté d’Amy Schumer pour me consoler…

24 septembre / Review – S02E09 (Comedy Central)

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Review est l’émission fictive d’un certain Forrest McNeil (Andy Daly) qui accepte d’expérimenter la vie à la demande de ses spectateurs. Ca fait quoi de divorcer ? Ou de manger 30 pancakes à la suite ? La comédie repose donc sur d’énorme enjeux à mesure que la vie de Forrest s’anéantit et que le toutéliage de ses multiples expériences le laisse seul, cocaïnomane et suicidaire. On ne pensait pas que sa vie deviendrait plus misérable après la première saison et pourtant, cette saison va encore plus loin. Chaque épisode détruit tout ce qui compte pour lui : sa petite amie, sa maison, sa relation avec son père, son estime de lui. Forrest finit en prison où il s’invente un ami imaginaire qu’il va également perdre. S’ensuit la scène la plus loufoque, triste et originale d’une série qui défie toute concurrence sur ces terrains.

9 octobre / Undateable – S03E01 (NBC)

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Undateable, la dernière comédie de Bill Lawrence est peut-être, avec (dans un tout autre registre) The Carmichael Show, la dernière comédie potable diffusée sur NBC. Un truc à l’ancienne, pas toujours très fin et plein d’acteurs qui cabotinent gentiment. Si je l’ajoute à cette liste, c’est surtout parce que, cette année, elle a trouvé le moyen le plus ingénieux d’exploiter toute l’énergie de son cast en filmant chaque épisode en direct. Avec un invité musical, à la SNL. Avec des caméos à la pelle. C’est vintage et tellement rare que ça mérite une mention.

12 octobre / Fargo – S02E01 (FX)

Kirsten Dunst as Peggy Blumquist

Noah Hawley troque la fluidité de la première saison pour nous offrir un récit encore plus dense, encore plus ludique et riche en personnages inoubliables. S’il faut parfois s’accrocher et que certains épisodes souffrent clairement d’un problème de rythme, le résultat est plus que satisfaisant. Qui d’autre est capable de caser dans la même oeuvre autant de genres, d’époques, de styles et de références différentes ? Les frères Coen, oui, bonne réponse. « Son, I could fill out a steamer trunk with the amount of stupid I think you are »Ok, then.

6 novembre / Master of None – S01E09 (Netflix)

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Voilà ce que je disais de Master of None dans Les Restes de la Semaine :

c’est inégal car il m’a fallu une bonne moitié de saison pour envisager Dev comme un personnage à part entière et arrêter de voir un Ansari me faire des clins d’oeils malins. Inégal car on saute du didactique (« Ladies and Gentleman ») à l’anecdotique (« The Other Man ») pour enfin avoir quelque chose de consistant (« Mornings »). Mais je dis sûrement ça parce que c’est la vision du couple qui m’a le plus touchée et, dans son universalité mal équilibrée, il se peut que Master of None vous plaise pour des raisons tout à fait différentes. C’est sa réussite et sa force.

13 novembre / With Bob And David – S01E02 (Netflix)

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Mr Show, c’est la pierre angulaire de la comédie alternative à la télé, un ovni culte diffusé sur HBO au milieu des années 90 qui a inspiré une longue lignée d’héritiers (Key & Peele, Comedy Bang Bang). Cette année, grâce à un petit chèque de Netflix, Bob Odenkirk et David Cross réunissent la vieille équipe pour quatre nouveaux épisodes de sketchs inventifs et absurdes. Il y avait à boire et à manger mais toujours un tas d’idées. Le plus drôle, selon moi, reste cette comédie musicale imaginée par deux employés d’un pressing et leur client mécontent.

22 novembre / The Leftovers – S02E08 (HBO)

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À l’exception du très bon « Guest », la première saison m’avait laissé de marbre. Comment expliquer alors que celle-ci m’a aussi régulièrement bouleversé ? Un nouveau décor, une narration plus fluide, une structure plus maline, des personnages plus consistants, un symbolisme moins lourdingue, une meilleure utilisation du score tire-larmes et des expérimentations inoubliables, comme ce huitième épisode unique en son genre. Le miracle ici, c’est surtout d’avoir su aborder l’existentialisme avec autant de sensibilité, d’avoir su illuminer avec autant de noirceur. Ma plus grosse surprise cette année tant je ne m’y attendais pas, tant j’ai fini la saison en mille morceaux. Ayant visionné ça loin de chez moi, j’aurais jamais cru pleurer autant devant un putain de karaoké

30 novembre / Transparent – S02E01 (Amazon)

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Comment faire mieux qu’une première saison qui avait atterri à la 1ère place de mon classement l’an dernier ? Dès les premières images de la saison, dès cette photo de mariage où l’on retrouve les Pfeffermans au grand complet, nous voilà rassurés. Si l’inclusion des flashbacks sur le Berlin des années 30 sont parfois un peu maladroits, tout le reste est à la hauteur des attentes : une exploration encore plus poussée de toutes les formes de sexualité, de tous les problèmes de communications au sein d’une famille ou d’un couple, de tous les défauts de personnages en quête d’identité. Si l’on doute encore du Golden Globe attribué à Jeffrey Tambor en janvier, il suffit de voir les deux derniers épisodes, de suivre Maura alors qu’elle trouve enfin quelqu’un avec qui partager de l’affection et une mère avec qui regarder l’horizon.

1er décembre / The Grinder S01E09 (FOX)

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La rentrée de septembre des networks fut extrêmement pauvre en matière de nouveautés, j’ai même été obligé d’en fantasmer une alternative. Si je prends du plaisir avec Grandfathered et que d’autres affectionnent Crazy Ex-Girlfriend ou Supergirl, j’ai choisi de mettre en avant la comédie que j’ai trouvé la plus attachante, The Grinder. S’il reste encore pas mal de réglages à faire (notamment concernant un casting féminin cruellement sous-exploité), il n’y a rien à redire sur le duo de frangins formé par Rob Lowe et Fred Savage, formidable. Et en respectant la bonne vieille tradition des sweeps de fin novembre, les scénaristes nous ont offert deux excellents épisodes assumant pleinement l’aspect gentiment méta de leur pitch (avec Timothy Olyphant et Jason Alexander en bonus). J’ai hâte de voir comment l’équilibre sera trouvé en 2016.

13 décembre / Getting On – S03E06 (HBO)

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On va pas cracher dans la soupe : même s’il est très triste que la série s’arrête, c’était déjà un petit miracle qu’elle survivre trois courtes saisons vu l’indifférence du public. Ce remake d’une comédie noire britannique est pourtant une merveille d’écriture précise où se mélange sans arrêt cynisme et humanité. Jamais de surenchère dark comedy ou de compromis sexy, tout le personnel de ce centre gériatrique est fidèle à lui-même mais cherche la rédemption dans cette dernière ligne droite – la meilleure – où une belle galerie de sentiments est abordée à travers de la matière fécale, des reins défectueux et du vomi à nettoyer.  Des portraits de femmes, de vieilles femmes qui vomissent ou agonisent mais qui malgré tout nous font rire parce que Getting On parvient à rire de tout sans jamais se moquer.

15 décembre / Manhattan – S02E10 (WGN America)

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Manhattan n’est pas seulement une série sur les scientifiques à l’origine de la première bombe atomique. Avec cette deuxième saison encore plus dense, elle devient également un thriller d’espionnage, une étude sur les contradictions de l’Amérique, un drame au milieu d’une petite ville et un soap familial. Si on suivait jusque là principalement l’opposition entre Frank Winter et Charlie Isaacs, la narration offre cette année la part belle à toute la galerie de personnages et parvient à exploiter toute leur richesse à travers des épisodes construits à la fois pour englober une thématique et pour servir l’avancée haletante du récit qui se déroule sur dix-huit mois. Ce récit, c’est le nôtre, celui de notre civilisation et il nous est raconté à hauteur d’humain. Et lors d’un (series ?) finale où l’on assiste au premier test, c’est l’explosion d’une amitié qui occupe vraiment notre attention.

16 décembre / Peep Show – S09E06 (Channel 4)

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En parlant de l’explosion d’une amitié… Après neuf ans à suivre les mésaventures de Mark et Jeremy – six ans pour moi, depuis qu’un ami britannique me l’a conseillé pour avoir un équivalent UK à It’s Always Sunny – il est temps de dire au revoir à une comédie devenue un peu inégale et répétitive mais toujours remplie de one-liners savoureux sur l’échec, la médiocrité et l’absurdité des relations humaines. Un finale fidèle à l’humour noir et aux voies sans issue habituelles. C’est la seule excursion hors des USA dans cette liste et il va désormais falloir que je trouve une remplaçante. On me murmure Catastrophe ? Je prends.

18 décembre / The Knick – S02E10 (Cinemax)

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À l’image du Dr Thackery, l’addiction reste un mystère pour moi : comment être aussi accro à une série qui a autant de mal à gérer un équilibre narratif, à construire sans maladresses une vraie tension dramatique ? Il serait trop simple de s’en remettre seulement à la réalisation de Soderbergh. The Knick est certes la série la plus belle à regarder mais ce n’est pas tout. Non, il y a aussi une fascination pour l’époque, pour sa vision de la médecine et du monde en général, pour certains personnages qui ont gagné en relief (l’étonnant duo Cleary/Harriet) et pour le gore. Ce season finale pousse ça à son paroxysme avec une scène d’auto-opération à entrailles ouvertes qui donne envie de vomir, dans le bon sens du terme. The Knick est bordélique mais couillu et toujours aussi hypnotisant.

***

À quoi va ressembler 2016 ? À 1996, avec le retour à l’écran de X-Files, Twin Peaks, Star Trek et Gilmore Girls… À l’empire Marvel qui va continuer de saturer l’écran avec ses super-héros et super-héroïnes. Moi, je repars hiberner. Ne me réveillez que si Larry David balance une neuvième saison de Curb Your Enthusiasm !

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12 Days of Christmas #12 – Secret Santa : Persuasion, Jane Austen

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une œuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Clo, et il a choisi pour elle le roman Persuasion de Jane Austen.

Gibet : Est-ce que tu étais contente d’avoir Persuasion dans ta chaussette ?

Clo : Je n’en avais jamais entendu parler, le résumé m’a un peu refroidie : histoire d’une famille noble qui se fait des messes basses avec, oh tact et pudeur, une histoire d’amûr  »à lire yeux baissés et genoux serrés pour goûter en secret le délicieux plaisir de la transgression des interdits », ça m’a pas vraiment fait frétiller d’impatience, d’autant plus qu’à côté du Virginie Despentes que je me tapais, Persuasion avait l’air d’un petit crachat maladroit de jeune fille, mais bon, j’ai aimé quand Balzac me parlait de noblesse et j’ai unanimement adhéré à tout-e-s les auteur-e-s anglais-e-s que j’ai croisé-e-s, donc j’ai calmé mes a priori et je me suis lancée. Puis le titre était prometteur, une histoire entre jeunes personnes, autour des jeux d’influences, ça pouvait rendre comme Les Liaisons Dangereuses dont je garde un bon souvenir.

Gibet :  Et finalement ? T’as aimé ?

Clo : Non, mais j’ai pas vomi non plus.

Gibet : Qu’est-ce qui t’a déplu, qu’est-ce qui t’a empêché de vomir ?

Clo : Je n’ai pas aimé parce que je me suis ennuyée, je n’ai pas vomi parce que c’est bien écrit et que la personnage principale est gentille. J’ai vu les petits traits d’humour, tellement légers et polis, mais qui paraissaient de grandes boutades dans ce désert d’ennui. C’est l’histoire d’une relation larvaire où la demoiselle passe son temps à trépigner d’amour de son côté, tous les autres événements moteurs tournent autour des déplacements et relations entre les autres personnages, surtout en discours rapporté. Les rebondissements sont plats, tout est banal, je n’arrêtais pas de dire au narrateur que je m’en fichais que bidule demande chmidule en mariage, que machin n’est pas aussi choupinou qu’il en a l’air, mais tout le livre relate sans cesse les échanges de ‘regards pénétrants’ où l’un rougit, les yeux de l’autre s’enfuient en courant, quelqu’un se plaint de quelqu’un d’autre, tout le monde s’invite à dîner, des fois il pleut, des fois on attend que les autres arrivent, des fois on échange des politesses tout en pensant au regard pénétrant de tout à l’heure. La plupart du livre je ne l’ai pas trouvé utile, je ne me suis pas rapproché des personnages et ça ne m’a pas conduit vers le dénouement. Ça racontait assez de choses pour qu’on voit le temps passer mais ça manquait cruellement d’action et les choses abordées n’étaient pas approfondies, c’était inconsistant et étroit, le seul sujet c’était la petite bande de personnage, on reconnaît le contexte de décrépitude de la noblesse en fond mais c’est le seul élément d’ouverture sur le monde. Ces gens, tout nobles qu’ils sont, sont des enfoirés légers, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas vraiment nuisibles, justes désagréables, ils participent à rendre sympathique Anne (perso principal) qui en comparaison est mignonne avec son caractère lisse, altruiste et sincère, je ne la trouve pas intéressante en tant qu’héroïne mais j’ai eu une attitude bienveillante envers ses péripéties, le happy-end en plus de me libérer de cette histoire à dormir debout, m’a donné quelques bonnes vibes. Je ne reconnais pas à Anne la force et la rebellitude qu’on lui attribue, il n’y a pas de lutte, elle a une attitude discrète et soumise jusqu’à ce qu’elle ait une opportunité. Quand j’ai dit que c’était bien écrit je voulais dire que c’est correct, pas moche, mais c’est pas mon style de prédilection les champs lexicaux proprets qui nous refont le guide du savoir-vivre où les gens sont ‘sensés’, ‘sages’, ‘aimables’, ‘gentleman’, et tout le tralala. Puis les descriptions, en plus de ce vocabulaire bateau, sont principalement comparatives, on établit qui est la plus intelligente, la plus belle, la plus gentille, et tout ça emballé dans du jugement de valeur plein de bon sens. Donc voilà je n’ai pas aimé mais un très léger syndrome de Stockholm m’a fait trouver la famille d’Anne drôle dans sa reloutitude et bien mignonne son histoire avec Wenvorth. C’était quand même une belle époque que celle où, pendant une promenade, un mec pouvait se barrer au milieu d’une conversation pour courir après une belette.

Gibet : Invitons ton Santa à la fête…

CHARLOTTE FOLAVRIL !!!

Gibet : Eh bien tu n’as pas de chance ma pauvre Charlotte : tu n’as pas aimé ton cadeau, et on n’aime pas ton cadeau !

Charlotte : Ce n’est pas grave car j’ai bien ri en lisant la description qu’en fait Clo ! Je reconnais que c’était un peu un cadeau empoisonné car ou on aime ou on déteste ces ambiances feutrées et ces messes basses comme tu dis. Mais c’est un livre sur la famille, qui nous empoisonne souvent (surtout chez Austen parce qu’elle est boulet et seule source de subsistance). Je suis désolée que tu te sois ennuyée ! C’est mon seul regret car sinon, tu dégages des aspects qui m’intéressent dans l’oeuvre. J’ai choisi ce livre en ne te connaissant pas du tout et en misant sur la séduction possible de l’histoire : raté !

Clo : T’inquiète, même si c’etait pas très bon c’était nourrissant.

Charlotte : Pour moi c’est un livre de Noël parce que c’est un livre qui permet une satisfaction un peu réaliste et ce autour de deux personnages rares en littérature : des vrais discrets assez opaques. C’est un peu l’histoire de ce qui se passe quand personne ne se parle et que tout le monde est empêtré dans qui a dit quoi à qui et pourquoi on ne peut pas le retirer.  Chez Austen c’est un roman de la maturité avec une héroïne plus vieille et moins assertive que les autres. Mais comme dans les films américains, au début on a une grosse bourde et à la fin, elle est réparée et les médiocres s’étouffent dans leur bile. Je relis ta citation de début, je reconnais qu’elle n’est pas du tout engageante. Jane Austen est souvent victime de ses fans qui lui donnent une image particulièrement cucul d’écrivain de bonbonnière. En réalité c’était quelqu’un d’assez cruel à l’œil très acéré, et c’est la critique de la prétention nobiliaire qui le montre fréquemment. Qu’as-tu trouvé nourrissant ? J’ai surtout eu l’impression que c’était indigeste !

Clo : Nourrissant dans ce que ça a eu de nouveau pour moi. Je l’ai trouvée critique oui mais pas tout à fait cruelle (j’ai des exigences en la matière et elle n’y répond pas !).

Charlotte : Après il faut se souvenir que c’est une femme qui écrit à une époque où dire « ta gueule » requiert énormément de détours. Elle écrit aussi, je trouve, sur ce malaise de ne jamais pouvoir nommer les choses, de ne jamais pouvoir vraiment les dire. Choderlos de Laclos pouvait plus se lâcher qu’elle, qui écrivait sur une table chez son frère en écoutant la porte grincer pour cacher ses papiers.

Clo : J’entends bien ! Mais cruelle quand même… Le marquis de Sade c’est cruel, Austen elle se moque gentiment.

Charlotte : C’est vrai que dans ses livres elle est plus polie que dans ses lettres. Elle a carrément écrit à sa sœur qu’heureusement qu’une femme de leur connaissance n’avait pas croisé un homme qu’elles connaissaient ou elle aurait accouché prématurément d’horreur en le croisant.  Elle le dit mieux mais bon.

Clo : Elle est bonne celle-là, à ressortir !

Charlotte : tavu

Clo : sisi elle a du flow l’anglaise

Charlotte : Elle a eu droit à un assaisonnement en règle en tout cas ce soir ! Bonne préparation aux roasts familiaux de la table de noël !

Clo : Tu disais qu’Austen est victime de l’image que lui collent ses lecteurs, avec ce que tu m’as dit je vois bien qu’elle n’est pas spécialement cucul, qu’est-ce que tu penses de leur façon de voir ses livres ? est-ce qu’ils ne sont pas, finalement, un peu gnan gnan, en plus d’être critiques ? pour le fait que les personnages soient de vrais discrets opaques, tu ne trouves pas justement que la façon de les raconter les laisse hermétiques ? Moi j’aurais aimé qu’on les creuse un peu, surtout qu’on a le point de vue d’Anne, on aurait pu voir ce qu’elle a dans la tête, en restant en surface ça donne l’impression de personnages un peu vides, mais ça vient peut-être du fait qu’elle ne peut jamais vraiment dire les choses.

Charlotte : Austen est plus proche de la comédie de mœurs, au niveau chronologique, que du roman psychologique.  Il y a beaucoup d’hésitations et de réflexions mais pour moi on ne rentre jamais, comme Woolf le fera plus tard, dans l’analyse vraiment profonde des pensées et des sentiments, les personnages se comportent toujours par rapport à quelqu’un. Du coup je comprends cette frustration.

Clo : Persuasion c’est charmant comme une balade avec sa grande-tante : c’est sympa si on y met du sien, mais on préférerait être ailleurs. Vive les belettes !

C’était le dernier opus de nos 12 Days of Christmas ! Merci à tous ! On va se reposer un peu, et on sera de retour à la rentrée de janvier ! Joyeuses fêtes à tous !

Sommaire

#0 Introduction : Rappel sur les Noëls passés (Lune)

#1 Dossier : Les remakes de La Vie est belle dans les séries américains (Dylanesque)

#2 Secret Santa : Six Feet Under S01E01 (Corbillot – Dylanesque)

#3 Secret Santa : Au temps de la guerre des étoiles, Steve Binder (Paludes – Corbillot)

#4 Secret Santa : Rendez-vous, Ernest Lubitsch (Jean-David – Jooles)

#5 Secret Santa : « Le Fantôme des Noëls passés », Steven Moffat (Charlotte – Lune)

#6 Secret Santa : L’amour chante et danse, Mark Sandrich (Jooles – Gibet)

#7  Dossier : Pourquoi notre Père Noël est-il une ordure ? (Gibet)

#8 Secret Santa : Sunday at the Village Vanguard, Bill Evans Trio (Lune – Paludes)

#9 Secret Santa : Le Tombeau des lucioles, Isao Takahata (Dylanesque – Aloïs)

#10 Secret Santa : Comment voyager avec un saumon, Umberto Eco (Gibet – Clo)

#11 Secret Santa : Un Conte de Noël, Arnaud Desplechin (Aloïs – Jean-David)

#12 Secret Santa : Persuasion, Jane Austen (Clo – Charlotte)

12 Days of Christmas #11 – Secret Santa : Un conte de Noël, Arnaud Desplechin

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une œuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Aloïs, et il a choisi pour lui Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin.

Gibet : Est-ce que tu étais content d’avoir Un conte de Noël de Desplechin dans ta chaussette ?

Aloïs : Cela dépend de ce que tu entends, étais-je content avant de l’avoir vu ou après visionnage ? La réponse ne varie pas tant que ça au final, puisque j’avais été mis en garde que mon Secret Santa (aussi appelé SS, non démérité) n’avait pas été sympa avec moi. Je m’attendais donc au pire. Et je n’ai malheureusement pas été agréablement surpris.

Gibet : Tu avais déjà entendu parler de ce film ou de Desplechin ?

Aloïs : Du tout. Une recherche rapide sur Desplechin m’a mené à une affiche de film que je crois avoir déjà vue, mais ça s’arrête là. Faut allier ça au fait que j’ai une mémoire des noms qui frôle l’impossible : je ne me rappelle jamais du nom de Nicole Kidman ou de Bruce Willis par exemple. « Ah tiens la voix dans la pub c’est celle du héros chauve dans Le 5e élément tu sais ? » Alors Desplechin, c’était même pas la peine. C’est comme Godard, mon oncle a le même nom de famille et une fois sur deux je vais parler d’Eric au lieu de Jean-Luc.

Gibet : Et quel est ton sentiment à l’égard du cinéma d’auteur français ?

Aloïs : Mitigé. Je suis pas fan de la première heure, et je ne le serais sûrement jamais. Mais je peux quand même adorer un film d’auteur français. Par exemple, je kiffe Bonello. Y a aussi des acteurs qui font que je trouverais le film cool quoi qu’il arrive, comme Jean-Pierre Marielle (enfin y a quelques limites, du genre Les Seigneurs). Mais de manière générale, c’est comme la chanson française : autant je suis patriote au possible quand il s’agit de bouffer et de râler, autant quand je peux éviter la culture estampillée bleu blanc rouge ça me convient très bien.

Gibet : Finalement, qu’est-ce que t’as pensé du film ?

Aloïs : Pff…

Gibet : Oui ?

Aloïs : C’est typiquement le genre de film qui m’emmerde. Dès le début. J’ai lancé et j’ai su au bout d’une minute trente que ça allait me gaver. Ça a pas manqué, mais j’ai persévéré. Pendant deux heures et demi. Deux heures et demi de rien, de vide, d’une non-histoire d’une famille dont je n’ai rien à faire, avec des prestations d’acteurs tellement inégales que ça en devenait gênant par moments. Je suis sorti vidé du film. J’ai mis une demie heure à comprendre l’arbre généalogique pour commencer. Ça c’est peut-être moi, après, qui percute pas rapidement. Mais y a tellement d’autres trucs qui m’ont fait soupirer. Les clichés typiques déjà : placer l’action à Roubaix annonçait la couleur, les monologues face caméra des acteurs, les comportements des persos où on ne sait pas s’ils sont en colère, sérieux, s’ils se marrent ou pas, si c’est dramatique ou non, même si au final ça l’est toujours j’ai l’impression, la maladie, le drame originel qui explique les relations impossibles, le fils instable et le père absent, l’amour impossible… J’aime bien Amalric, mais là il n’y avait plus rien à sauver. Et puis surtout Anne Consigny. Je n’y arrive pas avec elle. Sa voix et sa façon de parler sont une torture pure et simple pour moi, et je suis light en disant ça.

Gibet : J’invite ton Santa, pour que tu puisses régler tes comptes.

JEAN-DAVID !!!

Aloïs : Jean-David, vieille canaille…

Gibet : Je laisse défendre ton choix et le film !

Aloïs : J’en déduis que Jean-David a bien aimé le film ?

Gibet : Oui… et moi aussi.

Aloïs : C’est mieux au final. Ça laisse place au débat. Comme je disais au début, le film français passe plutôt mal en général avec moi. Mais j’ai hâte d’entendre vos arguments, qui me donneront peut-être un nouveau regard dessus.
Et désolé Jean-David, du coup tu es tombé sur le mec qui n’aime rien !

Gibet : En même temps il a pas particulièrement fait d’effort pour te choisir un truc qui te plairait !

Jean-David : Je savais que tu n’aimerais probablement pas mais moi j’aime bien ce film, Desplechin, Amalric et il représente assez bien ce à quoi Noël peut aussi ressembler au delà du fameux esprit de Noël qu’on essaye de nous vendre. La famille est pour moi au coeur de ce moment. Heureusement qu’elle n’est pas aussi folle à chaque fois mais chaque microcosme alimente ses tensions, plus ou moins graves, donc ce film me parle. C’est un film dramatique ET comique, que je trouve fluide et bien tourné malgré le nombre de ses personnages. J’aime le fait qu’on reconnaisse les acteurs et leur style de jeu sans que cela nuise à la vérité des caractères présentés. D’habitude ce type de drame familial, ça me file la migraine et, comme toi, je ne suis pas très fan. Mais j’ai été au bout de celui-ci sans effort, il m’a porté, et il m’a marqué par la même occasion. J’peux peut-être te demander d’abord si Noël pour toi peut avoir quelque chose à voir avec ce film ou si c’est complètement à côté de la plaque ?

Aloïs : De ce point de vue là, oui, je pense que tu as visé juste. S’il y a bien un sens que je peux donner au film c’est justement cette vision différente des choses. Noël n’est qu’une excuse pour la réunion de la famille, mais sans cette excuse, ça n’aurait pas été bien loin. J’ai bien entendu plusieurs points qui me font porter un jugement plutôt négatif sur l’ensemble, mais je ne peux nier le rapport avec Noël, et comme tu le soulignes, le fait qu’on nous présente un esprit de Noël en opposition avec ce qu’on peut attendre.

Gibet : Moi je relève un certain nombre de choses que tu donnes comme des défauts, Aloïs, et qui à mes yeux sont apparus comme des qualités :

– L’inégalité des acteurs – Jean-David parle de différence de styles, ce qui me semble plus juste. J’ai trouvé ça intéressant que Desplechin n’essaie pas de leur faire trouver un ton homogène, ça renforce l’idée que la famille c’est artificiel, ces gens-là sont réellement désaccordés – selon les codes de la représentation réaliste, ce n’est pas crédible que ce casting-là forme une famille (alors qu’il y a des gens qui sont effectivement de la même famille !). D’une certaine manière, ça fait penser à Seinfeld, où les quatre persos sont censés être amis, mais sont incarnés par des acteurs qui jouent de façon strictement différente, et sans s’écouter pendant une partie de la série. On éprouve concrètement la disharmonie, c’est pas juste une idée plaquée.

– Les monologues face caméra – alors ça c’est un procédé qui vient de chez Truffaut et pf ça me fait ni chaud ni froid, je comprends que ça puisse agacer. Toutefois ce procédé rentre dans une logique générale qui m’a beaucoup plu : il y a des inventions formelles constantes, le film est imprévisible, on sait pas ce que sera le plan suivant, ou la bifurcation de tonalité suivante. Quand un cinéaste arrive à faire ça en général, moi ça m’accroche jusqu’au bout, peu importe le contenu.

– On ne sait pas s’ils sont sérieux s’ils se marrent s’ils sont en colère – c’est l’autre truc qui m’a séduit dans le film, ce ne sont pas des persos lisibles et nets. J’aime qu’on ne sache jamais où s’arrête leur haine et où commence leur amour. J’aime aussi qu’ils soient tous des durs à cuire. Quand Amalric et Deneuve se clashent sur la balançoire c’est super violent ce qu’ils se disent mais ils sont en mode « même pas mal » – il paraît que Desplechin leur a donné John Wayne et ses collègues comme modèles pour ce film.

– Enfin, sur Roubaix, tu parles de cliché, je ne suis pas d’accord, dans la mesure où Roubaix a une valeur très personnelle pour Desplechin. Il s’est pas dit je vais aller tourner à Roubaix parce que le cinéma français se doit de se passer une petite ville moche et sans intérêt. En fait je crois qu’il a grandi à Roubaix et chaque fois il cherche de nouvelles manières de filmer sa ville – dans le dernier en date, Trois souvenirs de ma jeunesse, il s’amuse à déguiser Roubaix en campus américain.

Jean-David : Eh bien… je suis tout à fait d’accord avec ce que vient d’énoncer Gibet. Le fait que l’on montre une réalité assez tragique (la perte programmée d’un être cher) sans passer par les larmes et le réalisme me plaît bien. C’est un conte. La manière de filmer s’en inspire avec ces chapitres, ces monologues et ce jeu parfois presque distancié. Mais les personnages me paraissent crédibles, le côté autobiographique apporte de la profondeur, le décor de la cohérence. Certains considèrent que c’est un gros foutoir, moi je trouve que c’est plein de nuances.

Aloïs : Je comprends le point de vue sur le jeu des acteurs, mais personnellement, ça ne m’a pas du tout touché. Certains déclament un texte qui ne sonnent pas naturel, et quelqu’un qui me parle avec ce genre d’intonation dans la vie, je le regarde un peu bizarrement. Il y a peut-être un sens caché, mais là pour moi ça l’est trop, et j’ai plus l’impression de voir des comédiens qui doivent dire des trucs hyper litterarisés qui sonnent pas naturels une seconde. Là où je ne suis absolument pas d’accord par contre, c’est quand tu dis que le film n’est pas prévisible. Il ne se passe au final rien du tout, et le seul rebondissement se traduit par qui va devoir faire une greffe de moelle osseuse, problématique dont je me suis désintéressé aussitôt tant elle est traitée bizarrement. Là aussi tu peux me dire que la gravité du truc fait que les persos ne savent pas comment bien réagir face à ça, qu’ils sont perdus face au drame annoncé. Mais je n’y crois plus : pourquoi la fugue de la mère après qu’on lui a annoncé que son petit-fils était compatible et qu’il acceptait de lui donner ? La scène où ils se retrouvent tous autour du tableau pour pronostiquer des statistiques absolument improbables résolues par un mec qui écrit des pièces de théâtre et qui pop en tout et pour tout 4 minutes dans le film juste pour ça ? Pour ce qui est des comportements amour / haine / humour, ok je rejoins. Comme je le disais, ça m’a paru bizarre sur le moment, mais si tout le monde confirme ça me rassure. En ce sens c’est du coup plutôt intéressant de voir comment c’est présenté. Côté durs à cuire, pas d’accord. A part justement Amalric et Deneuve, j’ai trouvé que les autres étaient de gros passifs. Le jeune frère rasé et sa femme sont là mais on ne les voit pas, tout comme l’artiste incompris. Il y a bien une tentative de les inclure un moment avec le triangle amoureux (que personnellement je sentais venir à 10000km) et le fait que le mec aille se perdre dans un bar, mais c’est pareil : je m’en fous complet de ces personnages, ils ne font qu’apparaître dans quelques plans. Limite leurs gosses sont plus intéressants parce qu’ils jouent bien. Pour Roubaix, je ne sais à vrai dire pas du tout. C’était bon prétexte pour la blague où Personnage #4 dit à son mec que les frères cherchent toujours à baiser leur sœur, mais au-delà de ça, j’avoue ne pas du tout avoir creusé la question. J’ai pas forcément trouvé ça foutoir, mais dans la mesure où je ne suis pas arrivé à m’intéresser à l’histoire de cette famille, le film m’est passé au-dessus. La réalité, je la vois tous les jours, j’ai pas besoin qu’un film me la rappelle en plus, surtout quand ça privilégie le drame. Je comprends la grosse majorité de vos points mais la question demeure toujours : pourquoi je devrais regarder ce film ? Qu’est-ce que j’y apprends de plus que la simple présentation de cette famille au moment des fêtes de Noël ? Dois-je me poser la question précédente ? Est-ce que j’en attends trop ? J’arrive pas à donner de sens particulier au film, et je dois avouer que ça m’embête à mort. C’est pas original, c’est même l’inverse, c’est pas un film d’action, il se passe rien d’impressionnant, et ça dure assez longtemps. Alors, en une phrase, que diriez-vous à quelqu’un pour le persuader de regarder le film ?

Jean-David : Le fait qu’il ne se passe pas grand-chose reste un avantage pour moi. Le fait qu’il n’y ait pas forcément de raisons sous-jacentes à la fugue de la mère aussi. J’en ai un peu marre des scénarii qui tiennent debout grâce à des explications comportementales, donc j’ai juste lâché prise. Mais je comprends que cela ne prenne pas. Et ta question est légitime : pourquoi regarder ce film ? J’aurais tendance d’abord à dire pour le plaisir, mais ici la situation est particulière. Je dirais aussi que ce film fait découvrir un auteur, c’est en soi une raison suffisante pour moi, mais pas pour tout le monde. Je ne sais finalement pas si j’ai des arguments plus directs. Pour moi ce film donne un point de vue sur la vie et une version du jour de Noël peu habituelle, ça me suffit. Pour persuader quelqu’un de le regarder j’invoquerais probablement le nom d’Amalric avant tout tellement cet acteur m’impressionne.

Gibet : Y a un truc qui colle pas dans ce que tu dis, Aloïs, et en déjouant ça je dirais pourquoi à mon sens le film vaut d’être regardé (pour peu qu’on goûte à ce genre de cinéma… je conçois que ce soit pas du tout ta tassé d’irish coffee). Tu te plains d’une part que le jeu d’une partie des acteurs ne soit pas naturel, et d’autre part que le film se contente de représenter bêtement la vie. A la fois trop réaliste et pas assez ? Je pense que tu es gêné parce que ce n’est pas un film standard, avec un jeu standard et un schéma narratif standard. Quand je dis que ce n’est pas prévisible, c’est en terme de forme, pas d’intrigue. Et toi-même tu l’avoues à demi-mot puisque tu dis que par moments tel acteur va se mettre à jouer littéraire au milieu d’acteurs qui jouent naturel, autrement dit va dissoner alors qu’on lui a rien demandé – beaucoup de tes reproches sont des reproches contre l’hétérogéneité du film. C’est à ce niveau que je trouve le film imprévisible. Et puisque ça ne correspond à aucune forme standarde, j’ai l’impression d’accéder à une vision du monde singulière. L’intérêt à mon sens, c’est le regard de Desplechin sur cette situation qui j’avoue est battue et rebattue par le cinéma français (la réunion de famille turbulente… eurk). Après je n’adore pas ce film, et cette vision du monde n’est pas la mienne. Mais je suis content que quelqu’un quelque part soit suffisamment assuré de ses idées et des moyens du cinéma pour proposer ça.

Aloïs : Je comprends mieux ce qui peut vous faire apprécier ou aimer le film du coup. C’est vrai qu’en soi, Amalric reste un acteur que j’apprécie beaucoup aussi, et qui dans le film livre une excellente prestation. Je pense qu’effectivement c’est cette hétérogénéité du film et de sa structure qui me fait le plus tiquer. Je n’ai jamais été spectateur de ce genre de schéma, mais je peux tout à fait comprendre qu’on puisse justement adhérer à l’ensemble de par ces différences. Je le reverrais peut-être à l’occasion du coup, cette fois en analysant un peu mieux du point de vue que vous défendez.

Gibet : C’est comme tu veux, je suis pas certain que tu pourras un jour adorer ce film…

Aloïs : Sans aller jusqu’à l’adorer, au moins le trouver plus sympathique.

Gibet : Ok, bin tiens-nous au courant !

Quelle belle journée de Noël sur Lunécile ! Les sélénites étaient mal contents de leur cadeau, mais on sortait de la rencontre en ayant adouci l’homme le plus viril du monde, encore un miracle ! God bless us, every one !

12 Days of Christmas #10 – Secret Santa : Comment voyager avec un saumon, Umberto Eco

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une œuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Gibet, et il a choisi pour lui le livre Comment voyager avec un saumon d’Umberto Eco.

Lune : Est-ce que tu étais content d’avoir Comment voyager avec un saumon dans ta chaussette ?

Gibet : J’ai de la sympathie pour Eco même si je me suis jamais penché plus que ça sur ses trucs… J’ai feuilleté Six promenades dans les bois du roman et consulté son article sur la sémiologie du dessin, c’est à peu près tout. Je connais bien l’intrigue astucieuse du Nom de la rose, grâce à Pierre Bayard et Comment parler des livres que l’on a pas lus. J’aime bien les types qui savent combiner recherche super pointue et approches ludiques. Les autres chercheurs ont trop tendance à oublier qu’au fond tout cela n’est qu’un jeu. Aussi, on (Jean-David notamment) m’avait déjà parlé plusieurs fois du texte où il explique comment reconnaître un film porno (d’ailleurs sa ruse marche plus du tout aujourd’hui, avec le gonzo !) et donc j’avais déjà eu l’occasion de rêver le contenu qui entourait, dans ce livre titré Comment voyager avec un saumon, ce texte consacré au porno.

Lune : Est-ce que la réalité du bouquin était à la hauteur du rêve ?

Gibet : Oui et non. Bon déjà je m’attendais pas du tout à ça pour le texte éponyme, je m’imaginais une sorte de méthode humoristique mais très rigoureuse pour voyager à dos de saumon, ou bien pour faire le tour du monde avec en compagnon un saumon vivant (avec un petit costard et un attaché case). Finalement c’est un texte où Eco raconte comment il a galéré à conserver un énorme saumon fumé acheté pour trois fois rien à Stockholm dans le mini-frigo d’une chambre d’hôtel londonienne – rigolo quand même, mais pas de la façon dont je l’attendais. Le bouquin se divise en trois sections (+ une quatrième toute petite dont je me souviens juste parce que j’ai la table des matières sous le nez). D’abord il y a « Galons et galaxies », une sorte de nouvelle d’anticipation racontée uniquement via des documents administratifs, télégraphes, lettres officielles, décrets etc. Ensuite il y a les « Modes d’emploi », la plus grosse partie du bouquin, c’est de ça dont fait partie le fameux texte du saumon – si j’ai bien compris c’est un best-of des articles qu’Eco écrivait pour un journal italien assez populaire – et là c’est difficile de résumer ce que c’est, il y a un peu de tout, dans le ton comme dans la forme. Si je devais englober tout ça, je dirais qu’en gros c’est Eco qui s’étonne de plein de manières différentes face à la modernité. Enfin il y a « Fragments d’une cacopédie », la cacopédie étant une discipline qui fait penser à la ‘Pataphysique, qu’Eco a essayé de fonder avec ses potes (mais après y en a qui sont morts et ceux qui restaient avaient plus envie). Il y a des bonnes choses dans les trois parties, mais je crois que j’ai préféré la cacopédie, où vraiment ils vont au bout du concept. J’étais un peu frustré que « Galons et galaxies » s’arrête si vite, il aurait pu développer une intrigue dans cet univers, en faire un roman – en tout cas ce qu’il imagine est super drôle, un monde totalement pacifié où l’armée s’ennuie et ne doit plus gérer que des problèmes de malentendus diplomatiques interraciaux. Quant aux « Modes d’emploi », j’ai trouvé ça généralement aimable mais un peu facile. Je sens l’influence des textes et spectacles de Woody Allen (très populaire chez les chercheurs de cette époque – Genette explique en interview que l’intérêt soudain des chercheurs pour le métaxtextuel dans la deuxième moitié du 20e siècle vient de Woody Allen), par exemple quand Eco fait l’inventaire des nouveaux gadgets absurdes proposés dans les magazines d’avion. Mais il s’aventure pas franchement plus loin que Woody. Je rêvais que des fois il pousse les analyses plus avant, et qu’on soit à mi-chemin entre Woody et les Mythologies de Roland Barthes. Mais non, jamais il y va. Dans « Fragments d’une cacopédie », même s’il y a peu de textes au final, Eco et ses potes y vont vraiment, ils répondent de la manière la plus scientifique à des questions qu’absolument personne ne se pose (comment faire une carte qui soit de la même taille que le territoire qu’elle représente, et surtout ensuite, comment s’en servir ?) et je trouve ça très fructueux, parce qu’à la fois ça absurdifie tout le sérieux de la recherche et à la fois ça dit, en contrebande, quelque chose sur le monde.

Lune : Voyons voir si parler avec ton Santa ça va dire quelque chose sur le monde.

CLO !!!

Gibet : C’était une lecture agréable, donc merci Clo ! Maintenant, j’ai quelques questions pour toi : le texte n’a aucun rapport avec Noël, et pour le choix de l’oeuvre tu ne parvenais pas à citer un truc que tu aimes revoir systématiquement pendant les fêtes, est-ce que tu t’en fiches de Noël ? Sinon, est-ce que tu as lu le livre de la même manière que moi, préférence pour la troisième partie ?

Clo : Contente que la lecture ait été agréable ! C’est vrai que je n’ai pas de vision enchanteresse de Noël, c’est avant tout une date à responsabilité diplomatique auprès de la famille. Étant végétarienne, écolo, peu capitaliste voire prolétineuse, je ne suis pas attirée par le foie gras, la sur-décoration et la contrainte du cadeau. Les valeurs familiales et un peu catho de Noël n’ont pas touché l’enfant que j’étais, je n’ai pas eu de lieu ni de rite associé, du reste je n’avais pas besoin de prétexte pour croire aux lutins. Je me demandais pourquoi Lunécile faisait tant cas de ces festivités, est-ce que c’est pour la grosse place culturelle de l’événement, pour une stratégie marketing, ou est-ce que c’est pour faire monter la sauce de votre propre impatience de la date fatidique ? L’exercice de s’échanger des œuvres me plaît bien, même si c’est vrai que j’ai eu du mal à choisir ! Je te suis quand tu dis qu’au fond tout cela (la chôse intellectuelle ?) n’est qu’un jeu, Eco le revendique superbement dans Le Pendule de Foucault (non pas de Michel ni de Jean-Pierre mais bien de ce cher Léon) et s’en amuse beaucoup dans Voyage avec un saumon. C’est justement ce que j’apprécie chez lui, il fonctionne un peu à la manière des artistes du 20e (parmi ses tartinades de références il y a de l’art contemporain d’ailleurs) issus de l’académisme guindé qui ouvrent les voix du n’importe quoi et retournent la culture dans tous les sens. Contrairement à toi je n’ai pas eu d’a priori sur le bouquin donc ça a été une très bonne surprise, ça m’a beaucoup fait rire tout en satisfaisant mon goût de la pompeuse érudition (je soupçonne Eco d’en faire volontairement des tonnes sur sa grosse intelligence). C’est vrai que l’article sur la pornographie est dépassé mais d’autres sont encore d’actualité, et comme ils sont datés, on a envie de peser à quel point l’article est resortable aujourd’hui, tu ne trouves pas ? J’ai lu le livre en deux fois donc je ne suis pas sûre d’avoir une partie préférée, la première moitié du livre avait le bénéfice de la découverte. Cela dit, c’est vrai que la cacopédie mérite une mention spéciale, j’ai regretté sa brièveté ! Est-ce que ça serait pas génial comme jeu de fin de soirée où, le cerveau enfumé et englué d’alcool, on serait bien disposés pour se prendre la tête sur des questions absurdes ? j’ai vachement envie d’essayer.

Gibet : Très bonne question que ta question sur Noël ! Il y a un peu de tout ce que tu dis, mais au-delà de ces raisons formulées, il y a en premier lieu un vrai tempérament disons noëllique chez moi. Tu te rends bien compte que si c’était simplement une stratégie marketing ou un truc qu’on s’impose parce que c’est le moment, on aurait pas fait des trucs qui demandent autant d’implication que KDO ou Le Triste Noël de Pire Ennemi. D’ailleurs je regrette un peu de n’avoir pas le temps de filmer quelque petite histoire de Noël cette année car ça me permettait les années précédentes de vraiment embrasser les festivités. Bref : le fait est que, bêtement, je suis sensible aux chansons de Noël, aux films de Noël, à l’esthétique de Noël, à la bouffe de Noël (je te prie de m’envoyer toutes les tranches de foie gras que tu bazarderas sous la table) et ce sans être spécialement sensible (et de moins en moins !) aux valeurs véhiculées par tous ces contenus. Après ça, difficile de dire, difficile de déterminer comment se constitue un tempérament. J’ai deux pistes cependant sur la question de Noël. L’idée qui conclut sitcom c’est que Noël c’est un moment où, à cause du fort devoir social et familial (qui peut être par ailleurs super pesant je le reconnais et le ressens), les gens globalement sont contraints de faire preuve d’inventivité, rompent avec le quotidien d’adulte, a fortiori quand il y a un enfant dans le coin. J’ai observé dans ma famille plus ou moins proche des débauches de créativité à ce moment, et des astuces impressionnantes pour faire tenir le mytho du Père Noël, et je trouve ça touchant. Ce qu’on finit par dire dans sitcom, c’est que les gens font des enfants pour pouvoir continuer à penser comme des enfants à certains moments donnés – et on propose une autosuffisance du merveilleux : être son propre enfant, pour n’avoir pas besoin de prétextes pour l’être par moments. Quand je parle d’enfance attention je parle pas de cette vision idyllique de l’enfance auréolée innocente, pour moi les enfants c’est des sadiens en puissance tu vois ? Ils sont leur tempérament avec aussi peu de censure que possible, ils s’engagent vers ce qui leur fait plaisir avec une obstination à faire bander Nietzsche. C’était en grande partie sur ce mode-là qu’on a fait sitcom et Le Triste Noël de Pire Ennemi, que certains ont pu recevoir comme des parodies, mais qui pour moi se situaient ailleurs, parodie seulement au sens où en même temps qu’on utilise consciemment des procédés, on admire l’efficacité indépassable de ces procédés – les rires enregistrés par exemple c’est affreux mais ça rend n’importe quelle blague recevable, vraiment, il suffit de comparer les rushes sans rire et les épisodes montés. Pareil avec les innombrables musiques sirupeuses ou épiques utilisées dans Le Triste Noël. Pour résumer cette première idée – je sais pas si tu comprends ce que je veux dire – je dirais que Noël me reconnecte vivement avec mon enfance (pas mon enfance concrète, ce qu’il y a d’enfance en moi), avec une naïveté féroce qui me revigore, et du coup je m’y plonge avec plaisir. Je n’ai pas strictement besoin de Noël pour le faire, mais tout cet imaginaire-là est particulièrement efficace sur moi, alors pourquoi m’en priver ? L’autre élément de réponse, que je creuse un peu dans mon article sur les films de Noël français, c’est que j’ai grandi avec des films et séries américains et, pour parler en des termes qui toucheront peut-être davantage ton cœur rebelle que tout ce que j’ai dit auparavant, on peut dire que la propagande a marché ! Je crois que ma sensibilité à l’esthétique Noël a démarré avec la coutume anglo-saxone des Christmas specials. Les personnages de mes séries favorites fêtaient assidûment Noël, avec une joie très communicative, et ça m’a fait aimer Noël. Tu as raison pour les dates, la réflexion sur la pornographie de toute façon amuse toujours, une fois replacée dans son contexte. Tiens d’ailleurs, posons-nous la question : comment reconnaître un film pornographique aujourd’hui ?! Et puis c’est rigolo de constater quelle influence a pu avoir Eco sur ses lecteurs – je jubilais en lisant que le gouvernement italien a changé son fonctionnement suite à son article sur la difficulté à recevoir un nouveau permis de conduire quand on s’est fait voler l’ancien. Ça me rappelle Coluche qui est parvenu à faire disparaître à force de moqueries certaines expressions figées du journalisme paresseux. C’est admirable, parce que rarissime, quand la satire produit une décontraction réelle, même minime, dans la société. Pour ton projet de fin de soirée, j’imagine que c’est dans les conditions que tu décris que s’est constituée la cacopédie – il parle d’une bande de potes chercheurs traînant à la même pizzeria, à mon avis ça devait picoler et fumer abondamment. Et c’est important de se rappeler ça, toujours dans l’idée que la chôse intellectuelle est un jeu : même si maintenant c’est lettre morte, ça a été conçu dans l’effervescence et la joie. La limite de ta soirée, c’est que le plus dur n’est pas de trouver des réponses mais des questions !

Clo : « Les gens font des enfants pour pouvoir continuer à penser comme des enfants », j’aime bien le principe d’autosuffisance, mais ça me fait me demander : qu’est-ce que tu appelles l’enfance qui est en toi ? l’émerveillement, la créativité, le libre sadisme et l’obstination sont des caractères que tu associes à l’enfance ? Pour moi l’enfance c’est avant tout un stade de développement où on n’est pas finis et pas autonomes, l’âge adulte c’est l’acquisition du pouvoir et de la responsabilité (du coup, faire des gosses c’est l’ultime passage à l’état adulte), mais tout le reste c’est un mythe, distinguer des caractéristiques dites ‘enfantines’ de celles dites ‘adultes’ c’est aussi absurde et contraignant que de parler de caractéristiques ‘féminines’ et ‘masculines’, je trouve. Mais c’est une histoire de mots, je chipote, je suis la première à revendiquer que je me comporte ‘comme un gosse’ quand je croise un hérisson tout mignon et je comprends tout à fait ton enthousiasme pour Noël du coup. Sans transition, à la question comment reconnaître un film pornographique aujourd’hui je ne pense pas pouvoir donner de réponse, il y a tellement de pornographies différentes, en plus comme dans toutes les autres disciplines culturelles, il y a des petits malins qui s’amusent à brouiller les frontières entre les genres, ainsi on peut trouver des porno-documentaires historiques, des porno-drame, des porno-horreur, il y en a dans les clips de musique, dans le cinéma, bientôt dans votre journal de 20h. Heureusement qu’il y a de passionnantes journalistes comme Ovidie ou Agnès Giard et des festivals pour tirer tout ça au clair. De mon point de vue pour définir l’estampillage pornographie il faudrait faire une grille de possibles critères (y a-t-il un membre du club des censurés sexe-anus-tétons ou équivalents ? quel type d’interactions ? le contenu a-t-il vocation de provoquer une excitation ? est-ce une excitation sexuelle ? est-ce susceptible de choquer un mineur ? etc.), les faire appliquer par plusieurs groupes de personnes sur le contenu interrogé, nuancer la conclusion, et refaire l’expérience tous les 5 ans parce que les mœurs changent et que ça créerait de l’emploi, perso je postule directe, pour le bien de la société. D’ailleurs ça me laisse une question pour la fin de soirée : comment faire un porno sans le trio des censurés ?

Gibet : Hmmm pour ce qui est des caractéristiques enfantines j’admets que ma distinction est un peu artificielle, je m’arrange pour y mettre ce que j’ai envie d’y mettre. Mais il me semble quand même, pour parler en termes freudiens, que l’enfant a peu ou pas de surmoi. D’ailleurs l’idée que l’adulte est un être fini me paraît mythique aussi. On a tous des points de maturité et d’immaturité, selon nos tempéraments, nos expériences, nos habitudes etc, quel que soit l’âge – je suis sur certains points beaucoup moins puéril que mes grands-parents par exemple, et je crois que tout le monde a expérimenté le sentiment d’être beaucoup plus philosophe qu’un proche plus âgé. La vie ça marche pas comme les RPG, genre tu vis une journée, tu gagnes un certain nombre de XP, et au fur et à mesure tu augmentes de niveau. Tu vois certains vieux t’as l’impression ils sont restés au niveau 1 quoi, ils ont même pas appris l’attaque coupe. Mais comme toi je chipote j’ai compris ce que tu voulais dire. En tout cas l’exemple du hérisson résume bien. Les hérissons marchent bien sur moi aussi. Et alors mets un bonnet de Noël à ce petit hérisson et là je fonds sur place comme la sorcière d’Oz au contact de l’eau… Peut-être imagine-toi une fête où tout le monde serait tenu de célébrer les hérissons, de décorer en conséquence, et d’inventer des fictions qui les glorifient ? Pour la question pornographique, tu triches ! Ce qui est amusant dans le texte d’Eco c’est qu’à la question « comment reconnaître un film pornographique ? » pour laquelle il y a une réponse évidente (bah y a des scènes de cul), il répond « il faut observer si le trajet des personnages d’un point A à un point B est montré intégralement » (stratégie des monteurs pour ménager des temps morts et décupler l’excitation quand le cul refait irruption). Le plus drôle est que du coup on doit considérer comme pornographiques des films sans scènes de cul mais montrant sans ellipses des trajets. Mais dans le porn majoritaire, on ne se préoccupe plus aujourd’hui de ménager des temps morts. Du coup comment reconnaître un film porno ? Peut-être à ce qu’en guise d’introduction (pour la plupart des gonzos mainstream) l’actrice se présente en parlant et dansant beaucoup trop longtemps – ce qui n’arrive jamais dans un film d’un autre genre ? Allez, je taquine mais tu dis des choses justes sur la pornographie et, si je suis pas fan d’Ovidie, j’aime beaucoup Agnès Giard, faisons un link vers elle. Je pense qu’on peut imaginer un porno sans la trinité censurée ! Et même que ça existe. Premièrement, il y a des cas où les zones pornogènes sont déplacées, je me souviens de trucs uniquement centrés sur les pieds des actrices, admirés, caressés, sucés, etc ; deuxièmement un type dont j’ai oublié le nom mais qui justement parlait sur le site d’Agnès Giard disait qu’à force de gros plan, dans le gonzo contemporain, on atteignait une sorte d’abstraction (plus d’individus mais de la chair qui agit contre de la chair). Je trouve une résonance de ça dans les vidéos de la chaîne Youtube How To Basic (géniale). Il y a des moments où il se filme en train de tremper son doigt frénétiquement dans un œuf éclaté en gémissant aigu ou bien de se frapper la cuisse avec une entrecôte et ça relève de la pornographie à mon sens, sans rien montrer directement.

Clo : Ton chipotage ne va pas contre le mien, ne pas avoir de surmoi c’est ne pas être fini et dis donc je n’ai pas dit que l’adulte était fini (ça serait trop beau qu’un jour tout le monde soit responsable dans le sens ‘apte à gérer’ et pas dans le sens ‘condamnable’). Je pense que si on faisait une fête du hérisson, je ne mangerais toujours pas de fois gras mais peut-être que je serais contente de célébrer nos amis les petits animaux !  Oui les articles d’Eco ne sont pas tant intéressants pour leur véracité que pour leur façon de dire une vérité en racontant autre chose. Ou de raconter autre chose en disant la vérité. Ou de ne pas dire qu’il ne dit pas que rien n’est dit. Ou que rien n’est n’importe quoi peu importe l’heure qu’il est. Je ne sais plus…. Est-ce qu’on peut dire qu’il exerce le mindfuck ? Je pense surtout à la cacopédie en fait. C’est marrant que tu commences à définir la pornographie par le gonzo mainstream ! Comment ça se fait que tu n’aimes pas trop Ovidie ? Son blog participe au féminisme, réhabilite les travailleurs du sexe, ouvre sur le monde varié de la pornographie, moi j’aime bien. Bien sûr qu’on peut imaginer un porno sans le trio des attendus, la pornographie c’est le sonore, la gestuelle, les textures, le contexte, les fétichismes, etc. Je pense que cette question de fin de soirée servirait surtout à farfouiller dans les fantasmes de ses potes dans leur moment de faiblesse mouahaha, mais oui je vois l’article que tu as cité, et j’adoooore How To Basic, non qu’il m’émeuve la libido, je le trouve juste merveilleux et plein de talent. Mais qu’est-ce qui te fait trancher que c’est pornographique ? Moi j’aurais opté pour dire que c’est un clin d’œil mais c’est parce que je suis persuadé que ce taré n’a pas un propos sexuel au départ. Oui je ne suis pas si progressiste que ça je considère que la pornographie est sexuelle, j’ai du mal à sérieusement prendre en considération le foodporn par exemple, le préfixe sert le sens, rend le mot attrayant, mais ne range pas la discipline dans la catégorie porn. T’en penses quoi ? Je me demande bien aussi ce qu’Umberto Eco en pense d’ailleurs.

Gibet : Donc on est d’accord, les enfants sont des ça et n’ont pas la censure du surmoi. Si je parle du gonzo mainstream en premier, c’est que Umberto Eco parle dans son article du porno à papa ! C’est l’équivalent aujourd’hui, l’image pornographique la plus facilement accessible. Il y avait déjà un cinéma pornographique alternatif et ce n’est pas de ça dont il choisit de parler. Les intentions d’Ovidie sont honorables mais ce qu’elle dit ne m’arrête jamais (jamais de WOH nouvelle idée à explorer !), et ses films sont assez ennuyeux. J’avais vu Histoires de sexe(s) j’avais trouvé ça très raté, l’enfer pavé de bonnes intentions. Et A quoi rêvent les jeunes filles ? son docu récent qui a pas mal tourné j’étais pas allé jusqu’au bout tant ça me semblait complaisant – Agnès Giard avait bien répondu d’ailleurs.

Clo : J’ai jamais été voir ce qu’elle fait, mon estime est toute intacte, après je la suis depuis ma tendre adolescence du coup elle a eu l’occasion de m’en apprendre des bonnes.

Gibet : Je te conseille de continuer à ne pas aller voir alors ! Sinon je me doutais que tu aimais How To Basic ! J’ai une vision très très englobante de la pornographie, comme fête de la matière, et de la sexualité, bien au-delà du génital. Je prends un exemple : il est des pipes baveuses qui au bout d’un moment sont tellement baveuses qu’on ne regarde plus tellement une pipe mais juste de la salive qu’on crache, qu’on aspire, qui coule, qui colle, qui se déploie en filets, etc. Ça devient un docu sur une texture (en adéquation avec cette idée du gonzo qui tend vers l’abstraction). Je retrouve ça à fond dans How To Basic, par exemple dans le recours systématique aux œufs, même si le projet n’est pas sexuel. Après le foodporn, et tous les autres dérivés du genre, je ne sais pas, c’est un peu des modes Tumblr, et ça se traduit par des contenus très lisses (le foodporn globalement c’est de l’esthétique publicitaire) mais dans l’absolu, englober le plaisir de voir de la bonne nourriture dans le plaisir pornographique ça me parle. Si tu n’as rien à répliquer, je propose qu’on retourne un petit peu au livre en donnant quelques uns de nos passages favoris.

Clo : Je me disais bien qu’on ne parlait plus de Voyage avec un saumon !

Gibet : Puisque c’est un livre farfelu, peut-être que la meilleure manière d’en parler c’est de parler d’autre chose !

Clo : Je ne saurais pas comment traduire l’ampleur de ma validation du lien.

Gibet : Et donc, tes passages favoris ?

Clo : Je ne suis pas sûre d’avoir des passages favoris et je n’ai plus le livre sous les yeux… J’ai tout aimé, peut-être moins la quatrième et dernière partie. Et toi ?

Gibet : J’ai choisi trois textes dans les modes d’emploi, non que ce soit mes préférés du recueil, mais je les aime bien, et ça donne une idée de l’amplitude du livre. Celui-ci m’a bien fait rire – surtout « Je leur ai rétorqué d’en acheter. » :

Comment faire un inventaire

[…] Je suis moi-même directeur d’un institut universitaire, et, il y a quelques années, nous avons dû faire l’inventaire minutieux des biens mobiliers. L’unique employée disponible était déjà débordée. On pouvait sous-traiter avec un organisme privé qui demandait trois cent mille lires. Cet argent, nous l’avions, mais sur des fonds destinés à du matériel inventoriable. Or, comment déclarer inventoriable un inventaire ?
J’ai réuni une commission de logiciens, contraints d’interrompre leurs travaux durant trois jours. Ils ont déniché dans la question une similitude avec le paradoxe de l’Ensemble des Ensembles Normaux. Puis, ils ont décidé que l’acte d’inventorier, étant un événement, n’était pas un objet et ne pouvait donc être inventorié, mais qu’il débouchait sur la rédaction des registres de l’inventaire, lesquels, étant des objets, étaient inventoriables. J’ai demandé à l’organisme privé de ne pas nous facturer l’acte mais le résultat, que nous avons inventorié. J’ai détourné d’éminents spécialistes de leurs propres recherches, mais j’ai évité la prison.
Il y a deux ou trois mois, les appariteurs sont venus m’informer qu’il n’y avait plus de papier hygiénique. Je leur ai rétorqué d’en acheter. La secrétaire m’a annoncé qu’il ne restait que des fonds destinés au matériel inventoriable, ajoutant que le papier hygiénique était inventoriable mais qu’il tendait à s’altérer, pour des raisons que je n’approfondirai pas ici, et que, une fois altéré, il disparaissait de l’inventaire. J’ai convoqué une commission de biologistes à qui j’ai demandé comment inventorier du papier hygiénique usagé. Ils m’ont répondu que c’était possible, mais que ça reviendrait très cher en coût humain.
J’ai réuni une commission de juristes qui m’a fourni la solution. Je reçois le papier hygiénique, je l’inventorie, et l’affecte aux toilettes pour des raisons scientifiques. Quand le papier disparaît, je porte plainte contre X pour vol de matériel inventorié. Hélas, il y a un hic : je dois renouveler ma plainte tous les deux jours. Un agent des Services Secrets a fait de lourdes insinuations sur la gestion d’un institut où des inconnus peuvent s’infiltrer si facilement à des échéances périodiques. On me soupçonne, mais je suis intouchable, ils ne m’auront pas.

Celui-ci je n’aime pas le ton, mais je trouve l’analyse assez fine (et elle rend ringarde toutes les critiques actuelles de la télé, le texte date de 1992 et Eco a déjà fait le tour de la question – trouvez des nouvelles idées les mecs !) :

Comment retrouver l’idiot du village à la télé

Quid du théâtre comique dans une civilisation qui a décidé de se fonder sur le respect de la différence ? Par tradition, le comique a toujours spéculé sur l’estropié, l’aveugle, le bègue, le nain, l’obèse, l’idiot, le déviant, la profession jugée infamante ou l’ethnie tenue pour inférieure.
Eh bien tout cela est devenu tabou. Aujourd’hui, ne vous risquez plus à imiter un inoffensif paria, c’est une vexation ; quant à Molière himself, il ne pourrait plus ironiser sur les médecins sans provoquer aussitôt le tollé de la corporation entière, liguée contre ces allégations diffamatoires. Plus question de déguster un « nègre en chemise » ni de parler « petit-nègre » à une « tête de Turc » qui serait « saoul comme un Polonais ».
Aussi, la satire télévisée risquait-elle de n’avoir plus pour objet que les autres émissions télé : par une sorte d’accord tacite entre chaînes, chaque programme semblait n’être conçu que pour inspirer la satire de l’autre et le seul comique autorisé devenait celui du Zapping. Ou alors – puisque ce sont traditionnellement les groupes se sentant forts qui osent se moquer d’eux-mêmes – l’autoflagellation était en passe d’être la manifestation du pouvoir. Résultat, la pratique du comique dressait une nouvelle barrière de classe : si jadis on reconnaissait les maîtres à ce qu’ils se permettaient de brocarder les esclaves, aujourd’hui ce serait les esclaves que l’on reconnaîtrait comme ayant seuls le droit de railler les maîtres.
Mais on a beau ridiculiser le nez de De Gaulle, les rides d’Agnelli ou les canines de Mitterrand, on pressent que ces derniers resteront toujours plus puissants que ceux qui les moquent ; or, le comique est cruel, impitoyable par vocation, il veut un idiot du village qui soit vraiment débile, afin que, en riant de lui, nous puissions affirmer notre supériorité sur son incurable déficience. Il fallait une solution, on la trouva. Impossible de caricaturer l’idiot du village, ce serait antidémocratique. Soit. En revanche, il est tout à fait démocratique de lui donner la parole, de l’inviter à se présenter lui-même, en direct (ou à la première personne, ainsi que disent justement les idiots du village). Comme dans les vrais villages, on saut la médiation de la représentation artistique. On ne rit pas de l’auteur qui imite l’ivrogne, on paie directement à boire à l’alcoolo, et on rit de sa dépravation.
Le tour était joué. Il suffisait de se rappeler que, entre autres éminentes qualités, l’idiot du village est exhibitionniste, mais surtout que nombreux sont ceux qui, pour satisfaire leur propre exhibitionnisme, sont prêts à endosser le rôle d’idiot du village. Jadis, si, en pleine crise conjugale, un étranger avait étalé au grand jour leurs lamentables querelles, les époux auraient intenté un procès en diffamation, au nom du bon vieux dicton qui veut qu’on lave son linge sale en famille. Mais lorsque le couple en vient à accepter voire à solliciter la faveur de représenter en public sa sordide histoire, qui a encore le droit de parler de morale ?
Et voici l’admirable inversion de paradigme à laquelle nous assistons : exit le personnage du comique brocardant le débile inoffensif, starisation du débile en personne, tout heureux d’exhiber sa propre débilité. Tout le monde est content : le gogol qui s’affiche, la chaîne qui fait du spectacle sans avoir à rétribuer un acteur, et nous qui pouvons à nouveau rire de la stupidité d’autrui, en satisfaisant notre sadisme.
Nos écrans pullulent désormais d’analphabètes fiers de leur baragouin, d’homosexuels se plaisant à traiter de « vieille pédale » leurs homologues, d’ensorceleuses sur le retour arborant leurs charmes décatis, de chanteurs experts en couacs, de bas-bleus affirmation « l’oblitération palingénésique du subconscient humain », de cocus contents, de savants fous, de génies incompris, d’écrivains publiant à compte d’auteur, de journalistes donnant des baffes et de présentateurs les recevant, heureux de penser que l’épicier du coin en parlera le lendemain.
Si l’idiot du village s’exhibe en jubilant, nous pouvons rire sans remords.

Celui-ci je l’ai juste mis de côté pour Aloïs :

Comment passer la douane

La nuit dernière, à l’issue d’un de mes innombrables rendez-vous galants, j’ai trucidé ma dernière maîtresse en date en lui fracassant la tête avec une précieuse salière signée Cellini. D’abord au nom de l’éducation morale très stricte reçue dans mon enfance – une femme encline au plaisir est indigne de pitié –, ensuite pour des raisons esthétiques, afin d’éprouver le frisson du crime parfait.
Au son pur d’un CD diffusant une musique pour eaux du Baroque anglais, j’ai attendu que le cadavre refroidisse, que le sang coagule, puis avec une scie électrique j’ai découpé le corps, en m’efforçant de respecter les principes anatomiques fondamentaux, en hommage à la culture sans laquelle il n’existerait ni courtoisie ni contrat social. Ensuite, j’ai placé les morceaux dansdeux valises en peau d’ornithorynque, j’ai passé un complet gris et j’ai pris un wagon-lit pour Paris.
Après avoir remis au conducteur mon passeport et un formulaire où je déclarais avec exactitude la centaine de milliers de francs en ma possession, j’ai dormi du sommeil du juste, car rien ne favorise davantage l’endormissement que le sentiment du devoir accompli. Quant aux douaniers, ils ne se seraient jamais permis de déranger un citoyen qui, en voyageant en premier et en single, déclarait ipso facto son appartenance à une classe hégémonique, se plaçant par là même au-dessus de tout soupçon. Situation d’autant plus appréciable que, afin d’éviter les crises de manque, j’avais emporté un peu de morphine, huit ou neuf cent grammes de cocaïne et une toile du Titien.
Je ne dirai rien de la façon dont, à Paris, je me suis débarrassé des misérables restes. Je me fie à votre imagination. On peut aller à Beaubourg et déposer les valises sur l’un des escaliers roulants, personne ne s’en apercevra avant longtemps. On peut aussi les enfermer à la consigne automatique de la Gare de Lyon. Le mécanisme de réouverture à l’aide d’un mot de passe est si compliqué que des milliers de colis y sont en souffrance sans que personne ne se hasarde à venir vérifier. Plus simplement, il suffit de s’attabler à la terrasse des Deux Magots après avoir abandonné les valises devant la librairie La Hune. En moins de deux, on vous les fauchera et c’est votre voleur qui les aura sur les bras. Cela dit, il me serait difficile de nier que l’événement a fait naître en moi cette énorme tension qui accompagne toujours la réalisation d’une œuvre artistiquement parfaite et complexe.
De retour en Italie, me sentant nerveux, je résolus de m’accorder quelques jours de vacances à Locarno. Par un inexplicable sentiment de culpabilité, habité de l’impalpable crainte que quelqu’un me reconnût, je décidai de voyager en seconde classe, vêtu d’un jeans et d’un polo au crocodile.
A la frontière, je fus assailli par des fonctionnaires des douanes débordant de zèle. Ils fouillèrent mon bagage jusqu’au plus intime et me dressèrent un procès-verbal pour avoir importé en Suisse une cartouche de cigarettes italiennes. Ensuite, ils me firent remarquer que la validité de mon passeport était échue depuis quinze jours. Enfin, ils découvrirent au creux de mes sphincters 50 francs suisses d’une provenance incertaine, pour lesquels je n’étais pas en mesure de produire un document officiel d’achat régulier auprès d’un organisme de crédit.
On m’a interrogé sous une lampe de 1000 watts, frappé avec un drap de bain mouillé et interné provisoirement dans une cellule d’isolement sur un lit de contention.
Par bonheur, j’ai eu la présence d’esprit de dire que j’appartenais à la loge P2 depuis sa fondation, que j’avais posé deux ou trois bombes dans les trains express à des fins idéologiques, et que je me considérais comme un prisonnier politique. Aussitôt, on m’a attribué une chambre individuelle au Centre de Bien-Être du Grand Hôtel des Iles Borromées. Un diététicien m’a conseillé de sauter quelques repas afin de retrouver mon poids de forme, tandis qu’un psychiatre a ouvert un dossier afin d’obtenir une détention à domicile pour anorexie avérée. En attendant, j’écris des lettres anonymes aux juges des Tribunaux de ma juridiction, insinuant qu’ils se les adressent réciproquement, et j’ai accusé Mère Teresa d’avoir eu des rapports actifs avec les Troupes Communistes Combattantes.
Si tout se passe bien, dans une semaine je suis chez moi.

Clo : Je valide les passages que tu as choisis, ils montrent bien comment Eco tricote entre fiction et pragmatisme les choses qu’il critique pour bien les rendre absurdes.

Quelle belle journée de Noël sur Lunécile ! Non seulement les sélénites étaient contents de leur cadeau, mais en plus on sortait de la rencontre avec pleine de nouvelles perspectives sur la pornographie ! God bless us, every one !

12 Days of Christmas #9 – Secret Santa : Le Tombeau des lucioles, Isao Takahata

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une oeuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Dylanesque, et il a choisi pour lui Le Tombeau des lucioles de Isao Takahata.

Gibet : Est-ce que t’étais content d’avoir Le Tombeau des lucioles dans ta chaussette ?

Dylanesque : J’étais mitigé. D’abord parce que je l’ai déjà vu quand j’étais plus jeune alors ce n’était pas vraiment une surprise. Ensuite parce qu’il va falloir qu’on m’explique où est l’esprit de Noël dans ce drame qui m’a encore une fois foutu les larmes aux yeux et déprimé pendant plusieurs jours. Oui je sais, Noël, c’est une grosse célébration de la consommation et de l’excès des pratiques occidentales, un bon rappel des horreurs infligés aux nippons pendant la guerre est un bon moyen de me rappeler que, loin de mon sapin, il y a un monde qui n’aura pas de cadeau, qui n’a jamais de cadeaux. Mais n’empêche, un bon petit Bad Santa avec Tim Allen, ça aurait suffi à me vacciner. Putain tu te débarrasses deux seconde du nihilisme juste pour pouvoir bouffer des Ferrero Rocher en paix et puis on t’assène l’absurdité du monde d’un coup sec et précis. Merry Christmas.

Gibet : Est-ce que tu as réussi quand même à prendre du plaisir en revoyant le film ?

Dylanesque : Allongé sur un matelas de fortune dans ma vieille et froide maison ouessantine, j’ai pu trouver, malgré tout, beaucoup de chaleur dans le récit. Dans la relation entre Seita et sa petite sœur Setsuko, fuyant les bombardements alliés, réfugiés affamés dans un abri anti-aérien. Les larmes étaient chaudes parce que leur combat est porté par un espoir réconfortant, une humanité qui déborde. Parce que Le Tombeau des lucioles nous parle, comme tout bon récit basé de cette foutue guerre, de ce que l’homme est capable, de meilleur comme de pire. De sa capacité à s’adapter et à toujours chercher la lumière, même dans l’obscurité la plus totale. C’est le rayonnement de ces lucioles et de ces belles âmes sacrifiés qui m’a réconcilié avec ma condition et qui, malgré toute la tristesse du monde, m’a donné envie d’y rester encore un peu. C’est un bon film. Quel autre animé est capable d’aborder un sujet aussi grave, un contexte aussi violent et des personnages aussi misérables sans jamais être pesant, dérangeant ou donneur de leçon ? C’est une histoire de famille dans l’adversité qui fait office de parabole et permet au message de passer avec efficacité, sans avoir besoin d’en rajouter. Isao Takahata ne prend aucune pincette mais n’oublie pas les couleurs  que lui permettent son format. Ni les lueurs d’espoirs qui traversent le dessin et qui transforment l’histoire vraie en histoire qui touche juste et ne cesse d’émouvoir. Pas juste par son aspect tragique mais grâce à toutes ces nuances.

Gibet : Et ça t’a jamais donné envie de voir plus d’animés ?

Dylanesque : Oui parce que, jusque là, le seul animé que j’ai vu à part celui-là, c’est Cowboy Bebop. Et j’ai adoré Cowboy Bebop. Et j’ai adoré Le Tombeau des lucioles. Tu vois un peu où je veux en venir ? Par contre, je ne saurais pas par où commencer, surtout avec les studios Ghibli. Je supporte mal le mignon ou le trop enfantin alors un truc sombre comme Princesse Mononoké, c’est ce qui m’attire le plus.

Gibet : Euh bin non je vois pas trop où tu veux en venir. En fait, ton Santa savait pas trop quoi te donner – il a gentiment proposé le pilote de Six Feet Under au début mais autant montrer le fond de ses paupières à un comateux ! puis des animés – alors je l’ai guidé vers  les studios Ghibli en pensant qu’il allait donner un truc genre ça, Princesse Mononoké. Mais non pour lui le truc le plus christmassy de Ghibli c’est Le Tombeau des lucioles !

Dylanesque : Bon c’est qui ce Grinch ?

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ALOÏS !!!

Gibet : Of course.

Dylanesque : Ouais.

Gibet : Aloïs, je crois que tu nous dois des explications ! C’est très bien Le Tombeau des lucioles, mais tu trouves pas ça inapproprié au contexte ? Je veux dire, dans le catalogue Ghibli, y a plein de trucs avec du merveilleux dedans, et toi tu choisis le plus déprimant et le moins magique.

Aloïs : Hohoho joyeux Noël ! Bon effectivement, mon choix prête à débat. J’étais en effet parti sur le pilote de Six Feet, avant d’être brutalement stoppé dans ma course par ce fieffé Gibet, qui m’a rappelé que j’avais affaire au plus grand connaisseur de la série de toute la côté ouest française, tout en me disant que ma misérable condition d’être humain le dégoûtait. J’ai alors songé à faire partager un animé, et mon second choix s’est porté sur Tokyo Godfathers de Satoshi Kon, qui se déroule en plein pendant la période de Noël. Pour digresser l’espace de quelques lignes, les films de Kon (lol) ne sont pas les plus faciles à appréhender, de par leur narration, très directe ou à l’inverse très dénaturée. Tokyo Godfathers ne fait pas exception à la règle, même s’il s’agit au final de la plus concrète de ses œuvres en terme de scénario, ou à défaut la plus compréhensible. « Pourquoi pas un Ghibli du coup ? Il n’en a vu aucun, et c’est peut-être plus facile pour rentrer dans le sujet. » Proposition tout à fait intéressante même si pas assez hipster à mon goût : tout le monde connaît les Ghibli, ne serait-ce que de nom. Il fallait frapper fort tout en restant dans cette optique première de partager un film d’animation japonaise. Après réflexion, un film de Mamoru Hosoda (La Traversée du temps, Les Enfants loups, Summer Wars…) auraient constitué un choix beaucoup plus sympathique et bon enfant. Ce n’est pas ce que je voulais. Même Princesse Mononoké se termine trop bien. Pour moi, aborder le monde de l’animation japonaise lorsqu’on n’y est pas confronté régulièrement et qu’on a plus l’habitude de trames réalistes n’est pas un pari facile. Mais il existe malgré tout quelques films qui mêlent ces deux visions, et Le Tombeau des lucioles en fait – hélas pour Dylanesque – partie. Je voulais quelque chose qui touche, mais qui ne dérive pas dans le surréaliste. Quelque chose de fort, qui marque l’esprit de vrai. L’imaginatif et le rêve sont des piliers de ce genre de films, mais dans Le Tombeau, on est dans une conception humaine : le souvenir, l’espoir, la reconstruction de soi… Un compromis qui quoique brutal me semblait en adéquation avec ce que j’escomptais faire découvrir. Tu cites Cowboy Bebop, qui est en effet une série excellente. Le film l’est d’ailleurs également. Bien que l’univers soit d’emblée futuriste, science-fiction, on est toujours dans ce type de manga qui ne part pas dans les envolées oniriques mêlées à la réalité pour former un gros mindfuck qu’on a du mal à aborder lorsqu’on n’est pas familiers de la chose. Le fait que tu aies apprécié ces deux œuvres me donnent déjà une meilleure vision de ce qui pourrait te plaire dans le très large panel de la japanimation. Dernier petit point sadique à préciser : Noël c’est le merveilleux, le magique, et comme Gibet le précise, Ghibli propose un univers qui l’est. Le Tombeau des lucioles n’aura alors que plus d’impact dans ce contexte de bonheur familial. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est dommage que tu l’aies déjà vu plus jeune et que tu savais donc à quoi t’attendre, mais presque !

Gibet : Dis-moi, est-ce que tu t’es fait humilier publiquement à l’école à la fête de Noël la première fois que tu t’es rasé ? Le choix de Satoshi Kon, il me semblait que c’était un peu abrupt comme entrée et puis Tokyo Godfathers, si c’est le moins alambiqué de sa filmographie, c’est aussi le plus moyen. Tu aurais pu proposer Hosoda (quoique je trouve ça pas terrible non plus, Les enfants loups notamment c’est assez moche et très conventionnel dans le récit et le propos), j’ai dit Ghibli parce que c’est une valeur sûre, et si ton but était de ne pas proposer un film « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », je trouve que la plupart des Ghibli, même les plus kawaï, contiennent leur part de malaise, ne serait-ce que par leur fascination pour les formes mouvantes, en constante métamorphose. Cela dit, pour aller dans ton sens, là où le choix du Tombeau des lucioles me semblait quand même pas trop absurde, c’est que si c’est un film déprimant car implacable dans sa logique, c’est aussi un film qui à mon goût n’est pas désespéré. Ils nous mettent dans une situation de misère extrême mais ils n’excluent pas les moments de joie, la boîte de bonbons, les lucioles (du merveilleux réaliste !), le plaisir de dominer la matière une heure une journée de plus. Ces joies sont dérisoires, se consument vite, mais c’est le cas d’absolument tout dans le film. Le Tombeau des lucioles c’est au bout du compte une invitation à vivre, un memento mori qui dit carpe diem au passage. Et je crois que Dylanesque l’a senti.

Aloïs : Ah bien entendu, et j’adhère à tout ce que tu dis là : j’adore Ghibli, et ce n’est jamais justement complètement merveilleux tout le monde tout gentil (à part peut-être Totoro mais là c’est clairement le but du film). Comme tu dis aussi, Satoshi Kon n’est pas facile, même pour un public averti. Hosoda est bon aussi, mais là encore, ce n’est pas à mon sens le meilleur choix pour commencer. Les enfants loups, c’est mignon, c’est de la parenthèse familiale et je pense que ça ne prétend pas aller au-delà de cette simple vision d’une vie de famille à la campagne. C’est du contemplatif, et il vaut mieux privilégier Summer Wars ou La Traversée du temps.

Gibet : Amusons-nous un peu, Dylanesque aime Le Tombeau des lucioles et Cowboy Bebop, qu’est-ce que tu lui conseillerais pour aller plus loin ?

Aloïs : Du guro !

Gibet : Quoi donc ?

Aloïs : C’est quand on veut aller très loin, je te laisse faire la petite recherche de ton côté !

Gibet : « L’ero guro nansensu, fréquemment écourté ero guro (エログロ, ero-guro?) est un mouvement artistique et littéraire japonais apparu vers 1930, combinant l’érotisme à des éléments macabres et grotesques dont la paternité est attribuée à l’auteur Edogawa Rampo avec des romans ou nouvelles comme La Bête aveugle, L’île panorama, La Chenille ou La Chaise humaine. » Ok je vois.

Aloïs : Faut traîner un peu sur 4chan.

Gibet : Je pense pas qu’il aimerait ça, c’est pas son genre de porn, il aime bien pouvoir s’identifier  !

Aloïs : En tant que professeur Aloïs, je suis à même de m’identifier sur absolument tous les types, même le lesbien, du coup ça me passe un peu au-dessus. Bon sinon, je pense que les classiques dans le style SF pourraient bien lui plaire en général, même si l’ambiance sera peut-être plus froide que dans Cow Boy Bebop. Ghost in the shell par exemple est excellent, même si je commencerais plus par Akira, ou Nausicaä, si on veut rester chez Ghibli. Pour Ghibli d’ailleurs, je ne conseillerais pas Princesse Mononoké pour commencer, mais justement le garder pour l’éventuelle transition vers des œuvres plus fantastiques. La colline aux coquelicots par exemple reste dans un esprit plus concret, tout en étant très bon.

Gibet : Moi je lui conseillerais deux choses dans le domaine : effectivement les Ghibli mais ça m’a l’air contrairement à toi une bonne idée de commencer par Princesse Mononoké, ça permet de savoir direct si tu adhères ou pas au grand Miyazaki (c’est quand même le cinéaste le plus important de la firme). Et ensuite, un truc qui n’existe pas sous la forme d’animés, les oeuvres de Taniguchi, notamment Quartier Lointain – ça je suis sûr que ça te plairait Dylanesque.

Aloïs : Princesse Mononoké c’est le plus connu, celui qu’on prend toujours en exemple, mais c’est trop à part pour être comparé au reste de sa filmo. Pour moi, on est à des kilomètres du Château Ambulant ou du Voyage de Chihiro. C’est une fable plus accessible, mais je ne suis pas sûr que quelqu’un qui a aimé Mononoké va aimer  Le Château ambulant.  C’est trop spécifique à mon goût.

Gibet : Bin c’est quand même très représentatif de ce que fait Miyazaki.

Aloïs : Ah oui. Mais j’arrive quand même pas à être d’accord avec ça.

Gibet : Tu retrouves les mêmes motifs dans tous ses films. Si tu aimes un Miyazaki il y a une chance pour que tu les aimes tous – si ce n’est qu’il y a en a qui sont plus contemplatifs et d’autres plus baroques.

Aloïs : C’est même pas en terme de structure, c’est plus par rapport à la part fantastique et son importance. Mononoké ok y a des esprits, des monstres, mais au final c’est une histoire qu’on suit, qui parle, reste concrète. Je prends encore l’extrême mais mets quelqu’un devant Le Château ambulant, et je pense que même après avoir vu Princesse Mononoké, s’il n’est pas coutumier du genre, il va tourner la tête vers toi au bout de 10 minutes en disant « Euh ? ».

Gibet : Le Château ambulant c’est le plus radical dans le genre baroque, mais tout ce qui y est ça apparaît déjà sous une forme plus discrète dans Mononoké. Pour moi on voit bien que ça vient du même mec.

Aloïs : Ah ouais ça je dis pas le contraire. Même pas du tout. Mais ce que je dis, c’est que la manière de présenter les choses peut rebuter. J’ai des amis (ouais, si, c’est vrai), qui adorent Mononoké mais qui ont du mal avec Le Château. Pareil avec Chihiro. C’est imposé : si tu es ok avec les codes du monde qu’on te présente, tu vas tout de suite accrocher, parce que c’est « normal » dans le wtf. Si tu ne l’es pas, ou que t’as pas l’habitude, ça fait bien écarquiller les yeux et lâcher du « whaaat ? ». C’est dans Mononoké, ok, mais comme tu dis, de manière bien plus discrète et donc acceptable. C’est un univers beaucoup moins rude à appréhender.

Gibet : Ok je vois ce que tu veux dire. Mais du coup pourquoi faudrait commencer les Ghibli par La colline aux coquelicots ? Il est joli ce film hein, mais on est à des kilomètres des grands films de Miyazaki père, et vu que c’est un film totalement réaliste ça ne permet pas de mettre un premier pied dans l’univers rude.

Aloïs : Justement, c’est ce que je veux expliquer aussi : chez Ghibli y a du concret, y a du moins concret, et y a de l’abstrait. Et pour moi faut le voir dans cet ordre, évoluer peu à peu pour passer du plus évident à ce qui l’est le moins. Mononoké propose un entre-deux parfait qui justement permet de savoir si on va accrocher ou non à ce qui nous attend par la suite.

Gibet : Ah bin voilà, si c’est un entre-deux, vaut mieux commencer par là comme ça t’as des échantillons de tout ce que ça peut être un Ghibli !

Aloïs : Tu peux aussi, mais là tu risques de moins kiffer les autres si tu reviens dessus après. Si tu vois Totoro après Mononoké par exemple, c’est pas oufissime.

Gibet : Bah si, juste Totoro fait partie de la veine contemplative. Il faut se recalibrer avant chaque film en attendant de voir quelle dose de mervilleux tu vas avoir.

Aloïs : Après je dis Totoro mais dans tous les cas, je pense que Dylanesque a déjà quinze ans de trop pour apprécier à fond.

Gibet : Ouais chais pas, même à 25 ans c’est cool d’avoir Totoro comme voisin.

Aloïs : Ah ouais je dis pas, et Totoro c’est toujours bien sympa à regarder, mais je m’extasie moins maintenant que quand j’étais petit on va dire.

Gibet : Vrai. Donc en résumé c’est quoi ta suggestion ?

Aloïs : Pour moi, il vaut mieux partir du plus simple, du plus parlant, et y aller progressivement, vers le plus onirique / contemplatif.

Gibet : De la colline jusqu’au château ?

Aloïs : Yes. Après je n’ai pas vu le dernier de Miyazaki, Le vent se lève, même si de ce que je sais sur le film il rentre dans une catégorie justement moins contemplative. Mais je ne veux pas m’avancer là-dessus.

Dylanesque : Vous savez quoi ? Je vais regarder la série Cowboy Bebop pour commencer. La revoir dans l’ordre, pas seulement des bribes, pas seulement le film. Et concernant Ghibli, je vais rester sur mon envie de Princesse Mononoké et on verra ensuite. Ce qui est sûr, c’est que Le Tombeau des lucioles plus votre conversation, ça m’a enfin motivé. Donc merci Aloïs, on peut dire que c’est une sorte de cadeau.

Aloïs : Ça me fait plaisir ! Revoir Cowboy Bebop est une excellente idée, ensuite libre à toi de te lancer dans ce que tu veux ! Princesse Mononoké est une valeur sûre quoi qu’il en soit.

Quelle belle journée de Noël sur Lunécile ! Non seulement, les sélénites étaient bien contents de leur cadeau, mais en plus on sortait de la rencontre en ayant convaincu Dylanesque de lâcher la nationalité américaine pour la nationalité japonaise – un miracle ! God bless us, every one !