Professeur Aloïs #3

Troisième opus des aventures de Professeur Aloïs, le plus grand reportage gonzo de l’histoire, une satire sans concession de l’Education nationale ! Premier opus ici, et second .

12528773_991718780899715_942666426_o

Mademoiselle Claire m’attendait devant la porte de ma classe, ses petits sourcils froncés conférant un charme tout particulier à son regard. Je lui répondai d’un sourire entendu qui évoquait les probables centaines de milliers d’heures dédiées au plaisir que nous avions autrefois partagées, même si le seul souvenir que je conservais de cette époque était un gag rigolo dans Trolls de Troy.

– Aloïs ! Tu as 25 minutes de retard ! Le Directeur adjoint ne t’a pas accompagné ?

J’éteignai discrètement mon téléphone, malgré la haletante partie de 2048 en cours, responsable de mon arrivée tardive, en plus des trois rails de poudre tracés le long des rambardes de l’escalier.

– Un magicien n’est jamais en retard, mademoiselle Claire… il arrive pré…

– Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai fait rentrer ta classe, ils t’attendent depuis tout à l’heure !

– Pas besoin de faire tout un esclandre alors. D’ailleurs je vous trouve un peu dure avec moi, je sors tout juste d’un pugilat et je n’ai encore rien appris sur mes fonctions. Heureusement que les professeurs de sport m’ont proposé leur aide.

– Heupéhesse ? Il t’a parlé ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Non mais occupez-vous de vos affaires sale petite curieuse.

– Quoi qu’il en soit, tu dois faire très attention à eux. Ils ne sont pas connus pour leur bienveillance, et le fait qu’ils t’aient appréhendé si rapidement n’annonce rien de bon. Aux dernières nouvelles, ils auraient découvert un ancien artefact qui leur conférerait une puissance qui dépasse les…

– Ahahah regarde, c’est une vidéo d’un petit myopathe qui essaye de nager. Qu’il est pataud !

Sans même avoir la politesse de jeter un œil sur l’écran de mon téléphone, Mademoiselle Claire prit congé avec un soupir qui trahissait une excitation impossible à contenir. Je me retrouvais seul face à la porte de la classe, de derrière laquelle j’entendais monter des éclats de voix et quelques rigolades. Le moment était venu.

J’arrachai la moitié de la porte de ses gonds à cause d’un mauvais calcul de force, et pénétrai dans la classe à travers le nuage de fumée qui s’élevait du point d’impact, sous le regard interloqué et admiratif de ma jeune assistance, qui avait immédiatement arrêté ses bavardages. Il s’agissait vraisemblablement d’une classe de troisième, à en juger leur développement corporel, notamment celui des filles. J’identifiais d’emblée les éléments qui seraient susceptibles de me poser problème, tout en piratant leur smartphone depuis mon application 2048 afin de garder un moyen de pression sur eux.

Ils semblaient encore sous le choc de mon entrée, les yeux écarquillés et ne pipant mot, tandis que je posais mes affaires sur le bureau. Alors que je mettais en place ma collection complète des Correspondances de Voltaire en Pléiade, celui que je considérais comme étant le sujet le plus à risque prit soudainement la parole.

– Putain mais le prof il a défoncé la porte mort de rire !

Je relevais la tête vers lui, sortant dans le même temps mon Desert Eagle 50AE et le braquant en direction de son crâne proéminent, insulte évidente au bon goût et au physique humain.

– Tu vas surtout mourir d’une bonne grosse bastos des familles en plein dans ce qui doit servir de marbre à cuisine à ta daronne si tu la fermes pas rapidement.

Il y eut un mouvement de recul de la part des trois premiers rangs, quelques cris, trois filles en pleurs et un évanouissement, alors que j’empêchais une défenestration en tirant dans la jambe du fuyard qui s’écroula sur sa table dans un râle.

– On m’avait prévenu que vous étiez une classe difficile, mais je ne m’attendais pas à devoir vous sauver la vie dès la deuxième minute.

– Monsieur, y a Jimmy qui se vide de son sang à cause du tir !

– Eh bien pour commencer je crois que Jimmy est assez grand pour exposer lui-même ses petits problèmes d’ado et de deux, il pourra aller nettoyer ça aux toilettes quand il m’aura remercié.

Jimmy était en train de geindre sur le sol, se tenant inutilement la jambe alors que le sang coulait entre ses doigts.

– Voyez les enfants, garrotter avec ses mains est une idée super nulle, ça ne marche pas, et si ça marchait on n’aurait pas inventé les garrots d’ailleurs. Maintenant Jimmy, il va falloir grandir un peu et arrêter de pleurer comme une gamine, tu te tapes l’affiche – c’est comme ça qu’on dit chez vous les jeunes? – devant toute la classe.

La déléguée de la classe, que j’identifiais comme telle de par mon instinct et le trombinoscope détaillé épinglé à mon bureau, prit à son tour la parole.

– Monsieur, mais vous n’avez pas le droit de faire ça !

– Et toi tu crois que ton père aurait eu le droit de toucher à ta mère si on savait que t’allais avoir cette tête ? Hahaha !

– Mais je …

– Ne m’oblige pas à rire une seconde fois pour t’interrompre et te prouver la vacuité de ton argumentation.

Elle ne dit rien, préférant reprendre place sur sa chaise dans un air de contrition qui lui vaudrait deux points en moins sur sa prochaine copie. Jimmy quant à lui avait définitivement perdu connaissance, prouvant que la pratique régulière d’une activité physique était plus que jamais indispensable à cette jeunesse décadente, qui, si elle savait tant rire de tout, ne pouvait néanmoins supporter la pleine puissance d’une arme de poing américaine d’une facture exceptionnelle.

– Bien, avant qu’on ne commence, y a-t-il des questions ou d’autres remarques à faire taire ?

Une autre fille leva la main, cette fois-ci bien plus avantagée par la joueuse Mère Nature.

– Euh Monsieur, vous vous appelez comment ?

– Et toi ?

– Euh… Sharon…

– Comme le métro ?

– Hein… que…

– Hahaha. Continue Sharon. Quelle est ta question ?

– Euh… Bah… Comment vous vous appelez ?

– Alors déjà Sharon, quand on veut parler correctement, on dit « Comment vous appelez-vous ? », et ensuite c’est un peu indiscret, surtout devant tous les autres élèves, on devrait attendre la fin du cours je pense.

– Non mais… juste votre nom. On ne nous a rien dit du tout.

– Hmm je vois. Eh bien merci Sharon d’avoir posé la question dans ce cas. Comme quoi, les jeunes filles attirantes ne sont pas toujours stupides. Je suis Monsieur Ducoudray, votre nouveau professeur de français.

Mis à part les râles d’agonie de Jimmy, qui avait désormais viré au blanc, un calme olympien régnait sur la classe. Ils buvaient mes paroles, les yeux ronds et la bouche ouverte alors que je trônais derrière mon bureau, tel le Roi Soleil un jour de promenade dans les jardins de Versailles, parenthèse matérielle nécessaire lorsque l’on mène des guerres avec tous ses voisins. J’en profitai pour lancer la Fanfare pour le Carrousel Royal de Lully tout en prenant place sur l’immense siège en cuir, m’enfonçant avec aise dans ses profondeurs molletonnées. La déléguée cherchait à attirer mon attention par de petits raclements de gorge des plus insupportables, contrastant complètement avec la finesse et la majesté de la musique.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ?

– Euh… On ne commence pas le cours ?

– Bon, écoutez, on va mettre les choses au clair tout de suite. Si je dois faire cours dans ces conditions, avec ce genre de questions qu’on peut quand même qualifier de questions les plus stupides de l’univers, ça ne va clairement pas le faire.

– Mais c’est que… comme vous êtes arrivé 30 minutes en retard, il ne reste que dix minutes et…

– Et quoi ? On peut faire beaucoup de choses en dix minutes. Je déteste votre génération blasée qui ne jure que par l’horloge.

Jimmy crachait régulièrement de petits caillots de sang alors que je leur racontais mes exploits au cours de la guerre de Cochinchine, dressant un habile parallèle avec mon addiction aux drogues de synthèse et mon bannissement à vie des casinos de la côte ouest américaine.

Je fus malheureusement interrompu par la sonnerie quand j’allais entamer le début d’une leçon sur l’imparfait du subjonctif, seul temps pouvant prétendre à quelques nobles considérations de la part des amoureux des lettres. Ils se levèrent tous comme un seul homme, sauf Jimmy, et quittèrent la classe avec une promptitude insoupçonnée pour des répliques de petits êtres humains.

Il était déjà 16 heure, et je n’avais, à en croire mon emploi du temps, plus cours aujourd’hui.

Je n’avais pas oublié mon rendez-vous avec les professeurs de sport, mais comme j’ai déjà pu le dire, je déteste être soumis à des horaires particuliers. Aussi patientais-je une heure de plus en projetant le top 100 des Vines de chats sur le mur de la classe, seule utilité du matériel bas de gamme qu’on m’avait laissé, disposant dans le même temps toutes les tables de la salle en une seule rangée afin de préparer ma trace de cocaïne de l’après-midi.

Je n’en étais qu’à mon premier kilo lorsque la porte de la salle s’ouvrit, laissant pénétrer le Directeur et son habituel air embarrassé qui me dégoûtait tant que je dus stopper la compilation au moment où un chat miaulait pour qu’on lui donne une cacahuète.

– Heum… Excusez-moi Monsieur Ducoudray, je…

– Non.

– Euh… pardon ? Non ?

– Non, je ne vous excuse pas, Monsieur le Directeur. Vous avez toujours le don d’arriver au pire moment et de ne penser qu’à votre petit plaisir personnel, alors que vous devez sûrement faire partie de la fange humaine qui n’est pas capable de réciter plus de trente pièces de Racine.

– C’est… vis-à-vis des professeurs de sport. Ils en ont eu marre de vous attendre et… oh… ils ont commencé à s’en prendre à votre voiture…

La neuvième symphonie de Beethoven se mit à résonner dans la pièce alors que je plongeais par la fenêtre, me réceptionnant sur le parking six mètres en contrebas, dans une pluie d’éclats de verre, cliquetant autour de moi tel un chant funeste annonciateur d’une tragédie à venir. Heupéhesse et ses deux compagnons se tenaient face à moi, encadrant le Hummer qui lévitait légèrement au-dessus du sol. Je n’appréciais pas le sourire satisfait qu’il arborait, me remémorant celui de Natasha, conquête russe aussi belle et plantureuse que folle, et qui avait cette même manie ridicule de trop montrer ses dents, surtout lors des rapports buccaux.

– Monsieur Ducoudray, vous nous faites enfin l’honneur de votre présence.

– Heupéhesse, vieux grigou, reposez tout de suite ma voiture.

– Je crains que les choses ne soient pas aussi faciles que cela monsieur Ducoudray.

– Ah. Et pourquoi ?

– Eh bien pour faire simple, vous avez mis les pieds en territoire hostile, monsieur Ducoudray. Votre arrivée a fait grand bruit et vos exploits résonnent déjà dans tout l’établissement : vous effrayez aussi bien les élèves que le personnel, vous avez tué un professeur et tiré sur un adolescent sans défense.

– Je vous reconnais bien là Heupéhesse, toujours à ressasser les événements du passé.

– Vous ne connaissez rien de moi Ducoudray.

– Et c’est quand même assez pour deviner que votre niveau de street crédibilité frôle le zéro absolu.

– Je ne vous perm…

– Moins 273,15.

– Oui, j’avais bien compris la prem…

– C’est peu.

– Trêve de plaisanteries Ducoudray. Ton heure a sonné.

Étant toujours en vie à l’heure où j’écris cette chronique, il est aisé d’imaginer que ce type de menace fut aussi efficace qu’une citation comme phrase d’accroche sur Tinder. Le comparse d’Heupéhesse, uniquement constitué de membres, semblait soulever une petite assiette en terre, que j’identifiai aisément comme étant la relique de Karnac-Dour, une antique cité d’une civilisation aujourd’hui disparue et dont le nom importait donc peu. Il s’agissait de la source de leur puissance, et la détruire aurait résolu tous mes problèmes d’un coup. J’ajustai mon arme encore chaude du tir contre Jimmy, mais fut stoppé par le dernier professeur de sport, dont la voix s’élevait en écho tout autour de moi malgré le fait que ses lèvres demeuraient closes.

– Tu ne pourras tirer sur la relique. Ses pouvoirs dépassent le simple entendement humain, et ton arme serait aussi efficace qu’une citation comme phrase d’accroche sur Tinder.

J’ai toujours détesté les télépathes, dans la mesure où l’originalité de leur répartie équivaut à celle d’une fin heureuse dans un film américain. Mais je devais me rendre à l’évidence, il devait avoir raison, et viser la relique ne ferait que gâcher l’une de mes précieuses balles gravées aux initiales de Van Helsing. Il était presque 17h30, et plus l’heure avançait et plus je risquais de me retrouver bloqué dans le trafic des sorties de bureau.

– Maudit collège, si tu avais eu cette damnée piste d’atterrissage, on n’en serait pas là.

– Vous parlez tout seul Ducoudray ? Ou bien est-ce la peur que vous inspire votre mort prochaine qui vous fait divaguer ? Comprenez bien que vous n’avez aucune chance d’échapper à cette situation. Pas même un miracle pourrait vous sauver désormais. L’incommensurable énergie de la relique nous octroie tout ce que nous…

Heupéhesse fut coupé en plein dans son monologue que je n’écoutais que d’une oreille – en profitant pour regarder un diaporama des 20 lieux à voir absolument avant de mourir – par le bruit de ladite relique qui venait d’exploser en un monceaux d’éclats pointus dont la plupart se ficha dans les bras et les jambes du professeur sans corps. Nous tournâmes la tête d’un même mouvement vers l’origine du tir responsable d’une telle perte archéologique, découvrant un jeune garçon dont le regard évoquait la fin d’une soirée placée sous le signe de l’abus d’éthanol, allié au sermon paternel suivant la réception d’un bulletin de notes un peu faible. Les yeux d’Heupéhesse s’injectèrent de sang alors qu’il fulminait :

– Qui diable ose s’en prendre aux professeurs de sport et à leurs pouvoirs paranormaux développés au cours de longues séances d’observations d’élèves en train de courir sans que nous ne produisions le moindre effort sous prétexte que nous avons bien assez couru pendant nos années en STAPS ?

– Ignobles canailles, je suis Arthur Rimbaud, auteur de poésie comme le monde n’en connaîtra plus jamais, auteur du Bateau Ivre et des Illuminations. Mais pour vous, ce sera une saison en Enfer ! Chapons maubec, votre crasse ignorance ne vous permet pas de savoir qu’une fois mon œuvre grandiloquente achevée, je suis parti faire quelques commerces d’armes, me permettant de mettre la main sur nombre d’artefacts à même de rivaliser avec n’importe quelle relique que des pendards de votre genre ne devraient pas être autorisés à avoir !

– Qu’est-ce qui te permet de venir nous défier de la sorte, pauvre fou ?

– J’ai mis un peu plus de temps que prévu à arriver, mon fidèle acolyte, Jimmy le Preux, ayant été blessé dans l’exercice de ses fonctions de messager. Il devait remettre un message d’une importance capitale au Professeur Aloïs, mais il a été grièvement blessé au cours de sa mission, sûrement par vous autres, traîtres à votre sang. Je devais rencontrer Monsieur Ducoudray il y a une heure, et, ne le voyant pas arriver, j’ai décidé de me déplacer de moi-même. Grand bien m’en prit à ce que je vois.

– Quel dommage, ton entretien avec Ducoudray devra se faire dans l’au-delà. Tu auras tout loisir de t’entretenir avec lui une fois que nous vous aurons réglé votre compte.

– Tu ne comprends donc rien Heupéhesse. Le professeur Aloïs fait partie d’un plan bien plus grand que tes pathétiques tentatives de prise de pouvoir sur le collège. Tu ne fais qu’entraver la marche inéluctable des desseins du Destin.

– Assez, finissons-en maintenant !

Je ne vis jamais le dénouement de cette conversation, ni à vrai dire son commencement, ayant profité que la destruction de la relique ait fait redescendre ma voiture pour partir, et ce malgré une sortie de parking délicate due à l’effondrement de la grille de l’entrée, pas encore réparée. Elle ne me fut racontée que le lendemain par Rimbaud, mais ceci est une histoire qui appartient au domaine de la suite.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s