Professeur Aloïs #1

Tu vas pas en croire tes yeux, petit lecteur : ce sagouin d’Aloïs, qui a jamais de sa vie essuyé ses pieds avant d’entrer, jamais laissé sa place à une femme enceinte dans le bus, qui a à son actif tous les délits possibles en Occident et sur Mars… il a été prof. Et après on s’étonne que les intellectuels pleurent à la décadence de l’Éducation nationale ! Bienvenue dans le meilleur et le plus testostéroné docu gonzo qui soit sur la vie des professeur de collège en France.

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Mes amis ont quasiment tous la même réaction – un peu pénible et légèrement vexante à la longue – lorsque je leur annonce mon métier. Leur visage commence par se déformer en un rictus à mi-chemin entre étonnement et moquerie à peine contenue, crispation suivie en général d’un son évoquant une feuille de papier que l’on froisserait et que l’on déplierait pendant cinq longues secondes :

– Bfrbfrbfbrbbfrbbrf t’es prof toi ?

Oui, je suis prof moi, que cela vous plaise ou non, et qu’importent vos blagues sur les fonctionnaires et leurs habitudes de travail : je n’ai jamais eu besoin auparavant de travailler dans le service public pour m’arranger des horaires plutôt appréciables laissant une bonne part à la vie privée et aux loisirs plus ou moins illégaux. Je me contente de hocher la tête en reportant mon attention sur le roulage de ma clope améliorée en lâchant du ton le plus tranchant et désintéressé qui soit :

– Et ?

Ce simple mot, allié à mon charisme étonnamment développé pour être celui d’un simple homme, suffit en général à susciter une ultime réaction de la part de mon auditoire qui se sent immédiatement vaincu et écrasé par une rhétorique dont ils ne pouvaient pas même envisager un seul instant qu’il eût été possible de posséder.

– Bah prof quoi… toi en plus…

Je ne dis rien, j’ai déjà assez perdu de temps en formalité et ne leur offre pour seule réponse que le bruit de ma langue sur le collant de ma feuille suivi de celui de la roulette du briquet alors que je continue de contempler un point au hasard légèrement au-dessus de leur crâne. Je les laisse s’engoncer dans leur crasse ignorance et leurs moqueries béates avant de les achever par un ultime « bah oui, comme quoi ».

Cela fait maintenant six mois que j’enseigne au collège, habilement situé de l’autre côté des barres d’immeubles de la téci locale, dont j’accueille chaque jour la descendance avec autant de plaisir que j’en aurais à m’arracher les ongles avec les dents avant de plonger les mains dans une solution à base de gros sel, de citron et d’acide nitrique ou sulfurique ou tout autre acide en ique. Sauf pour ma classe de sixième parce que je les aime bien et qu’ils sont encore mignons à cet âge.

Tout a commencé au rectorat, institution sacrée dont j’ignorais l’existence et la position jusqu’à ce que je reçoive un rendez-vous pour me demander si je pouvais être embauché sans risquer d’assassiner un ou deux élèves. J’avais pris l’appel téléphonique lors d’un vol en deltaplane plutôt délicat au niveau des « gorges de la mort » comme les appellent les indigènes qui peuplent les lieux, et tentais de redresser ma barre d’une main tandis que je lançais quelques citations bien choisies à mon interlocutrice. Elle me proposa une entrevue dès le lendemain avec un inspecteur, qui se poursuivrait le soir venu autour d’un dernier verre en sa compagnie. Je raccrochais en gloussant trois fois de façon très virile avant de me poser au milieu de la foule qui m’attendait en contrebas, réalisant mon énième défi au profit d’une boisson énergisante que je n’aimais même pas, ébouriffant les cheveux d’un petit garçon probablement aryen qui me contemplait avec les yeux miroitant d’admiration pour ce qui devait être sur le moment le modèle masculin le plus poussé qu’il n’ait jamais vu.

Le véritable problème avec les harems, et je suppose que nous avons tous été confrontés à cette situation un jour ou l’autre, reste celui du choix de la compagne pour la nuit à venir. J’avais opté pour Talya ce soir-là, qui en plus d’être pourvue d’une oreille pleine d’attention pouvait se prévaloir d’une paire de seins qui captait tout autant la mienne (d’attention). Le dîner fut sommaire, à la fois par mon manque d’appétit et par l’absence de Romane Conty, seul vin capable d’accompagner la viande du quelconque animal rare que l’on nous servit. J’avais besoin de parler, et Talya le comprit rapidement quand elle se rendit compte que je n’étais capable de la satisfaire que pendant à peine quatre heures et demi.

– Quelque chose ne va pas (accent brésilien / latino / espagnol / allemand de l’ouest).

– Je ne sais Talya. Comme disait Marie de France, Quant de lais faire m’entremet, Ne voil ublïer Bisclavret. J’ai reçu un appel aujourd’hui, pour me proposer de devenir professeur de français.

– Bfrbfrbfbrbbfrbbrf prof toi ?

– N’oublie pas ta place Talya, souviens-toi lorsque je t’ai sauvée de cette cinquantaine d’agents de la CIA à Prague, seulement armé d’une serviette rafraîchissante pour les mains et d’une carte de visite non-rigide.

– Je me souviens Al. Je n’oublierai jamais quel sentiment j’ai éprouvé alors. Ce désir qui encore aujourd’hui me taraude et me fait apprécier chaque seconde de mon existence.

– Tu me connais Talya…

– Pas tant que ça au final.

– Ne m’interromps pas. Tu me connais Talya, tu sais qu’au fond de moi sommeille un petit poussin fragile et effrayé à l’idée de mal faire les choses.

– Un petit poussin ?

– C’est une métaphore Talya.

– Tu maîtrises si bien les figures de style !

– Tu as raison. Je suis fait pour enseigner le français. Merci de m’avoir écouté.

J’ai ensuite fini la nuit seul en jouant au casse-briques sur mon smartphone, bercé par le bruit des vagues clapotant sur la coque aussi nacrée que blindée de mon yacht privé (assonance en é, allitération en k).

Je me suis rendu au rectorat le lendemain, afin de mener à bien cette entrevue, avec ce mystérieux inspecteur qui souhaitait me rencontrer. Bien que cela me rappelait étrangement mes mésaventures au Tchad lorsque j’avais libéré l’ambassade française d’une cinquantaine d’agents de la CIA seulement armé d’une serviette rafraîchissante pour les mains et d’une carte de visite non-rigide, je pénétrai le bâtiment et me dirigeai vers le bureau d’accueil où une femme me fit signe d’attendre avec sa main car elle était au téléphone. Seul un immense travail de self-contrôle et le souvenir des vacances dans les Landes de ma jeunesse m’ont retenu de tirer le glock 9 dont je sentais la froideur du métal entre mes doigts crispés.

Après ce qui me parut être des siècles, on me renseigna le bureau de l’inspecteur, que je gagnais en marchant d’un pas svelte et rapide et qui m’avait autrefois valu mon surnom de « Vif Argent l’éclair indompté de Zeus et de Thor confondus comme s’ils avaient fusionné comme dans Dragon Ball Z ou comme une fusion comme quand on fait chauffer du métal très chaud avec un autre pour n’en faire qu’un ».

Il était là, assis derrière un immense bureau en marbre. Deux verres de whisky 20 ans d’âge attendaient sur un plateau d’argent alors que la sarabande d’Haendel raisonnait dans toute la pièce. Son visage était caché dans l’ombre, et je n’avais vu que sur son costume d’un noir impeccable et ses mains croisées sur son sous-main de cuir piqueté de fil d’or. D’antiques volumes reposaient sur des étagères de bois précieux et l’écran dernière technologie d’un ordinateur était ouvert sur VLC Media Player, indiquant qu’on en était à la moitié de la musique.

– Monsieur Ducoudray, vos exploits vous précèdent.

– On ne me le dit que trop souvent, Monsieur… ?

– Monsieur L’Inspecteur. Je vous en prie, asseyez-vous.

– Vous semblez en connaître beaucoup sur moi. Plus que moi sur vous en tout cas, car je ne sais rien de vous.

– Une logique imparable qui fait votre réputation. On ne m’avait donc pas menti.

– À quoi bon l’aurait-on fait ?

– C’est vrai.

– Une fois encore.

Il me tend un verre, je prends l’autre, par habitude et le sirote doucement. Le nectar est exquis et je lève mon verre à la santé de mon hôte.

– Monsieur Ducoudray, si je voulais vous voir ce n’était pas pour…

La musique venait de couper et il prit un instant pour reculer son immense siège afin de la relancer.

– Monsieur Ducoudray, si je voulais vous voir, ce n’était pas pour parler de vos réalisations passées, aussi glorieuses soient-elles : la Libération de 45, l’invention de la carte Navigo, les courants de pensées philosophiques du XXème siècle ou encore le 11 septembre. Je n’évoquerais pas non plus la création de Facebook, le plafond de la chapelle Sixtine ou le premier pas sur la Lune. Et encore moins le brassage de ce whisky que nous sommes en train de déguster.

– Vous venez pourtant de le faire.

– Diable Ducoudray, n’avez-vous donc jamais tort ?

– Cette question est un paradoxe, le seul moyen que j’aurais d’avoir tort serait de l’admettre, mais dès lors ce ne serait plus le cas.

– …

– Pourquoi vouliez-vous me voir alors Monsieur l’Inspecteur ?

– Pour vous proposer un travail.

– Ni plus ni moins ?

– Pardon ?

– Non oubliez.

– Monsieur Ducoudray, vous sentez-vous l’âme d’un professeur ?

– Vite fait.

– Pourquoi vouloir devenir professeur ?

– Heu…

– Je vois.

Il s’interrompit à nouveau pour remettre une troisième fois la musique.

– Si vous aviez la version longue vous ne seriez pas obligé de vous interrompre toutes les 4 minutes et 3 secondes.

– Certes mais cela n’est pas le but de notre discussion.

– Certes.

– Certes.

– Nous sommes d’accord.

– Monsieur Ducoudray, quelle est votre expérience avec les enfants ?

– Sur le plan légal ou sur le plan de ce qui m’a valu une condamnation à perpétuité avant que je ne fuie la France ?

– Restons entre honnêtes hommes.

– J’ai quelques pulsions pédoph –

– Je parlais de l’autre honnêteté.

– Hmm dans ce cas j’ai plus l’habitude de les noyer à la naissance. On fait ça le week-end autour d’un bon barbeuc sur mon yacht. Ça attire pas mal de monde. Il faut s’inscrire un peu à l’avance pour…

– D’accord. Et votre expérience de la littérature ?

– Je sais lire.

– Parfait. Pourriez-vous me citer du Mark Twain ?

– “Il y a trois choses qu’une femme est capable de réaliser avec rien : un chapeau, une salade et une scène de ménage.”

– Quelle est la première chose que vous feriez étudier à vos élèves en classe ?

– L’art d’être un tant soit peu crédible en ce monde.

– Comment vous y prendriez-vous ?

– Avec des clés de bras et beaucoup de passion.

– Savez-vous que la violence à l’égard des enfants est proscrite Monsieur Ducoudray ?

– Va dire ça à Anne Franck.

– Plaît-il ?

– J’accepte votre poste de professeur.

– Quoi ? mais…

– À bientôt Monsieur l’Inspecteur, ou devrais-je dire… Monsieur de Balzac.

– Quoi ? Vous m’aviez percé à jour malgré le fait que je suis caché dans l’ombre de la pièce ?

– Inscrivez cela sur les choses à ne pas me rappeler lors de notre prochaine entrevue.

Je quittais le bureau afin de rejoindre Ophélie, la stagiaire qui m’avait appelé la veille pour le rendez-vous, et qui était étonnamment aussi désirable qu’une femme aux formes parfaites et ne parlant pas trop. Après une nuit à lui enseigner l’amour et la frustration de ne plus jamais avoir l’occasion de se sentir aussi bien, je rejoignais mes quartiers afin de préparer mes cours. Ayant mené des études dans le domaine de la communication, de la publicité et de la sécurité rapprochée en plus des lettres, la tâche était pour moi des plus simples.

Bon, on fera une dictée demain, on avisera plus tard.

C’est ainsi que commencent mes aventures sous le titre de professeur de français. Les relater entièrement est l’œuvre d’une vie que je suis prêt à vous consacrer. Mais il faudra pour cela prendre votre mal en patience d’ici là…

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