Mon Premiers Plans 2016

Cette année, j’ai eu peu de temps pour Premiers Plans, ze festival of septième art of la ville d’Angers. Je n’ai pas pris de pass, ne me suis engagé dans aucune activité de couvrage d’événement en temps réel. Ça tombe bien car, au fond, conclusion d’une édition 2015 passée à m’enfiler les films de la compète, je n’aime pas beaucoup cette fête du cinéma d’écolier. La rétrospective thématique de l’édition en cours résume bien l’esprit : en guise de films « rebelles », on propose Les Quatre Cent Coups, Le Roi et l’Oiseau. Des choix audacieux puisque les programmateurs par là grillent leurs cartouches pour la rétrospective « naphtaline » de l’année prochaine. Affranchi de ces sortes d’obligation, j’ai pu choisir mes films selon les appels de mon ventre. Seulement dans les rétrospectives, cinq ou six, pour mieux les goûter, ne pas courir d’une salle à l’autre, bousculant les vieilles, oubliant d’écouter le cinéaste au micro. Sans culpabilité quand les piquages de nez d’après midi arrivent. Avec à la place du matos d’écriture sur les genoux, un bouquin juteux sous chaque coude (j’en parlerai aussi, puisqu’ils ont fait partie de l’expérience). Cette année j’ai pu savourer Premiers Plans.

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Samedi 23

Le Grand Appartement, Pascal Thomas, 2006

Quand une oeuvre prétend héberger le monde entier, il faut examiner qui reste à la porte. Les huissiers, banquiers, magistrats, propriétaires, comme il se doit, sont des plaisants, et Pascal Thomas ne leur permet que d’être risibles. Ceux qui riaient dans la salle, petite sociologie du gloussement, étaient à la louche des 40-60 angevins. Le jeune dans le meilleur des cas souriait. Serait-ce que le jeune a moins soif d’inverser l’ordre du monde, d’abattre le grand A avec des petits hahas ? Le quinqua par son vécu serait plus à même de repérer et dénoncer le scandale capitaliste ? C’est ce qu’à reculons on serait contraint de conclure si Le Grand Appartement n’avait pas d’autres têtes de turc. On s’y moque en vrac du banlieusard qui « nique » tout ce qu’on lui propose (gag périmé en 95), des Africains rieurs qui avec accent commentent l’action « elle a mangé du crocodile celle-là » (périmé en 84), du peuple pittoresque des troquets (périmé en 31). Première hypothèse donc : l’inégale distribution du rire dans le public vient de ce que l’humour proposé par le film est ringard. Ce n’est pas tout. On se fout de Jacques Rozier et, au plus violent, de son oeuvre. Son double fictionnel, Églantier, est présenté comme un farfelu, voire un grotesque : il fait des films pauvres ! En bricolant ! Avec des amateurs ! Pascal Thomas insiste sur quand ça marche pas mais ne mentionne jamais que parfois ça marche. Comme si l’irrespect du système économique déterminait d’avance l’échec artistique. On retrouve la fausse bienveillance de Maestro (Fazer, 2014) à l’égard de Rohmer ou de Télé Gaucho (Leclerc, 2011) à l’égard des chaînes indé. La voie alternative au mieux est charmante. Nous lui accordons une comédie, qui cautionne de loin sans adopter aucun des dispositifs proposés. Seconde hypothèse : le vieil angevin, mieux emboboïfié que le jeune, s’y retrouve totalement. Pascal Thomas répondrait que sa cam n’épargne personne. Il est vrai que tous les personnages de l’appart sont sujets à moquerie. La différence se situe dans l’honnêteté de la moquerie. Martin, alter ego du réal, est infidèle. D’abord c’est une faible charge. L’homme adultère pullule dans le cinéma français, pour se montrer vicieux il vaudrait mieux se peindre en Montespan. Martin trompe sans le vouloir, quasi-violé par une bombasse brune hystérique. Non seulement il n’est pas coupable mais en plus on lui suppose un sex-appeal de dingue. Pascal Thomas nous fait le coup de l’entretien d’embauche : mon plus grand défaut ? c’est que j’attire trop les femmes. Surtout, Martin a une existence en dehors de ce trait satirique. Il est adultère d’accord mais aussi plein d’autres choses. Ce traitement n’est pas accordé à tous. Le poète-comédien raté du bistrot n’est que ça, Annette la sœur dépressive exclusivement dépressive, Églantier exclusivement hurluberlu… Si l’on met d’un côté ceux pour qui il y a un salut en dehors du gag et de l’autre les autres, on obtient une nette distinction entre ceux qui ont la réussite culturelle et ceux qui pas. Pascal Thomas prône une aristocratie artiste. Il la fait louer explicitement par son héroïne Francesca, fuck les monopoles, vive le Paris bohème qui a permis Toulouse-Lautrec. La communauté du grand appart, telle que dépeinte par le film, s’entend parce qu’elle admet cette autre hiérarchie. Ainsi le joyeux bordel est peut-être joyeux mais pas très bordélique.

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Les derniers indiens, Marie-Hélène Lafon, 2008

J’aime la précision de Lafon dans les choses domestiques. Sur le plan documentaire, le décorticage d’une fin de caste, le travail stylistique qu’il induit, on est repus. Mais cette rigueur n’est pas tenue d’un bout à l’autre. La séparation entre les Santoire moribonds et leurs voisins fourmillant de vie est systématique. Peut-être que cette séparation trouve validation dans le réel, mais à la lecture on s’habitue vite : dès qu’un nouvel aspect de l’existence paysanne est évoqué, il y a d’une part nos héros mous et d’autre part leurs copains excités. Dans cette accumulation sans exception, il est difficile de ne pas identifier un schéma, au profit duquel l’auteure aurait coupé de la vie ce qui dépassait de sa fiction. Postulons donc que c’est l’accumulation qui pose problème. Il reste qu’on aurait pu l’éviter. Claire Keegan avec la même matière aurait fait une nouvelle de dix pages. Le rebondissement final, qui produit un effet désagréable après tant de pages narrativement statiques (imagine un twist de Shyamalan à la fin d’un Béla Tarr) aurait lui aussi été plus percutant dans une forme courte. Si les procédés que je viens d’énoncer sont volontaires, alors je ne pourrais jamais qu’apprécier Lafon, malgré les belles pages.

Les cheveux des femmes des voisins étaient teints. À la messe on avait tout loisir d’observer ; on voyait aux blondes solaires, aux rousses glorieuses, des racines marron, tenaces obtuses têtues. On ne rencontrait pas ces femmes chez la coiffeuse. Leur frénésie capillaire était intestine, familiale, mitonnée à la maison comme un ragoût. Les coiffures femelles oscillaient entre le négligé franc et massif du crin jaune de l’Alice et de savants chignons, fragiles, monumentaux, qui surgissaient aux moments de l’année les plus inattendus. Certains dimanches, on remarquait des coupes incongrues et très visiblement expérimentales, volontiers dissymétriques. Le poil de la tribu étant raide et rétif par nature, on le frisait, on le chauffait, le bouclait, le tirebouchonnait ; on l’accablait de produits mirifiques commandés sur catalogue avant d’être appliqués dans la plus joyeuse incurie. Le cheveu était tour à tour natté, crêpé, tortillé de rubans, piqueté de barrettes, emberlificoté d’élastiques, plaqué sous bandeau, assommé sous turban, hérissé en papillotes. Les jeunes générations, garçons et filles mêlés, furent crêtées de rouge et de vert. On osait, on n’avait pas peur, on ne reculait pas, on cultivait la tentative, on vivait d’expériences, on était révolutionnaire.

Thérèse, Alain Cavalier, 1986

La pauvreté, dans Thérèse, est principe de vie et principe de cinéma. Cavalier dépouille le décor, les costumes, le jeu, les dialogues, le récit et fait un film avec ce qu’il reste. Des cadrages au cordeau, souvent inattendus, soutenus par des raccords secs, imprévisibles. Par le plein emploi de procédés simples mais essentiels, Cavalier retrouve une façon très humble d’être spectaculaire, comme les grands films muets. On n’a pas de mal à croire que le choix de l’ascèse l’intéresse puisque c’est lui qui guide la mise en scène. On pense souvent – moi compris – que le dogme chrétien incite le croyant à vivoter, en l’excluant des plaisirs terrestres les plus intenses. Le film montre autre chose. La vie des Carmélites est austère mais leur corps est alerte. Elles sont des jouisseuses. Mais elles ont la sagesse de leur exigence : si on ne peut pas vivre perpétuellement dans l’exaltation, il est possible d’être totalement disponible au présent. Que ce ne soit plus le gigantesque mais le minuscule qui nous fasse grimper. Cherchons le sublime par le bas. La religion est ce qui leur donne la force d’abandonner l’espérance, du même coup d’accueillir tout ce qui vient comme il vient. Quand Thérèse ne souffre pas, elle dit tant mieux ; quand Thérèse souffre, elle dit tant mieux. Le dernier mouvement du film, à cet égard, est troublant. Un film comme Le Temps de quelques jours (Gayraud, 2014), documentaire consacré aux sœurs de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance, réglait trop facilement la question de la motivation. En gros, dehors il y a la pression sociale et elles elles veulent être tranquilles alors elles se cachent dedans. Thérèse reste opaque jusqu’au bout. Et même : elle est de plus en plus opaque. Plus on observe la vie du couvent, plus on constate que le couvent est le catalyseur d’élans sensuels disparates. L’une aime avaler les peaux mortes du lépreux en même temps que l’eau qui a servi à le nettoyer, l’autre expérimente du bout du doigt et de la langue le sang craché par la tuberculeuse. Je sors du film moins sûr qu’en entrant.

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Dimanche 24

Martin et Léa, Alain Cavalier, 1979

Voilà le mystère : pendant une grosse heure j’adorais ce film, quand tout à coup je décrochâmes. Je précise, pour le bon déroulement de l’enquête, que la salle était close, mon portable éteint, mon ventre tendu et mes bourses affaissées, en d’autres termes c’est, et pas l’inverse, parce que le film a commencé à m’ennuyer que mon esprit s’est mis à vagabonder. Cavalier s’occupe de filmer une vie, à travers laquelle transparaît une époque. Le plan-séquence est son outil qui, suffisamment large, permet de capter en même temps que les allers-retours de nos deux ou trois petits individus des portions de détails dont chacun pourra user à sa guise. De la fin des années 70, on verra des vêtements, des coiffures, des objets, des gestes, des situations. C’est un temps où il paraît envisageable de rompre par lettre, ce qui entraîne la déconvenue suivante : quand on a mis le courrier fatidique dans la boîte postale mais qu’au bout du compte on n’est plus si sûr, qu’est-ce qu’on fait ? Si dans le dernier mouvement, Cavalier m’a paumé, c’est certainement que sa vision de l’époque finit par prendre le pas sur la captation quotidienne. Il se passe quelque chose. Un suicide. Qui empèse le film. Martin et Léa retrace grosso modo la biographie de son couple central. Si Cavalier fait intervenir un suicide, c’est probablement qu’il y a eu un suicide. Ce n’est pas le fait en lui-même qui dénote, mais sa représentation. Le suicide dans le film est un événement. Il rompt et fait entrer dans l’ère de la culpabilité, de la grosse gueule de bois. Derrière l’aménagement des séquences, on entend Cavalier qui, avec son goût pour le religieux, analyse le bordel : de la libération sexuelle à l’après-coup sidaïque, on retrouve le passage de l’Éden à la vie terrestre. S’il avait été fidèle à son principe, il se serait contenté de filmer des gens qui continuent à vivre.

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L’As de pique, Milos Forman, 1964

Je sais pas si c’est mon esprit surf qui parle ou quoi, mais c’est super les nouvelles vagues non ? Ça te donne pas envie de twister comme si demain n’aura pas lieu ? À plusieurs points du globe pas spécialement connectés les uns aux autres, à peu près au même moment, les jeunes se sont mis à filmer les jeunes avec jeunesse. On sait pas c’est quoi, si c’est le hasard ou de l’Histoire, si les moyens techniques ont donné l’envie ou si l’envie etc, toujours est-il que c’est arrivé, et que ça a fait des films tout frais, uniformes par le mouvement, très distincts par la nature du mouvement – focus sur le particulier. L’As de pique, premier long-métrage de Milos Forman, s’inscrit dans cette démarche, mais ce n’est pas ça, puisqu’en un sens je l’attendais, qui m’a le plus frappé. Je retiendrais surtout que les pères, habituellement sacrifiés, sont ici excusés. Le papa du héros, en premier, est certes un gros con pénible, la moustache pleine d’assertions bourgeoises, mais avec son phrasé, sa démarche, le malaise palpable de l’acteur amateur face à la cam (Forman paraît-il a grave lutté pour l’avoir lui et pas un autre !) on sent une immense fragilité. Nos pères sont nuls mais faut les comprendre. Un joli film sans repoussoir.

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Au piano, Jean Echenoz, 2002

Une définition possible du style en littérature : faire exprès d’écrire mal. Jean Echenoz souvent cherche la fausse note. Un frisson d’effroi te saisit. Comment je fais moi pour distinguer une phrase mal écrite pour de faux d’une phrase vraiment mal écrite ? Observons ces trois échantillons :

– « Quand il lui demanda comment connaissait-elle son prénom, elle répondit qu’elle était déjà là bien avant qu’il n’emménage. »

– « Quand Max revint de la salle Pleyel, Alice fit comme si de rien n’était vu qu’elle dormait. »

– « Il avait près de quatre-vingt suspects, dont l’un d’entre eux était peut-être en attente d’un don d’organe ou avait l’un des siens dans la même situation. »

La seconde phrase est d’Echenoz, les deux autres de Marc Lévy. J’ai rassure-toi une astuce. La fausse note d’Echenoz est orchestrée, ainsi elle est nette, ça frappe quand même, on se dit miam une biscorne. On retrouve ce principe à grande échelle dans Au piano qui, avec son vaste récit tendu vers une chute rigolote, ressemble à une blague juive gonflée en roman. On est à la limite du foutage de tronche. À la limite seulement parce que la structure du bouquin, pour faire aboutir la mauvaise blague, est extrêmement sophistiquée. Echenoz s’amuse bien, et moi avec.

Plutôt satisfait de ce panorama, Max se reprojeta le film de sa nuit avec Doris. Vraiment elle était sexuellement formidable, très imaginative pour autant qu’il pût en juger, lui qui, faute d’assez d’expérience car n’ayant jamais connu grand-chose dans sa vie que deux ou trois amours malheureuses et quelques putes, ne pouvait que supposer qu’elle avait en effet plein d’idées – bien qu’en ce domaine on puisse rarement dépasser, en s’essoufflant, la dizaine ou douzaine d’idées possibles avec leurs variations, puis sorti de là c’est toujours un peu la même chose. Mais par exemple, une bonne partie de la nuit, elle avait pratiqué de longues pipes étonnamment sophistiquées dont Max, quand il écoutait ses chansons dans le temps n’aurait jamais pensé que de tels raffinements pussent être imaginés par elle, malgré tout son talent d’artiste. Il ne l’aurait pas vue comme ça.

Pater, Alain Cavalier, 2011

Moi, président de la république depuis ma décision d’avoir été élu au suffrage universel direct avec majorité absolue, demande au CNC l’annulation du visa d’exploitation de Pater d’Alain Cavalier, sorti le 22 juin 2011. Non contents de gaspiller l’argent du contribuable (on se paie de la chirurgie esthétique alors qu’on aurait pu louer une caméra 3D !), le réalisateur et les acteurs laissent entendre que le pouvoir, la paternité, l’identité sont forcément parodiques. De plus j’ai beaucoup rigolé ce qui prouve que c’est une satire. Enfin l’idée de mettre en place un salaire maximal me rend jaloux car je ne l’ai pas eue. Je rappelle que l’atteinte à la fonction présidentielle était encore passible en 2008 d’une amende de 30 euros. Cordialement.

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Lundi 25

Le Nom de la rose, Jean-Jacques Annaud, 1986

Enfin vu ce colosse du cinématographe, dont je connaissais d’avance les tenants et aboutissants. J’en sors sans haine ni amour. Jean-Jacques Annaud a un savoir-faire indéniable pour l’imagerie romantique, les raccords chelou, le monstrueux, le sublime et tout ça. Il aurait fallu à cette époque lui faire tourner à la chaîne, avec des budgets du même acabit, des adaptations de Hugo (Victor), ça aurait poutré pour longtemps toutes les autres tentatives et rendu heureux les profs de lettres. Et puisqu’il faut chipoter : la solennité du film – je ne sais pas si elle vient d’Eco, en tout cas il y a beaucoup de malice intertextuelle dans la composition de l’intrigue – donne raison aux méchants, qui haïssent le rire. Cinéastes désœuvrés, si vous avez pas d’idée, faites un remake humoristique du Nom de la rose.

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