12 Days of Christmas #12 – Secret Santa : Persuasion, Jane Austen

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une œuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Clo, et il a choisi pour elle le roman Persuasion de Jane Austen.

Gibet : Est-ce que tu étais contente d’avoir Persuasion dans ta chaussette ?

Clo : Je n’en avais jamais entendu parler, le résumé m’a un peu refroidie : histoire d’une famille noble qui se fait des messes basses avec, oh tact et pudeur, une histoire d’amûr  »à lire yeux baissés et genoux serrés pour goûter en secret le délicieux plaisir de la transgression des interdits », ça m’a pas vraiment fait frétiller d’impatience, d’autant plus qu’à côté du Virginie Despentes que je me tapais, Persuasion avait l’air d’un petit crachat maladroit de jeune fille, mais bon, j’ai aimé quand Balzac me parlait de noblesse et j’ai unanimement adhéré à tout-e-s les auteur-e-s anglais-e-s que j’ai croisé-e-s, donc j’ai calmé mes a priori et je me suis lancée. Puis le titre était prometteur, une histoire entre jeunes personnes, autour des jeux d’influences, ça pouvait rendre comme Les Liaisons Dangereuses dont je garde un bon souvenir.

Gibet :  Et finalement ? T’as aimé ?

Clo : Non, mais j’ai pas vomi non plus.

Gibet : Qu’est-ce qui t’a déplu, qu’est-ce qui t’a empêché de vomir ?

Clo : Je n’ai pas aimé parce que je me suis ennuyée, je n’ai pas vomi parce que c’est bien écrit et que la personnage principale est gentille. J’ai vu les petits traits d’humour, tellement légers et polis, mais qui paraissaient de grandes boutades dans ce désert d’ennui. C’est l’histoire d’une relation larvaire où la demoiselle passe son temps à trépigner d’amour de son côté, tous les autres événements moteurs tournent autour des déplacements et relations entre les autres personnages, surtout en discours rapporté. Les rebondissements sont plats, tout est banal, je n’arrêtais pas de dire au narrateur que je m’en fichais que bidule demande chmidule en mariage, que machin n’est pas aussi choupinou qu’il en a l’air, mais tout le livre relate sans cesse les échanges de ‘regards pénétrants’ où l’un rougit, les yeux de l’autre s’enfuient en courant, quelqu’un se plaint de quelqu’un d’autre, tout le monde s’invite à dîner, des fois il pleut, des fois on attend que les autres arrivent, des fois on échange des politesses tout en pensant au regard pénétrant de tout à l’heure. La plupart du livre je ne l’ai pas trouvé utile, je ne me suis pas rapproché des personnages et ça ne m’a pas conduit vers le dénouement. Ça racontait assez de choses pour qu’on voit le temps passer mais ça manquait cruellement d’action et les choses abordées n’étaient pas approfondies, c’était inconsistant et étroit, le seul sujet c’était la petite bande de personnage, on reconnaît le contexte de décrépitude de la noblesse en fond mais c’est le seul élément d’ouverture sur le monde. Ces gens, tout nobles qu’ils sont, sont des enfoirés légers, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas vraiment nuisibles, justes désagréables, ils participent à rendre sympathique Anne (perso principal) qui en comparaison est mignonne avec son caractère lisse, altruiste et sincère, je ne la trouve pas intéressante en tant qu’héroïne mais j’ai eu une attitude bienveillante envers ses péripéties, le happy-end en plus de me libérer de cette histoire à dormir debout, m’a donné quelques bonnes vibes. Je ne reconnais pas à Anne la force et la rebellitude qu’on lui attribue, il n’y a pas de lutte, elle a une attitude discrète et soumise jusqu’à ce qu’elle ait une opportunité. Quand j’ai dit que c’était bien écrit je voulais dire que c’est correct, pas moche, mais c’est pas mon style de prédilection les champs lexicaux proprets qui nous refont le guide du savoir-vivre où les gens sont ‘sensés’, ‘sages’, ‘aimables’, ‘gentleman’, et tout le tralala. Puis les descriptions, en plus de ce vocabulaire bateau, sont principalement comparatives, on établit qui est la plus intelligente, la plus belle, la plus gentille, et tout ça emballé dans du jugement de valeur plein de bon sens. Donc voilà je n’ai pas aimé mais un très léger syndrome de Stockholm m’a fait trouver la famille d’Anne drôle dans sa reloutitude et bien mignonne son histoire avec Wenvorth. C’était quand même une belle époque que celle où, pendant une promenade, un mec pouvait se barrer au milieu d’une conversation pour courir après une belette.

Gibet : Invitons ton Santa à la fête…

CHARLOTTE FOLAVRIL !!!

Gibet : Eh bien tu n’as pas de chance ma pauvre Charlotte : tu n’as pas aimé ton cadeau, et on n’aime pas ton cadeau !

Charlotte : Ce n’est pas grave car j’ai bien ri en lisant la description qu’en fait Clo ! Je reconnais que c’était un peu un cadeau empoisonné car ou on aime ou on déteste ces ambiances feutrées et ces messes basses comme tu dis. Mais c’est un livre sur la famille, qui nous empoisonne souvent (surtout chez Austen parce qu’elle est boulet et seule source de subsistance). Je suis désolée que tu te sois ennuyée ! C’est mon seul regret car sinon, tu dégages des aspects qui m’intéressent dans l’oeuvre. J’ai choisi ce livre en ne te connaissant pas du tout et en misant sur la séduction possible de l’histoire : raté !

Clo : T’inquiète, même si c’etait pas très bon c’était nourrissant.

Charlotte : Pour moi c’est un livre de Noël parce que c’est un livre qui permet une satisfaction un peu réaliste et ce autour de deux personnages rares en littérature : des vrais discrets assez opaques. C’est un peu l’histoire de ce qui se passe quand personne ne se parle et que tout le monde est empêtré dans qui a dit quoi à qui et pourquoi on ne peut pas le retirer.  Chez Austen c’est un roman de la maturité avec une héroïne plus vieille et moins assertive que les autres. Mais comme dans les films américains, au début on a une grosse bourde et à la fin, elle est réparée et les médiocres s’étouffent dans leur bile. Je relis ta citation de début, je reconnais qu’elle n’est pas du tout engageante. Jane Austen est souvent victime de ses fans qui lui donnent une image particulièrement cucul d’écrivain de bonbonnière. En réalité c’était quelqu’un d’assez cruel à l’œil très acéré, et c’est la critique de la prétention nobiliaire qui le montre fréquemment. Qu’as-tu trouvé nourrissant ? J’ai surtout eu l’impression que c’était indigeste !

Clo : Nourrissant dans ce que ça a eu de nouveau pour moi. Je l’ai trouvée critique oui mais pas tout à fait cruelle (j’ai des exigences en la matière et elle n’y répond pas !).

Charlotte : Après il faut se souvenir que c’est une femme qui écrit à une époque où dire « ta gueule » requiert énormément de détours. Elle écrit aussi, je trouve, sur ce malaise de ne jamais pouvoir nommer les choses, de ne jamais pouvoir vraiment les dire. Choderlos de Laclos pouvait plus se lâcher qu’elle, qui écrivait sur une table chez son frère en écoutant la porte grincer pour cacher ses papiers.

Clo : J’entends bien ! Mais cruelle quand même… Le marquis de Sade c’est cruel, Austen elle se moque gentiment.

Charlotte : C’est vrai que dans ses livres elle est plus polie que dans ses lettres. Elle a carrément écrit à sa sœur qu’heureusement qu’une femme de leur connaissance n’avait pas croisé un homme qu’elles connaissaient ou elle aurait accouché prématurément d’horreur en le croisant.  Elle le dit mieux mais bon.

Clo : Elle est bonne celle-là, à ressortir !

Charlotte : tavu

Clo : sisi elle a du flow l’anglaise

Charlotte : Elle a eu droit à un assaisonnement en règle en tout cas ce soir ! Bonne préparation aux roasts familiaux de la table de noël !

Clo : Tu disais qu’Austen est victime de l’image que lui collent ses lecteurs, avec ce que tu m’as dit je vois bien qu’elle n’est pas spécialement cucul, qu’est-ce que tu penses de leur façon de voir ses livres ? est-ce qu’ils ne sont pas, finalement, un peu gnan gnan, en plus d’être critiques ? pour le fait que les personnages soient de vrais discrets opaques, tu ne trouves pas justement que la façon de les raconter les laisse hermétiques ? Moi j’aurais aimé qu’on les creuse un peu, surtout qu’on a le point de vue d’Anne, on aurait pu voir ce qu’elle a dans la tête, en restant en surface ça donne l’impression de personnages un peu vides, mais ça vient peut-être du fait qu’elle ne peut jamais vraiment dire les choses.

Charlotte : Austen est plus proche de la comédie de mœurs, au niveau chronologique, que du roman psychologique.  Il y a beaucoup d’hésitations et de réflexions mais pour moi on ne rentre jamais, comme Woolf le fera plus tard, dans l’analyse vraiment profonde des pensées et des sentiments, les personnages se comportent toujours par rapport à quelqu’un. Du coup je comprends cette frustration.

Clo : Persuasion c’est charmant comme une balade avec sa grande-tante : c’est sympa si on y met du sien, mais on préférerait être ailleurs. Vive les belettes !

C’était le dernier opus de nos 12 Days of Christmas ! Merci à tous ! On va se reposer un peu, et on sera de retour à la rentrée de janvier ! Joyeuses fêtes à tous !

Sommaire

#0 Introduction : Rappel sur les Noëls passés (Lune)

#1 Dossier : Les remakes de La Vie est belle dans les séries américains (Dylanesque)

#2 Secret Santa : Six Feet Under S01E01 (Corbillot – Dylanesque)

#3 Secret Santa : Au temps de la guerre des étoiles, Steve Binder (Paludes – Corbillot)

#4 Secret Santa : Rendez-vous, Ernest Lubitsch (Jean-David – Jooles)

#5 Secret Santa : « Le Fantôme des Noëls passés », Steven Moffat (Charlotte – Lune)

#6 Secret Santa : L’amour chante et danse, Mark Sandrich (Jooles – Gibet)

#7  Dossier : Pourquoi notre Père Noël est-il une ordure ? (Gibet)

#8 Secret Santa : Sunday at the Village Vanguard, Bill Evans Trio (Lune – Paludes)

#9 Secret Santa : Le Tombeau des lucioles, Isao Takahata (Dylanesque – Aloïs)

#10 Secret Santa : Comment voyager avec un saumon, Umberto Eco (Gibet – Clo)

#11 Secret Santa : Un Conte de Noël, Arnaud Desplechin (Aloïs – Jean-David)

#12 Secret Santa : Persuasion, Jane Austen (Clo – Charlotte)

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