Comment devenir fan de Bob Dylan (9/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faite pour vous !

De vos yeux fatigués, je déduis que, depuis le dernier cours, les nuits furent longues. Je déduis que, légalement ou non, vos oreilles ont bouffé du Never Ending Tour. Victor, tu as la gueule d’un type qui s’est enfilé les 50 morceaux joués lors de la résidence à New Haven en janvier 90 ! Julie, tu as le sourire d’une fan qui a vibré sur les concerts européens du printemps 95 ! Robin, tu as le sourire d’un bobcat qui a vibré au son des setlists londoniennes de 2003 ! Je voudrais pas ruiner l’ambiance mais il va falloir redescendre sur terre chers élèves. Aujourd’hui, on va étudier le médiocre, l’anecdotique, le minable. Avis aux apologistes, il est l’heure de plonger dans les heures les moins glorieuses de notre héros.

tumblr_ns9sqcaxZT1sqa46ho1_1280

Niveau 9

Il n’existe pas de mauvais album de Dylan. Que des albums mal produits, de bonnes intentions mal exécutés, de la fumisterie masquant un vrai potentiel. On a déjà évoqué des disques considérés comme mauvais par la critique et souffrant d’une mauvaise réputation (Selfportrait, Street Legal ou Shot of Love).

Mais là où je peux comprendre le dégoût de la majorité, c’est avec quelque chose d’aussi inégal et frustrant qu’Empire Burlesque (1985). Tandis que Carolyn Dennis, nouvelle madame Dylan, assure les chœurs, le gratin défile au fur et à mesure de sessions erratiques. Si Ron Wood est de passage en ville, Ron Wood se retrouve sur un morceau (« Clean Cut Kid »). Si Mick Taylor vient faire un petit coucou, le voilà crédité. Préférant ne compter que sur son instinct, Dylan s’occupe de la production et supervise ce joyeux bordel. Une vingtaine de morceaux sont mis en boite et vaguement mixés, le Zim enfile sa chemise la plus « trader eigthies sous coke » pour la pochette et le tour est joué. Comme le prouvera sa trop rare interprétation dépouillée lors des sets acoustiques du Never Ending Tour, « Tight Connection to My Heart (Has Anyone Seen My Love?) » a le potentiel d’une grande ballade dylanesque. « When The Night Comes Falling From the Sky » a l’ossature d’une épique cavalcade post-apocalyptique comme il en a le secret. Mais à cause de sessions bâclées et foutraques, à cause de tics eighties auxquelles Dylan a étrangement cédés, le tout sonne terriblement daté.  Je vous laisse savourer la lourdeur du clip ci-dessous. Reste la paisible « Dark Eyes » et ses accords étranges, superbe post-it collé à la dernière minute en fin d’album, seule chanson dont la beauté est restée intacte.

Pas la peine de s’épancher sur le cas Knocked Out Loaded (1986) auquel j’ai déjà consacré sur ce blog un long plaidoyer. Une collection sans cohérence de reprises bâclées et de compositions indigestes, enregistrée à la va-vite entre deux tournées histoire d’honorer un contrat. J’ai beau lui trouver pas mal de qualités dans mon papier, le disque ne reste pas moins dans le bas du panier. Comme son rejeton, un Down in the Groove (1988) pire que tout. On y trouve les rebuts des trois albums précédents – « Death is Not the End » date d’Infidels – des collaborations hasardeuses – Ronnie Wood ne crachant jamais sur un verre gratos – et des hommages ratés à la musique qui berça son enfance – le traditionnel « Shenandoah ». La collaboration avec le Grateful Dead n’augure rien de bon, aussi bien sur scène qu’en studio, à l’exception du sautillant « Silvio« . Reste aussi un « Rank Strangers to Me » qui, sans le vouloir, est la bande-son tragique d’une traversée du désert qui semble définitive.

Bob-Dylan-007

Après Tom Petty, c’est donc le Grateful Dead qui joue le rôle de backing band pour un Dylan en roue libre. Rien d’étonnant : la bande de hippies de Jerry Garcia a toujours prôné l’improvisation et une méthode de travail bordélique que notre lunatique préféré ne pouvait qu’apprécier. Sauf que l’équation est simple : un groupe brouillon mené par un chanteur brouillon, ça donne un résultat brouillon. Il y a bien quelques fulgurances et des morceaux cultes revisitées pour la première fois (« Queen Jane », « I Dreamed I Saw St. Augustine ») mais, globablement, la tournée 87 est terriblement ennuyeuse. En particulier sur la sélection du témoignage live Dylan & The Dead (1988) où des chansons merveilleuses sentent la poussière et l’humidité. C’est médiocre, triste à entendre et il est grand temps que le Zim se réveille. Heureusement, à Locarno, il aura sa fameuse révélation et s’embarquera pour le Never Ending Tour…

Mais les ennuis ne sont pas finis. Après le comeback Oh Mercy orchestré en 89 par Daniel Lanois, Dylan déçoit à nouveau avec Under The Red Sky (1990). Un vingt-septième album pas aussi mauvais que ceux que j’ai cités plus haut mais pas franchement inspiré non plus. Alors que Lanois avait eu la bonne idée de miser sur un groupe solide et un son épuré, la distribution compte ici une quinzaine de têtes connues, parmi lesquelles Stevie Ray Vaughan, Elton John, Bruce Hornsby, David Crosby, Slash des Guns N’Roses, David Lindley, George Harrison… Et, sans surprise, la sauce ne prend pas. L’enregistrement est à nouveau bâclé par un Dylan trop occupé à faire mumuse avec les Travelling Wilburys (on en parle la prochaine fois). Le résultat est donc bancal mais peut tout de même, avec des oreilles indulgentes, s’écouter avec plaisir. Il suffit de taper mollement du pied sur quelques riffs inspirés (« TV Talkin’ Song », « Unbelievable« ), ne pas s’offusquer de la pauvreté des lyrics (la farce « Wiggle Wiggle Wiggle ») ou du manque d’originalité d’un « Handy Dandy » où Al Kooper tente de nous refaire le coup de « Like A Rolling Stone ». Pour savourer les émouvantes ballades « Born in Time » et « God Knows », privilégiez le Bootleg Series Vol. 8. 

bob-by-ginsberg1

Le dernier WTF de notre ami date de 2009. Dans un studio de Santa Monica, accompagné de son groupe habituel et d’une bande de choristes, Dylan a décidé d’enregistrer une collection de chansons de Noël. Christmas in the Heart (2009) contient donc des traditionnels comme « The Little Drummer Boy » ou « Silver Bells », des raretés comme le calypso « Christmas Island » ou « The Christmas Blues ». En tout, quinze titres interprétés au premier degré par un amoureux de la tradition américaine et des belles chansons chrétiennes. Le résultat est assez déroutant et a pas mal divisé l’opinion : certains y voient un exercice très indulgent d’un grand-père gentiment sénile, d’autres la suite logique et charmante du travail unique d’un passeur de musique traditionnelle (voir Good As I Been To You/World Gone Wrong et son émission de radio Theme Time Radio Hour). Clairement, je vous conseille d’avoir acquis le niveau 8 pour vous confronter à ça. Si je ne doute à aucun moment du bien-fondé de l’entreprise (dont les bénéfices furent reversés à des œuvres de charité), il m’arrive rarement d’écouter cet album sans me fendre la gueule en entendant le Zim chanter en latin (« O, Come All Ye Faithful ») ou se déguiser en oncle bourré dansant la polka au repas de Noël (« Must Be Santa » dont le clip ci-dessous est un must). Une curiosité donc, à consommer avec modération et à ne pas mettre entre les mains les plus cyniques.

On terminera ce catalogue de curiosités et de vieilles casseroles en mentionnant quelques faux pas en vrac : la participation de Dylan au single caritatif « We Are The World » (on l’a rarement vu aussi embarrassé devant une caméra), sa prestation d’ivrogne accompagné d’ivrognes au Live Aid 1985 et son « Masters of War » en pilotage automatique lors d’une cérémonie de récompense en 91, en pleine Guerre du Golfe. Pari osé, exécution ratée.

On a déjà évoqué les réussites cinématographiques de Dylan, penchons-nous maintenant sur ses bides. Si on parle réception critiques et nombre d’entrées, Renaldo & Clara (1978) est un bide mais il reste une expérience savoureuse pour les fans de la Rolling Thunder. Non, là, je veux parler de bides véritables, de trucs que même vous n’oserez pas regarder en entier. Un truc comme Hearts of Fire (1987) de Richard Marquand. Où notre ami peroxydée a cru bon d’accepter le rôle d’une rock star vieillissante tombant sous le charme d’une jeune chanteuse et de s’impliquer dans un triangle amoureux avec Rupert Everett. Vite retiré de l’affiche, le film contient quelques compos du Zim qu’on retrouvera sur… Down in the Groove. Histoire de rigoler un coup, voici la bande-annonce.

hearts-of-fire-1987-01-g

Vous vous souvenez de Dharma & Greg, la sitcom d’ABC que M6 diffusait parfois l’après-midi ? Je serais curieux de trouver la VF du caméo de Dylan que l’on retrouve dans cet extrait de 1999, en train de taper la causette avec Dharma, la nouvelle batteuse de son groupe… C’est sûrement en traînant dans les studios de télévision qu’il a rencontré Larry Charles (Seinfeld, Borat) et, sous le pseudonyme de Sergei Petrov, co-écrit le script de l’étrange Masked and Anonymous (2003). Dans un monde post-apocalyptique, on suit les déambulations de Jack Fate, une légende du rock tout juste sortie de prison qui va rencontrer sur sa route des personnages dignes de « Desolation Row ». Avec une présence à l’écran aussi magnétique qu’à l’époque de Pat Garret & Billy the Kid, Dylan est entouré de John Goodman, Jessica Lange, Jeff Bridges, Christian Slater, Mickey Rourke, Pénélope Cruz, Val Kilmer et… et la liste est longue, les acteurs ayant accepté d’être payés le minimum syndical pour apparaître aux côtés du chanteur.

Projeté en festivals puis sorti rapidement en DVD, le film divise. Certains critiques crient à l’imposture prétentieuse et bordélique. D’autres y voient le prolongement absurde des thèmes favoris du Zim. Larry Charles le défend ainsi : « I wanted to make a Bob Dylan movie that was like a Bob Dylan song. One with a lot of layers, that had a lot of poetry, that had a lot of surrealism and was ambiguous and hard to figure out, like a puzzle ». Je vous conseille fortement de vous faire votre avis et, surtout, d’aller écouter une bande-originale qui mélange des reprises internationales (« My Back Pages » en japonais !) et une relecture de morceaux obscures par Dylan et son groupe de scène (« Diamond Joe », « Dixie » et l’ébouriffant « Cold Irons Bound »). Il existe même un bootleg avec encore plus de trésors. Masked & Anonymous, c’est en tout cas l’exemple parfait d’un soi-disant ratage qui demande obligatoirement une relecture et fait partie intégrante de l’oeuvre dylanienne.

Au final, ce qui restera peut-être le plus controversé, c’est le rapport de Dylan à la publicité. Que ses chansons soient utilisées à l’écran est une chose. Que l’artiste apparaisse lui-même en est une autre. Qu’il s’agisse d’un pub pour des sous-vêtements, pour le dernier gadget Apple, pour une voiture américaine lors de la finale du Superbowl ou, plus récemment, pour IBM. Que dire ? Un homme doit payer ses dettes.

Histoire de vous rincer un peu les oreilles et de vous réconcilier avec Bobby, j’en profite pour glisser en fin de cours un petit bonus. Le live au Carnegie Hall, en 63, quelques jours avant l’assassinat de Kennedy. Au moment où Dylan est devenu, suite à son premier passage au Newport Festival et au succès de « Blowin’ in the Wind », le petit prince de la scène folk. Seul avec sa guitare et son harmonica, il est de retour au bercail et livre une performance courte mais intense. Un mélange bien calculé des protest-songs qui font son succès (la toute première apparition de « The Times They Are A-Changin ») et de ballades intemporelles qui font trembler (« Boots of Spanish Leather »). Peut-être l’ultime témoignage d’un Dylan encore concerné par des chansons comme « Davey Moore » ou « With God On Our Side » avant qu’il ne prenne son envol et s’éloigne de plus en plus du cercle folkeux, trop fermé, trop bien-pensant. Si la performance était revendue depuis longtemps par les bootlegers, Columbia a eu la bonne idée de ressortir ça en 2005, profitant du regain d’attention occasionnée par la sortie du documentaire « No Direction Home ». Le seul bémol, c’est de ne pas avoir inclus l’intégralité de la soirée où il y a eu d’autres moments forts, comme « Seven Curses » ou « Percy’s Song » (la première est sur le Bootleg Series Vol. 2, la seconde sur le coffret Biograph). Malgré tout, c’est un must-have pour les fans. C’est souvent beau à pleurer et c’est à écouter seul, un soir d’automne, avec une bougie allumé.

Hunstein_DylanBack72

Moralité : sautez du coq à l’âne, ne vous fiez pas à vos premières impressions, sachez faire votre propre tri et n’ayez peur de rien. Bienvenue au niveau 9. Il ne vous reste plus qu’une étape pour être considéré comme un fan respectable.

Publicités

Une réflexion sur “Comment devenir fan de Bob Dylan (9/10)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s