La saga Zatoichi (1961-1989)

Jean-David, notre expert en ciné asiatique, te présente aujourd’hui l’immense saga Zatoichi que si t’es comme moi t’en as jamais entendu parler car t’es un trouduc qui pense rarement à faire volte-face et tourner son regard vers l’est. Pourtant un jour les Japonais à coup sûr vont nous foutre sur la gueule, et il serait peut-être temps d’étudier les attitudes de leurs plus grands combattants. 

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Daredevil a tout piqué à Zatoichi !

Bon, je ne peux pas le prouver, mais au moins j’ai votre attention. Vous connaissez déjà tous Daredevil mais certainement moins Zatoichi malgré l’immense succès du film qui porte son nom par Takeshi Kitano sorti en 2003 (souvenez-vous). Pourtant cet épéiste aveugle de l’ère Edo, au style parfaitement reconnaissable, est une figure mythique du cinéma japonais à l’instar de Yojimbo, le garde du corps. Tous les deux sont apparus au début des années 60, grâce à Kurosawa pour l’un (Yojimbo, 1961) et grâce à Shintaro Katsu pour l’autre (Le masseur aveugle, 1962). Mais si le premier a gagné sa renommée à l’ombre de son réalisateur star, le second doit son succès à son acteur génial et son incroyable longévité. L’histoire de Zatoichi est l’épopée d’un masseur aveugle mais aussi celle d’un acteur méconnu devenu incontournable, ainsi qu’un aperçu d’une trentaine d’années cinématographiques au pays du soleil levant.

L’histoire de Zato no Ichi

Le vrai nom de ce personnage si particulier est en fait Ichi. Zato fait référence à un titre de rang inférieur promulgué par la guilde des aveugles de l’époque. Zato no ichi ou Zatoichi correspondent donc à « Ichi, l’aveugle du dernier rang ». Comme nombre de ses confrères il est masseur itinérant mais il est surtout un yakuza qui vit de ses gains au jeu et respecte un code d’honneur très strict. Ce code sera à l’origine de beaucoup de ses aventures, qu’il s’agisse de le suivre à la lettre ou de rétablir ses valeurs fondatrices telles que la défense des plus faibles. Il apparaît donc au premier abord comme un héros comparable à Robin des bois, Zorro ou Daredevil, redresseur de tort et défenseur de la veuve et l’orphelin grâce à sa canne-épée et ses techniques tourbillonnantes. Mais contrairement à ses homologues, la longévité de son histoire cinématographique va faire de lui un personnage complexe et ambigu, passant tour à tour d’une figure épique porteuse de justice à celle d’un handicapé errant, malheureux et torturé. Ses actions héroïques sont donc parfois portées par des revendications sociales fortes, et parfois simplement motivés par des désirs égoïstes moins nobles ou des concours de circonstances ne lui laissant aucune échappatoire.

Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’a, au naturel, absolument rien d’une figure exemplaire. C’est certainement le héros le plus mal foutu que je connaisse ! Souvent sale et mal habillé, il déambule de manière ridicule sur des chemins boueux, ne s’arrêtant que pour manger avec les doigts et jouer dans des maisons closes. Il va néanmoins s’orienter vers plus de tenue et ses habits seront plus respectables au fur et à mesure de sa notoriété. Dans le même temps son naturel jouisseur se développera, calqué sur le caractère fantasque de son interprète Shintaro Katsu. Aussi peut-on régulièrement apprécier au milieu de la saga des scènes de chansons ou de gaudrioles mémorables dans lesquelles Zatoichi n’hésite pas à se tourner en ridicule.

Cette sympathie étonnante lui ouvre les portes les plus fermées, il sait jouer de son handicap et apitoyer les âmes autant que les faire rire. La dualité de sa condition miséreuse de yakuza alliée à ses talents font de lui un personnage naviguant dans toutes les strates de la société. Il apparaît à la fois proche des plus pauvres qu’il côtoie au quotidien et capable d’avoir une grande influence sur les plus puissants qu’il rencontre par ses massages et soumet grâce à son épée. Cela fait de lui un observateur idéal de la période Edo. On a donc droit à une véritable découverte des us et coutumes japonaises de l’époque, vestimentaires, culturels ou gastronomiques, du peuple comme de la haute aristocratie. Chacun des films creuse un peu plus une problématique spécifique à cet ancien monde telle que la prostitution, l’extorsion, la disparité pauvres/riches, mais aussi la paternité, la condition des femmes, le traitement des maladies et l’évolution des positions sociales. Les contenus des films sont en effet très réfléchis, documentés sans que cela nuise à la facilité de lecture de films d’aventures. Cette dualité évoquée plus haut fait aussi de lui un personnage solitaire hanté par les morts qu’il laisse sur son passage et incapable de s’attacher durablement à une terre ou une famille. Il est seul dans le générique au début comme à la fin (I’m a poor lonesome yakuza…), se précipitant les yeux fermés sur des chemins jalonnées de fantômes vengeurs.

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Shintaro Katsu et le cinéma nippon des années 60

Shintaro Katsu est l’interprète de Zatoichi dans 25 des 26 films de la saga, il en réalise certains (notamment le 26e, après une pause de 16 ans) et devient un grand producteur, en particulier pour Baby Cart, série de films dont le héros est son propre frère. Il est donc une figure incontournable du cinéma japonais de l’époque malgré ses travers liés à l’alcool, la drogue et ses éclats mémorables (il quitte le plateau de tournage de Kagemusha dès le premier jour et réussit à se mettre Kurosawa à dos). C’est un acteur génial qui se permet à peu près tout dans ses films, particulièrement avec Zatoichi. Si les différents réalisateurs qui se sont relayés dans le tournage de ces 26 films ont apporté leur créativité, Zatoichi est assurément l’œuvre de Shintaro Katsu et la principale cause de son succès.

Ouais gros !

Ce succès explique l’incroyable longévité de la série dont le premier film sort en 1961 et le dernier en 1989. Pour nous c’est une chance de voir en direct l’évolution du langage cinématographique au cours d’une période très riche qui voit notamment naître les westerns spaghettis dont Zatoichi apparaît rétrospectivement comme un successeur. Chacun des films contient donc une nouveauté spécifique propre à enrichir le dictionnaire cinématographique. La plus évidente est l’apparition de la couleur au 3e épisode, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la série. Les couleurs ternes au début vont devenir plus éclatantes et le 7e film verra apparaître pour la première fois à l’écran un sang rouge tarantiniesque dans la mêlée des combats à l’épée très stylisés.

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On peut aussi noter dans ce même épisode l’utilisation du panoramique, facilement repérable au milieu des plans très classiques tournés jusqu’alors. Les génériques s’étoffent, les sabres laissent la place au fusil et l’humour devient plus présent. On peut croiser, par exemple, une caravane d’aveugles complètement frappés dans le 9e film ou apprécier dans le 10e les pitreries d’un duo comique tout à fait dans l’esprit japonais contemporain (comme a pu faire Takeshi Kitano). On peut encore mentionner la caméra portée ou bien l’utilisation de la voix-off qui viennent ainsi ponctuer discrètement les films de la fin des années 60. Tout ce vocabulaire se retrouve au sein du 16e film, véritable synthèse de la saga. Le caractère décontracté transparaît dans les chansons et les attitudes mais l’histoire qui, exceptionnellement, court sur plus d’une année porte Zatoichi au plus fort de son rôle de Justicier. C’est une véritable fresque épique sur fond d’injustices sociales qui explose dans le film avec notamment une scène où Zatoichi se retrouve porté par les paysans vers la demeure du seigneur scélérat.

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Les 26 films ne sont que la partie émergée de l’iceberg, l’histoire de Zatoichi continue dans une série de 4 saisons diffusées de 1974 à 1979. Le rôle titre étant toujours tenu par Katsu. La série est pleine de surprises, notamment vers la fin… Je ne peux que la conseiller pour ceux qui aiment le personnage. Néanmoins les films fournissent déjà beaucoup d’heures de visionnage, sans compter les différentes adaptations et l’interprétation de Kitano. N’essayez pas de les regarder tous à la suite comme je l’ai fait, mais, de temps en temps, n’hésitez pas à en passer un, c’est avant tout de l’aventure !

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