Chroniques photographiques #2

Saint Sébastien, Mishima et Shinoyama

Aujourd’hui on va s’intéresser à la photo ci-dessous, qui montre Yukio Mishima en Saint Sébastien, photographié par Kenshin Shinoyama. C’est donc une chronique un peu particulière puisqu’il y a autant à dire sur le modèle que sur le sujet et le photographe. Une bonne occasion de faire un petit tour d’horizon.

Mishima en saint Sébastien par Shinoyama

Yukio Mishima

Commençons par le modèle qui a certainement permis à cette photo d’acquérir sa résonance. Yukio Mishima est un écrivain japonais, né en 1925 et mort par seppuku (suicide rituel nippon) en 1970. Il est d’abord connu pour ses romans, Confessions d’un masque, Le Pavillon d’or ou encore la série de La Mer de Tranquillité, dans lesquels on peut découvrir des personnages en formation, tourmentés par leurs passions, dans des univers japonais généralement traditionnels. C’est aussi un des premiers japonais à évoquer une homosexualité latente à travers ses personnages. Nominé trois fois pour le prix Nobel de littérature il manœuvre pour que son maître, Kawabata, l’obtienne. Mishima est véritablement un écrivain génial, qui connaît parfaitement la littérature occidentale mais qui écrit sur le Japon, ce qui lui permet d’être appréhendé par les deux civilisations. Par ailleurs il est aussi célèbre pour ses prises de positions pour le Japon traditionnel, très radicales dans la seconde partie de sa vie, qui mèneront à son seppuku. Cette part de son existence est raconté dans plusieurs films, notamment dans 25 novembre 1970 : le jour où Mishima choisit son destin de Koji Wakamatsu, passé à Cannes il y a quelques années. Mishima prônait les valeurs des samouraïs dans un monde en pleine mutation. Il fonde une société destinée à protéger l’empereur dont l’autorité n’était plus que symbolique. Le jour de sa mort il se rend au ministère des armées accompagné de quelques disciples, prend le commandant en chef en otage, discourt devant ses troupes et, la réaction étant hostile, finit par se tuer selon la manière ancestrale. Les dernières années de sa vie il aura valorisé les exercices physiques et parvient à se forger un corps athlétique en pratiquant les arts martiaux. C’est à cette période qu’il pose devant deux photographes, Eikoh Osoe (L’ordalie par les roses) et Kishin Shinoyama dont nous allons parler à présent.

Eiko-Hosoe-1

Mishima par Eiko Hosoe

Kishin Shinoyama

Shinoyama est né en 1940 à Tokyo et continue encore aujourd’hui son métier de photographe. On pourrait dire qu’il a un parcours classique puisque a étudié la photographie pour devenir ensuite indépendant en 1968, travaillant aussi bien pour la mode que la presse ou encore le sport. Vous connaissez probablement certaines de ses photos sans en avoir conscience tant son succès est grand dès cette période. Au moins le baiser de Lenon et Yoko Hono qui figure sur la pochette de leur album Double Fantasy. Il est aussi l’auteur par la suite de plusieurs séries sur l’intimité des japonais. Mais là où il excelle c’est dans le nu. Deux albums se démarquent : Nus à la plage et Nus de Tokyo. Ses nus sont très peu académiques, il photographie les corps comme un sculpteur, modelant les perspectives et jouant sur la déformation. Il aime aussi accorder ses prises de vues au relief de son décor comme sur la photo ci-dessous. La collaboration avec Mishima, qui modèle son corps, m’apparaît donc presque naturelle, tant leurs objectifs se rejoignent dans ce Saint Sébastien.

Saint Sébastien

Saint Sébastien, du coup, parlons-en ! La légende de ce saint chrétien veut qu’il ait été centurion au IIIe siècle de notre ère. Aimés des souverains il est pourtant condamné par eux pour avoir défendu des frères chrétiens et accomplis plusieurs miracles. Il fut donc attaché à un poteau et transpercé de flèches, comme il se doit. Il est fêté le 20 janvier et constitue le 3e patron de Rome après Pierre et Paul. Voilà pour l’histoire. L’importance de ce saint est principalement picturale. S’il est représenté en vieillard barbu criblé de flèches à l’époque du Moyen-Âge, cette image va considérablement évoluer pendant la Renaissance où il apparaît comme un jeune éphèbe aux traits presque féminins et au corps pratiquement intact malgré les flèches. Les critiques s’accordent désormais sur une lecture homo-érotique des tableaux de Guido Reni ou du Pérugin, les flèches semblant moins signifier le martyr que des symboles phalliques. Cette image homosexuelle du saint continuera à se propager jusqu’au 19e siècle où Saint Sébastien devient une véritable icône gay. De nombreux artistes l’intègre dans leurs travaux, qu’ils soient écrivains, peintres ou photographes. C’est un des saints les plus représentés dans l’histoire des arts, une véritable rock star. J’en ai vu quatre rien qu’au Musée du Capitole à Rome.

Saint Sébastien peint par Le Pérugin, sans doute le tableau le plus célèbre

Saint Sébastien peint par Le Pérugin

Mishima en Saint Sébastien sous le regard de Shinoyama

Tous ces détours pour arriver à notre photo. Tellement de détours qu’il ne reste plus grand-chose à dire en fait. Impressionné par le tableau de Guido Reni depuis son plus jeune âge (il détaille cette fascination dans Confessions d’un masque), Mishima commande donc un portrait à Shinoyama, l’homme qui sait photographier les corps. C’est pour moi le portrait le plus représentatif de Mishima. Son homosexualité refoulée présentée dans la figure de Saint Sébastien. Son culte du corps mis en valeur. Sa connaissance de la culture occidentale avec le choix d’un martyr chrétien. La prise en charge de la photo par un artiste japonais. Et cette passion qui s’exprime sur son visage, semblable à celle qu’il exprime dans ses livres. Shinoyama ne cherche pas le modernisme ici, la photo est dans la plus pure tradition des tableaux de la Renaissance européenne, mais il sculpte la lumière de manière à faire ressortir les muscles et le corps tourmenté de son modèle. Les lignes de tiers passent par la bouche et le bas du ventre, les points forts de l’image. La verticale est centrée, comme pour un tableau. Le choix du noir et blanc apparaît plutôt naturel, il est propre à mettre en relief les matières, là où la couleur aurait mis en avant d’autres aspects et fait ressortir le fond végétal. C’est une photo puissante qui m’a beaucoup marquée quand je l’ai vue pour la première fois.

Publicités

Les Restes de la semaine #3

Lune : Chers sélénites, je suis fâchée. Cette semaine la beuh fut entamée trop tôt et en lieu et place de produire de beaux articles rondement menés, nous n’avons fait qu’un interminable atelier calzone pour passer nos crocs de dingue. Aloïs et Gibet ne parvinrent même pas à s’écharper sur les deux derniers films d’Eli Roth – ils tombèrent, par le pouvoir unificateur du THC, trois fois d’accord. Heureusement, il nous est permis d’expier, car voici venu le temps des Restes de la semaine :


Cinéma : Le Roi des roncesKazuyoshi Katayama, 2009 (Aloïs)

Cinéma : La trilogie Le Parrain, Francis Ford Coppola, 1972-1990 (Dylanesque)

Cinéma : Seul sur Mars, Ridley Scott, 2015 (Jean-David)

Le dessin de la semaine (Lune)


Quand tu auras fini de faire une péné à cette penne, Aloïs, ce sera ton tour de parler.

Le Roi des roncesKazuyoshi Katayama, 2009

roi des ronces lunécile

Aloïs : Je suis tombé sur Le Roi des Ronces complètement par hasard, en fouillant parmi les douze millions de films stockés sur le disque dur familial. À la base, je ne pensais même pas qu’il s’agissait d’un film d’animation, me contentant de le faire glisser dans Nouveau dossier (4) au milieu de mon bureau, pour finalement ne le regarder que trois mois plus tard. Comme j’aime beaucoup les films d’animation japonais, ça a été une agréable surprise de voir que c’en était un, et double bonne surprise, que c’en était un très bon.

En me renseignant un peu sur Le Roi des Ronces, j’ai appris que le film était tiré d’un manga, auquel il reste semble-t-il assez fidèle. Les critiques littéraires s’accordent en tout cas à dire que l’adaptation est réussie. Et j’ai envie de les croire.

Pour résumer rapidement l’histoire, et sans en dévoiler trop : une maladie inconnue, baptisée Médusa à cause de sa propension à transformer en pierre les infectés, commence à se propager sur Terre. La société Venus Gate propose dans le même temps de cryogéniser 160 malades, sélectionnés au hasard pour permettre à ces quelques élus de survivre jusqu’à la découverte d’un remède. Parmi ces élus se trouve Kasumi, jeune lycéenne, mais pas sa sœur jumelle, Shizuku, elle aussi malade. Les patients sont cryogénises dans un château autonome, pouvant continuer à fonctionner une centaine d’année sans intervention humaine. Mais leur sommeil artificiel est brusquement interrompu. Les malades découvrent que le château est envahi de ronces gigantesques, sans savoir depuis combien de temps ils dorment : plus de techniciens ou de médecins, mais à la place, une horde de petits monstres volants qui décime le groupe. C’est véritablement à partir de là que l’action du film commence.

J’ai adoré le film, et c’est rare que je lâche cette sentence. Pour bien lui rendre hommage, il ne faut pas se contenter de louer l’animation. Oui, le dessin est très propre, très clair et confère au film une beauté toute particulière, notamment à travers de magnifiques panoramas. C’est un style net, que l’on retrouve dans la majorité des œuvres les plus modernes de l’animation japonaise, avec des dessins recorrigés informatiquement, qui donnent une impression de perfection du trait et du mouvement. Ce style ne plaît pas forcément à tout le monde, justement à cause de cette netteté qui trahit l’utilisation d’un logiciel, et qui peut apparaître comme impersonnel, au lieu de privilégier la patte d’un auteur et les spécificités du dessin qui font qu’on voit que c’est humain, qu’il y a ce petit quelque chose en plus qui fait que. En l’occurrence, je trouve que les scènes (notamment de combats) sont, de par l’utilisation de ce style, plus claires et plus appréciables.

Mais c’est bien l’histoire et la musique qui ont su s’imposer à moi. Le film est pourvu d’une BO sublime, son main theme fait désormais partie de ma playlist, aussi difficile d’accès que ma liste de films d’horreur approuvés. Je suis en général très récalcitrant vis-à-vis de tout ce qui peut se ranger de près ou de loin dans la catégorie weeaboo. Mais pour le coup, je suis prêt à l’assumer et même à lancer le replay plusieurs fois d’affilée tant je trouve cette musique exceptionnelle. Quant à l’histoire, c’est le point culminant de l’œuvre. Le synopsis apparemment pas très original est originalement présenté et traité et la suite m’a surpris, le film s’imprégnant d’une dimension fantastique / SF que je n’attendais pas du tout.

Le Roi des Ronces fait partie de cette catégorie de films qui trouve tout son génie dans les réponses aux questions soulevées tout du long. D’ailleurs, il vaut mieux être bien concentré pendant le visionnage, l’ultime résolution n’est pas accessible au premier quidam venu, d’autant que le rythme s’accélère au fur et à mesure. Pas de trous ou de facilités scénaristiques, rien n’est laissé au hasard. J’ai pu lire sur une autre critique du film qu’un second visionnage conférait au film une toute autre ampleur, la connaissance des événements à venir permettant de discerner les nombreux indices du twist disséminés tout au long de l’histoire. Pourquoi pas après tout, Le Roi des Ronces compte désormais parmi les films que je n’aurais aucun mal à revoir.

Bref, j’ai ce formidable défaut d’être moins à l’aise pour parler de ce que j’aime (surtout sans devoir en dévoiler trop) plutôt que de ce que je n’aime pas, la virulence d’une diatribe m’indisposant moins que quelques déclarations sous le balcon, mais j’espère au moins m’être fait comprendre sur ce point : j’ai adoré Le Roi des Ronces. Et je vous conseille vivement de le regarder, ce soir même, là maintenant d’ailleurs. Vous devriez déjà avoir lancé le film. Depuis 10 minutes. À la lecture même du titre de l’article. J’espère qu’il vous plaira autant que moi, n’hésitez pas à venir échanger dessus, je serais ravi de pouvoir confronter ou conforter mon opinion.

Jean-David : J‘ai aussi beaucoup aimé le film, son dessin et la BO. Il reprend des thèmes récurrents dans l’animation japonaise : la question du double, la question du futur, le rôle de l’armée et des pays belligérants ainsi que le passage de l’enfance à l’âge adulte. Ayant déjà beaucoup regardé d’animes je trouve que les sujets sont traités avec profondeur et la réalisation très bien menée. Par contre (spoiler alert) je trouve dommage que l’on passe aussi facilement de la question d’un monde post-contamination à celle de la manipulation des rêves. Cette dérive scénaristique est souvent présente dans l’animation japonaise qui a tendance à brasser trop d’idées en même temps de par l’organisation de leur production. Néanmoins le rapport au conte et aux ronces m’a bien intéressé. Plutôt une bonne expérience donc.

Aloïs : C’est effectivement un truc très japonais ça, avec la thématique également du dernier espoir, de devoir survivre, avec la promesse des deux sœurs. Il y a d’ailleurs beaucoup d’animes qui font le parallèle entre le rêve et la fin de quelque chose, que ce soit dans Akira, Ghost in the Shell, la plupart des Miyazaki. J’avais d’ailleurs lu un petit article là-dessus qui abordait succinctement ce point précis en disant que le public européen était carrément moins sensible à ça alors que c’était un des piliers thématiques de l’animation japonaise. Mais je le trouve très bien amené ce passage du monde post-contamination aux rêves, au final les deux sont liés, et c’est même sur ça que repose toute l’histoire. Après c’est vrai qu’en soi les sujets, même liés, diffèrent, on passe de toute l’atmosphère maladie mystérieuse, recherche de traitement à quelque chose de fantastique, à l’onirique, et qu’à partir de ce moment, le premier sujet est un peu écarté.

Jean-David : Je ne trouve pas que ça soit bien amené (récit du fondateur de Venus Gate) mais tout est lié et ça se tient en effet. Seulement tout n’était peut-être pas nécessaire au début.

Lune : Et dans Le Parrain, tout est-il nécessaire, Dylanesque ?

La trilogie Le Parrain, Francis Ford Coppola, 1972-1990

le parrain lunécile

Dylanesque : À la Toussaint, j’ai enfin visionné la trilogie du Parrain, que je connaissais seulement via quelques passages iconiques et de nombreuses références/hommages dans d’autres œuvres de fiction. Comme tout homme blanc qui se respecte, j’aime les histoires de gangsters. Les flics et les bandits, les cowboys et les indiens, ça m’excite. Mais comme tout homme blanc post-moderne, je découvre tout à l’envers et mon esprit critique peut parfois me gâcher des plaisirs primaires. Avant de m’attaquer aux films de Coppola, j’avais déjà ingurgité ses héritiers, de Martin Scorsese (Les Affranchis) à David Chase (Les Soprano). Je savais déjà que les deux premiers opus étaient considérés comme des monstres sacrés du ciné et que le troisième était problématique. Alors qu’est-ce que ce visionnage allait bien pouvoir m’apporter de neuf sur un genre dont je maîtrisais déjà les poncifs et les ressorts ?

Le premier volet n’a fait que confirmer tout ce que j’en attendais et je ne vais pas m’y attarder, je risquerais d’enfoncer des portes ouvertes. C’est un excellent film de mafia et un excellent film tout court. Si vous ne l’avez pas encore vu, c’est le seul qu’il vous faut vraiment, le seul qui, à mon goût, est digne de sa réputation. La construction du récit est exemplaire, aussi bien au niveau de la tension dramatique que de l’évolution des personnages. Les enjeux sont claires et la narration très fluide. La réalisation alterne entre du classicisme très beau à regarder et une belle créativité quand il s’agit de représenter la violence. Les performances sont grandioses, c’était l’époque où Pacino ne cabotinait pas et était le meilleur acteur de sa jeune génération et celle où Marlon Brando cabotinait à mort mais le faisait mieux que n’importe quel acteur de n’importe quelle génération. Bon, le passage en Sicile a un peu vieilli et n’est pas très fin dans sa transformation de Michael Corleone en revanchard suite à la mort de la femme-outil du récit, Apollonia. Mais à part ça, Le Parrain est une succession de scènes cultes – j’utilise ce mot le moins possible mais il s’applique ici – et de scènes cultes qui forment un tout cohérent malgré la longueur du film.

le parrain lunécile

Avec la deuxième partie, les choses se compliquent. Dès que quelqu’un veut prouver qu’il existe des suites réussies, c’est l’exemple privilégié. Et si ça reste un film plein de bonnes idées et tout à fait digne, il est loin d’être à mes yeux à la hauteur de l’original – bien qu’il fut réalisé dans la foulée. On sent en fait que Coppola a voulu en faire dix fois plus et, à vouloir mélanger prequel et sequel, il est un peu victime de son ambition. Avec 3h30 au compteur, le film est boursouflé de longueurs et, du coup, le récit perd énormément en fluidité et en impact. À force de voyager entre passé et présent, entre New York et Cuba, entre Pacino et De Niro, j’ai rapidement développé un jetlag qui m’a empêché d’être vraiment investi dans les tragédies de la famille Corleone – sauf pour le cas de Fredo, personnage tout à fait poignant. Devant les flashbacks avec De Niro, j’avais même parfois l’impression d’être devant des scènes coupées de Il était une fois l’Amérique de Sergio Leone. Je crache pas dans la soupe non plus hein : il reste une mise en scène savante, des acteurs formidables et des séquences très marquantes. Mais c’est déjà plus décousu, plus inégal. Un peu comme quand un groupe se lance dans un double album excessif juste après son premier succès. Avec un montage plus précis, plus économique, Coppola aurait enchaîné deux chef-d’œuvres au lieu de nous proposer une très bonne suite. À moins qu’il ne souhaitait incarner aussi bien dans le fond que dans la forme la décadence des Corleone. Je ne sais pas, je me dis juste qu’il aurait dû s’arrêter là.

Parce que la troisième partie est à l’image du personnage incarné par Andy Garcia : un fils bâtard, un cousin qui a plus hérité des défauts que des qualités de ses aînés. Sorti en 1990, Le Parrain 3 fait plus office de post-it que d’épilogue satisfaisant à la saga Corleone. Il y avait pourtant de quoi raconter encore beaucoup de choses sur la chute de Michael et, notamment, pour le mettre en face de ses pires actions. Coppola a bien l’intention de faire le procès de son personnage mais plutôt que d’utiliser des personnages déjà existants ou de nouveaux protagonistes consistants, il passe par deux éléments peu convaincants : Mary Corleone et le pouvoir de rédemption de la religion. La première, on le sait tous, est incarnée par une Sofia Coppola qui sera la première à souffrir de ce népotisme bien cruel, tant elle est incapable d’être crédible une seconde – et pour ne pas être trop injuste, ils sont beaucoup dans ce film à faire le minimum nécessaire, Pacino étant loin de ses heures de gloire et Andy Garcia étant bien trop lisse pour incarner le nouveau Don. Quant à l’élément religieux, il sert à la fois de curseur moral et d’élément d’intrigue. Une intrigue de conspiration au Vatican très mal foutue qui, malgré les 3 heures du film, n’arrive jamais à être limpide ou excitante. Il est bien plus intéressant de voir Kay remettre en cause l’hypocrisie de son ex-mari que de voir celui-ci se confesser devant le futur Pape. En fait, le film est bon quand il revient à une petite échelle, celle de la famille Corleone – et l’aurait été encore plus avec un meilleur casting des enfants de Michael. Mais quand il s’attaque à des sujets trop grands lors de scènes trop longues – la cérémonie d’ouverture et l’opéra de clôture – il se perd en grandiloquence et ennuie. Là aussi, on peut se dire que c’est à l’image de Don Corleone qui perd ses proches en voulant s’attaquer à des ennemis qui le dépassent. Ou on peut juste se dire que tout ça est un beau gâchis.

corleone lunécile

N’empêche, regardez les trois films, c’est toujours intéressant de voir comment un réalisateur peut s’essouffler ou se perdre dans son travail. Si vous n’avez pas le temps, le premier fera très bien l’affaire. Et si vous n’aimez pas les films de gangsters qui ne passent pas le test de Bechdel, ne vous infligez pas ça sous prétexte que c’est culte. Ce serait une très mauvaise raison.

Lune : Oki alors moi je vais plutôt aller me mater Seul sur Mars avec Jean-David.

Seul sur Mars, Ridley Scott, 2015

seul sur mars lunécile

Jean-David : Ridley Scott est connu pour sa capacité à raconter des épopées. C’est son truc. Il fait de grand gros films qui nous donnent envie de devenir Moise des bois. Une épopée ce n’est pas drôle. Même pas rigolo. Mais avec Seul sur Mars, Ridley a franchi un cap : on s’amuse.

Alors qu’est ce qui a changé exactement ? Pourquoi maintenant ?

Jusqu’ici il n’avait produit que des films très sérieux. Même dans le cas de Robin des bois, déjà adapté plusieurs fois, son interprétation restait cloisonnée à ce qu’il sait faire, l’épopée. Le même cas de figure se présente pour Seul sur Mars. Il n’a pas été adapté mais Apollo 13 de Ron Howard est tellement présent que c’est tout comme. C’est l’histoire d’un mec qui doit fabriquer des trucs pour survivre dans l’espace. Mais où Apollo donnait à voir un drame humain, inspiré de faits réel, dans lequel on tremblait à chaque nouveau problème, Seul sur Mars montre Matt Damon qui s’éclate à jouer James Lovell pendant qu’on attend la prochaine péripétie avec impatience. En d’autres termes, les précédents films de Ridley Scott n’étaient nullement connectés à l’histoire du cinéma alors que celui-ci est, sans aucun doute, le produit d’un homme qui a aimé Apollo 13. Et ça fait du bien de savoir que Ridley Scott aime le cinéma.

Si vous en doutez encore, allons plus loin. Je ne pense pas avoir besoin de montrer comment Apollo 13 est convoqué. Au-delà du scénario dont la base est rigoureusement identique, Ridley Scott s’approprie allègrement les codes présent dans le premier film. Matt Damon est autant James Lovell que pouvait l’être Tom Hanks : un Mac Gyver de l’espace qui garde son sang froid. C’est l’homme de la situation (il est biologiste), comme l’était Lovell (pilote de chasse). L’équipe de la Nasa est pareillement plaquée sur l’équipe d’Apollo. On pourrait inverser les dialogues entre les deux films que ça passerait crème.

Je sais que vous avez besoin de 30 jours pour construire ce truc mais vous allez le faire en deux heures avec ce qu’il y a sur la table.

Bref, c’est pareil. Pareil jusqu’à un certain point. Ron Howard a fait de son film un drame réaliste. On s’inquiète de savoir s’ils vont mourir ! Alors qu’on sait pertinemment que Mark Watney s’en tirera. Le montage est bourré de raccourcis scénaristiques qui, à l’étude, ne tiennent pas. L’enchaînement des coïncidences qui ont permis à l’équipage d’Apollo de survivre tenait du miracle, ici il tient simplement à la magie du cinéma. Mais c’est toute la dialectique du film qui se joue là. Seul sur Mars arrive à combiner les aspirations épiques d’Apollo 13 au simple plaisir de faire du cinéma. Le cinéma est amusant. Les astronautes passent leurs temps à se faire des blagues. La bande son remet les opérations techniques complexes nécessaires au même niveau qu’un pas de danse. Au cinéma on peut se permettre de mettre des salles de fitness de 300 mètres carrés dans l’espace. Au cinéma on peut se permettre de faire d’un astronaute un Iron Man. On s’en fout que ça soit complètement irréaliste, c’est cool.

 Le dessin de la semaine

mon roi maïwenn lunécile

La saga Zatoichi (1961-1989)

Jean-David, notre expert en ciné asiatique, te présente aujourd’hui l’immense saga Zatoichi que si t’es comme moi t’en as jamais entendu parler car t’es un trouduc qui pense rarement à faire volte-face et tourner son regard vers l’est. Pourtant un jour les Japonais à coup sûr vont nous foutre sur la gueule, et il serait peut-être temps d’étudier les attitudes de leurs plus grands combattants. 

8-Zatoichi-1989-di-Shintarō-Katsu

Daredevil a tout piqué à Zatoichi !

Bon, je ne peux pas le prouver, mais au moins j’ai votre attention. Vous connaissez déjà tous Daredevil mais certainement moins Zatoichi malgré l’immense succès du film qui porte son nom par Takeshi Kitano sorti en 2003 (souvenez-vous). Pourtant cet épéiste aveugle de l’ère Edo, au style parfaitement reconnaissable, est une figure mythique du cinéma japonais à l’instar de Yojimbo, le garde du corps. Tous les deux sont apparus au début des années 60, grâce à Kurosawa pour l’un (Yojimbo, 1961) et grâce à Shintaro Katsu pour l’autre (Le masseur aveugle, 1962). Mais si le premier a gagné sa renommée à l’ombre de son réalisateur star, le second doit son succès à son acteur génial et son incroyable longévité. L’histoire de Zatoichi est l’épopée d’un masseur aveugle mais aussi celle d’un acteur méconnu devenu incontournable, ainsi qu’un aperçu d’une trentaine d’années cinématographiques au pays du soleil levant.

L’histoire de Zato no Ichi

Le vrai nom de ce personnage si particulier est en fait Ichi. Zato fait référence à un titre de rang inférieur promulgué par la guilde des aveugles de l’époque. Zato no ichi ou Zatoichi correspondent donc à « Ichi, l’aveugle du dernier rang ». Comme nombre de ses confrères il est masseur itinérant mais il est surtout un yakuza qui vit de ses gains au jeu et respecte un code d’honneur très strict. Ce code sera à l’origine de beaucoup de ses aventures, qu’il s’agisse de le suivre à la lettre ou de rétablir ses valeurs fondatrices telles que la défense des plus faibles. Il apparaît donc au premier abord comme un héros comparable à Robin des bois, Zorro ou Daredevil, redresseur de tort et défenseur de la veuve et l’orphelin grâce à sa canne-épée et ses techniques tourbillonnantes. Mais contrairement à ses homologues, la longévité de son histoire cinématographique va faire de lui un personnage complexe et ambigu, passant tour à tour d’une figure épique porteuse de justice à celle d’un handicapé errant, malheureux et torturé. Ses actions héroïques sont donc parfois portées par des revendications sociales fortes, et parfois simplement motivés par des désirs égoïstes moins nobles ou des concours de circonstances ne lui laissant aucune échappatoire.

Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’a, au naturel, absolument rien d’une figure exemplaire. C’est certainement le héros le plus mal foutu que je connaisse ! Souvent sale et mal habillé, il déambule de manière ridicule sur des chemins boueux, ne s’arrêtant que pour manger avec les doigts et jouer dans des maisons closes. Il va néanmoins s’orienter vers plus de tenue et ses habits seront plus respectables au fur et à mesure de sa notoriété. Dans le même temps son naturel jouisseur se développera, calqué sur le caractère fantasque de son interprète Shintaro Katsu. Aussi peut-on régulièrement apprécier au milieu de la saga des scènes de chansons ou de gaudrioles mémorables dans lesquelles Zatoichi n’hésite pas à se tourner en ridicule.

Cette sympathie étonnante lui ouvre les portes les plus fermées, il sait jouer de son handicap et apitoyer les âmes autant que les faire rire. La dualité de sa condition miséreuse de yakuza alliée à ses talents font de lui un personnage naviguant dans toutes les strates de la société. Il apparaît à la fois proche des plus pauvres qu’il côtoie au quotidien et capable d’avoir une grande influence sur les plus puissants qu’il rencontre par ses massages et soumet grâce à son épée. Cela fait de lui un observateur idéal de la période Edo. On a donc droit à une véritable découverte des us et coutumes japonaises de l’époque, vestimentaires, culturels ou gastronomiques, du peuple comme de la haute aristocratie. Chacun des films creuse un peu plus une problématique spécifique à cet ancien monde telle que la prostitution, l’extorsion, la disparité pauvres/riches, mais aussi la paternité, la condition des femmes, le traitement des maladies et l’évolution des positions sociales. Les contenus des films sont en effet très réfléchis, documentés sans que cela nuise à la facilité de lecture de films d’aventures. Cette dualité évoquée plus haut fait aussi de lui un personnage solitaire hanté par les morts qu’il laisse sur son passage et incapable de s’attacher durablement à une terre ou une famille. Il est seul dans le générique au début comme à la fin (I’m a poor lonesome yakuza…), se précipitant les yeux fermés sur des chemins jalonnées de fantômes vengeurs.

vlcsnap-00119

Shintaro Katsu et le cinéma nippon des années 60

Shintaro Katsu est l’interprète de Zatoichi dans 25 des 26 films de la saga, il en réalise certains (notamment le 26e, après une pause de 16 ans) et devient un grand producteur, en particulier pour Baby Cart, série de films dont le héros est son propre frère. Il est donc une figure incontournable du cinéma japonais de l’époque malgré ses travers liés à l’alcool, la drogue et ses éclats mémorables (il quitte le plateau de tournage de Kagemusha dès le premier jour et réussit à se mettre Kurosawa à dos). C’est un acteur génial qui se permet à peu près tout dans ses films, particulièrement avec Zatoichi. Si les différents réalisateurs qui se sont relayés dans le tournage de ces 26 films ont apporté leur créativité, Zatoichi est assurément l’œuvre de Shintaro Katsu et la principale cause de son succès.

Ouais gros !

Ce succès explique l’incroyable longévité de la série dont le premier film sort en 1961 et le dernier en 1989. Pour nous c’est une chance de voir en direct l’évolution du langage cinématographique au cours d’une période très riche qui voit notamment naître les westerns spaghettis dont Zatoichi apparaît rétrospectivement comme un successeur. Chacun des films contient donc une nouveauté spécifique propre à enrichir le dictionnaire cinématographique. La plus évidente est l’apparition de la couleur au 3e épisode, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la série. Les couleurs ternes au début vont devenir plus éclatantes et le 7e film verra apparaître pour la première fois à l’écran un sang rouge tarantiniesque dans la mêlée des combats à l’épée très stylisés.

Sans titre-1

On peut aussi noter dans ce même épisode l’utilisation du panoramique, facilement repérable au milieu des plans très classiques tournés jusqu’alors. Les génériques s’étoffent, les sabres laissent la place au fusil et l’humour devient plus présent. On peut croiser, par exemple, une caravane d’aveugles complètement frappés dans le 9e film ou apprécier dans le 10e les pitreries d’un duo comique tout à fait dans l’esprit japonais contemporain (comme a pu faire Takeshi Kitano). On peut encore mentionner la caméra portée ou bien l’utilisation de la voix-off qui viennent ainsi ponctuer discrètement les films de la fin des années 60. Tout ce vocabulaire se retrouve au sein du 16e film, véritable synthèse de la saga. Le caractère décontracté transparaît dans les chansons et les attitudes mais l’histoire qui, exceptionnellement, court sur plus d’une année porte Zatoichi au plus fort de son rôle de Justicier. C’est une véritable fresque épique sur fond d’injustices sociales qui explose dans le film avec notamment une scène où Zatoichi se retrouve porté par les paysans vers la demeure du seigneur scélérat.

vlcsnap-00130

Les 26 films ne sont que la partie émergée de l’iceberg, l’histoire de Zatoichi continue dans une série de 4 saisons diffusées de 1974 à 1979. Le rôle titre étant toujours tenu par Katsu. La série est pleine de surprises, notamment vers la fin… Je ne peux que la conseiller pour ceux qui aiment le personnage. Néanmoins les films fournissent déjà beaucoup d’heures de visionnage, sans compter les différentes adaptations et l’interprétation de Kitano. N’essayez pas de les regarder tous à la suite comme je l’ai fait, mais, de temps en temps, n’hésitez pas à en passer un, c’est avant tout de l’aventure !

The Blade c’est nul

Tsui Hark est un réalisateur hongkongais qui jouit d’une belle réputation parmi les amateurs de films de baston et les puristes du cinéma de genre asiatique. Le genre de mec qui suscite une forme de respect convenu dès que son nom est évoqué. Le genre de mec que tu dois connaître si tu veux briller en société (je parle d’une microsociété bien définie et toujours déterminée à fixer les codes du bon et du mauvais goût). Alors avec mon cinéphile de coloc, on s’est dit que ce serait pas mal de se mettre à la page et d’aller jeter un œil à la filmo de Tsui Hark. C’était il y a quoi ? Un an et demi ? Et on a regardé Time and Tide. « Vous allez voir, c’est génial ». Aujourd’hui je ne me souviens quasiment que de flashs, de chinois en costards et de lunettes de soleil mal ajustées. AUTANT VOUS DIRE QUE CELA NE NOUS A PAS VRAIMENT MARQUÉS. Complexe mais spécieux, mouvements de caméra expérimentaux, peut-être un manque de fibre sensible à un certain cinéma, j’en sais rien.

Et puis, allez, poussés par d’autres commentaires dithyrambiques, on a maté The Blade. A priori, ça nous bottait plus, parce que c’est un remake plus ou moins avoué de la trilogie du Sabreur Manchot, Un Seul Bras Les Tua Tous, Le Bras de la Vengeance, La Rage du Tigre,un truc des Shawn Brothers bien fendard qui a notamment inspiré Tarantino pour Kill Bill.Du bon fight à l’ancienne avec plein d’honneur chinois à l’intérieur, des mecs qui volent dans les airs accrochés à des fils, du carton-pâte et des acteurs que tu retrouves dans les différents films avec différents rôles.

The Blade donc. Première chose, j’ai pas vu énormément de nouveautés sur le plan du remake. Globalement, on reste sur une histoire – au regard de mon expérience de ce genre de film – classique. Le schéma est clair, lisible, convenu, ce qui, en soi, n’est pas vraiment un défaut. En gros, au début, le mec est victimisé, estropié, puis vient la phase d’apprentissage qui laisse place au moment où il défonce tout le monde avant de repartir en mode Poor Lonesome Fighter.

Pour ce qui est de la narration, en revanche, il y a un ajustement : on met en place un personnage féminin, témoin et actrice des événements, qui raconte tout le bordel. Cette femme est supposée être au centre d’un trio amoureux-amis avec un autre mec, Tête d’Acier, qui, disons-le sans détour, ne sert strictement à rien (il se fait bananer tout le film). Problème, ce trio n’a aucune dynamique, il ne sert qu’à alimenter les fantasmes de la nana qui a envie que les deux bonhommes se battent pour elle. Ce moment n’arrivant jamais, car l’intrigue principale bouffe tout, on se retrouve avec deux personnages qui, à côté du héros, font plus office de pots de fleurs que de faire-valoir. Le pire, c’est que le film se boucle sur ce trio ectoplasmique, ce qui m’a laissé un peu circonspect car je n’y ai vu aucun intérêt tout au long de l’histoire.

the-blade-2

Passons à la réalisation. Il faut bien reconnaître que Tsui Hark s’efforce d’imprimer du mouvement, voire une certaine frénésie à ses scènes d’action là où elles étaient pour les trois films originaux parfois un peu rébarbatives et mollassonnes. Seulement, j’ai été très déçu par le manque de lisibilité des combats. La plupart d’entre eux se déroule la nuit (sauf le dernier qui est de loin le plus réussi), ce qui n’aide effectivement pas. Le montage est tellement épileptique que t’as l’impression de regarder l’action à l’intérieur d’un blender : je pense notamment à une séquence particulière qui se déroule dans des sortes de barrières de bambous enchevêtrés, en mode « vas-y je te ponds une scène hyper originale avec des perspectives différentes » mais qui a pour seul effet de hacher complètement le rythme et la visibilité. T’as un peu envie de chasser de la main ces bambous de merde, comme t’as envie de chasser le mec qui se met devant ton écran quand tu regardes un match de foot.

Ajoutons à cela des effets de lumière et des mouvements de caméra qui m’ont semblé un peu prétentieux par rapport au sujet et qui m’ont plus amené dans le registre du grotesque que de l’héroïque. J’ajouterais enfin que les interventions incessantes de la narratrice qui déballe ses émois sentimentaux ont pour conséquence de casser la dynamique du film, qui ne connaît jamais cette montée en puissance qui sert bien le genre d’habitude.

Bref, The Blade, c’est un peu comme cette expo d’art contemporain qu’on t’a chaudement recommandée. T’y entres, tu regardes tout, t’aimes pas, tu trouves ça sans intérêt, t’es convaincu que c’est de la merde, mais t’as quand même cette sale impression d’être un plouc parce que tout le monde dit que c’est génial.