12 Days of Christmas #9 – Secret Santa : Le Tombeau des lucioles, Isao Takahata

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une oeuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Dylanesque, et il a choisi pour lui Le Tombeau des lucioles de Isao Takahata.

Gibet : Est-ce que t’étais content d’avoir Le Tombeau des lucioles dans ta chaussette ?

Dylanesque : J’étais mitigé. D’abord parce que je l’ai déjà vu quand j’étais plus jeune alors ce n’était pas vraiment une surprise. Ensuite parce qu’il va falloir qu’on m’explique où est l’esprit de Noël dans ce drame qui m’a encore une fois foutu les larmes aux yeux et déprimé pendant plusieurs jours. Oui je sais, Noël, c’est une grosse célébration de la consommation et de l’excès des pratiques occidentales, un bon rappel des horreurs infligés aux nippons pendant la guerre est un bon moyen de me rappeler que, loin de mon sapin, il y a un monde qui n’aura pas de cadeau, qui n’a jamais de cadeaux. Mais n’empêche, un bon petit Bad Santa avec Tim Allen, ça aurait suffi à me vacciner. Putain tu te débarrasses deux seconde du nihilisme juste pour pouvoir bouffer des Ferrero Rocher en paix et puis on t’assène l’absurdité du monde d’un coup sec et précis. Merry Christmas.

Gibet : Est-ce que tu as réussi quand même à prendre du plaisir en revoyant le film ?

Dylanesque : Allongé sur un matelas de fortune dans ma vieille et froide maison ouessantine, j’ai pu trouver, malgré tout, beaucoup de chaleur dans le récit. Dans la relation entre Seita et sa petite sœur Setsuko, fuyant les bombardements alliés, réfugiés affamés dans un abri anti-aérien. Les larmes étaient chaudes parce que leur combat est porté par un espoir réconfortant, une humanité qui déborde. Parce que Le Tombeau des lucioles nous parle, comme tout bon récit basé de cette foutue guerre, de ce que l’homme est capable, de meilleur comme de pire. De sa capacité à s’adapter et à toujours chercher la lumière, même dans l’obscurité la plus totale. C’est le rayonnement de ces lucioles et de ces belles âmes sacrifiés qui m’a réconcilié avec ma condition et qui, malgré toute la tristesse du monde, m’a donné envie d’y rester encore un peu. C’est un bon film. Quel autre animé est capable d’aborder un sujet aussi grave, un contexte aussi violent et des personnages aussi misérables sans jamais être pesant, dérangeant ou donneur de leçon ? C’est une histoire de famille dans l’adversité qui fait office de parabole et permet au message de passer avec efficacité, sans avoir besoin d’en rajouter. Isao Takahata ne prend aucune pincette mais n’oublie pas les couleurs  que lui permettent son format. Ni les lueurs d’espoirs qui traversent le dessin et qui transforment l’histoire vraie en histoire qui touche juste et ne cesse d’émouvoir. Pas juste par son aspect tragique mais grâce à toutes ces nuances.

Gibet : Et ça t’a jamais donné envie de voir plus d’animés ?

Dylanesque : Oui parce que, jusque là, le seul animé que j’ai vu à part celui-là, c’est Cowboy Bebop. Et j’ai adoré Cowboy Bebop. Et j’ai adoré Le Tombeau des lucioles. Tu vois un peu où je veux en venir ? Par contre, je ne saurais pas par où commencer, surtout avec les studios Ghibli. Je supporte mal le mignon ou le trop enfantin alors un truc sombre comme Princesse Mononoké, c’est ce qui m’attire le plus.

Gibet : Euh bin non je vois pas trop où tu veux en venir. En fait, ton Santa savait pas trop quoi te donner – il a gentiment proposé le pilote de Six Feet Under au début mais autant montrer le fond de ses paupières à un comateux ! puis des animés – alors je l’ai guidé vers  les studios Ghibli en pensant qu’il allait donner un truc genre ça, Princesse Mononoké. Mais non pour lui le truc le plus christmassy de Ghibli c’est Le Tombeau des lucioles !

Dylanesque : Bon c’est qui ce Grinch ?

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ALOÏS !!!

Gibet : Of course.

Dylanesque : Ouais.

Gibet : Aloïs, je crois que tu nous dois des explications ! C’est très bien Le Tombeau des lucioles, mais tu trouves pas ça inapproprié au contexte ? Je veux dire, dans le catalogue Ghibli, y a plein de trucs avec du merveilleux dedans, et toi tu choisis le plus déprimant et le moins magique.

Aloïs : Hohoho joyeux Noël ! Bon effectivement, mon choix prête à débat. J’étais en effet parti sur le pilote de Six Feet, avant d’être brutalement stoppé dans ma course par ce fieffé Gibet, qui m’a rappelé que j’avais affaire au plus grand connaisseur de la série de toute la côté ouest française, tout en me disant que ma misérable condition d’être humain le dégoûtait. J’ai alors songé à faire partager un animé, et mon second choix s’est porté sur Tokyo Godfathers de Satoshi Kon, qui se déroule en plein pendant la période de Noël. Pour digresser l’espace de quelques lignes, les films de Kon (lol) ne sont pas les plus faciles à appréhender, de par leur narration, très directe ou à l’inverse très dénaturée. Tokyo Godfathers ne fait pas exception à la règle, même s’il s’agit au final de la plus concrète de ses œuvres en terme de scénario, ou à défaut la plus compréhensible. « Pourquoi pas un Ghibli du coup ? Il n’en a vu aucun, et c’est peut-être plus facile pour rentrer dans le sujet. » Proposition tout à fait intéressante même si pas assez hipster à mon goût : tout le monde connaît les Ghibli, ne serait-ce que de nom. Il fallait frapper fort tout en restant dans cette optique première de partager un film d’animation japonaise. Après réflexion, un film de Mamoru Hosoda (La Traversée du temps, Les Enfants loups, Summer Wars…) auraient constitué un choix beaucoup plus sympathique et bon enfant. Ce n’est pas ce que je voulais. Même Princesse Mononoké se termine trop bien. Pour moi, aborder le monde de l’animation japonaise lorsqu’on n’y est pas confronté régulièrement et qu’on a plus l’habitude de trames réalistes n’est pas un pari facile. Mais il existe malgré tout quelques films qui mêlent ces deux visions, et Le Tombeau des lucioles en fait – hélas pour Dylanesque – partie. Je voulais quelque chose qui touche, mais qui ne dérive pas dans le surréaliste. Quelque chose de fort, qui marque l’esprit de vrai. L’imaginatif et le rêve sont des piliers de ce genre de films, mais dans Le Tombeau, on est dans une conception humaine : le souvenir, l’espoir, la reconstruction de soi… Un compromis qui quoique brutal me semblait en adéquation avec ce que j’escomptais faire découvrir. Tu cites Cowboy Bebop, qui est en effet une série excellente. Le film l’est d’ailleurs également. Bien que l’univers soit d’emblée futuriste, science-fiction, on est toujours dans ce type de manga qui ne part pas dans les envolées oniriques mêlées à la réalité pour former un gros mindfuck qu’on a du mal à aborder lorsqu’on n’est pas familiers de la chose. Le fait que tu aies apprécié ces deux œuvres me donnent déjà une meilleure vision de ce qui pourrait te plaire dans le très large panel de la japanimation. Dernier petit point sadique à préciser : Noël c’est le merveilleux, le magique, et comme Gibet le précise, Ghibli propose un univers qui l’est. Le Tombeau des lucioles n’aura alors que plus d’impact dans ce contexte de bonheur familial. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est dommage que tu l’aies déjà vu plus jeune et que tu savais donc à quoi t’attendre, mais presque !

Gibet : Dis-moi, est-ce que tu t’es fait humilier publiquement à l’école à la fête de Noël la première fois que tu t’es rasé ? Le choix de Satoshi Kon, il me semblait que c’était un peu abrupt comme entrée et puis Tokyo Godfathers, si c’est le moins alambiqué de sa filmographie, c’est aussi le plus moyen. Tu aurais pu proposer Hosoda (quoique je trouve ça pas terrible non plus, Les enfants loups notamment c’est assez moche et très conventionnel dans le récit et le propos), j’ai dit Ghibli parce que c’est une valeur sûre, et si ton but était de ne pas proposer un film « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », je trouve que la plupart des Ghibli, même les plus kawaï, contiennent leur part de malaise, ne serait-ce que par leur fascination pour les formes mouvantes, en constante métamorphose. Cela dit, pour aller dans ton sens, là où le choix du Tombeau des lucioles me semblait quand même pas trop absurde, c’est que si c’est un film déprimant car implacable dans sa logique, c’est aussi un film qui à mon goût n’est pas désespéré. Ils nous mettent dans une situation de misère extrême mais ils n’excluent pas les moments de joie, la boîte de bonbons, les lucioles (du merveilleux réaliste !), le plaisir de dominer la matière une heure une journée de plus. Ces joies sont dérisoires, se consument vite, mais c’est le cas d’absolument tout dans le film. Le Tombeau des lucioles c’est au bout du compte une invitation à vivre, un memento mori qui dit carpe diem au passage. Et je crois que Dylanesque l’a senti.

Aloïs : Ah bien entendu, et j’adhère à tout ce que tu dis là : j’adore Ghibli, et ce n’est jamais justement complètement merveilleux tout le monde tout gentil (à part peut-être Totoro mais là c’est clairement le but du film). Comme tu dis aussi, Satoshi Kon n’est pas facile, même pour un public averti. Hosoda est bon aussi, mais là encore, ce n’est pas à mon sens le meilleur choix pour commencer. Les enfants loups, c’est mignon, c’est de la parenthèse familiale et je pense que ça ne prétend pas aller au-delà de cette simple vision d’une vie de famille à la campagne. C’est du contemplatif, et il vaut mieux privilégier Summer Wars ou La Traversée du temps.

Gibet : Amusons-nous un peu, Dylanesque aime Le Tombeau des lucioles et Cowboy Bebop, qu’est-ce que tu lui conseillerais pour aller plus loin ?

Aloïs : Du guro !

Gibet : Quoi donc ?

Aloïs : C’est quand on veut aller très loin, je te laisse faire la petite recherche de ton côté !

Gibet : « L’ero guro nansensu, fréquemment écourté ero guro (エログロ, ero-guro?) est un mouvement artistique et littéraire japonais apparu vers 1930, combinant l’érotisme à des éléments macabres et grotesques dont la paternité est attribuée à l’auteur Edogawa Rampo avec des romans ou nouvelles comme La Bête aveugle, L’île panorama, La Chenille ou La Chaise humaine. » Ok je vois.

Aloïs : Faut traîner un peu sur 4chan.

Gibet : Je pense pas qu’il aimerait ça, c’est pas son genre de porn, il aime bien pouvoir s’identifier  !

Aloïs : En tant que professeur Aloïs, je suis à même de m’identifier sur absolument tous les types, même le lesbien, du coup ça me passe un peu au-dessus. Bon sinon, je pense que les classiques dans le style SF pourraient bien lui plaire en général, même si l’ambiance sera peut-être plus froide que dans Cow Boy Bebop. Ghost in the shell par exemple est excellent, même si je commencerais plus par Akira, ou Nausicaä, si on veut rester chez Ghibli. Pour Ghibli d’ailleurs, je ne conseillerais pas Princesse Mononoké pour commencer, mais justement le garder pour l’éventuelle transition vers des œuvres plus fantastiques. La colline aux coquelicots par exemple reste dans un esprit plus concret, tout en étant très bon.

Gibet : Moi je lui conseillerais deux choses dans le domaine : effectivement les Ghibli mais ça m’a l’air contrairement à toi une bonne idée de commencer par Princesse Mononoké, ça permet de savoir direct si tu adhères ou pas au grand Miyazaki (c’est quand même le cinéaste le plus important de la firme). Et ensuite, un truc qui n’existe pas sous la forme d’animés, les oeuvres de Taniguchi, notamment Quartier Lointain – ça je suis sûr que ça te plairait Dylanesque.

Aloïs : Princesse Mononoké c’est le plus connu, celui qu’on prend toujours en exemple, mais c’est trop à part pour être comparé au reste de sa filmo. Pour moi, on est à des kilomètres du Château Ambulant ou du Voyage de Chihiro. C’est une fable plus accessible, mais je ne suis pas sûr que quelqu’un qui a aimé Mononoké va aimer  Le Château ambulant.  C’est trop spécifique à mon goût.

Gibet : Bin c’est quand même très représentatif de ce que fait Miyazaki.

Aloïs : Ah oui. Mais j’arrive quand même pas à être d’accord avec ça.

Gibet : Tu retrouves les mêmes motifs dans tous ses films. Si tu aimes un Miyazaki il y a une chance pour que tu les aimes tous – si ce n’est qu’il y a en a qui sont plus contemplatifs et d’autres plus baroques.

Aloïs : C’est même pas en terme de structure, c’est plus par rapport à la part fantastique et son importance. Mononoké ok y a des esprits, des monstres, mais au final c’est une histoire qu’on suit, qui parle, reste concrète. Je prends encore l’extrême mais mets quelqu’un devant Le Château ambulant, et je pense que même après avoir vu Princesse Mononoké, s’il n’est pas coutumier du genre, il va tourner la tête vers toi au bout de 10 minutes en disant « Euh ? ».

Gibet : Le Château ambulant c’est le plus radical dans le genre baroque, mais tout ce qui y est ça apparaît déjà sous une forme plus discrète dans Mononoké. Pour moi on voit bien que ça vient du même mec.

Aloïs : Ah ouais ça je dis pas le contraire. Même pas du tout. Mais ce que je dis, c’est que la manière de présenter les choses peut rebuter. J’ai des amis (ouais, si, c’est vrai), qui adorent Mononoké mais qui ont du mal avec Le Château. Pareil avec Chihiro. C’est imposé : si tu es ok avec les codes du monde qu’on te présente, tu vas tout de suite accrocher, parce que c’est « normal » dans le wtf. Si tu ne l’es pas, ou que t’as pas l’habitude, ça fait bien écarquiller les yeux et lâcher du « whaaat ? ». C’est dans Mononoké, ok, mais comme tu dis, de manière bien plus discrète et donc acceptable. C’est un univers beaucoup moins rude à appréhender.

Gibet : Ok je vois ce que tu veux dire. Mais du coup pourquoi faudrait commencer les Ghibli par La colline aux coquelicots ? Il est joli ce film hein, mais on est à des kilomètres des grands films de Miyazaki père, et vu que c’est un film totalement réaliste ça ne permet pas de mettre un premier pied dans l’univers rude.

Aloïs : Justement, c’est ce que je veux expliquer aussi : chez Ghibli y a du concret, y a du moins concret, et y a de l’abstrait. Et pour moi faut le voir dans cet ordre, évoluer peu à peu pour passer du plus évident à ce qui l’est le moins. Mononoké propose un entre-deux parfait qui justement permet de savoir si on va accrocher ou non à ce qui nous attend par la suite.

Gibet : Ah bin voilà, si c’est un entre-deux, vaut mieux commencer par là comme ça t’as des échantillons de tout ce que ça peut être un Ghibli !

Aloïs : Tu peux aussi, mais là tu risques de moins kiffer les autres si tu reviens dessus après. Si tu vois Totoro après Mononoké par exemple, c’est pas oufissime.

Gibet : Bah si, juste Totoro fait partie de la veine contemplative. Il faut se recalibrer avant chaque film en attendant de voir quelle dose de mervilleux tu vas avoir.

Aloïs : Après je dis Totoro mais dans tous les cas, je pense que Dylanesque a déjà quinze ans de trop pour apprécier à fond.

Gibet : Ouais chais pas, même à 25 ans c’est cool d’avoir Totoro comme voisin.

Aloïs : Ah ouais je dis pas, et Totoro c’est toujours bien sympa à regarder, mais je m’extasie moins maintenant que quand j’étais petit on va dire.

Gibet : Vrai. Donc en résumé c’est quoi ta suggestion ?

Aloïs : Pour moi, il vaut mieux partir du plus simple, du plus parlant, et y aller progressivement, vers le plus onirique / contemplatif.

Gibet : De la colline jusqu’au château ?

Aloïs : Yes. Après je n’ai pas vu le dernier de Miyazaki, Le vent se lève, même si de ce que je sais sur le film il rentre dans une catégorie justement moins contemplative. Mais je ne veux pas m’avancer là-dessus.

Dylanesque : Vous savez quoi ? Je vais regarder la série Cowboy Bebop pour commencer. La revoir dans l’ordre, pas seulement des bribes, pas seulement le film. Et concernant Ghibli, je vais rester sur mon envie de Princesse Mononoké et on verra ensuite. Ce qui est sûr, c’est que Le Tombeau des lucioles plus votre conversation, ça m’a enfin motivé. Donc merci Aloïs, on peut dire que c’est une sorte de cadeau.

Aloïs : Ça me fait plaisir ! Revoir Cowboy Bebop est une excellente idée, ensuite libre à toi de te lancer dans ce que tu veux ! Princesse Mononoké est une valeur sûre quoi qu’il en soit.

Quelle belle journée de Noël sur Lunécile ! Non seulement, les sélénites étaient bien contents de leur cadeau, mais en plus on sortait de la rencontre en ayant convaincu Dylanesque de lâcher la nationalité américaine pour la nationalité japonaise – un miracle ! God bless us, every one !

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