12 Days of Christmas #10 – Secret Santa : Comment voyager avec un saumon, Umberto Eco

Par décret du prisme lunaire, chaque membre de la rédaction s’est vu assigné un autre membre de la rédaction avec la mission suivante : choisir, parmi les œuvres (film, série, album, bouquin, etc.) qu’il aime à ressasser en période de Noël, une œuvre qui pourrait plaire à cet autre membre. Le Père Noël Mystère du jour est tombé sur Gibet, et il a choisi pour lui le livre Comment voyager avec un saumon d’Umberto Eco.

Lune : Est-ce que tu étais content d’avoir Comment voyager avec un saumon dans ta chaussette ?

Gibet : J’ai de la sympathie pour Eco même si je me suis jamais penché plus que ça sur ses trucs… J’ai feuilleté Six promenades dans les bois du roman et consulté son article sur la sémiologie du dessin, c’est à peu près tout. Je connais bien l’intrigue astucieuse du Nom de la rose, grâce à Pierre Bayard et Comment parler des livres que l’on a pas lus. J’aime bien les types qui savent combiner recherche super pointue et approches ludiques. Les autres chercheurs ont trop tendance à oublier qu’au fond tout cela n’est qu’un jeu. Aussi, on (Jean-David notamment) m’avait déjà parlé plusieurs fois du texte où il explique comment reconnaître un film porno (d’ailleurs sa ruse marche plus du tout aujourd’hui, avec le gonzo !) et donc j’avais déjà eu l’occasion de rêver le contenu qui entourait, dans ce livre titré Comment voyager avec un saumon, ce texte consacré au porno.

Lune : Est-ce que la réalité du bouquin était à la hauteur du rêve ?

Gibet : Oui et non. Bon déjà je m’attendais pas du tout à ça pour le texte éponyme, je m’imaginais une sorte de méthode humoristique mais très rigoureuse pour voyager à dos de saumon, ou bien pour faire le tour du monde avec en compagnon un saumon vivant (avec un petit costard et un attaché case). Finalement c’est un texte où Eco raconte comment il a galéré à conserver un énorme saumon fumé acheté pour trois fois rien à Stockholm dans le mini-frigo d’une chambre d’hôtel londonienne – rigolo quand même, mais pas de la façon dont je l’attendais. Le bouquin se divise en trois sections (+ une quatrième toute petite dont je me souviens juste parce que j’ai la table des matières sous le nez). D’abord il y a « Galons et galaxies », une sorte de nouvelle d’anticipation racontée uniquement via des documents administratifs, télégraphes, lettres officielles, décrets etc. Ensuite il y a les « Modes d’emploi », la plus grosse partie du bouquin, c’est de ça dont fait partie le fameux texte du saumon – si j’ai bien compris c’est un best-of des articles qu’Eco écrivait pour un journal italien assez populaire – et là c’est difficile de résumer ce que c’est, il y a un peu de tout, dans le ton comme dans la forme. Si je devais englober tout ça, je dirais qu’en gros c’est Eco qui s’étonne de plein de manières différentes face à la modernité. Enfin il y a « Fragments d’une cacopédie », la cacopédie étant une discipline qui fait penser à la ‘Pataphysique, qu’Eco a essayé de fonder avec ses potes (mais après y en a qui sont morts et ceux qui restaient avaient plus envie). Il y a des bonnes choses dans les trois parties, mais je crois que j’ai préféré la cacopédie, où vraiment ils vont au bout du concept. J’étais un peu frustré que « Galons et galaxies » s’arrête si vite, il aurait pu développer une intrigue dans cet univers, en faire un roman – en tout cas ce qu’il imagine est super drôle, un monde totalement pacifié où l’armée s’ennuie et ne doit plus gérer que des problèmes de malentendus diplomatiques interraciaux. Quant aux « Modes d’emploi », j’ai trouvé ça généralement aimable mais un peu facile. Je sens l’influence des textes et spectacles de Woody Allen (très populaire chez les chercheurs de cette époque – Genette explique en interview que l’intérêt soudain des chercheurs pour le métaxtextuel dans la deuxième moitié du 20e siècle vient de Woody Allen), par exemple quand Eco fait l’inventaire des nouveaux gadgets absurdes proposés dans les magazines d’avion. Mais il s’aventure pas franchement plus loin que Woody. Je rêvais que des fois il pousse les analyses plus avant, et qu’on soit à mi-chemin entre Woody et les Mythologies de Roland Barthes. Mais non, jamais il y va. Dans « Fragments d’une cacopédie », même s’il y a peu de textes au final, Eco et ses potes y vont vraiment, ils répondent de la manière la plus scientifique à des questions qu’absolument personne ne se pose (comment faire une carte qui soit de la même taille que le territoire qu’elle représente, et surtout ensuite, comment s’en servir ?) et je trouve ça très fructueux, parce qu’à la fois ça absurdifie tout le sérieux de la recherche et à la fois ça dit, en contrebande, quelque chose sur le monde.

Lune : Voyons voir si parler avec ton Santa ça va dire quelque chose sur le monde.

CLO !!!

Gibet : C’était une lecture agréable, donc merci Clo ! Maintenant, j’ai quelques questions pour toi : le texte n’a aucun rapport avec Noël, et pour le choix de l’oeuvre tu ne parvenais pas à citer un truc que tu aimes revoir systématiquement pendant les fêtes, est-ce que tu t’en fiches de Noël ? Sinon, est-ce que tu as lu le livre de la même manière que moi, préférence pour la troisième partie ?

Clo : Contente que la lecture ait été agréable ! C’est vrai que je n’ai pas de vision enchanteresse de Noël, c’est avant tout une date à responsabilité diplomatique auprès de la famille. Étant végétarienne, écolo, peu capitaliste voire prolétineuse, je ne suis pas attirée par le foie gras, la sur-décoration et la contrainte du cadeau. Les valeurs familiales et un peu catho de Noël n’ont pas touché l’enfant que j’étais, je n’ai pas eu de lieu ni de rite associé, du reste je n’avais pas besoin de prétexte pour croire aux lutins. Je me demandais pourquoi Lunécile faisait tant cas de ces festivités, est-ce que c’est pour la grosse place culturelle de l’événement, pour une stratégie marketing, ou est-ce que c’est pour faire monter la sauce de votre propre impatience de la date fatidique ? L’exercice de s’échanger des œuvres me plaît bien, même si c’est vrai que j’ai eu du mal à choisir ! Je te suis quand tu dis qu’au fond tout cela (la chôse intellectuelle ?) n’est qu’un jeu, Eco le revendique superbement dans Le Pendule de Foucault (non pas de Michel ni de Jean-Pierre mais bien de ce cher Léon) et s’en amuse beaucoup dans Voyage avec un saumon. C’est justement ce que j’apprécie chez lui, il fonctionne un peu à la manière des artistes du 20e (parmi ses tartinades de références il y a de l’art contemporain d’ailleurs) issus de l’académisme guindé qui ouvrent les voix du n’importe quoi et retournent la culture dans tous les sens. Contrairement à toi je n’ai pas eu d’a priori sur le bouquin donc ça a été une très bonne surprise, ça m’a beaucoup fait rire tout en satisfaisant mon goût de la pompeuse érudition (je soupçonne Eco d’en faire volontairement des tonnes sur sa grosse intelligence). C’est vrai que l’article sur la pornographie est dépassé mais d’autres sont encore d’actualité, et comme ils sont datés, on a envie de peser à quel point l’article est resortable aujourd’hui, tu ne trouves pas ? J’ai lu le livre en deux fois donc je ne suis pas sûre d’avoir une partie préférée, la première moitié du livre avait le bénéfice de la découverte. Cela dit, c’est vrai que la cacopédie mérite une mention spéciale, j’ai regretté sa brièveté ! Est-ce que ça serait pas génial comme jeu de fin de soirée où, le cerveau enfumé et englué d’alcool, on serait bien disposés pour se prendre la tête sur des questions absurdes ? j’ai vachement envie d’essayer.

Gibet : Très bonne question que ta question sur Noël ! Il y a un peu de tout ce que tu dis, mais au-delà de ces raisons formulées, il y a en premier lieu un vrai tempérament disons noëllique chez moi. Tu te rends bien compte que si c’était simplement une stratégie marketing ou un truc qu’on s’impose parce que c’est le moment, on aurait pas fait des trucs qui demandent autant d’implication que KDO ou Le Triste Noël de Pire Ennemi. D’ailleurs je regrette un peu de n’avoir pas le temps de filmer quelque petite histoire de Noël cette année car ça me permettait les années précédentes de vraiment embrasser les festivités. Bref : le fait est que, bêtement, je suis sensible aux chansons de Noël, aux films de Noël, à l’esthétique de Noël, à la bouffe de Noël (je te prie de m’envoyer toutes les tranches de foie gras que tu bazarderas sous la table) et ce sans être spécialement sensible (et de moins en moins !) aux valeurs véhiculées par tous ces contenus. Après ça, difficile de dire, difficile de déterminer comment se constitue un tempérament. J’ai deux pistes cependant sur la question de Noël. L’idée qui conclut sitcom c’est que Noël c’est un moment où, à cause du fort devoir social et familial (qui peut être par ailleurs super pesant je le reconnais et le ressens), les gens globalement sont contraints de faire preuve d’inventivité, rompent avec le quotidien d’adulte, a fortiori quand il y a un enfant dans le coin. J’ai observé dans ma famille plus ou moins proche des débauches de créativité à ce moment, et des astuces impressionnantes pour faire tenir le mytho du Père Noël, et je trouve ça touchant. Ce qu’on finit par dire dans sitcom, c’est que les gens font des enfants pour pouvoir continuer à penser comme des enfants à certains moments donnés – et on propose une autosuffisance du merveilleux : être son propre enfant, pour n’avoir pas besoin de prétextes pour l’être par moments. Quand je parle d’enfance attention je parle pas de cette vision idyllique de l’enfance auréolée innocente, pour moi les enfants c’est des sadiens en puissance tu vois ? Ils sont leur tempérament avec aussi peu de censure que possible, ils s’engagent vers ce qui leur fait plaisir avec une obstination à faire bander Nietzsche. C’était en grande partie sur ce mode-là qu’on a fait sitcom et Le Triste Noël de Pire Ennemi, que certains ont pu recevoir comme des parodies, mais qui pour moi se situaient ailleurs, parodie seulement au sens où en même temps qu’on utilise consciemment des procédés, on admire l’efficacité indépassable de ces procédés – les rires enregistrés par exemple c’est affreux mais ça rend n’importe quelle blague recevable, vraiment, il suffit de comparer les rushes sans rire et les épisodes montés. Pareil avec les innombrables musiques sirupeuses ou épiques utilisées dans Le Triste Noël. Pour résumer cette première idée – je sais pas si tu comprends ce que je veux dire – je dirais que Noël me reconnecte vivement avec mon enfance (pas mon enfance concrète, ce qu’il y a d’enfance en moi), avec une naïveté féroce qui me revigore, et du coup je m’y plonge avec plaisir. Je n’ai pas strictement besoin de Noël pour le faire, mais tout cet imaginaire-là est particulièrement efficace sur moi, alors pourquoi m’en priver ? L’autre élément de réponse, que je creuse un peu dans mon article sur les films de Noël français, c’est que j’ai grandi avec des films et séries américains et, pour parler en des termes qui toucheront peut-être davantage ton cœur rebelle que tout ce que j’ai dit auparavant, on peut dire que la propagande a marché ! Je crois que ma sensibilité à l’esthétique Noël a démarré avec la coutume anglo-saxone des Christmas specials. Les personnages de mes séries favorites fêtaient assidûment Noël, avec une joie très communicative, et ça m’a fait aimer Noël. Tu as raison pour les dates, la réflexion sur la pornographie de toute façon amuse toujours, une fois replacée dans son contexte. Tiens d’ailleurs, posons-nous la question : comment reconnaître un film pornographique aujourd’hui ?! Et puis c’est rigolo de constater quelle influence a pu avoir Eco sur ses lecteurs – je jubilais en lisant que le gouvernement italien a changé son fonctionnement suite à son article sur la difficulté à recevoir un nouveau permis de conduire quand on s’est fait voler l’ancien. Ça me rappelle Coluche qui est parvenu à faire disparaître à force de moqueries certaines expressions figées du journalisme paresseux. C’est admirable, parce que rarissime, quand la satire produit une décontraction réelle, même minime, dans la société. Pour ton projet de fin de soirée, j’imagine que c’est dans les conditions que tu décris que s’est constituée la cacopédie – il parle d’une bande de potes chercheurs traînant à la même pizzeria, à mon avis ça devait picoler et fumer abondamment. Et c’est important de se rappeler ça, toujours dans l’idée que la chôse intellectuelle est un jeu : même si maintenant c’est lettre morte, ça a été conçu dans l’effervescence et la joie. La limite de ta soirée, c’est que le plus dur n’est pas de trouver des réponses mais des questions !

Clo : « Les gens font des enfants pour pouvoir continuer à penser comme des enfants », j’aime bien le principe d’autosuffisance, mais ça me fait me demander : qu’est-ce que tu appelles l’enfance qui est en toi ? l’émerveillement, la créativité, le libre sadisme et l’obstination sont des caractères que tu associes à l’enfance ? Pour moi l’enfance c’est avant tout un stade de développement où on n’est pas finis et pas autonomes, l’âge adulte c’est l’acquisition du pouvoir et de la responsabilité (du coup, faire des gosses c’est l’ultime passage à l’état adulte), mais tout le reste c’est un mythe, distinguer des caractéristiques dites ‘enfantines’ de celles dites ‘adultes’ c’est aussi absurde et contraignant que de parler de caractéristiques ‘féminines’ et ‘masculines’, je trouve. Mais c’est une histoire de mots, je chipote, je suis la première à revendiquer que je me comporte ‘comme un gosse’ quand je croise un hérisson tout mignon et je comprends tout à fait ton enthousiasme pour Noël du coup. Sans transition, à la question comment reconnaître un film pornographique aujourd’hui je ne pense pas pouvoir donner de réponse, il y a tellement de pornographies différentes, en plus comme dans toutes les autres disciplines culturelles, il y a des petits malins qui s’amusent à brouiller les frontières entre les genres, ainsi on peut trouver des porno-documentaires historiques, des porno-drame, des porno-horreur, il y en a dans les clips de musique, dans le cinéma, bientôt dans votre journal de 20h. Heureusement qu’il y a de passionnantes journalistes comme Ovidie ou Agnès Giard et des festivals pour tirer tout ça au clair. De mon point de vue pour définir l’estampillage pornographie il faudrait faire une grille de possibles critères (y a-t-il un membre du club des censurés sexe-anus-tétons ou équivalents ? quel type d’interactions ? le contenu a-t-il vocation de provoquer une excitation ? est-ce une excitation sexuelle ? est-ce susceptible de choquer un mineur ? etc.), les faire appliquer par plusieurs groupes de personnes sur le contenu interrogé, nuancer la conclusion, et refaire l’expérience tous les 5 ans parce que les mœurs changent et que ça créerait de l’emploi, perso je postule directe, pour le bien de la société. D’ailleurs ça me laisse une question pour la fin de soirée : comment faire un porno sans le trio des censurés ?

Gibet : Hmmm pour ce qui est des caractéristiques enfantines j’admets que ma distinction est un peu artificielle, je m’arrange pour y mettre ce que j’ai envie d’y mettre. Mais il me semble quand même, pour parler en termes freudiens, que l’enfant a peu ou pas de surmoi. D’ailleurs l’idée que l’adulte est un être fini me paraît mythique aussi. On a tous des points de maturité et d’immaturité, selon nos tempéraments, nos expériences, nos habitudes etc, quel que soit l’âge – je suis sur certains points beaucoup moins puéril que mes grands-parents par exemple, et je crois que tout le monde a expérimenté le sentiment d’être beaucoup plus philosophe qu’un proche plus âgé. La vie ça marche pas comme les RPG, genre tu vis une journée, tu gagnes un certain nombre de XP, et au fur et à mesure tu augmentes de niveau. Tu vois certains vieux t’as l’impression ils sont restés au niveau 1 quoi, ils ont même pas appris l’attaque coupe. Mais comme toi je chipote j’ai compris ce que tu voulais dire. En tout cas l’exemple du hérisson résume bien. Les hérissons marchent bien sur moi aussi. Et alors mets un bonnet de Noël à ce petit hérisson et là je fonds sur place comme la sorcière d’Oz au contact de l’eau… Peut-être imagine-toi une fête où tout le monde serait tenu de célébrer les hérissons, de décorer en conséquence, et d’inventer des fictions qui les glorifient ? Pour la question pornographique, tu triches ! Ce qui est amusant dans le texte d’Eco c’est qu’à la question « comment reconnaître un film pornographique ? » pour laquelle il y a une réponse évidente (bah y a des scènes de cul), il répond « il faut observer si le trajet des personnages d’un point A à un point B est montré intégralement » (stratégie des monteurs pour ménager des temps morts et décupler l’excitation quand le cul refait irruption). Le plus drôle est que du coup on doit considérer comme pornographiques des films sans scènes de cul mais montrant sans ellipses des trajets. Mais dans le porn majoritaire, on ne se préoccupe plus aujourd’hui de ménager des temps morts. Du coup comment reconnaître un film porno ? Peut-être à ce qu’en guise d’introduction (pour la plupart des gonzos mainstream) l’actrice se présente en parlant et dansant beaucoup trop longtemps – ce qui n’arrive jamais dans un film d’un autre genre ? Allez, je taquine mais tu dis des choses justes sur la pornographie et, si je suis pas fan d’Ovidie, j’aime beaucoup Agnès Giard, faisons un link vers elle. Je pense qu’on peut imaginer un porno sans la trinité censurée ! Et même que ça existe. Premièrement, il y a des cas où les zones pornogènes sont déplacées, je me souviens de trucs uniquement centrés sur les pieds des actrices, admirés, caressés, sucés, etc ; deuxièmement un type dont j’ai oublié le nom mais qui justement parlait sur le site d’Agnès Giard disait qu’à force de gros plan, dans le gonzo contemporain, on atteignait une sorte d’abstraction (plus d’individus mais de la chair qui agit contre de la chair). Je trouve une résonance de ça dans les vidéos de la chaîne Youtube How To Basic (géniale). Il y a des moments où il se filme en train de tremper son doigt frénétiquement dans un œuf éclaté en gémissant aigu ou bien de se frapper la cuisse avec une entrecôte et ça relève de la pornographie à mon sens, sans rien montrer directement.

Clo : Ton chipotage ne va pas contre le mien, ne pas avoir de surmoi c’est ne pas être fini et dis donc je n’ai pas dit que l’adulte était fini (ça serait trop beau qu’un jour tout le monde soit responsable dans le sens ‘apte à gérer’ et pas dans le sens ‘condamnable’). Je pense que si on faisait une fête du hérisson, je ne mangerais toujours pas de fois gras mais peut-être que je serais contente de célébrer nos amis les petits animaux !  Oui les articles d’Eco ne sont pas tant intéressants pour leur véracité que pour leur façon de dire une vérité en racontant autre chose. Ou de raconter autre chose en disant la vérité. Ou de ne pas dire qu’il ne dit pas que rien n’est dit. Ou que rien n’est n’importe quoi peu importe l’heure qu’il est. Je ne sais plus…. Est-ce qu’on peut dire qu’il exerce le mindfuck ? Je pense surtout à la cacopédie en fait. C’est marrant que tu commences à définir la pornographie par le gonzo mainstream ! Comment ça se fait que tu n’aimes pas trop Ovidie ? Son blog participe au féminisme, réhabilite les travailleurs du sexe, ouvre sur le monde varié de la pornographie, moi j’aime bien. Bien sûr qu’on peut imaginer un porno sans le trio des attendus, la pornographie c’est le sonore, la gestuelle, les textures, le contexte, les fétichismes, etc. Je pense que cette question de fin de soirée servirait surtout à farfouiller dans les fantasmes de ses potes dans leur moment de faiblesse mouahaha, mais oui je vois l’article que tu as cité, et j’adoooore How To Basic, non qu’il m’émeuve la libido, je le trouve juste merveilleux et plein de talent. Mais qu’est-ce qui te fait trancher que c’est pornographique ? Moi j’aurais opté pour dire que c’est un clin d’œil mais c’est parce que je suis persuadé que ce taré n’a pas un propos sexuel au départ. Oui je ne suis pas si progressiste que ça je considère que la pornographie est sexuelle, j’ai du mal à sérieusement prendre en considération le foodporn par exemple, le préfixe sert le sens, rend le mot attrayant, mais ne range pas la discipline dans la catégorie porn. T’en penses quoi ? Je me demande bien aussi ce qu’Umberto Eco en pense d’ailleurs.

Gibet : Donc on est d’accord, les enfants sont des ça et n’ont pas la censure du surmoi. Si je parle du gonzo mainstream en premier, c’est que Umberto Eco parle dans son article du porno à papa ! C’est l’équivalent aujourd’hui, l’image pornographique la plus facilement accessible. Il y avait déjà un cinéma pornographique alternatif et ce n’est pas de ça dont il choisit de parler. Les intentions d’Ovidie sont honorables mais ce qu’elle dit ne m’arrête jamais (jamais de WOH nouvelle idée à explorer !), et ses films sont assez ennuyeux. J’avais vu Histoires de sexe(s) j’avais trouvé ça très raté, l’enfer pavé de bonnes intentions. Et A quoi rêvent les jeunes filles ? son docu récent qui a pas mal tourné j’étais pas allé jusqu’au bout tant ça me semblait complaisant – Agnès Giard avait bien répondu d’ailleurs.

Clo : J’ai jamais été voir ce qu’elle fait, mon estime est toute intacte, après je la suis depuis ma tendre adolescence du coup elle a eu l’occasion de m’en apprendre des bonnes.

Gibet : Je te conseille de continuer à ne pas aller voir alors ! Sinon je me doutais que tu aimais How To Basic ! J’ai une vision très très englobante de la pornographie, comme fête de la matière, et de la sexualité, bien au-delà du génital. Je prends un exemple : il est des pipes baveuses qui au bout d’un moment sont tellement baveuses qu’on ne regarde plus tellement une pipe mais juste de la salive qu’on crache, qu’on aspire, qui coule, qui colle, qui se déploie en filets, etc. Ça devient un docu sur une texture (en adéquation avec cette idée du gonzo qui tend vers l’abstraction). Je retrouve ça à fond dans How To Basic, par exemple dans le recours systématique aux œufs, même si le projet n’est pas sexuel. Après le foodporn, et tous les autres dérivés du genre, je ne sais pas, c’est un peu des modes Tumblr, et ça se traduit par des contenus très lisses (le foodporn globalement c’est de l’esthétique publicitaire) mais dans l’absolu, englober le plaisir de voir de la bonne nourriture dans le plaisir pornographique ça me parle. Si tu n’as rien à répliquer, je propose qu’on retourne un petit peu au livre en donnant quelques uns de nos passages favoris.

Clo : Je me disais bien qu’on ne parlait plus de Voyage avec un saumon !

Gibet : Puisque c’est un livre farfelu, peut-être que la meilleure manière d’en parler c’est de parler d’autre chose !

Clo : Je ne saurais pas comment traduire l’ampleur de ma validation du lien.

Gibet : Et donc, tes passages favoris ?

Clo : Je ne suis pas sûre d’avoir des passages favoris et je n’ai plus le livre sous les yeux… J’ai tout aimé, peut-être moins la quatrième et dernière partie. Et toi ?

Gibet : J’ai choisi trois textes dans les modes d’emploi, non que ce soit mes préférés du recueil, mais je les aime bien, et ça donne une idée de l’amplitude du livre. Celui-ci m’a bien fait rire – surtout « Je leur ai rétorqué d’en acheter. » :

Comment faire un inventaire

[…] Je suis moi-même directeur d’un institut universitaire, et, il y a quelques années, nous avons dû faire l’inventaire minutieux des biens mobiliers. L’unique employée disponible était déjà débordée. On pouvait sous-traiter avec un organisme privé qui demandait trois cent mille lires. Cet argent, nous l’avions, mais sur des fonds destinés à du matériel inventoriable. Or, comment déclarer inventoriable un inventaire ?
J’ai réuni une commission de logiciens, contraints d’interrompre leurs travaux durant trois jours. Ils ont déniché dans la question une similitude avec le paradoxe de l’Ensemble des Ensembles Normaux. Puis, ils ont décidé que l’acte d’inventorier, étant un événement, n’était pas un objet et ne pouvait donc être inventorié, mais qu’il débouchait sur la rédaction des registres de l’inventaire, lesquels, étant des objets, étaient inventoriables. J’ai demandé à l’organisme privé de ne pas nous facturer l’acte mais le résultat, que nous avons inventorié. J’ai détourné d’éminents spécialistes de leurs propres recherches, mais j’ai évité la prison.
Il y a deux ou trois mois, les appariteurs sont venus m’informer qu’il n’y avait plus de papier hygiénique. Je leur ai rétorqué d’en acheter. La secrétaire m’a annoncé qu’il ne restait que des fonds destinés au matériel inventoriable, ajoutant que le papier hygiénique était inventoriable mais qu’il tendait à s’altérer, pour des raisons que je n’approfondirai pas ici, et que, une fois altéré, il disparaissait de l’inventaire. J’ai convoqué une commission de biologistes à qui j’ai demandé comment inventorier du papier hygiénique usagé. Ils m’ont répondu que c’était possible, mais que ça reviendrait très cher en coût humain.
J’ai réuni une commission de juristes qui m’a fourni la solution. Je reçois le papier hygiénique, je l’inventorie, et l’affecte aux toilettes pour des raisons scientifiques. Quand le papier disparaît, je porte plainte contre X pour vol de matériel inventorié. Hélas, il y a un hic : je dois renouveler ma plainte tous les deux jours. Un agent des Services Secrets a fait de lourdes insinuations sur la gestion d’un institut où des inconnus peuvent s’infiltrer si facilement à des échéances périodiques. On me soupçonne, mais je suis intouchable, ils ne m’auront pas.

Celui-ci je n’aime pas le ton, mais je trouve l’analyse assez fine (et elle rend ringarde toutes les critiques actuelles de la télé, le texte date de 1992 et Eco a déjà fait le tour de la question – trouvez des nouvelles idées les mecs !) :

Comment retrouver l’idiot du village à la télé

Quid du théâtre comique dans une civilisation qui a décidé de se fonder sur le respect de la différence ? Par tradition, le comique a toujours spéculé sur l’estropié, l’aveugle, le bègue, le nain, l’obèse, l’idiot, le déviant, la profession jugée infamante ou l’ethnie tenue pour inférieure.
Eh bien tout cela est devenu tabou. Aujourd’hui, ne vous risquez plus à imiter un inoffensif paria, c’est une vexation ; quant à Molière himself, il ne pourrait plus ironiser sur les médecins sans provoquer aussitôt le tollé de la corporation entière, liguée contre ces allégations diffamatoires. Plus question de déguster un « nègre en chemise » ni de parler « petit-nègre » à une « tête de Turc » qui serait « saoul comme un Polonais ».
Aussi, la satire télévisée risquait-elle de n’avoir plus pour objet que les autres émissions télé : par une sorte d’accord tacite entre chaînes, chaque programme semblait n’être conçu que pour inspirer la satire de l’autre et le seul comique autorisé devenait celui du Zapping. Ou alors – puisque ce sont traditionnellement les groupes se sentant forts qui osent se moquer d’eux-mêmes – l’autoflagellation était en passe d’être la manifestation du pouvoir. Résultat, la pratique du comique dressait une nouvelle barrière de classe : si jadis on reconnaissait les maîtres à ce qu’ils se permettaient de brocarder les esclaves, aujourd’hui ce serait les esclaves que l’on reconnaîtrait comme ayant seuls le droit de railler les maîtres.
Mais on a beau ridiculiser le nez de De Gaulle, les rides d’Agnelli ou les canines de Mitterrand, on pressent que ces derniers resteront toujours plus puissants que ceux qui les moquent ; or, le comique est cruel, impitoyable par vocation, il veut un idiot du village qui soit vraiment débile, afin que, en riant de lui, nous puissions affirmer notre supériorité sur son incurable déficience. Il fallait une solution, on la trouva. Impossible de caricaturer l’idiot du village, ce serait antidémocratique. Soit. En revanche, il est tout à fait démocratique de lui donner la parole, de l’inviter à se présenter lui-même, en direct (ou à la première personne, ainsi que disent justement les idiots du village). Comme dans les vrais villages, on saut la médiation de la représentation artistique. On ne rit pas de l’auteur qui imite l’ivrogne, on paie directement à boire à l’alcoolo, et on rit de sa dépravation.
Le tour était joué. Il suffisait de se rappeler que, entre autres éminentes qualités, l’idiot du village est exhibitionniste, mais surtout que nombreux sont ceux qui, pour satisfaire leur propre exhibitionnisme, sont prêts à endosser le rôle d’idiot du village. Jadis, si, en pleine crise conjugale, un étranger avait étalé au grand jour leurs lamentables querelles, les époux auraient intenté un procès en diffamation, au nom du bon vieux dicton qui veut qu’on lave son linge sale en famille. Mais lorsque le couple en vient à accepter voire à solliciter la faveur de représenter en public sa sordide histoire, qui a encore le droit de parler de morale ?
Et voici l’admirable inversion de paradigme à laquelle nous assistons : exit le personnage du comique brocardant le débile inoffensif, starisation du débile en personne, tout heureux d’exhiber sa propre débilité. Tout le monde est content : le gogol qui s’affiche, la chaîne qui fait du spectacle sans avoir à rétribuer un acteur, et nous qui pouvons à nouveau rire de la stupidité d’autrui, en satisfaisant notre sadisme.
Nos écrans pullulent désormais d’analphabètes fiers de leur baragouin, d’homosexuels se plaisant à traiter de « vieille pédale » leurs homologues, d’ensorceleuses sur le retour arborant leurs charmes décatis, de chanteurs experts en couacs, de bas-bleus affirmation « l’oblitération palingénésique du subconscient humain », de cocus contents, de savants fous, de génies incompris, d’écrivains publiant à compte d’auteur, de journalistes donnant des baffes et de présentateurs les recevant, heureux de penser que l’épicier du coin en parlera le lendemain.
Si l’idiot du village s’exhibe en jubilant, nous pouvons rire sans remords.

Celui-ci je l’ai juste mis de côté pour Aloïs :

Comment passer la douane

La nuit dernière, à l’issue d’un de mes innombrables rendez-vous galants, j’ai trucidé ma dernière maîtresse en date en lui fracassant la tête avec une précieuse salière signée Cellini. D’abord au nom de l’éducation morale très stricte reçue dans mon enfance – une femme encline au plaisir est indigne de pitié –, ensuite pour des raisons esthétiques, afin d’éprouver le frisson du crime parfait.
Au son pur d’un CD diffusant une musique pour eaux du Baroque anglais, j’ai attendu que le cadavre refroidisse, que le sang coagule, puis avec une scie électrique j’ai découpé le corps, en m’efforçant de respecter les principes anatomiques fondamentaux, en hommage à la culture sans laquelle il n’existerait ni courtoisie ni contrat social. Ensuite, j’ai placé les morceaux dansdeux valises en peau d’ornithorynque, j’ai passé un complet gris et j’ai pris un wagon-lit pour Paris.
Après avoir remis au conducteur mon passeport et un formulaire où je déclarais avec exactitude la centaine de milliers de francs en ma possession, j’ai dormi du sommeil du juste, car rien ne favorise davantage l’endormissement que le sentiment du devoir accompli. Quant aux douaniers, ils ne se seraient jamais permis de déranger un citoyen qui, en voyageant en premier et en single, déclarait ipso facto son appartenance à une classe hégémonique, se plaçant par là même au-dessus de tout soupçon. Situation d’autant plus appréciable que, afin d’éviter les crises de manque, j’avais emporté un peu de morphine, huit ou neuf cent grammes de cocaïne et une toile du Titien.
Je ne dirai rien de la façon dont, à Paris, je me suis débarrassé des misérables restes. Je me fie à votre imagination. On peut aller à Beaubourg et déposer les valises sur l’un des escaliers roulants, personne ne s’en apercevra avant longtemps. On peut aussi les enfermer à la consigne automatique de la Gare de Lyon. Le mécanisme de réouverture à l’aide d’un mot de passe est si compliqué que des milliers de colis y sont en souffrance sans que personne ne se hasarde à venir vérifier. Plus simplement, il suffit de s’attabler à la terrasse des Deux Magots après avoir abandonné les valises devant la librairie La Hune. En moins de deux, on vous les fauchera et c’est votre voleur qui les aura sur les bras. Cela dit, il me serait difficile de nier que l’événement a fait naître en moi cette énorme tension qui accompagne toujours la réalisation d’une œuvre artistiquement parfaite et complexe.
De retour en Italie, me sentant nerveux, je résolus de m’accorder quelques jours de vacances à Locarno. Par un inexplicable sentiment de culpabilité, habité de l’impalpable crainte que quelqu’un me reconnût, je décidai de voyager en seconde classe, vêtu d’un jeans et d’un polo au crocodile.
A la frontière, je fus assailli par des fonctionnaires des douanes débordant de zèle. Ils fouillèrent mon bagage jusqu’au plus intime et me dressèrent un procès-verbal pour avoir importé en Suisse une cartouche de cigarettes italiennes. Ensuite, ils me firent remarquer que la validité de mon passeport était échue depuis quinze jours. Enfin, ils découvrirent au creux de mes sphincters 50 francs suisses d’une provenance incertaine, pour lesquels je n’étais pas en mesure de produire un document officiel d’achat régulier auprès d’un organisme de crédit.
On m’a interrogé sous une lampe de 1000 watts, frappé avec un drap de bain mouillé et interné provisoirement dans une cellule d’isolement sur un lit de contention.
Par bonheur, j’ai eu la présence d’esprit de dire que j’appartenais à la loge P2 depuis sa fondation, que j’avais posé deux ou trois bombes dans les trains express à des fins idéologiques, et que je me considérais comme un prisonnier politique. Aussitôt, on m’a attribué une chambre individuelle au Centre de Bien-Être du Grand Hôtel des Iles Borromées. Un diététicien m’a conseillé de sauter quelques repas afin de retrouver mon poids de forme, tandis qu’un psychiatre a ouvert un dossier afin d’obtenir une détention à domicile pour anorexie avérée. En attendant, j’écris des lettres anonymes aux juges des Tribunaux de ma juridiction, insinuant qu’ils se les adressent réciproquement, et j’ai accusé Mère Teresa d’avoir eu des rapports actifs avec les Troupes Communistes Combattantes.
Si tout se passe bien, dans une semaine je suis chez moi.

Clo : Je valide les passages que tu as choisis, ils montrent bien comment Eco tricote entre fiction et pragmatisme les choses qu’il critique pour bien les rendre absurdes.

Quelle belle journée de Noël sur Lunécile ! Non seulement les sélénites étaient contents de leur cadeau, mais en plus on sortait de la rencontre avec pleine de nouvelles perspectives sur la pornographie ! God bless us, every one !

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