Professeur Aloïs #3

Troisième opus des aventures de Professeur Aloïs, le plus grand reportage gonzo de l’histoire, une satire sans concession de l’Education nationale ! Premier opus ici, et second .

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Mademoiselle Claire m’attendait devant la porte de ma classe, ses petits sourcils froncés conférant un charme tout particulier à son regard. Je lui répondai d’un sourire entendu qui évoquait les probables centaines de milliers d’heures dédiées au plaisir que nous avions autrefois partagées, même si le seul souvenir que je conservais de cette époque était un gag rigolo dans Trolls de Troy.

– Aloïs ! Tu as 25 minutes de retard ! Le Directeur adjoint ne t’a pas accompagné ?

J’éteignai discrètement mon téléphone, malgré la haletante partie de 2048 en cours, responsable de mon arrivée tardive, en plus des trois rails de poudre tracés le long des rambardes de l’escalier.

– Un magicien n’est jamais en retard, mademoiselle Claire… il arrive pré…

– Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai fait rentrer ta classe, ils t’attendent depuis tout à l’heure !

– Pas besoin de faire tout un esclandre alors. D’ailleurs je vous trouve un peu dure avec moi, je sors tout juste d’un pugilat et je n’ai encore rien appris sur mes fonctions. Heureusement que les professeurs de sport m’ont proposé leur aide.

– Heupéhesse ? Il t’a parlé ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Non mais occupez-vous de vos affaires sale petite curieuse.

– Quoi qu’il en soit, tu dois faire très attention à eux. Ils ne sont pas connus pour leur bienveillance, et le fait qu’ils t’aient appréhendé si rapidement n’annonce rien de bon. Aux dernières nouvelles, ils auraient découvert un ancien artefact qui leur conférerait une puissance qui dépasse les…

– Ahahah regarde, c’est une vidéo d’un petit myopathe qui essaye de nager. Qu’il est pataud !

Sans même avoir la politesse de jeter un œil sur l’écran de mon téléphone, Mademoiselle Claire prit congé avec un soupir qui trahissait une excitation impossible à contenir. Je me retrouvais seul face à la porte de la classe, de derrière laquelle j’entendais monter des éclats de voix et quelques rigolades. Le moment était venu.

J’arrachai la moitié de la porte de ses gonds à cause d’un mauvais calcul de force, et pénétrai dans la classe à travers le nuage de fumée qui s’élevait du point d’impact, sous le regard interloqué et admiratif de ma jeune assistance, qui avait immédiatement arrêté ses bavardages. Il s’agissait vraisemblablement d’une classe de troisième, à en juger leur développement corporel, notamment celui des filles. J’identifiais d’emblée les éléments qui seraient susceptibles de me poser problème, tout en piratant leur smartphone depuis mon application 2048 afin de garder un moyen de pression sur eux.

Ils semblaient encore sous le choc de mon entrée, les yeux écarquillés et ne pipant mot, tandis que je posais mes affaires sur le bureau. Alors que je mettais en place ma collection complète des Correspondances de Voltaire en Pléiade, celui que je considérais comme étant le sujet le plus à risque prit soudainement la parole.

– Putain mais le prof il a défoncé la porte mort de rire !

Je relevais la tête vers lui, sortant dans le même temps mon Desert Eagle 50AE et le braquant en direction de son crâne proéminent, insulte évidente au bon goût et au physique humain.

– Tu vas surtout mourir d’une bonne grosse bastos des familles en plein dans ce qui doit servir de marbre à cuisine à ta daronne si tu la fermes pas rapidement.

Il y eut un mouvement de recul de la part des trois premiers rangs, quelques cris, trois filles en pleurs et un évanouissement, alors que j’empêchais une défenestration en tirant dans la jambe du fuyard qui s’écroula sur sa table dans un râle.

– On m’avait prévenu que vous étiez une classe difficile, mais je ne m’attendais pas à devoir vous sauver la vie dès la deuxième minute.

– Monsieur, y a Jimmy qui se vide de son sang à cause du tir !

– Eh bien pour commencer je crois que Jimmy est assez grand pour exposer lui-même ses petits problèmes d’ado et de deux, il pourra aller nettoyer ça aux toilettes quand il m’aura remercié.

Jimmy était en train de geindre sur le sol, se tenant inutilement la jambe alors que le sang coulait entre ses doigts.

– Voyez les enfants, garrotter avec ses mains est une idée super nulle, ça ne marche pas, et si ça marchait on n’aurait pas inventé les garrots d’ailleurs. Maintenant Jimmy, il va falloir grandir un peu et arrêter de pleurer comme une gamine, tu te tapes l’affiche – c’est comme ça qu’on dit chez vous les jeunes? – devant toute la classe.

La déléguée de la classe, que j’identifiais comme telle de par mon instinct et le trombinoscope détaillé épinglé à mon bureau, prit à son tour la parole.

– Monsieur, mais vous n’avez pas le droit de faire ça !

– Et toi tu crois que ton père aurait eu le droit de toucher à ta mère si on savait que t’allais avoir cette tête ? Hahaha !

– Mais je …

– Ne m’oblige pas à rire une seconde fois pour t’interrompre et te prouver la vacuité de ton argumentation.

Elle ne dit rien, préférant reprendre place sur sa chaise dans un air de contrition qui lui vaudrait deux points en moins sur sa prochaine copie. Jimmy quant à lui avait définitivement perdu connaissance, prouvant que la pratique régulière d’une activité physique était plus que jamais indispensable à cette jeunesse décadente, qui, si elle savait tant rire de tout, ne pouvait néanmoins supporter la pleine puissance d’une arme de poing américaine d’une facture exceptionnelle.

– Bien, avant qu’on ne commence, y a-t-il des questions ou d’autres remarques à faire taire ?

Une autre fille leva la main, cette fois-ci bien plus avantagée par la joueuse Mère Nature.

– Euh Monsieur, vous vous appelez comment ?

– Et toi ?

– Euh… Sharon…

– Comme le métro ?

– Hein… que…

– Hahaha. Continue Sharon. Quelle est ta question ?

– Euh… Bah… Comment vous vous appelez ?

– Alors déjà Sharon, quand on veut parler correctement, on dit « Comment vous appelez-vous ? », et ensuite c’est un peu indiscret, surtout devant tous les autres élèves, on devrait attendre la fin du cours je pense.

– Non mais… juste votre nom. On ne nous a rien dit du tout.

– Hmm je vois. Eh bien merci Sharon d’avoir posé la question dans ce cas. Comme quoi, les jeunes filles attirantes ne sont pas toujours stupides. Je suis Monsieur Ducoudray, votre nouveau professeur de français.

Mis à part les râles d’agonie de Jimmy, qui avait désormais viré au blanc, un calme olympien régnait sur la classe. Ils buvaient mes paroles, les yeux ronds et la bouche ouverte alors que je trônais derrière mon bureau, tel le Roi Soleil un jour de promenade dans les jardins de Versailles, parenthèse matérielle nécessaire lorsque l’on mène des guerres avec tous ses voisins. J’en profitai pour lancer la Fanfare pour le Carrousel Royal de Lully tout en prenant place sur l’immense siège en cuir, m’enfonçant avec aise dans ses profondeurs molletonnées. La déléguée cherchait à attirer mon attention par de petits raclements de gorge des plus insupportables, contrastant complètement avec la finesse et la majesté de la musique.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ?

– Euh… On ne commence pas le cours ?

– Bon, écoutez, on va mettre les choses au clair tout de suite. Si je dois faire cours dans ces conditions, avec ce genre de questions qu’on peut quand même qualifier de questions les plus stupides de l’univers, ça ne va clairement pas le faire.

– Mais c’est que… comme vous êtes arrivé 30 minutes en retard, il ne reste que dix minutes et…

– Et quoi ? On peut faire beaucoup de choses en dix minutes. Je déteste votre génération blasée qui ne jure que par l’horloge.

Jimmy crachait régulièrement de petits caillots de sang alors que je leur racontais mes exploits au cours de la guerre de Cochinchine, dressant un habile parallèle avec mon addiction aux drogues de synthèse et mon bannissement à vie des casinos de la côte ouest américaine.

Je fus malheureusement interrompu par la sonnerie quand j’allais entamer le début d’une leçon sur l’imparfait du subjonctif, seul temps pouvant prétendre à quelques nobles considérations de la part des amoureux des lettres. Ils se levèrent tous comme un seul homme, sauf Jimmy, et quittèrent la classe avec une promptitude insoupçonnée pour des répliques de petits êtres humains.

Il était déjà 16 heure, et je n’avais, à en croire mon emploi du temps, plus cours aujourd’hui.

Je n’avais pas oublié mon rendez-vous avec les professeurs de sport, mais comme j’ai déjà pu le dire, je déteste être soumis à des horaires particuliers. Aussi patientais-je une heure de plus en projetant le top 100 des Vines de chats sur le mur de la classe, seule utilité du matériel bas de gamme qu’on m’avait laissé, disposant dans le même temps toutes les tables de la salle en une seule rangée afin de préparer ma trace de cocaïne de l’après-midi.

Je n’en étais qu’à mon premier kilo lorsque la porte de la salle s’ouvrit, laissant pénétrer le Directeur et son habituel air embarrassé qui me dégoûtait tant que je dus stopper la compilation au moment où un chat miaulait pour qu’on lui donne une cacahuète.

– Heum… Excusez-moi Monsieur Ducoudray, je…

– Non.

– Euh… pardon ? Non ?

– Non, je ne vous excuse pas, Monsieur le Directeur. Vous avez toujours le don d’arriver au pire moment et de ne penser qu’à votre petit plaisir personnel, alors que vous devez sûrement faire partie de la fange humaine qui n’est pas capable de réciter plus de trente pièces de Racine.

– C’est… vis-à-vis des professeurs de sport. Ils en ont eu marre de vous attendre et… oh… ils ont commencé à s’en prendre à votre voiture…

La neuvième symphonie de Beethoven se mit à résonner dans la pièce alors que je plongeais par la fenêtre, me réceptionnant sur le parking six mètres en contrebas, dans une pluie d’éclats de verre, cliquetant autour de moi tel un chant funeste annonciateur d’une tragédie à venir. Heupéhesse et ses deux compagnons se tenaient face à moi, encadrant le Hummer qui lévitait légèrement au-dessus du sol. Je n’appréciais pas le sourire satisfait qu’il arborait, me remémorant celui de Natasha, conquête russe aussi belle et plantureuse que folle, et qui avait cette même manie ridicule de trop montrer ses dents, surtout lors des rapports buccaux.

– Monsieur Ducoudray, vous nous faites enfin l’honneur de votre présence.

– Heupéhesse, vieux grigou, reposez tout de suite ma voiture.

– Je crains que les choses ne soient pas aussi faciles que cela monsieur Ducoudray.

– Ah. Et pourquoi ?

– Eh bien pour faire simple, vous avez mis les pieds en territoire hostile, monsieur Ducoudray. Votre arrivée a fait grand bruit et vos exploits résonnent déjà dans tout l’établissement : vous effrayez aussi bien les élèves que le personnel, vous avez tué un professeur et tiré sur un adolescent sans défense.

– Je vous reconnais bien là Heupéhesse, toujours à ressasser les événements du passé.

– Vous ne connaissez rien de moi Ducoudray.

– Et c’est quand même assez pour deviner que votre niveau de street crédibilité frôle le zéro absolu.

– Je ne vous perm…

– Moins 273,15.

– Oui, j’avais bien compris la prem…

– C’est peu.

– Trêve de plaisanteries Ducoudray. Ton heure a sonné.

Étant toujours en vie à l’heure où j’écris cette chronique, il est aisé d’imaginer que ce type de menace fut aussi efficace qu’une citation comme phrase d’accroche sur Tinder. Le comparse d’Heupéhesse, uniquement constitué de membres, semblait soulever une petite assiette en terre, que j’identifiai aisément comme étant la relique de Karnac-Dour, une antique cité d’une civilisation aujourd’hui disparue et dont le nom importait donc peu. Il s’agissait de la source de leur puissance, et la détruire aurait résolu tous mes problèmes d’un coup. J’ajustai mon arme encore chaude du tir contre Jimmy, mais fut stoppé par le dernier professeur de sport, dont la voix s’élevait en écho tout autour de moi malgré le fait que ses lèvres demeuraient closes.

– Tu ne pourras tirer sur la relique. Ses pouvoirs dépassent le simple entendement humain, et ton arme serait aussi efficace qu’une citation comme phrase d’accroche sur Tinder.

J’ai toujours détesté les télépathes, dans la mesure où l’originalité de leur répartie équivaut à celle d’une fin heureuse dans un film américain. Mais je devais me rendre à l’évidence, il devait avoir raison, et viser la relique ne ferait que gâcher l’une de mes précieuses balles gravées aux initiales de Van Helsing. Il était presque 17h30, et plus l’heure avançait et plus je risquais de me retrouver bloqué dans le trafic des sorties de bureau.

– Maudit collège, si tu avais eu cette damnée piste d’atterrissage, on n’en serait pas là.

– Vous parlez tout seul Ducoudray ? Ou bien est-ce la peur que vous inspire votre mort prochaine qui vous fait divaguer ? Comprenez bien que vous n’avez aucune chance d’échapper à cette situation. Pas même un miracle pourrait vous sauver désormais. L’incommensurable énergie de la relique nous octroie tout ce que nous…

Heupéhesse fut coupé en plein dans son monologue que je n’écoutais que d’une oreille – en profitant pour regarder un diaporama des 20 lieux à voir absolument avant de mourir – par le bruit de ladite relique qui venait d’exploser en un monceaux d’éclats pointus dont la plupart se ficha dans les bras et les jambes du professeur sans corps. Nous tournâmes la tête d’un même mouvement vers l’origine du tir responsable d’une telle perte archéologique, découvrant un jeune garçon dont le regard évoquait la fin d’une soirée placée sous le signe de l’abus d’éthanol, allié au sermon paternel suivant la réception d’un bulletin de notes un peu faible. Les yeux d’Heupéhesse s’injectèrent de sang alors qu’il fulminait :

– Qui diable ose s’en prendre aux professeurs de sport et à leurs pouvoirs paranormaux développés au cours de longues séances d’observations d’élèves en train de courir sans que nous ne produisions le moindre effort sous prétexte que nous avons bien assez couru pendant nos années en STAPS ?

– Ignobles canailles, je suis Arthur Rimbaud, auteur de poésie comme le monde n’en connaîtra plus jamais, auteur du Bateau Ivre et des Illuminations. Mais pour vous, ce sera une saison en Enfer ! Chapons maubec, votre crasse ignorance ne vous permet pas de savoir qu’une fois mon œuvre grandiloquente achevée, je suis parti faire quelques commerces d’armes, me permettant de mettre la main sur nombre d’artefacts à même de rivaliser avec n’importe quelle relique que des pendards de votre genre ne devraient pas être autorisés à avoir !

– Qu’est-ce qui te permet de venir nous défier de la sorte, pauvre fou ?

– J’ai mis un peu plus de temps que prévu à arriver, mon fidèle acolyte, Jimmy le Preux, ayant été blessé dans l’exercice de ses fonctions de messager. Il devait remettre un message d’une importance capitale au Professeur Aloïs, mais il a été grièvement blessé au cours de sa mission, sûrement par vous autres, traîtres à votre sang. Je devais rencontrer Monsieur Ducoudray il y a une heure, et, ne le voyant pas arriver, j’ai décidé de me déplacer de moi-même. Grand bien m’en prit à ce que je vois.

– Quel dommage, ton entretien avec Ducoudray devra se faire dans l’au-delà. Tu auras tout loisir de t’entretenir avec lui une fois que nous vous aurons réglé votre compte.

– Tu ne comprends donc rien Heupéhesse. Le professeur Aloïs fait partie d’un plan bien plus grand que tes pathétiques tentatives de prise de pouvoir sur le collège. Tu ne fais qu’entraver la marche inéluctable des desseins du Destin.

– Assez, finissons-en maintenant !

Je ne vis jamais le dénouement de cette conversation, ni à vrai dire son commencement, ayant profité que la destruction de la relique ait fait redescendre ma voiture pour partir, et ce malgré une sortie de parking délicate due à l’effondrement de la grille de l’entrée, pas encore réparée. Elle ne me fut racontée que le lendemain par Rimbaud, mais ceci est une histoire qui appartient au domaine de la suite.

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Professeur Aloïs #2

Mon premier contact avec le collège auquel j’avais été assigné fut un échec. Comme il n’était pas précisé sur leur site internet s’ils étaient équipés ou non d’une aire d’atterrissage pour hélicoptères, je décidai de m’y rendre en Hummer H3 Alpha toutes options. La grille d’entrée du parking des professeurs n’opposa aucune résistance face au pare-choc blindé de mon noble véhicule, me laissant pénétrer dans l’enceinte de cette institution de l’Éducation nationale alors que mon autoradio jouait à pleine puissance le Dies Irae du Requiem de Mozart.

La vue du bâtiment me replongea l’espace d’un instant quelques années en arrière, à l’époque où je découvrais le collège pour la première fois. Je revoyais avec nostalgie la création de mon premier cartel, les combats au surin sous le préau de la cour, les doigts coupés laissés en avertissement dans les casiers de l’entrée, et les grillés aux pommes de la cantine. Écrasant une larme d’un chagrin que seul l’alcool pourrait désormais guérir, je me dirigeais vers l’accueil afin de signaler ma présence auprès de ceux qui m’attendaient. Le rendez-vous avait été pris de manière sommaire, la veille au soir, sur un simple coup de fil m’intimant de me présenter le lendemain à 10 heures.

S’il y a une chose que je déteste plus que de devoir interrompre une orgie dans mon chalet de Chamonix pour contrôle des douanes, c’est bien le fait de me faire imposer des horaires, qui plus est aux premières lueurs de l’aube. J’avais donc pris le parti de n’arriver qu’à 14 heures 30, horaire qui aurait pu être tenu si Candy Crush Saga n’avais pas un tel potentiel addictif.

L’hôtesse d’accueil avait passé de vingt ans l’âge auquel j’aurais pu avoir un début d’attirance pour elle, ce qui rendit notre conversation aussi courte qu’utile :

– Monsieur Ducoudray je présume ? Nous vous attendions plus tôt…

– Et moi je m’attendais à une piste d’atterrissage d’hélicoptère. La vie nous enseigne souvent que l’on ne peut avoir tout ce que l’on désire.

– Je… Monsieur Ducoudray, c’est si… si profond… Je termine le travail dans une heure si jamais vous…

– Et encore une fois cette leçon s’applique à vous. Ahaha ! Ahaha !

– Ah heu je…

– Ahaha !

– Le directeur vous attend dans son bureau.

Un long couloir me séparait dudit bureau, allégorie évidente de la dernière marche du condamné face à l’inexpugnable destin tragique, apothéose inébranlable d’une vie bien remplie mais hélas trop courte, tel un soir d’été aux côtés d’un premier amour éphémère, rompu par des idéaux de jeunesse démesurés et quelques rails de coke. Il me fallut quelques secondes pour le traverser d’une petite foulée athlétique qui trahissait ma maîtrise de nombreuses techniques d’approche rapide, techniques maintes fois utilisées au cours de mes missions à Vienne, missions qui m’avaient coûtées la vie de plusieurs amis, et une petite fortune en sels de bain.

La porte en bois sculpté du bureau s’ouvrit à mon approche, dans un bruit de raclement et de mécanismes anciens, coulissant lentement sur ses gonds. Bien que j’eusse pu me glisser dans l’entrebâillement, j’attendis qu’elle s’ouvre entièrement pour rentrer, me retrouvant face à quatre personnages, dont l’un restait en retrait, caché dans l’ombre oppressante de la pièce. Le plus grand, un homme aux traits tirés et aux cheveux grisonnants plaqués en arrière, me dévisagea l’espace d’un instant avant de rompre le silence :

– Monsieur Ducoudray… Nous ne vous attendions plus.

– Je peux repartir du coup ?

– Heu… Non…

– Veuillez mieux choisir vos mots à l’avenir dans ce cas, Monsieur le Directeur.

– Comment pouvez-vous savoir que je suis le Directeur ?

– Avez-vous déjà entendu parler de l’instinct Monsieur le Directeur ?

– Oui.

– …

– Et donc ?

– Laissez tomber. L’important, c’est que je sois ici, comme il était convenu. Mais je crois ne pas avoir le privilège de connaître nos autres convives ?

Le Directeur se tourna vers les deux autres personnes à ses côtés : un petit homme rond et rougeaud et une femme dont je tombais immédiatement amoureux de par son immense charme naturel, concentré notamment au niveau du buste.

– Oui, désolé. Voici Monsieur le Directeur Adjoint, qui m’aide à prendre les décisions les plus délicates et m’assiste quotidiennement dans ma tâche au sein de…

– Et la femme ?

– Mademoiselle Claire, la Conseillère Principale d’Éducation. Asseyez-vous Monsieur Ducoudray, je vais vous expliquer plus en détails ce que nous attendons de vous.

– Et ce sans m’offrir à boire ?

– Je… Nous sommes dans un collège Monsieur Ducoudray…

– Et vous pensiez que cette pitoyable excuse me ferait douter du contenu pourtant évident de cette commode Louis XVI, Monsieur le Directeur ?

Il maugréa quelques mots en ouvrant les tiroirs du meuble, révélant une collection sommaire mais suffisante pour l’instant d’une dizaine de whiskys et bourbons rares.

– Avec ou sans glaçons ?

– À votre avis Monsieur le Directeur ?

– Vous n’êtes pas homme à tomber dans les pièges à ce que je vois Monsieur Ducoudray.

– Je vous l’avais bien dit.

La voix s’était élevée du fond de la pièce, où le quatrième et mystérieux invité se tenait, caché dans l’ombre. La Sarabande d’Haendel se mit alors à résonner dans toute la pièce alors que De Balzac s’avançait, révélant son visage toujours aussi jeune malgré le poids des siècles. Arrachant les deux verres remplis à ras bord des mains du Directeur, il me laissa le choix du mien et avala le sien d’une façon qui me rappelait Talya les soirs de devoirs conjugaux. Je levais mon verre à la santé de l’Inspecteur, le sirotant doucement sans quitter mon interlocuteur du regard. Il termina sa gorgée en fracassant la coupe en cristal sur le bureau du Directeur qui eut un geste de recul suivi d’un faible gémissement qui me fit le haïr définitivement, puis De Balzac entreprit de frapper dans ses mains, mimant un applaudissement au ralenti.

– Monsieur Ducoudray, toujours fidèle à vous-même.

– On ne peut se fier qu’à soi de nos jours Monsieur l’Inspecteur.

– Belles paroles ! Si je suis ici aujourd’hui Monsieur Ducoudray, c’est pour être sûr d’avoir fait le bon choix en vous confiant ce travail. Savoir si vous êtes à la hauteur, bâti pour le poste. Nous ne parlons pas ici de sauvetage d’orphelins pris en otages au Cambodge, ni de démantèlement de réseaux de tourisme sexuel sur mineurs en Thaïlande… Savez-vous la différence qu’il y a avec ces deux affaires Monsieur Ducoudray ?

– Je suppose que je ne serais pas rémunéré en nature par les enfants ?

– Non Monsieur Ducoudray ! Effectivement ! Et plus important, ils doivent rester en vie cette fois.

– Même s’ils se montrent insolents ?

– L’insolence n’a jamais été reconnu comme cause suffisante pour mettre le feu à quelqu’un Monsieur Ducoudray.

– Je crois que j’ai quelques coups de fil à passer dans ce cas…

La Sarabande s’était arrêtée, laissant place via la lecture automatique à une vidéo de Squeezie. J’en profitais pour me resservir un verre, lançant au passage un clin d’œil appuyé à Mademoiselle Claire qui fit mine de m’ignorer, m’arrachant un petit sourire, amusé qu’elle joue ainsi la fille timide.

– Votre passé est derrière vous Monsieur Ducoudray. Les missions, les attentats, les cartels… Je ne dois pas en entendre parler. Pas une seule fois. Aucune excuse ne sera recevable.

– Parce qu’il faudrait que je m’excuse en plus ?

– Je vous demanderai par ailleurs de ne plus vous garer sur les emplacements handicapés du parking.

– C’est la place la plus proche de l’entrée.

– J’ai placé de grands espoirs en vous Monsieur Ducoudray. Sachez vous en montrer digne. Comme disait Anita Fair, « Ne méprise jamais la dignité en faveur du panache ».

– C’est le genre de conneries qu’on trouve quand on laisse les femmes écrire.

– Et comment illustreriez-vous notre entretien sur la dignité due à votre nouveau poste ?

– « Je n’ai jamais vu la dignité de l’homme que dans la sincérité de ses passions. »

– En ce cas faites en sorte que la passion d’enseigner surpasse celle de la vocation de proxénète que vous vous étiez découverte en Bavière l’année dernière.

– Bien, puisque nous en avons fini, je vais laisser le soin à Mademoiselle Claire de m’instruire sur mes fonctions de professeur, et de tout ce qu’il y a à savoir sur ce soi-disant temple de la dignité et de la bienséance.

– Je tournais les talons, la porte en bois coulissant au même moment, comme si elle venait de comprendre mon intention de quitter la pièce. La bouteille de whisky dans une main, celle blanche et menue de Mademoiselle Claire dans l’autre, je sortais au son du vlog de Squeezie qui enchaînait déjà sur une vidéo expliquant comment cuire les câpres.

Clo' Lunécile

À peine sortie du bureau, Mademoiselle Claire lâcha ma main et se planta devant moi, son petit air furieux la rendant plus désirable que jamais.

– Aloïs ? Pourquoi tu n’as pas attendu qu’ils te briefent sur ton boulot ?

– Pardon, mais on se connaît ?

J’étais à la fois surpris qu’elle connaisse mon prénom et choqué qu’elle se permette de me tutoyer malgré le fait que notre relation allait sûrement bientôt s’étendre au-delà du cadre du travail.

– Pardon ? T’es sérieux ? Claire, ça te dit rien ?

– Je vous prie de bien vouloir changer de ton, je vous trouve légèrement menaçante, même si j’adore cela.

– Mais… J’ai été ta partenaire de mission pendant cinq ans ! On est restés ensembles pendant trois ans ! Et Solomon Kane ?

– C’est qui lui ?

– Notre fils !

– C’est vrai que c’est pas mal Solomon Kane comme prénom.

– C’est pas possible. Tu débarques ici après des années sans donner la moindre nouvelle. On m’a dit que tu étais mort, ou bien caché sur un de tes yachts. Et t’es même pas foutu d’attendre deux minutes que l’Inspecteur ait fini de te dire tout ce que tu avais à savoir pour commencer.

– Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un peu d’huile de coude, de la bonne volonté, et cette lame crantée en aluminium polychrome estampée du blason de la 3ème unité de marine de la Garde Royale.

– Les armes sont interdites dans le collège …

– Tout comme la mauvaise humeur, et je trouve que vous en faites un peu trop usage.

– Bref. Voilà la salle des professeurs. Tu n’as qu’à te familiariser avec le reste de l’équipe, ils t’expliqueront sûrement mieux que moi.

Mademoiselle Claire me laissa seul au bout du couloir que nous venions de traverser au cours de notre petite entrevue. Faite du même bois que celle du bureau du directeur, la porte de la salle était gravée de multiples scènes évoquant chaque personnification du savoir et de la connaissance au travers de près d’une trentaine de mythologies différentes, surmontées d’une maxime latine que je déchiffrais d’après mes connaissances de classe de collège par « Petit suisse cheval ». Je dus pousser le lourd battant pour pénétrer à l’intérieur du quartier général de l’équipe professorale, dont j’étais désormais un digne représentant.

Le silence se fit lorsque je passais la porte, me retrouvant face à une armée de regards braqués sur moi. Assis à une vaste table centrale ou sur les fauteuils disposés le long de la baie vitrée, debout près des casiers ou de la photocopieuse, tous me fixaient avec intensité et la tension montait de manière si palpable que ça en devenait érotique.

Le plus imposant d’entre eux, assis juste en face de moi, se leva, et entreprit de faire quelques pas dans ma direction.

– Et on peut savoir qui vous êtes ?

– Bonjour. Monsieur Ducoudray. Nouveau professeur de français. Merci pour l’accueil.

– Enchanté Monsieur Ducoudray. Je suis Monsieur Santoros, professeur de Science de la Vie et de la Terre. Cependant, il y a un petit problème avec ce que vous semblez avancer. Nouveau professeur vous dites ? Nous n’en avons pas été informés.

– Eh bien maintenant vous savez. Bon, qui peut me dire comment ça fonctionne un peu ici ?

– Pas si vite Monsieur Ducoudray. Il semble que nous nous soyons mal compris. Ce collège regroupe des classes que nous pouvons qualifier de… difficiles. Nous autres professeurs devons nous montrer forts, résistants face à eux. Et nous ne pouvons en aucun cas accepter un professeur disons… plus fragile, moins apte émotionnellement, qui ne pourrait se battre pour conserver son autorité…

J’avais vu clair dans le jeu de Santaros. Alors qu’il me récitait sa diatribe, je gardais un œil sur la fenêtre qui reflétait la silhouette d’un autre professeur. Celui-ci venait de se glisser derrière moi et tirait discrètement un pistolet que j’identifiais immédiatement comme un Pistolet Browning GP 35 Silver calibre 9 x 19. Le petit coup de talonnette final du prof de sciences était le signal, et je le compris heureusement assez vite pour me baisser à la dernière seconde. La balle me frôla le dessus du crâne et acheva sa course dans l’épaule de Santaros qui s’écroula en gémissant de douleur, parvenant à articuler entre deux râles : « Aaaaah… Chopez-le ! ».

Il y eut un flottement, une seconde où tout s’arrêta. Je pouvais tout voir, tout discerner, décortiquer chaque mouvement, anticiper chaque action. Le temps reprit son cours : j’esquivais un coup de compas porté en direction de mon artère fémorale. Le professeur de mathématiques poussa un cri lorsque je bloquais son bras et le cassait en arrière à un angle de 90° si parfait qu’on pouvait lire une pointe d’admiration dans ses yeux mourants alors que je le plaquais à terre, récupérant son arme. Elle me fut cependant arrachée immédiatement des mains par le professeur de technologie, qui venait de s’équiper de bras exosquelettes créés à partir de Legos System et de cartes-mères, broyant le compas entre deux de ses doigts bioniques. Je parais le coup qu’il me destinait avec l’avant-bras, mais le craquement sourd qui s’en éleva me fit comprendre que cette opération n’était pas à renouveler. La puissance du choc m’avait fait reculer de quelques pas, et je me retrouvais adossé au mur du fond de la salle, le prof de techno prenant à présent son élan pour décocher son fameux « puñetazo del diablo » qui l’avait autrefois rendu célèbre au Mexique.

Je roulais sur le côté au moment où le poing frappait de toutes ses forces, s’enfonçant dans le mur sur une bonne trentaine de centimètres. Me remettant rapidement sur mes pieds, je laissais tomber la lame dissimulée dans la manche de ma veste pour venir entailler tout l’intérieur du bras de mon assaillant qui se mit à se contorsionner de douleur, prisonnier de son invention démoniaque.

Le professeur de musique, qui ressemblait à s’y méprendre à Lully, avait pris place au piano, et s’était lancé dans une Marche pour la cérémonie des Turcs, qui ne collait pas tellement à la scène, accompagné du professeur de dessin qui s’attelait à peindre sur une toile géante toute l’intensité du combat. Je n’eus pas le temps de m’attarder davantage sur ce point, esquivant de justesse le coup d’épée du professeur d’histoire-géographie. Il arborait la tenue du mirmillon, équipé également d’un bouclier peint aux couleurs de la carte de France divisée en régions administratives. Ma lame ricochait vainement sur la targe en métal qu’il continuait d’agiter dans ma direction pour me frapper et me déstabiliser. Ma marge de manœuvre était d’autant plus réduite que je devais esquiver les autres professeurs qui se pressaient autour de moi pour tenter de m’attraper à la moindre erreur d’inattention. J’arrivais à trancher deux doigts d’une main tendue vers mon visage, mais recevais dans l’effort une longue estafilade à la jambe qui me coupa le souffle l’espace d’une seconde. Je sentais le sang chaud se mettre à couler le long de mon mollet. Il fallait que j’agisse rapidement.

Je me retournais vers le professeur d’Histoire-géographie qui revenait à la charge, ne me laissant pas une seule seconde de répit, le bras armé déjà levé et prêt à s’abattre sur mon crâne. Puisant dans mes dernières ressources, je me relevais et me projetais en avant dans sa direction, poussant un long râle de douleur et de haine. Il tomba en arrière alors que je gardais son bras tendu en écrasant son ventre avec mon genou et en bloquant l’articulation par une technique de taïjutsu. Serrant ma main libre autour du manche de mon couteau, je l’enfonçais d’un coup sec juste derrière l’aisselle, entre deux côtes. Je sentis mon adversaire s’écrouler sous moi alors que je me relevais, le couteau ruisselant d’hémoglobine, psalmodiant quelques prières aztèques pour rendre hommage à l’esprit du guerrier tombé face à la colère dont le dieu jaguar m’avait imprégné.

Santoros s’était relevé, se tenant toujours l’épaule, son visage déformé par la douleur et la terrible frustration de voir ses sbires se faire tourner en ridicule avec autant de facilité qu’on en aurait à convaincre un gosse qu’on a des bonbons chez soi.

– Ça suffit, la plaisanterie a assez duré ! Chopez-moi ce type tout de suite, tous en même temps !

Les professeurs encore debout se rapprochaient de moi, réduisant le cercle que je ne maintenais que par de larges coups de couteau dans leur direction. Je n’allais pas tarder à être submergé. Ça serait la fin dès que l’un d’eux arriverait à attraper mon bras.

Alors que tout semblait perdu, les professeurs reculèrent. La porte venait de s’ouvrir derrière moi, et si je ne pouvais pas encore discerner qui s’y trouvait, sa présence suffisait en tout cas à éloigner mes assaillants. Plus étonnant encore, l’expression de terreur pure qui blêmissait leur regard de lapereau piégé. Même Santaros perdait ses moyens, sa lèvre inférieure tremblant frénétiquement alors qu’il bégayait timidement :

– Les pro-pro-prof… les professeurs de… de… sport !

Je me retournais pour me retrouver face aux trois personnages qui semblaient inspirer une telle peur à ce qui était il y a encore une minute une légion de berzerkers enragés. Le leader avait le crâne rasé de près, deux yeux sombres surmontant une barbe de trois jours toute aussi noire. Son compagnon de droite était un colosse gigantesque dont le visage semblait figé en une seule expression de contemplation spirituelle, sur un point situé à deux mètres au-dessus du sol, alors qu’un ballon de basket-ball gravitait à côté, tournant doucement autour de ses épaules. Le troisième quant à lui sortait directement d’un film de science-fiction, puisqu’il s’agissait de seulement deux bras et deux jambes extrêmement musclés, s’articulant autour d’un corps invisible, flottant dans le vide. Probablement une expérience qui avait mal tourné et qui n’avait trouvé de raison d’être que dans sa nouvelle carrière de professeur, pour laquelle il avait tout donné pendant dix ans de sa vie, inspirant même à l’occasion quelques réalisateurs hollywoodiens.

– Qu’est-ce qu’il se passe ici ? On vous entend jusque dans la cour.

– Mon… Monsieur Heupéhesse… C’est… Tout est de la faute de ce malade. Monsieur Ducoudray, le soi-disant nouveau professeur de français.

Santoros retrouvait peu à peu son assurance alors qu’il déchargeait toute sa haine contre moi. Heupéhesse tourne la tête vers moi, me dévisage pendant quelques secondes et hoche la tête doucement.

– Nouveau professeur hein ? T’as pas perdu de temps pour le tester Santoros. Mais laisse les grands s’occuper du travail. Ducoudray c’est ça ? On s’occupera de ton cas après la fin des cours, à 16 heures ce soir.

– …

– En attendant, tout le monde rejoint sa salle de cours. Même toi le nouveau. Ça a sonné depuis cinq minutes !

Les professeurs se mirent à s’agiter, récupérant leurs affaires et quittant la salle pour rejoindre les classes dont ils étaient en charge au rythme imposé par le professeur de musique qui entonnait une Bourrée Du Divertissement De Chambord au violon. Le Directeur Adjoint était arrivé dans la salle des professeurs entre-temps, scrutant la salle d’un regard circulaire, plissant des yeux pour mieux me discerner, son visage rougeaud s’éclairant à ma vue.

– Ah Monsieur Ducoudray, venez, je vais vous conduire à votre salle !

Je lui emboîtais le pas, sentant peser dans mon dos le regard aiguisé d’Heupéhesse.

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Professeur Aloïs #1

Tu vas pas en croire tes yeux, petit lecteur : ce sagouin d’Aloïs, qui a jamais de sa vie essuyé ses pieds avant d’entrer, jamais laissé sa place à une femme enceinte dans le bus, qui a à son actif tous les délits possibles en Occident et sur Mars… il a été prof. Et après on s’étonne que les intellectuels pleurent à la décadence de l’Éducation nationale ! Bienvenue dans le meilleur et le plus testostéroné docu gonzo qui soit sur la vie des professeur de collège en France.

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Mes amis ont quasiment tous la même réaction – un peu pénible et légèrement vexante à la longue – lorsque je leur annonce mon métier. Leur visage commence par se déformer en un rictus à mi-chemin entre étonnement et moquerie à peine contenue, crispation suivie en général d’un son évoquant une feuille de papier que l’on froisserait et que l’on déplierait pendant cinq longues secondes :

– Bfrbfrbfbrbbfrbbrf t’es prof toi ?

Oui, je suis prof moi, que cela vous plaise ou non, et qu’importent vos blagues sur les fonctionnaires et leurs habitudes de travail : je n’ai jamais eu besoin auparavant de travailler dans le service public pour m’arranger des horaires plutôt appréciables laissant une bonne part à la vie privée et aux loisirs plus ou moins illégaux. Je me contente de hocher la tête en reportant mon attention sur le roulage de ma clope améliorée en lâchant du ton le plus tranchant et désintéressé qui soit :

– Et ?

Ce simple mot, allié à mon charisme étonnamment développé pour être celui d’un simple homme, suffit en général à susciter une ultime réaction de la part de mon auditoire qui se sent immédiatement vaincu et écrasé par une rhétorique dont ils ne pouvaient pas même envisager un seul instant qu’il eût été possible de posséder.

– Bah prof quoi… toi en plus…

Je ne dis rien, j’ai déjà assez perdu de temps en formalité et ne leur offre pour seule réponse que le bruit de ma langue sur le collant de ma feuille suivi de celui de la roulette du briquet alors que je continue de contempler un point au hasard légèrement au-dessus de leur crâne. Je les laisse s’engoncer dans leur crasse ignorance et leurs moqueries béates avant de les achever par un ultime « bah oui, comme quoi ».

Cela fait maintenant six mois que j’enseigne au collège, habilement situé de l’autre côté des barres d’immeubles de la téci locale, dont j’accueille chaque jour la descendance avec autant de plaisir que j’en aurais à m’arracher les ongles avec les dents avant de plonger les mains dans une solution à base de gros sel, de citron et d’acide nitrique ou sulfurique ou tout autre acide en ique. Sauf pour ma classe de sixième parce que je les aime bien et qu’ils sont encore mignons à cet âge.

Tout a commencé au rectorat, institution sacrée dont j’ignorais l’existence et la position jusqu’à ce que je reçoive un rendez-vous pour me demander si je pouvais être embauché sans risquer d’assassiner un ou deux élèves. J’avais pris l’appel téléphonique lors d’un vol en deltaplane plutôt délicat au niveau des « gorges de la mort » comme les appellent les indigènes qui peuplent les lieux, et tentais de redresser ma barre d’une main tandis que je lançais quelques citations bien choisies à mon interlocutrice. Elle me proposa une entrevue dès le lendemain avec un inspecteur, qui se poursuivrait le soir venu autour d’un dernier verre en sa compagnie. Je raccrochais en gloussant trois fois de façon très virile avant de me poser au milieu de la foule qui m’attendait en contrebas, réalisant mon énième défi au profit d’une boisson énergisante que je n’aimais même pas, ébouriffant les cheveux d’un petit garçon probablement aryen qui me contemplait avec les yeux miroitant d’admiration pour ce qui devait être sur le moment le modèle masculin le plus poussé qu’il n’ait jamais vu.

Le véritable problème avec les harems, et je suppose que nous avons tous été confrontés à cette situation un jour ou l’autre, reste celui du choix de la compagne pour la nuit à venir. J’avais opté pour Talya ce soir-là, qui en plus d’être pourvue d’une oreille pleine d’attention pouvait se prévaloir d’une paire de seins qui captait tout autant la mienne (d’attention). Le dîner fut sommaire, à la fois par mon manque d’appétit et par l’absence de Romane Conty, seul vin capable d’accompagner la viande du quelconque animal rare que l’on nous servit. J’avais besoin de parler, et Talya le comprit rapidement quand elle se rendit compte que je n’étais capable de la satisfaire que pendant à peine quatre heures et demi.

– Quelque chose ne va pas (accent brésilien / latino / espagnol / allemand de l’ouest).

– Je ne sais Talya. Comme disait Marie de France, Quant de lais faire m’entremet, Ne voil ublïer Bisclavret. J’ai reçu un appel aujourd’hui, pour me proposer de devenir professeur de français.

– Bfrbfrbfbrbbfrbbrf prof toi ?

– N’oublie pas ta place Talya, souviens-toi lorsque je t’ai sauvée de cette cinquantaine d’agents de la CIA à Prague, seulement armé d’une serviette rafraîchissante pour les mains et d’une carte de visite non-rigide.

– Je me souviens Al. Je n’oublierai jamais quel sentiment j’ai éprouvé alors. Ce désir qui encore aujourd’hui me taraude et me fait apprécier chaque seconde de mon existence.

– Tu me connais Talya…

– Pas tant que ça au final.

– Ne m’interromps pas. Tu me connais Talya, tu sais qu’au fond de moi sommeille un petit poussin fragile et effrayé à l’idée de mal faire les choses.

– Un petit poussin ?

– C’est une métaphore Talya.

– Tu maîtrises si bien les figures de style !

– Tu as raison. Je suis fait pour enseigner le français. Merci de m’avoir écouté.

J’ai ensuite fini la nuit seul en jouant au casse-briques sur mon smartphone, bercé par le bruit des vagues clapotant sur la coque aussi nacrée que blindée de mon yacht privé (assonance en é, allitération en k).

Je me suis rendu au rectorat le lendemain, afin de mener à bien cette entrevue, avec ce mystérieux inspecteur qui souhaitait me rencontrer. Bien que cela me rappelait étrangement mes mésaventures au Tchad lorsque j’avais libéré l’ambassade française d’une cinquantaine d’agents de la CIA seulement armé d’une serviette rafraîchissante pour les mains et d’une carte de visite non-rigide, je pénétrai le bâtiment et me dirigeai vers le bureau d’accueil où une femme me fit signe d’attendre avec sa main car elle était au téléphone. Seul un immense travail de self-contrôle et le souvenir des vacances dans les Landes de ma jeunesse m’ont retenu de tirer le glock 9 dont je sentais la froideur du métal entre mes doigts crispés.

Après ce qui me parut être des siècles, on me renseigna le bureau de l’inspecteur, que je gagnais en marchant d’un pas svelte et rapide et qui m’avait autrefois valu mon surnom de « Vif Argent l’éclair indompté de Zeus et de Thor confondus comme s’ils avaient fusionné comme dans Dragon Ball Z ou comme une fusion comme quand on fait chauffer du métal très chaud avec un autre pour n’en faire qu’un ».

Il était là, assis derrière un immense bureau en marbre. Deux verres de whisky 20 ans d’âge attendaient sur un plateau d’argent alors que la sarabande d’Haendel raisonnait dans toute la pièce. Son visage était caché dans l’ombre, et je n’avais vu que sur son costume d’un noir impeccable et ses mains croisées sur son sous-main de cuir piqueté de fil d’or. D’antiques volumes reposaient sur des étagères de bois précieux et l’écran dernière technologie d’un ordinateur était ouvert sur VLC Media Player, indiquant qu’on en était à la moitié de la musique.

– Monsieur Ducoudray, vos exploits vous précèdent.

– On ne me le dit que trop souvent, Monsieur… ?

– Monsieur L’Inspecteur. Je vous en prie, asseyez-vous.

– Vous semblez en connaître beaucoup sur moi. Plus que moi sur vous en tout cas, car je ne sais rien de vous.

– Une logique imparable qui fait votre réputation. On ne m’avait donc pas menti.

– À quoi bon l’aurait-on fait ?

– C’est vrai.

– Une fois encore.

Il me tend un verre, je prends l’autre, par habitude et le sirote doucement. Le nectar est exquis et je lève mon verre à la santé de mon hôte.

– Monsieur Ducoudray, si je voulais vous voir ce n’était pas pour…

La musique venait de couper et il prit un instant pour reculer son immense siège afin de la relancer.

– Monsieur Ducoudray, si je voulais vous voir, ce n’était pas pour parler de vos réalisations passées, aussi glorieuses soient-elles : la Libération de 45, l’invention de la carte Navigo, les courants de pensées philosophiques du XXème siècle ou encore le 11 septembre. Je n’évoquerais pas non plus la création de Facebook, le plafond de la chapelle Sixtine ou le premier pas sur la Lune. Et encore moins le brassage de ce whisky que nous sommes en train de déguster.

– Vous venez pourtant de le faire.

– Diable Ducoudray, n’avez-vous donc jamais tort ?

– Cette question est un paradoxe, le seul moyen que j’aurais d’avoir tort serait de l’admettre, mais dès lors ce ne serait plus le cas.

– …

– Pourquoi vouliez-vous me voir alors Monsieur l’Inspecteur ?

– Pour vous proposer un travail.

– Ni plus ni moins ?

– Pardon ?

– Non oubliez.

– Monsieur Ducoudray, vous sentez-vous l’âme d’un professeur ?

– Vite fait.

– Pourquoi vouloir devenir professeur ?

– Heu…

– Je vois.

Il s’interrompit à nouveau pour remettre une troisième fois la musique.

– Si vous aviez la version longue vous ne seriez pas obligé de vous interrompre toutes les 4 minutes et 3 secondes.

– Certes mais cela n’est pas le but de notre discussion.

– Certes.

– Certes.

– Nous sommes d’accord.

– Monsieur Ducoudray, quelle est votre expérience avec les enfants ?

– Sur le plan légal ou sur le plan de ce qui m’a valu une condamnation à perpétuité avant que je ne fuie la France ?

– Restons entre honnêtes hommes.

– J’ai quelques pulsions pédoph –

– Je parlais de l’autre honnêteté.

– Hmm dans ce cas j’ai plus l’habitude de les noyer à la naissance. On fait ça le week-end autour d’un bon barbeuc sur mon yacht. Ça attire pas mal de monde. Il faut s’inscrire un peu à l’avance pour…

– D’accord. Et votre expérience de la littérature ?

– Je sais lire.

– Parfait. Pourriez-vous me citer du Mark Twain ?

– “Il y a trois choses qu’une femme est capable de réaliser avec rien : un chapeau, une salade et une scène de ménage.”

– Quelle est la première chose que vous feriez étudier à vos élèves en classe ?

– L’art d’être un tant soit peu crédible en ce monde.

– Comment vous y prendriez-vous ?

– Avec des clés de bras et beaucoup de passion.

– Savez-vous que la violence à l’égard des enfants est proscrite Monsieur Ducoudray ?

– Va dire ça à Anne Franck.

– Plaît-il ?

– J’accepte votre poste de professeur.

– Quoi ? mais…

– À bientôt Monsieur l’Inspecteur, ou devrais-je dire… Monsieur de Balzac.

– Quoi ? Vous m’aviez percé à jour malgré le fait que je suis caché dans l’ombre de la pièce ?

– Inscrivez cela sur les choses à ne pas me rappeler lors de notre prochaine entrevue.

Je quittais le bureau afin de rejoindre Ophélie, la stagiaire qui m’avait appelé la veille pour le rendez-vous, et qui était étonnamment aussi désirable qu’une femme aux formes parfaites et ne parlant pas trop. Après une nuit à lui enseigner l’amour et la frustration de ne plus jamais avoir l’occasion de se sentir aussi bien, je rejoignais mes quartiers afin de préparer mes cours. Ayant mené des études dans le domaine de la communication, de la publicité et de la sécurité rapprochée en plus des lettres, la tâche était pour moi des plus simples.

Bon, on fera une dictée demain, on avisera plus tard.

C’est ainsi que commencent mes aventures sous le titre de professeur de français. Les relater entièrement est l’œuvre d’une vie que je suis prêt à vous consacrer. Mais il faudra pour cela prendre votre mal en patience d’ici là…

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