Unfriended, Leo Gabriadze, 2015

Avant de commencer à parler du film d’horreur du jour, je pense qu’il serait de bon ton de faire une petite mise au point, une délicate introduction, une légère mise en bouche, un appendice préparatoire, un sommaire avant-propos… Enfin bref, quelques lignes afin d’être sûr que vous lirez l’analyse critique et partiale qui suivra.

Comment jugé-je un film d’horreur ? Quels critères rentrent en compte pour estimer son niveau (qui varie en général de nullissime à moyen moins) ? Professeur Aloïs #2 sortira-t-il un jour ?

Selon moi, il faut s’appuyer sur plusieurs points essentiels de ce genre cinématographique à part (tous les genres sont à part les uns vis-à-vis des autres, ok, je sais, mais je suis payé au nombre de caractères) :

  • L’ambiance : LE point le plus important, qui définit quasiment à lui seul l’entière qualité d’un film d’horreur. L’ambiance est cruciale, elle porte le spectateur, l’immerge dans le film, fait monter la tension, rend efficace les jumpscares. Elle est composée de tout ce qui peut composer une ambiance en temps normale : la lumière, le rythme, les décors, la musique, le découpage… bref, tout ce qui touche à la mise en scène, ramenée bien entendu à un contexte de film d’horreur. Alors vous pourrez me dire « ouais on s’en doutait cimer retourne sur ton yacht te baigner dans des jacuzzis de billets de 500 en buvant du champagne » mais, en tant que connaisseur absolu du genre, je peux vous assurer avec la plus grande certitude que l’ambiance est en général le point le plus bâclé des films d’horreur – ce qui hélas les rétrograde automatiquement au rang de « nullissime » évoqué précédemment. L’enjeu de l’ambiance dans un film d’horreur est peut-être plus important même que dans les autres genres cinématographiques. L’angoisse, la peur, l’horreur, l’épouvante… toutes ces émotions dépendent uniquement de la manière d’amener les différents éléments censés les exacerber. Une musique trop rapide, un espace trop lumineux, un plan trop rapproché, un fond trop net ou trop flou, un rythme trop changeant sont autant d’erreurs à éviter afin de réussir à conserver cette ambiance tout au long du film. La moindre erreur peut lui porter préjudice, et on ne retiendra au final que ce moment un peu moins bien.
  • La musique : Bien qu’elle fasse partie intégrante de l’ambiance, je pense qu’il est de bon ton de souligner l’importance de la musique dans un film d’horreur. Le son en général d’ailleurs. Vous pourrez faire l’expérience de regarder un film d’horreur en mode muet chez vous, vous verrez la différence. Le réflexe de certains d’ailleurs, au moment supposé d’un jumpscare est de baisser le son (et de garder les yeux ouverts juste assez pour discerner le contour d’une demie silhouette sur l’écran au moment fatidique).

Joseph Bishara as Demon, and Patrick Wilson as Josh in INSIDIOUS. Courtesy of FilmDistrict.tif

  • Les jumpscares : Je suis super bon en anglais, mais pour traduire ça sans que ça ait l’air trop ridicule, c’est coton. En gros, le jumpscare est une action qui a pour but de faire sursauter le spectateur. Elle s’appuie en général sur deux éléments : l’apparition furtive à l’écran de quelque chose d’inattendu et/ou d’effrayant, accompagnée d’une musique qui va s’accélérer tout au long de la scène pour éclater en un finale d’une ou deux notes jouées beaucoup plus fort et dans une gamme différente. Le jumpscare casse donc le rythme d’une scène généralement assez lente pour surprendre le spectateur et le faire bondir sur son siège. Il existe deux types de jumpscare, plus ou moins complémentaires : le premier, dont on vient de parler et le second, dans la même veine, que nous appellerons « faux jumpscare », et qui a pour but d’induire en erreur. Il reprend les mêmes codes que le jumpscare à ceci près qu’il ne se conclut pas sur un élément de surprise. On retrouvera dans la scène la musique qui monte et s’accélère, ainsi qu’un cassage de rythme final, mais qui n’aboutira sur rien. En d’autres termes, imaginez un personnage qui entend un bruit suspect dans la salle de bains à côté de lui, décide d’aller voir, ce qui va lui prendre approximativement 15 minutes, ouvrir la porte doucement, s’approcher de la baignoire cachée par un rideau de douche, poser sa main sur ledit rideau, et l’écarter d’un coup. Bim bam boum petite note de musique flippante alors que le rideau écarté ne révèle que le mur en faïence de la pièce. Ces faux jumpscares permettent de brouiller les pistes, conserver le rythme du film, contribuer à son ambiance mais aussi parfois (souvent) introduire un vrai jumpscare juste derrière. Les films d’horreur actuels usent de plus en plus de cette pratique : le plan revient sur le visage de notre personnage, rassuré, qui va souffler pour reprendre son calme, se retourner et bim bam boum petite note de musique flippante le monstre/fantôme/esprit/tueur se trouvera juste derrière (changement de scène, dans le salon, où tous les autres sont réunis et entendent soudainement les cris de leur ami à l’étage). Cette stratégie reste toujours efficace, et même si l’on peut prévoir à l’avance un jumpscare, le fait de ne pas savoir exactement lorsque celui-ci arrivera nous maintient en tension. Il faut cependant faire la part des choses : utiliser le jumpscare en permanence tout le long du film diminue largement son effet, et on en vient juste à attendre le suivant. Finalement, le jumpscare joue sur la surprise, la soudaineté de l’action, le « non-vu » de par des apparitions ultra-furtives d’un élément perturbateur. Par conséquent, s’il est devenu l’une des institutions du film d’horreur, il ne peut à lui seul servir de critère de qualité. Le jumpscare fait peur parce qu’il surprend, mais il n’angoisse pas, il est éphémère et dépend entièrement de l’ambiance. Les jumpscares occupent une place un peu particulière : ils font indéniablement peur (enfin… ils surprennent, je préfère le dire comme ça) mais un film sans jumpscares peut tout à fait être efficace, voire davantage qu’un film qui en utilise, en mettant par conséquent l’accent sur les quatre autres points, notamment l’ambiance, ou l’utilisation d’images plus traumatisantes. C’est le cas de films comme Darkness : peu ou pas de jumpscare mais une ambiance très particulière et oppressante, servie par des scènes ragoûtantes comme celle de la trachéotomie à la pointe d’un stylo bille.
  • Le scénario : Ouais, ok, là aussi j’entends les gens venir, et pour le coup je ne serais pas entièrement en désaccord avec ce qui est souvent dit sur la trame narrative des films d’horreur. Et pourtant, selon moi, l’histoire du film fait partie intégrante de son efficacité. Il n’y a rien de plus frustrant que d’assister à une succession de scènes qui n’accordent à la logique de leur enchaînement que le minimum syndical, d’avoir affaire à un scénario rempli de trous ou de facilités ou finalement d’être balancé au milieu d’une situation dont on ne connaît rien et qui à la fin du film ne sera résolue que par la mort des personnages sans qu’on en devine le but. Certains films d’horreur perdent toute crédibilité à mes yeux du fait de leur histoire mal travaillée. Ce point est d’autant plus frustrant lorsque le film présente une bonne histoire et la gâche intégralement en la précipitant sur la fin. C’est le cas d’un film exemplaire pour ça à mon sens : Conjuring, les dossiers Warren. Il avait tout pour réussir : une ambiance parfaite, des jumpscares plutôt bien foutus, une histoire qui tenait la route. On était prêt à lui pardonner les quelques menus détails qui l’accablaient (comme certaines séquences à rallonge et une multitude de personnages secondaires inutiles) mais il manque hélas à Conjuring une bonne vingtaine de minutes d’histoire. Tout est bien jusqu’à l’affrontement final contre le fantôme qui a pris possession de la femme et s’apprête à tout détruire : on nous apprend cela par un coup de téléphone passé aux héros du style « vous aviez chassé le fantôme mais en fait il vient de revenir et il a pris possession de ma femme alors que ça faisait une heure qu’il galérait pour ça mdr ». Du coup, les Warren font demi-tour dans leur 4×4 et retournent à la maison pour vaincre définitivement le fantôme. It Follows souffre du même problème. Le scénario est donc un point majeur du film d’horreur et il ne doit pas être négligé sous prétexte qu’il tient un rôle moins important que dans un film d’un autre genre.

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  • Les personnages : Comme pour le scénario, les films d’horreur ont tendance à nous proposer des personnages qui peuvent souffrir d’un manque d’approfondissement dommageable. Outre les personnages types (la bande d’ados avec une pouffiasse lubrique, un mâle alpha, une intello bonnasse, le meilleur pote du chef, un représentant de minorité ethnique et un déconneur), on a rarement affaire à des protagonistes intéressants. Ils sont bien sûrs supposés mourir ou souffrir dans le reste du film, ce qui fait qu’il ne faut pas trop s’attacher à eux, mais cela ne doit pas servir d’excuse pour nous pondre une brochette de mecs dont on ne se rappellera même plus le nom deux minutes après que le héros l’aura mentionné. L’angoisse du spectateur repose en partie sur celle que doit ressentir un personnage pendant le film, et cela est efficace à partir du moment où on en a quelque chose à faire de ce personnage. Le film entier perd en intérêt à partir du moment où on se dit : « ouais vivement qu’il crève lui » (sauf dans le cas d’un personnage intentionnellement énervant et dont la fin sera à la hauteur de l’exaspération qu’il procure).

Voici les 5 points qui selon moi sont à analyser pour juger de la qualité d’un film d’horreur. Ne nous mentons pas, le genre est en déclin, et bien que de plus en plus de films d’horreur sortent en salles, ils sont la plupart du temps plus mauvais que les précédents (ce qui est en soi une certaine prouesse), et ce à cause de lacunes dans l’un ou plusieurs des points énoncés. Pour trouver le film d’horreur ultime, je me concentrerais donc sur ces 5 points.

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Unfriended n’est pas un bon film d’horreur et ce pour plusieurs raisons. La plus évidente est qu’il ne fait pas peur, et ce à cause de sa mise en scène, pourtant assez originale. Le film est en effet entièrement tourné depuis l’écran d’ordinateur d’un des personnages, qui va tenir une conversation Skype avec ses amis, tout en envoyant quelques messages Facebook et Messenger à son petit ami et à un mystérieux inconnu. Pour situer l’histoire, la conversation a lieu un an après le suicide d’une fille du lycée, poussée à bout suite à la diffusion sur internet d’une vidéo de soirée où on la voit, couchée par l’alcool, se faire dessus. Les six protagonistes se retrouvent donc à parler sur Skype de tout et de rien, caméra allumée, sauf un, au pseudonyme inconnu, qui ne dit rien au début, si bien que les autres pensent qu’il s’agit juste d’un bug d’interface. La suite prouvera le contraire, lorsque ce dernier se mettra à communiquer à l’écrit, menaçant les personnages et parvenant manifestement à agir sur ce qui les entoure, tout en leur envoyant des photos et des messages qui prouvent qu’il connaît leurs secrets les plus enfouis et leur implication dans la diffusion de la vidéo qui a causé le suicide de leur ancienne amie. Plus étrange encore, le compte Facebook de celle-ci envoie des messages énigmatiques aux différents personnages.

Pourquoi Unfriended n’est pas un bon film d’horreur ? Certes, la mise en scène est comme je viens de le dire originale : filmer à partir d’un écran d’ordinateur est intéressant et permet de bien s’immerger dans cette soirée, en suivant tout ce que peut dire l’héroïne, ce qu’elle tape, ce qu’elle voit, la musique qu’elle écoute, bref, comme si on y était. Et ça marche, l’ensemble est cohérent, les actions du personnage sont celles que nous pourrions faire à sa place. Cependant, au-delà de l’originalité, le principe du film d’horreur ne peut pas du tout être tenu : le film trop statique ne nous donne accès qu’à une vision réduite de chaque personnage au travers d’une webcam qui ne présente qu’un plan fixe de chacun pendant toute la durée du film, un décor qui par conséquent n’évolue pas, un rythme uniquement cantonné à celui du déroulement normal du temps. Le réalisme de la mise en scène lui nuit. Sur des scènes un peu plus rapides (sans rien vous cacher, les morts des personnages, brutales), la caméra ne suit pas, bug, pixelise, si bien qu’on ne voit quasiment rien, on devine uniquement, et c’est dommage : on veut les voir crever, et surtout on veut voir comment ! Ici, rien d’impressionnant ou de discernable. Les seuls rares moments qui tranchent un peu avec la linéarité de l’action sont donc de mauvaise qualité et se concluent par la déconnexion de la conversation de la victime et les pleurs et les cris de ceux encore présents.

La mise en place de la tension n’est pas aidée par la musique, qui est très peu présente dans le film et se limite à celle qu’écoute l’héroïne au début. Cet aspect n’est pas hyper dommageable puisque le film se passe exclusivement dans une conversation Skype, et que de la musique là-dessus, déjà qu’on les entend pas super bien quand ils parlent tous en même temps, ça serait quand même pas ouf. Et puis comme il n’y a pas de tension et que les jumpscare sont pourris, c’est pas ça qui allait tout rattraperunfriended-google-hangout.

Pour ce qui est des personnages, ils souffrent malheureusement des défauts les plus récurrents des personnages de films d’horreur, des adolescents clichés suivant le fameux ordre : un couple (qui comprend ici la fille lambda et son copain beau gosse alpha), une pouf, un déconneur (en surpoids, pour la minorité et parce que c’est rigolo les gros qui font des blagues), le meilleur pote de l’alpha et une fausse blonde décérébrée. Les personnages ne sont rien au-delà de ces caractéristiques et pire encore, plus l’histoire avance, et plus on se rend compte qu’il s’agit de ce fameux groupe d’amis que tout le monde détestait au lycée, avec les mêmes comportements de « bâtards » (ils sont en cause dans le suicide de leur amie). Le jeu d’acteurs est également hyper moyen, avec des réactions sous ou surjouées. Je ne me rappelle plus d’aucun de leur nom alors que j’ai vu le film il y a deux jours – mis à part celui de l’héroïne, Blaire, parce que c’est quand même le nom le plus moche du monde après Shia LaBeouf.

Finalement, l’histoire. L’idée de base est simple, suffisante malgré tout, mais le lien entre la date d’anniversaire du suicide, la conversation, la manifestation étrange de l’antagoniste est trop flou. On ne comprend pas pourquoi maintenant, pourquoi tout court d’ailleurs, et pourquoi comme ça. De plus, le fait que le mystérieux inconnu soit au final bel et bien l’esprit vengeur de leur pote suicidée gâche absolument tout. L’explication est donc surnaturelle. C’est dommage de sombrer dans cette facilité. Il aurait été carrément plus intéressant de faire qu’on ne connaisse pas l’identité de ce personnage, que tout reste inexpliqué. Le pire c’est que la scène dans laquelle l’esprit vengeur apparaît, qui est la dernière du film et la seule filmée en dehors de l’écran, est tout simplement moisie. Quand on sait que c’est souvent cette dernière scène qui sublime un film d’horreur, lui confère toute sa puissance, la cerise sur le gâteau, on ne peut que conclure en pouffant doucement et en lâchant cet éternel : « bon bah pas ouf le film ». L’histoire n’a pas vraiment de sens, de ce fait perd en intensité au fur et à mesure du film, et les révélations finales qui se veulent plot-twists sont juste foirées, entraînant le film dans une chute inexorable.

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D’Unfriended, retenez donc que si l’idée de base est intéressante et peut légitimer à elle seule le visionnage du film (d’autant plus que la mise en scène est vraiment réaliste), il ne vaut pas son appellation de film d’horreur, et que même les plus sensibles à la surprise n’en garderont aucun souvenir. Le film est relativement court (1h20), vous ne perdrez au final que peu de temps à rester devant si vous aviez pour projet de vous taper une bonne barre de peur. Pour la morale finale, on apprend donc que pousser ses potes au suicide, c’est pas cool. Et que vaut mieux jouer à WoW que de parler sur Skype – enfin je crois.

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