De qui souhaitons-nous la mort ?

On a l’habitude de dire – j’ai aussi et pardon – que le slasher traditionnel fonctionne selon les modalités suivantes : puritain, ainsi que le film qui le contient, le Tueur élimine les Dépravés, branleurs et baiseurs, bibines et bédos, jusqu’à ce qu’une Vierge, plus morale que la morale, lui résiste. Nous postulons aujourd’hui que cela est faux. Première preuve : les méta-slashers valident cette thèse.

Cet automne j’ai revu et vu les Halloween et je n’ai plus cru. Nous ne nous identifions pas à la Vierge. Première de la classe, elle ne répond pas moins brillamment à la prof quand elle se découvre suivie par un pervers. Elle s’accommode en douceur de garder les petits frères un soir de fête. Elle procrastine les premières ivresses. Une adolescente impeccable, telle que fantasmée par des adultes fatigués de leurs ados puants. La Vierge est un peu chiante. Exemplaire : détestable.

Ce sont ses amis les Dépravés qui partagent nos vices et centres d’intérêt. Ils rechignent à l’école, se réjouissent de l’absence de responsabilité, ont le cul qui chauffe. Comme tout le monde, des libidos sur pieds. Ainsi c’est nous que le Tueur commence par tuer.

Quel est l’intérêt narratif d’élaguer en premier les personnages dans lesquels le spectateur se reconnaît ? Le meurtre des Dépravés permet de déplacer le plaisir de celui qui regarde. Quand on les tue, les Dépravés généralement niquent ou viennent de niquer ; on peut apercevoir quelques bouts de jolis corps mais nous prenons peu de plaisir à la partie de fesse. Le Tueur vient démontrer en acte que la destruction est la véritable source de jouissance sur Terre. Le cul dans les slashers est filmé platement, les efforts formels sont concentrés dans les séquences de chasse et d’exécution, l’adrénaline avec.

Le meurtre des Dépravés nous fait passer du côté du Tueur. Dans Psychose, slasher originel, Hitchcock se permet de mettre fin à sa protagoniste (Dépravée) et de ne la remplacer par personne. C’est qu’à partir de là nous sommes avec Norman Bates. Le Tueur, au sein du slasher, est souvent le seul personnage qui a un objectif, voire un plan. Les narratologues ont prouvé que c’est le strict minimum dont nous avons besoin pour nous attacher à un personnage. Avec les premiers meurtres, on découvre aussi le programme du Tueur.

Dans les slashers suivants Psychose, la Vierge s’élève une fois les Dépravés couchés. Mais, étant donné la transformation chimique opérée, nous souhaitons qu’Elle s’allonge avec les autres. La Vierge est la Méchante du Méchant devenu notre Gentil. C’est pourquoi les slashers font durer la mise à mort. Dans le cas de Halloween pendant huit films et vingt-quatre ans.

Stratégie commerciale ? D’abord oui. Nous reviendrons voir les aventures de Tueur contre Vierge. Stratégie artistique ? Aussi oui.  Spontanément nous aidons la Vierge. Quand le Tueur est derrière Elle, nous lui crions qu’il est derrière elle. Le chat s’attarde, fait courir la souris entre ses pattes avant de la croquer. Nous voulons la chasse sans fin. L’exécution est le sommet mais la fin de la jouissance.

Cette lecteur seconde n’annule pas la lecture première. La lecture première c’est ce que dit l’adulte en toisant le slasher, pour se rassurer de ce que sa fille ne mate que  ça. La seconde lecture c’est ce que l’adolescent.

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