De qui souhaitons-nous la mort ?

On a l’habitude de dire – j’ai aussi et pardon – que le slasher traditionnel fonctionne selon les modalités suivantes : puritain, ainsi que le film qui le contient, le Tueur élimine les Dépravés, branleurs et baiseurs, bibines et bédos, jusqu’à ce qu’une Vierge, plus morale que la morale, lui résiste. Nous postulons aujourd’hui que cela est faux. Première preuve : les méta-slashers valident cette thèse.

Cet automne j’ai revu et vu les Halloween et je n’ai plus cru. Nous ne nous identifions pas à la Vierge. Première de la classe, elle ne répond pas moins brillamment à la prof quand elle se découvre suivie par un pervers. Elle s’accommode en douceur de garder les petits frères un soir de fête. Elle procrastine les premières ivresses. Une adolescente impeccable, telle que fantasmée par des adultes fatigués de leurs ados puants. La Vierge est un peu chiante. Exemplaire : détestable.

Ce sont ses amis les Dépravés qui partagent nos vices et centres d’intérêt. Ils rechignent à l’école, se réjouissent de l’absence de responsabilité, ont le cul qui chauffe. Comme tout le monde, des libidos sur pieds. Ainsi c’est nous que le Tueur commence par tuer.

Quel est l’intérêt narratif d’élaguer en premier les personnages dans lesquels le spectateur se reconnaît ? Le meurtre des Dépravés permet de déplacer le plaisir de celui qui regarde. Quand on les tue, les Dépravés généralement niquent ou viennent de niquer ; on peut apercevoir quelques bouts de jolis corps mais nous prenons peu de plaisir à la partie de fesse. Le Tueur vient démontrer en acte que la destruction est la véritable source de jouissance sur Terre. Le cul dans les slashers est filmé platement, les efforts formels sont concentrés dans les séquences de chasse et d’exécution, l’adrénaline avec.

Le meurtre des Dépravés nous fait passer du côté du Tueur. Dans Psychose, slasher originel, Hitchcock se permet de mettre fin à sa protagoniste (Dépravée) et de ne la remplacer par personne. C’est qu’à partir de là nous sommes avec Norman Bates. Le Tueur, au sein du slasher, est souvent le seul personnage qui a un objectif, voire un plan. Les narratologues ont prouvé que c’est le strict minimum dont nous avons besoin pour nous attacher à un personnage. Avec les premiers meurtres, on découvre aussi le programme du Tueur.

Dans les slashers suivants Psychose, la Vierge s’élève une fois les Dépravés couchés. Mais, étant donné la transformation chimique opérée, nous souhaitons qu’Elle s’allonge avec les autres. La Vierge est la Méchante du Méchant devenu notre Gentil. C’est pourquoi les slashers font durer la mise à mort. Dans le cas de Halloween pendant huit films et vingt-quatre ans.

Stratégie commerciale ? D’abord oui. Nous reviendrons voir les aventures de Tueur contre Vierge. Stratégie artistique ? Aussi oui.  Spontanément nous aidons la Vierge. Quand le Tueur est derrière Elle, nous lui crions qu’il est derrière elle. Le chat s’attarde, fait courir la souris entre ses pattes avant de la croquer. Nous voulons la chasse sans fin. L’exécution est le sommet mais la fin de la jouissance.

Cette lecteur seconde n’annule pas la lecture première. La lecture première c’est ce que dit l’adulte en toisant le slasher, pour se rassurer de ce que sa fille ne mate que  ça. La seconde lecture c’est ce que l’adolescent.

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Amour Poubelle – le clip de l’album

Cher et mélomane lecteur, la rumeur raconte que tu n’as pas encore téma le clip de la semaine. Tu voudrais tout de même pas passer pour un noob demain matin pendant le debrief du week-end ? Amour Poubelle c’est de la délicieuse pop lofi au bon goût de premier degré et demi, il y a tout dedans des Beatles à Bashung en passant par des trucs que tu t’imagines même pas genre Dick Annegarn et Pierre Mandibule – en somme t’écoutes Amour Poubelle une fois, après tu peux mourir au calme. Cette semaine on a mis des images sur la zic, et tu aurais tort de ne pas regarder vu à quel point tu aimes les bêtises.

Mon Premiers Plans 2016

Cette année, j’ai eu peu de temps pour Premiers Plans, ze festival of septième art of la ville d’Angers. Je n’ai pas pris de pass, ne me suis engagé dans aucune activité de couvrage d’événement en temps réel. Ça tombe bien car, au fond, conclusion d’une édition 2015 passée à m’enfiler les films de la compète, je n’aime pas beaucoup cette fête du cinéma d’écolier. La rétrospective thématique de l’édition en cours résume bien l’esprit : en guise de films « rebelles », on propose Les Quatre Cent Coups, Le Roi et l’Oiseau. Des choix audacieux puisque les programmateurs par là grillent leurs cartouches pour la rétrospective « naphtaline » de l’année prochaine. Affranchi de ces sortes d’obligation, j’ai pu choisir mes films selon les appels de mon ventre. Seulement dans les rétrospectives, cinq ou six, pour mieux les goûter, ne pas courir d’une salle à l’autre, bousculant les vieilles, oubliant d’écouter le cinéaste au micro. Sans culpabilité quand les piquages de nez d’après midi arrivent. Avec à la place du matos d’écriture sur les genoux, un bouquin juteux sous chaque coude (j’en parlerai aussi, puisqu’ils ont fait partie de l’expérience). Cette année j’ai pu savourer Premiers Plans.

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Samedi 23

Le Grand Appartement, Pascal Thomas, 2006

Quand une oeuvre prétend héberger le monde entier, il faut examiner qui reste à la porte. Les huissiers, banquiers, magistrats, propriétaires, comme il se doit, sont des plaisants, et Pascal Thomas ne leur permet que d’être risibles. Ceux qui riaient dans la salle, petite sociologie du gloussement, étaient à la louche des 40-60 angevins. Le jeune dans le meilleur des cas souriait. Serait-ce que le jeune a moins soif d’inverser l’ordre du monde, d’abattre le grand A avec des petits hahas ? Le quinqua par son vécu serait plus à même de repérer et dénoncer le scandale capitaliste ? C’est ce qu’à reculons on serait contraint de conclure si Le Grand Appartement n’avait pas d’autres têtes de turc. On s’y moque en vrac du banlieusard qui « nique » tout ce qu’on lui propose (gag périmé en 95), des Africains rieurs qui avec accent commentent l’action « elle a mangé du crocodile celle-là » (périmé en 84), du peuple pittoresque des troquets (périmé en 31). Première hypothèse donc : l’inégale distribution du rire dans le public vient de ce que l’humour proposé par le film est ringard. Ce n’est pas tout. On se fout de Jacques Rozier et, au plus violent, de son oeuvre. Son double fictionnel, Églantier, est présenté comme un farfelu, voire un grotesque : il fait des films pauvres ! En bricolant ! Avec des amateurs ! Pascal Thomas insiste sur quand ça marche pas mais ne mentionne jamais que parfois ça marche. Comme si l’irrespect du système économique déterminait d’avance l’échec artistique. On retrouve la fausse bienveillance de Maestro (Fazer, 2014) à l’égard de Rohmer ou de Télé Gaucho (Leclerc, 2011) à l’égard des chaînes indé. La voie alternative au mieux est charmante. Nous lui accordons une comédie, qui cautionne de loin sans adopter aucun des dispositifs proposés. Seconde hypothèse : le vieil angevin, mieux emboboïfié que le jeune, s’y retrouve totalement. Pascal Thomas répondrait que sa cam n’épargne personne. Il est vrai que tous les personnages de l’appart sont sujets à moquerie. La différence se situe dans l’honnêteté de la moquerie. Martin, alter ego du réal, est infidèle. D’abord c’est une faible charge. L’homme adultère pullule dans le cinéma français, pour se montrer vicieux il vaudrait mieux se peindre en Montespan. Martin trompe sans le vouloir, quasi-violé par une bombasse brune hystérique. Non seulement il n’est pas coupable mais en plus on lui suppose un sex-appeal de dingue. Pascal Thomas nous fait le coup de l’entretien d’embauche : mon plus grand défaut ? c’est que j’attire trop les femmes. Surtout, Martin a une existence en dehors de ce trait satirique. Il est adultère d’accord mais aussi plein d’autres choses. Ce traitement n’est pas accordé à tous. Le poète-comédien raté du bistrot n’est que ça, Annette la sœur dépressive exclusivement dépressive, Églantier exclusivement hurluberlu… Si l’on met d’un côté ceux pour qui il y a un salut en dehors du gag et de l’autre les autres, on obtient une nette distinction entre ceux qui ont la réussite culturelle et ceux qui pas. Pascal Thomas prône une aristocratie artiste. Il la fait louer explicitement par son héroïne Francesca, fuck les monopoles, vive le Paris bohème qui a permis Toulouse-Lautrec. La communauté du grand appart, telle que dépeinte par le film, s’entend parce qu’elle admet cette autre hiérarchie. Ainsi le joyeux bordel est peut-être joyeux mais pas très bordélique.

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Les derniers indiens, Marie-Hélène Lafon, 2008

J’aime la précision de Lafon dans les choses domestiques. Sur le plan documentaire, le décorticage d’une fin de caste, le travail stylistique qu’il induit, on est repus. Mais cette rigueur n’est pas tenue d’un bout à l’autre. La séparation entre les Santoire moribonds et leurs voisins fourmillant de vie est systématique. Peut-être que cette séparation trouve validation dans le réel, mais à la lecture on s’habitue vite : dès qu’un nouvel aspect de l’existence paysanne est évoqué, il y a d’une part nos héros mous et d’autre part leurs copains excités. Dans cette accumulation sans exception, il est difficile de ne pas identifier un schéma, au profit duquel l’auteure aurait coupé de la vie ce qui dépassait de sa fiction. Postulons donc que c’est l’accumulation qui pose problème. Il reste qu’on aurait pu l’éviter. Claire Keegan avec la même matière aurait fait une nouvelle de dix pages. Le rebondissement final, qui produit un effet désagréable après tant de pages narrativement statiques (imagine un twist de Shyamalan à la fin d’un Béla Tarr) aurait lui aussi été plus percutant dans une forme courte. Si les procédés que je viens d’énoncer sont volontaires, alors je ne pourrais jamais qu’apprécier Lafon, malgré les belles pages.

Les cheveux des femmes des voisins étaient teints. À la messe on avait tout loisir d’observer ; on voyait aux blondes solaires, aux rousses glorieuses, des racines marron, tenaces obtuses têtues. On ne rencontrait pas ces femmes chez la coiffeuse. Leur frénésie capillaire était intestine, familiale, mitonnée à la maison comme un ragoût. Les coiffures femelles oscillaient entre le négligé franc et massif du crin jaune de l’Alice et de savants chignons, fragiles, monumentaux, qui surgissaient aux moments de l’année les plus inattendus. Certains dimanches, on remarquait des coupes incongrues et très visiblement expérimentales, volontiers dissymétriques. Le poil de la tribu étant raide et rétif par nature, on le frisait, on le chauffait, le bouclait, le tirebouchonnait ; on l’accablait de produits mirifiques commandés sur catalogue avant d’être appliqués dans la plus joyeuse incurie. Le cheveu était tour à tour natté, crêpé, tortillé de rubans, piqueté de barrettes, emberlificoté d’élastiques, plaqué sous bandeau, assommé sous turban, hérissé en papillotes. Les jeunes générations, garçons et filles mêlés, furent crêtées de rouge et de vert. On osait, on n’avait pas peur, on ne reculait pas, on cultivait la tentative, on vivait d’expériences, on était révolutionnaire.

Thérèse, Alain Cavalier, 1986

La pauvreté, dans Thérèse, est principe de vie et principe de cinéma. Cavalier dépouille le décor, les costumes, le jeu, les dialogues, le récit et fait un film avec ce qu’il reste. Des cadrages au cordeau, souvent inattendus, soutenus par des raccords secs, imprévisibles. Par le plein emploi de procédés simples mais essentiels, Cavalier retrouve une façon très humble d’être spectaculaire, comme les grands films muets. On n’a pas de mal à croire que le choix de l’ascèse l’intéresse puisque c’est lui qui guide la mise en scène. On pense souvent – moi compris – que le dogme chrétien incite le croyant à vivoter, en l’excluant des plaisirs terrestres les plus intenses. Le film montre autre chose. La vie des Carmélites est austère mais leur corps est alerte. Elles sont des jouisseuses. Mais elles ont la sagesse de leur exigence : si on ne peut pas vivre perpétuellement dans l’exaltation, il est possible d’être totalement disponible au présent. Que ce ne soit plus le gigantesque mais le minuscule qui nous fasse grimper. Cherchons le sublime par le bas. La religion est ce qui leur donne la force d’abandonner l’espérance, du même coup d’accueillir tout ce qui vient comme il vient. Quand Thérèse ne souffre pas, elle dit tant mieux ; quand Thérèse souffre, elle dit tant mieux. Le dernier mouvement du film, à cet égard, est troublant. Un film comme Le Temps de quelques jours (Gayraud, 2014), documentaire consacré aux sœurs de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance, réglait trop facilement la question de la motivation. En gros, dehors il y a la pression sociale et elles elles veulent être tranquilles alors elles se cachent dedans. Thérèse reste opaque jusqu’au bout. Et même : elle est de plus en plus opaque. Plus on observe la vie du couvent, plus on constate que le couvent est le catalyseur d’élans sensuels disparates. L’une aime avaler les peaux mortes du lépreux en même temps que l’eau qui a servi à le nettoyer, l’autre expérimente du bout du doigt et de la langue le sang craché par la tuberculeuse. Je sors du film moins sûr qu’en entrant.

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Dimanche 24

Martin et Léa, Alain Cavalier, 1979

Voilà le mystère : pendant une grosse heure j’adorais ce film, quand tout à coup je décrochâmes. Je précise, pour le bon déroulement de l’enquête, que la salle était close, mon portable éteint, mon ventre tendu et mes bourses affaissées, en d’autres termes c’est, et pas l’inverse, parce que le film a commencé à m’ennuyer que mon esprit s’est mis à vagabonder. Cavalier s’occupe de filmer une vie, à travers laquelle transparaît une époque. Le plan-séquence est son outil qui, suffisamment large, permet de capter en même temps que les allers-retours de nos deux ou trois petits individus des portions de détails dont chacun pourra user à sa guise. De la fin des années 70, on verra des vêtements, des coiffures, des objets, des gestes, des situations. C’est un temps où il paraît envisageable de rompre par lettre, ce qui entraîne la déconvenue suivante : quand on a mis le courrier fatidique dans la boîte postale mais qu’au bout du compte on n’est plus si sûr, qu’est-ce qu’on fait ? Si dans le dernier mouvement, Cavalier m’a paumé, c’est certainement que sa vision de l’époque finit par prendre le pas sur la captation quotidienne. Il se passe quelque chose. Un suicide. Qui empèse le film. Martin et Léa retrace grosso modo la biographie de son couple central. Si Cavalier fait intervenir un suicide, c’est probablement qu’il y a eu un suicide. Ce n’est pas le fait en lui-même qui dénote, mais sa représentation. Le suicide dans le film est un événement. Il rompt et fait entrer dans l’ère de la culpabilité, de la grosse gueule de bois. Derrière l’aménagement des séquences, on entend Cavalier qui, avec son goût pour le religieux, analyse le bordel : de la libération sexuelle à l’après-coup sidaïque, on retrouve le passage de l’Éden à la vie terrestre. S’il avait été fidèle à son principe, il se serait contenté de filmer des gens qui continuent à vivre.

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L’As de pique, Milos Forman, 1964

Je sais pas si c’est mon esprit surf qui parle ou quoi, mais c’est super les nouvelles vagues non ? Ça te donne pas envie de twister comme si demain n’aura pas lieu ? À plusieurs points du globe pas spécialement connectés les uns aux autres, à peu près au même moment, les jeunes se sont mis à filmer les jeunes avec jeunesse. On sait pas c’est quoi, si c’est le hasard ou de l’Histoire, si les moyens techniques ont donné l’envie ou si l’envie etc, toujours est-il que c’est arrivé, et que ça a fait des films tout frais, uniformes par le mouvement, très distincts par la nature du mouvement – focus sur le particulier. L’As de pique, premier long-métrage de Milos Forman, s’inscrit dans cette démarche, mais ce n’est pas ça, puisqu’en un sens je l’attendais, qui m’a le plus frappé. Je retiendrais surtout que les pères, habituellement sacrifiés, sont ici excusés. Le papa du héros, en premier, est certes un gros con pénible, la moustache pleine d’assertions bourgeoises, mais avec son phrasé, sa démarche, le malaise palpable de l’acteur amateur face à la cam (Forman paraît-il a grave lutté pour l’avoir lui et pas un autre !) on sent une immense fragilité. Nos pères sont nuls mais faut les comprendre. Un joli film sans repoussoir.

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Au piano, Jean Echenoz, 2002

Une définition possible du style en littérature : faire exprès d’écrire mal. Jean Echenoz souvent cherche la fausse note. Un frisson d’effroi te saisit. Comment je fais moi pour distinguer une phrase mal écrite pour de faux d’une phrase vraiment mal écrite ? Observons ces trois échantillons :

– « Quand il lui demanda comment connaissait-elle son prénom, elle répondit qu’elle était déjà là bien avant qu’il n’emménage. »

– « Quand Max revint de la salle Pleyel, Alice fit comme si de rien n’était vu qu’elle dormait. »

– « Il avait près de quatre-vingt suspects, dont l’un d’entre eux était peut-être en attente d’un don d’organe ou avait l’un des siens dans la même situation. »

La seconde phrase est d’Echenoz, les deux autres de Marc Lévy. J’ai rassure-toi une astuce. La fausse note d’Echenoz est orchestrée, ainsi elle est nette, ça frappe quand même, on se dit miam une biscorne. On retrouve ce principe à grande échelle dans Au piano qui, avec son vaste récit tendu vers une chute rigolote, ressemble à une blague juive gonflée en roman. On est à la limite du foutage de tronche. À la limite seulement parce que la structure du bouquin, pour faire aboutir la mauvaise blague, est extrêmement sophistiquée. Echenoz s’amuse bien, et moi avec.

Plutôt satisfait de ce panorama, Max se reprojeta le film de sa nuit avec Doris. Vraiment elle était sexuellement formidable, très imaginative pour autant qu’il pût en juger, lui qui, faute d’assez d’expérience car n’ayant jamais connu grand-chose dans sa vie que deux ou trois amours malheureuses et quelques putes, ne pouvait que supposer qu’elle avait en effet plein d’idées – bien qu’en ce domaine on puisse rarement dépasser, en s’essoufflant, la dizaine ou douzaine d’idées possibles avec leurs variations, puis sorti de là c’est toujours un peu la même chose. Mais par exemple, une bonne partie de la nuit, elle avait pratiqué de longues pipes étonnamment sophistiquées dont Max, quand il écoutait ses chansons dans le temps n’aurait jamais pensé que de tels raffinements pussent être imaginés par elle, malgré tout son talent d’artiste. Il ne l’aurait pas vue comme ça.

Pater, Alain Cavalier, 2011

Moi, président de la république depuis ma décision d’avoir été élu au suffrage universel direct avec majorité absolue, demande au CNC l’annulation du visa d’exploitation de Pater d’Alain Cavalier, sorti le 22 juin 2011. Non contents de gaspiller l’argent du contribuable (on se paie de la chirurgie esthétique alors qu’on aurait pu louer une caméra 3D !), le réalisateur et les acteurs laissent entendre que le pouvoir, la paternité, l’identité sont forcément parodiques. De plus j’ai beaucoup rigolé ce qui prouve que c’est une satire. Enfin l’idée de mettre en place un salaire maximal me rend jaloux car je ne l’ai pas eue. Je rappelle que l’atteinte à la fonction présidentielle était encore passible en 2008 d’une amende de 30 euros. Cordialement.

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Lundi 25

Le Nom de la rose, Jean-Jacques Annaud, 1986

Enfin vu ce colosse du cinématographe, dont je connaissais d’avance les tenants et aboutissants. J’en sors sans haine ni amour. Jean-Jacques Annaud a un savoir-faire indéniable pour l’imagerie romantique, les raccords chelou, le monstrueux, le sublime et tout ça. Il aurait fallu à cette époque lui faire tourner à la chaîne, avec des budgets du même acabit, des adaptations de Hugo (Victor), ça aurait poutré pour longtemps toutes les autres tentatives et rendu heureux les profs de lettres. Et puisqu’il faut chipoter : la solennité du film – je ne sais pas si elle vient d’Eco, en tout cas il y a beaucoup de malice intertextuelle dans la composition de l’intrigue – donne raison aux méchants, qui haïssent le rire. Cinéastes désœuvrés, si vous avez pas d’idée, faites un remake humoristique du Nom de la rose.

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Les petites marionnettes #1 – Introduction

Quand la série The Muppets a commencé, j’étais tout feu tout flamme, paré à griller tout ce que le monde compte de merguez. Je n’ai pas trouvé grand monde pour craquer de concert. On râlait, ce n’est pas ça les Muppets, c’est une honte pour l’héritage Henson. Mon enthousiasme non partagé peut s’expliquer ainsi : pour moi, voir des marionnettes s’animer (toujours avec brio, en plus, dans les productions Henson) c’est un spectacle suffisamment dense pour que je n’ai besoin de rien d’autre ; il y a au moins ça, la réussite ou l’échec de la série c’est du détail.

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La grande illusion

Un des premiers films qui m’a fasciné dans ma vie de spectateur, c’est Qui veut la peau de Roger Rabbit. Pas de marionnettes à l’horizon (encore que sur le tournage on guidait les acteurs avec des sortes de) mais une continuité sans couture entre ce qui relève de la captation du réel et ce qui relève de la figure imaginaire. Pendant quelques temps j’ai cru que les bonhommes des dessins animés existaient, quelque part dans l’endroit Amérique où on fait les films d’américains. À la même époque je croyais que tous les films étaient en direct, gros moments de perplexité face aux vignettes du journal télé, Coluche en même temps sur la une dans L’Aile ou la cuisse et sur la deux dans La Vengeance du Serpent à plumes. En grandissant mon œil pourtant hémiplégique s’est affermi et les ficelles toutes nues me sont apparues. Je mourais de honte quand les infos se connectaient par hasard pour former un « tu t’es planté ducon – mâcher du chewing gum ne donne pas la capacité de parler anglais ». Si je ne suis plus dupe des effets spéciaux de Zemeckis, il se trouve que cette continuité magique dont je parle, elle opère toujours dans les mondes de marionnettes. Découvrant récemment La Petite boutique des horreurs de Frank Oz, et sa merveilleuse plante insatiable, je n’arrivais pas à ne pas croire. Face à ce monstre si fluidement conçu et manié, mon œil ne pigeait plus ce qu’il voyait. Comme ces illusions optiques qui persistent une fois qu’on les a pigées, pragmatiquement je sais que c’est faux mais perceptivement ça fonctionne encore. Rien d’étonnant à ce que les ventriloques finissent timbrés puisque, pour avoir tenté l’expérience, l’illusion continue un peu quand la marionnette est actionnée par notre bras même. C’est que nos yeux sont naturellement disposés à considérer comme vivant tout ce qui se meut, et une marionnette, toute belle ou ingénieuse qu’elle soit, exposée dans une vitrine ou posée sur une chaise, n’est rien.

Premier degré

Depuis un certain temps, ici et , j’étudie Marilyn Monroe sous toutes les coutures. Si je devais résumer son génie, je la qualifierais ainsi : une parfaite idiote. Parfaites sont les idiotes de Marilyn parce qu’elle se consacre à leur donne vie corps et âme. On sait à quel point elle a souffert d’être prise pour une conne ; elle aurait mieux fait de se réjouir du fait, preuve excellente que son indéfectible engagement d’actrice prenait. Un héritier de cette attitude, cette fois-ci obstinément assumée, est Will Ferrell. Comme Marilyn, alors qu’il joue le plus souvent dans des farces, Will a besoin de croire en la possible existence de son personnage. Sous-entendu : c’est le nécessaire pour que nos idiots soient parfaits, on ne veut pas des crétins informes, qui changent de crétinerie au gré des gags. Le dernier temps de la filmographie de Will Ferrell court vers l’annihilation de l’homme réel. Avec A Deadly Adoption, pastiche de téléfilm Lifetime, l’acteur reproduit sans la moindre manifestation de malice le jeu merdique des fictions merdiques de la chaîne. Et il a été très déçu qu’avant même le tournage le canular fuite – aussi déçu, pour te dire, que Tarantino à poil dans la neige, le scénar des Huit salopards dévoilé à tous. Mais en est-ce vraiment un, de canular ? La téléspectatrice ne voit pas la différence entre A Deadly Adoption et le reste des productions de sa chaîne favorite. Rien ne distingue un vrai premier degré d’un second degré impeccablement déguisé en premier. Avec Ferrell Takes the Field (HBO), l’acteur ne met plus aucune frontière entre ce qu’il est et ce qu’il incarne. Son nom est mis en jeu. Ne serait-il pas d’ailleurs un peu débile, ce mec, à savoir si bien représenter les connards ? Marilyn et Will sont tous deux également excédés par leur emploi et c’est ce qui me touche. La marionnette fait cela encore mieux. Elle a pour elle l’épure de signes, la netteté du masque débarrassé du malaise de l’immobilité. À sa disposition un unique degré, déployé vers l’extérieur. Un personnage n’est jamais qu’une représentation partielle et codée d’humain : la marionnette assume absolument la fonction.

Ce sont quelques idées que je pose, en ouverture de cette nouvelle rubrique. On verra si à force d’exploration des mondes de marionnettes, au fil de l’actualité et de l’humeur, cela se précise, se dissout ou se remplace.

12 Days of Christmas #7 – Pourquoi notre Père Noël est-il une ordure ?

Nul lecteur assidu ne sera surpris : les films de Noël c’est mon dada. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur maint classique de Noël américain, et si Dylanesque a pu parler de La Vie est belle, si Jooles a pu offrir Rendez-vous, pareil que pour Petit Papa Noël qui dehors va avoir si froid, c’est un peu à cause de moi. Alors cette année, je stoppe net la globalisation. A vos lunettes bio, j’écris sur les productions locales : à la recherche du classique de Noël français !

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Quantitativement, on ne manque pas de matos. Même si on l’oublie d’une année sur l’autre (obsolescence programmée ?), il y a une production audiovisuelle française non négligeable autour de Noël. Ce que j’appelle la xmasploitation existe aussi dans nos contrées, au cinéma, à la télé. Cette année, vous pourrez, dans votre Pathé préféré, le 23 décembre, admirer Le Grand partage, dans lequel face à un hiver excessivement froid les bourgeois se voient contraints par le gouvernement socialiste d’accueillir des clochards chez eux – ça finira bien, vous inquiétez pas. L’année dernière, on a tous sciemment raté Le Père Noël, remake foireux du Kid avec Tahar Rahim et un gosse « trop mignon », et Divin enfant, comédie boulevardière sans inspi où Emilie Dequenne donne dans l’immaculée conception. L’année d’encore avant, on avait tous évité les salles de cinéma pendant deux semaines pour ne pas risquer de nous retrouver par erreur dans une projo de Max, où une gamine « adorable » faisait en sorte que papa Joey Star tombe sous le charme de pupute Mathilde Seigner. A côté de ça, systématiquement, des petites sorties animées plus soignées mais sans écho, Spike, L’Apprenti Père Noël et le flocon magique, programmes de courts-métrages neigeux, et des téléfilms torchés, souvent montés autour d’un acteur populaire à la lisière du ringard – exemple le plus notable : Un vrai papa Noël, avec Bigard en guise de hameçon.

Tu vas me dire oui mais c’est récent tout ça c’est la mode c’est sheitan – les premiers films de Noël français que j’aie pu recenser datent de l’époque où le cinéma était sourd ! Louis Feuillade, que tu connais peut-être pour ses Fantomas, sort Le Noël du poilu en 1915 ; Jean Durand, réalisateur burlesque injustement oublié, en 1913 organise un Noël pour son héros Onésime. Je suis capable ensuite de te citer au moins un film de Noël français par décennie et je suis à peu près certain que, si on allait fouiller les catalogues avec la loupe de Sherlock Holmes, on pourrait trouver toute une forêt derrière l’arbre (c’est récurrent, d’autant que dans ce cas précis il est des films qui méritent l’appellation « de Noël » sans forcément le dire explicitement). Plus significatif encore, de nombreux auteurs se sont attardés, chacun à leur façon, sur le cas Noël, Thompson avec La Bûche, Veber avec Le Jouet, Honoré avec Dans Paris, Eustache avec Le Père Noël a les yeux bleus, Desplechin avec Un Conte de Noël, Rohmer avec Ma nuit chez Maud… Jacques Demy, en concevant Peau d’âne, avait explicitement l’intention de proposer un film de Noël. A priori, il y a suffisamment d’antécédents pour constituer une tradition.

Malgré tout ça, je ne vois que deux productions audiovisuelles françaises qui méritent le nom de classiques de Noël, c’est-à-dire qui sont rediffusés et revus avec la même soif que La Vie est belle aux Etats-Unis : Le Père Noël est une ordure et les dessins animés Astérix. Les autres redif systématiques sont celles de films américains. Or les deux trucs cités, tu vois bien, résistent totalement au tartalacrème esprit de Noël, le Splendid donne dans la farce noire, Astérix montre des Gaulois qui refusent l’hégémonie et détourne les mythes, naturalisateurs de rites. Attention, je suis pas en train de valoriser l’Esprit Français contre la naïveté anglo-saxonne, je note simplement une méfiance, une attitude satirique. Tu remarqueras qu’on retrouve à peu près la même situation pour ce qui est de la zic de Noël. Si l’on met à part le tube de Tino Rossi et quelques restes de chants d’église, avons-nous des chansons de Noël bien ancrées qui ne soient pas des adaptations de standards anglais, américains, allemands ? Parmi les créations françaises, on trouve essentiellement des chansonnettes insolentes qui, Brassens Renaud Dutronc Didier Super Les Sales Majestés, en veulent beaucoup au Père Noël. La plus sincèrement joyeuse dans tout ça c’est « Ce soir c’est Noël » du groupe punk Les Wampas. Cette année, Aldebert a pondu un album honnête sur la thématique Noël mais c’est un cas exceptionnel. Là encore un passé mais pas de tradition.

Pour résoudre ce mystère, les travaux de la sociologue CNRS Martyne Perrot sont utiles – pas tous, ça se répète pas mal d’un bouquin à l’autre, ça sent la xmasploitation aussi de ce côté-là (je sais pas si ces gens-là ont la consigne de sortir régulièrement des livres à sujet accrocheur mais je retrouve ici les mêmes procédés que chez un autre sociologue CNRS, Jean-Claude Kaufmann, et ses essais sur les petits problèmes des femmes). Ethnologie de Noël : Une fête paradoxale (2000) nous explique dans son troisième chapitre que la Noël moderne vient d’abord de l’Angleterre victorienne, où la fête a muté en même temps que la structure sociale :

La bourgeoisie d’alors, adepte et prosélyte d’une morale exaltant les vertus de la famille et fascinée par la réussite sociale et économique des siens, va s’emparer de cette fête pour lui faire incarner et symboliser ses nouvelles valeurs. Elle lui octroiera du même coup une place centrale, inconnue jusque-là, dans le cycle festif annuel.
[…] La transformation du sens même de a fête de Noël est aussi directement liée à l’avènement d’un nouveau souci pour la vie privée. Bien qu’elle existât dans les grandes maisons aristocratiques, la « réunion de famille » n’occupait pas encore la place centrale qui sera la sienne désormais et les enfants n’étaient encore l’objet d’une attention particulière à cette occasion. Là réside sans doute l’ingéniosité, sinon l’inventivité de cette société qui a su tirer parti d’une fête collective, riche de références païennes et populaires, pour valoriser le « foyer » qui devient à cette époque une sorte de refuge, un rempart face à une société qui s’industrialise brutalement. Il faut rappeler que la révolution de 1848 qui avait déchiré la France avait beaucoup inquiété cette catégorie de la population britannique en pleine ascension sociale et économique. (pp. 71-72)

En quelques années, néo-Noël est fondée, on lui fournit un mythe (A Christmas carol), une imagerie (les illustrations qui accompagnent le texte bientôt réutilisées pour faire des cartes de vœu), une organisation sociale qui tâche de faire adhérer tout le monde à la fête (par exemple les Goose Clubs : les pas très riches dès septembre cotisent pour avoir une belle dinde à Noël). Les pays qui sont dans une situation économique similaire ne tardent pas à se laisser contaminer – l’Amérique de Roosevelt la première, l’Allemagne de je sais pas qui probablement un mec s’appelant Klutenfrig la deuxième. En France, Noël ne touche alors que les élites brittophiles qui aiment à mimer les rites anglais. Il faudra attendre la Libération pour que Noël commence à concerner la totalité de la population française. Autrement dit, Noël en France ça a sérieusement débuté dans les années 1950 alors quand ton papy mate tes cadeaux en bougonnant « y avait pas tout ça quand j’étais petit », pour une fois il faut prendre ça au sérieux. Pour mieux saisir ce qui se joue là, il semble judicieux de se souvenir comment Halloween a failli devenir une coutume française, à la fin des années 90. On a copié les costumes de monstres les décos toiles d’araignées les journées trick or treat et les soirées films d’horreur, mais on savait pas du tout pourquoi on faisait ça, juste on reproduisait un folklore découvert par le biais des fictions américaines. Pas étonnant que ça n’ait pas pris, cette fête sans ancrage. Il y a un peu de ça également dans le rapport de la France à Noël. Ça n’est pas sorti de leur ventre, ça leur est tombé dessus. Et si Noël a a mieux marché que Halloween c’est que la fête a une base religieuse et qu’elle appelle à faire des trucs qui vont dans le sens du flux.

Les États-Unis ont des bêtes de classiques de Noël, on est d’accord. Mais ils ont presque tous été tournés dans les années 1940, sous la présidence dudit Roosevelt, et pendant que Hollywood était à son apogée. Comment on pourrait avoir un équivalent français alors que 1) on n’a jamais eu de gros promoteur de Noël à la tête du bouzin et 2) nous n’avons pas un cinéma populaire fort pour soutenir l’idée ? Est-ce que c’est pas logique que la méfiance à l’égard de Noël soit plus forte ici qu’ailleurs, puisque fondamentalement on s’en bat les couilles ? Si aucun des films répertoriés ne se fixe en classique, c’est que les films n’ont pas de fondation et les spectateurs le cœur plein d’autre chose. Et faut avouer que si on cherche l’origine de notre goût pour les Christmas, sur Lunécile, ça provient essentiellement des séries, éventuellement des films, où nos personnages favoris tout à coup avaient l’air vachement plus heureux quand l’anniv de Jésus arrivait. Notre tempérament noël est importé d’Amérique.

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Mon Roi c’est nul

Tu sais, petit lecteur, comme Corbillot et moi on aime à s’engueuler. Hélas, avec Mon Roi, rien à faire. C’est pas faute d’avoir cherché le point de désaccord, d’avoir chipoté bien comme il faut sur tel ou tel mot dit de traviole. Au final le résultat est le même, on tombe pile poil d’accord : il est tout pourri ce film.

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Corbillot : Je n’ai jamais véritablement été un admirateur de Maïwenn. Lorsque tout le petit monde du cinéma franco-français faisait ses génuflexions devant Polisse, moi, du haut de ma petite culture cinématographique, je trouvais ça trop éloigné des standards du cinéma rigoureux, appliqué et esthétique que j’apprécie. Pour Mon Roi, je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu le moindre progrès, ni la moindre évolution dans son approche : certes le sujet a changé, et pourtant on dirait une suite directe. Et puis, j’ai horreur de cette façon de raconter une histoire. Toutes ces scénettes rendent le tout répétitif (c’est bon, on a compris que Cassel est un connard !) et du coup lourdingue.

Gibet : Il a pu m’arriver à un certain moment trouble de ma vie d’admirer Maïwenn, je le confesse, n’en suis pas fier et m’en repens – voici mon motif : à cette époque, aux alentours de la sortie du Bal des Actrices, un peu avant un peu après, je prisais la JUSTESSE, et plus spécifiquement la justesse des acteurs. Il suffisait qu’un film mette en scène un ou plusieurs acteurs justes et il entrait dans mon panthéon, le critère étant en gros est-ce que l’acteur parle comme on parlerait dans la vraie vie, est-ce qu’il représente son rôle ou est-ce qu’il l’incarne. À partir de là, Kechiche => panthéon, Laurent Cantet => panthéon, Maïwenn => panthéon, peu importe ce qui englobe cette justesse. Je me souviens avoir disputé avec toi sur la question de la photographie dans les films de Maïwenn : ça ne me semblait pas pertinent, puisqu’à mes yeux, crade ou propre, la captation de la justesse était un contenu suffisant. Sur ce point, je suis encore d’accord avec moi. Un film n’a pas besoin d’être techniquement standard pour valoir ce nom, c’est même généralement les types qui pensent à côté ou au-delà qui font avancer le bouzin. D’ailleurs la photographie est plus soignée dans Mon Roi que dans les films précédents de Madame et ça ne change pas grand-chose (voire même : ça rend le truc plus agaçant, ça se lisse). Pour le reste, je me suis ramolli, mais c’est sain. À force de voir des films, la justesse m’impressionne moins, et tous les genres de jeu sont accueillis dans mes bras, le non-jeu des modèles bressonniens, la musique cheloue de Jean-Pierre Léaud ou Mathieu Amalric, le cabotinage sans limites de Jerry Lewis, etc, tout ce qui a du goût j’aime. Logiquement, et franchement mal à l’aise devant Polisse, j’ai un peu lâché Maïwenn. Et face à Mon Roi, je trouve confirmation qu’il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent, que le soin apporté à la direction d’acteurs, à l’intensité et tout ça, mal employée, n’engendre pas chez Maïwenn des films qui travaillent, malgré certaines déclarations d’intention, contre le stéréotype au profit du réel. Tout en affichant des prétentions naturalistes, elle entérine des positions traditionnelles qui me font violemment pioncer. Mais, si je suis ok pour dire que Mon Roi est raté, je trouve ton début d’argumentaire abusé. Tu ne peux pas dire que le cinéma de Maïwenn est nul parce que ça ne correspond pas à ton goût. Si on t’apporte un gratin d’épinards, et que tu dis « ce gratin d’épinards est raté parce que moi j’aime les frites et ce n’est pas des frites » c’est même pas un argument. À aucun moment Maïwenn n’a prétendu faire du rigoureux / appliqué / esthétique ! Pour moi le problème est qu’elle prétend raconter des choses vraies, des choses vivantes, sur la societay, sur les relations, sur elle-même, et que dans les faits on voit bien qu’elle a une vision très arrêtée sur ses sujets (thématiques et personnages), qu’elle ne se laisse pas surprendre.

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Corbillot : Il serait parfaitement idiot de ne pas lui accorder le mérite d’être une excellente directrice d’acteurs, sur ce point précis que tu désignes de la justesse du jeu. Justesse qui, au passage, se trouble parfois d’hystérie, un peu trop même, on aura sûrement l’occasion d’en reparler. Les reproches que je lui adresse ne sont pas une affaire de goût, mais bien une affaire d’opinion. Je sais bien qu’elle n’a jamais voulu faire de l’esthétique, du rigoureux, du soigné, et c’est bien ce sur quoi je ne suis pas d’accord. Pour illustrer ce que je vais te dire, je vais te citer du Maïwenn dans le texte, dans une interview donnée à l’occasion de la promotion de Polisse :

Journaliste : Vous travaillez sur story-board ?
Maïwenn : Non. Je ne sais pas dessiner, et si on me met un story-boarder à côté de moi, ça va m’ennuyer. Pour moi, c’est de la SF ! Pour les plans, pareil. Franchement, c’est tellement secondaire, quoi. La qualité du film est jamais dans le cadre. Il n’y a que les gens du métier qui disent : « ah ouais, la lumière, le cadre »… les gens de notre petit milieu… Mais le public, il dit deux choses :  » ça fait vrai  » et  » ils jouent bien ». Mais le son, le point de vue, le mixage, la lumière… Ils s’en foutent !… Mais j’ai fait plus attention à mes cadres qu’auparavant. Avant, c’était carrément abusé tellement j’en avais rien à foutre !

Son analyse du public est digne du café du commerce. Toute forme d’essentialisation, et celle-ci est frappante, me paraît non seulement creuse, mais en plus dangereuse. Voilà donc la grande réalisatrice de notre temps qui nous explique ce qu’attendent les « sauvages » qui iront voir son film dans les salles de province. Donnons-leur de quoi contenter leur appétit primaire de cinéma ! À quoi bon soigner l’ensemble si ces balourds ne savent pas faire la différence entre les œufs de lump et le caviar, s’ils se contentent de la mousse de canard en lieu et place du foie gras ! La recherche du « vrai » est une recherche adolescente, c’est une preuve d’immaturité. C’est tout à fait autre chose que la justesse. Et ce vrai, on n’est jamais aussi peu sûr de le trouver chez ceux qui précisément l’indiquent avec une pancarte portée en bandoulière. Maïwenn est tellement obsédée par la perspective de le toucher du doigt que son œuvre manque cruellement de subtilité, car ce sont ses convictions, ses perspectives qui en ressortent confortées. Un film ne pourra jamais être autre chose qu’une vision, c’est juste de la physique élémentaire. Un acteur ne sera jamais ailleurs que dans l’adaptation, la création, l’incarnation, la transformation, l’interprétation. Ce n’est ni un reproducteur ni un clone du vrai. Dans les films de Maïwenn, les interprètes ne sont que des avatars de l’univers mental de la réalisatrice. Le débat n’est pas de savoir si c’est bien ou si c’est mal, c’est juste de dire que ça n’est pas autre chose. Son dédain des techniques qui donnent au cinéma toute sa valeur ajoutée est complètement ridicule. Dire qu’il n’y a que le petit milieu des faiseurs et des critiques qui apprécie un film bien monté, avec un beau son, une belle image, c’est de la malhonnêteté intellectuelle, par rapport à elle-même. J’en viendrais presque à croire qu’elle dit ça pour couvrir ses propres manques. J’ai l’impression que sa vision du cadre, c’est celle de celui qui entoure le tableau ! Effectivement, qu’il soit en bois ou en alu, ça change pas grand-chose… Mais qu’elle assume sa fonction de réalisatrice ! Si ça lui plaît de faire des films type « films de mariage », qu’elle ne se prétende pas autre chose. Tu abuses quand tu dis qu’il y a des progrès niveau « photographie » dans Mon Roi. On a toujours cette image honteusement brouillonne, dont on ne peut même pas dire qu’elle est belle ou moche tant elle renvoie au néant. Tout peut se travailler, s’esthétiser : le laid aussi bien que le beau, le désordonné aussi bien que le net. Et là, on a un film qui est bien trop bavard d’un côté et bien trop muet de l’autre. Je valoriserais toujours un réalisateur qui se regarde plutôt qu’un qui s’écoute. Bref, pour moi, elle oublie qu’il n’y a aucune raison que le « bien fait » soit l’ennemi du juste (pour toi) ou du vrai (pour elle).

Gibet : Pas une affaire de goût mais d’opinion… Et tu crois que tes opinions elles viennent d’où ? D’un petit nuage d’idées dans le ciel ? Est-ce que tu défendrais un cinéma rigoureux soigné esthétique si ce n’était pas par cette voie que tu prenais tes plus grands pieds de cinoche ? Je ne comprends pas pourquoi tu es allé le voir, c’était couru d’avance – Maïwenn ne va pas rompre tout à coup son dispositif. Qu’on se comprenne bien : je n’ai pas dit que le bien fait était l’ennemi du vrai ou du juste (pas certain que Maïwenn en soit convaincue non plus, n’oublie pas qu’elle aime jouer la provocation dans les interviews). On est d’accord là-dessus, les options pour parvenir à ces fins sont diverses, variées, en quelque sorte indénombrables. Mais pourquoi nier que l’option de Maïwenn, la captation sans artifices, qui a des antécédents incontestables (à commencer par la team Lumières), peut être valable ? Que fais-tu de tous ces cinéastes qui considèrent que la captation brute du réel est en elle-même valeur ajoutée et pleine exploitation du cinéma ? Le cinéma est l’outil qui permet le mieux de copier le réel ; simplement documenter un réel c’est déjà un plein emploi de la caméra. Le cinéma rigoureux soigné esthétique est une option parmi cent autres, et il n’y aucune raison qu’on l’impose à tous les cinéastes. Tout ce que tu dis sur le film comme vision, en invoquant la physique élémentaire, est absolument faux. Tous les théoriciens du cinéma s’accordent pour dire au contraire qu’il y a une résistance du réel aux efforts des cinéastes. Si on exclut le trucage numérique, l’image filmique, y compris la plus esthétique, est toujours une photographie du réel, réel organisé certes mais réel quand même. La structure cinématographique n’est jamais subjective, elle ne peut que représenter une subjectivité. Tes phrases sur les acteurs, c’est de la fantasmagorie, ne serait-ce que parce que les acteurs sont au moins soumis aux limites de leur corps. « Depardieu, dans cette scène tu rentres de deux semaines d’errance dans le désert, je voudrais que tu sois mince. – OK laisse-moi deux minutes pour me concentrer. » Si Maïwenn réalisait des dessins animés, ce que tu dis serait valide : tout dans un dessin animé est iconique, stylisé, et donc avatar d’un univers mental. Mais pour le cinéma photographique, ça ne tient pas. Et en ce sens son emploi esthétique n’est qu’un emploi possible, et l’emploi documentaire vaut autant. Ensuite, pour la phase sociologique, ce n’est pas totalement faux ce qu’elle dit. Il est clair qu’on ne s’en fout pas qu’un film soit par exemple mal sonorisé. Pour avoir fait pas de mal de vidéos, je sais bien que la majorité des gens décroche si ce n’est pas au moins lisse et lisible. MAIS Maïwenn est dans un cadre économique professionnelle où pour ces questions techniques élémentaires on roule pour elle, c’est réglé d’avance. Il est certain que son son sera audible et ses images pas cramées. Et, pour elle, pour une grande partie du public, c’est suffisant. À ce propos, j’insiste, Mon Roi est celui des films de Maïwenn qui a la photographie la plus standarde, nul grain, nul laiderie – une totale neutralité esthétique comme tu dis, qui vire quelquefois au joli mou. Si tu me crois pas, tu prends tes yeux et tu te repasses sa filmo en deux deux. Après, ça ne règle pas ton souci, puisque ses efforts techniques vont vers le moins. À part ça, je tique beaucoup quand tu parles d’immaturité. Qu’est-ce que ça vient faire là-dedans ? Qui a dit qu’un cinéaste, qu’un artiste, avait cette tâche-là ? J’ai l’intuition contraire, qu’un artiste mature fera des oeuvres « honorables », « de bonne facture », mais ne fera rien avancer. Tiens, tu aimes Tarantino il me semble. Il est mature Tarantino ? Si tu veux voir un film adulte, je te conseille La Symphonie pastorale de Jean Delannoy – et ne viens pas te plaindre si tu t’emmerdes d’un bout à l’autre ! Je crois par contre qu’on est d’accord sur ce constat : « son œuvre manque cruellement de subtilité, car ce sont ses convictions, ses perspectives qui en ressortent confortées. » C’est là, à mon sens, le nœud du problème, et ça n’a rien à voir avec sa proposition de cinéma, puisque d’autres la font aussi mais pour un résultat autrement plus intéressant.

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Corbillot : Je vais commencer par t’expliquer pourquoi je suis allé voir ce film, parce que ça m’ennuie toujours quand on me dit que je me déplace seulement pour aller chercher les confirmations de mes présupposés. Je suis allé voir un paquet de films excité comme une puce pour ressortir déçu, et un autre paquet à reculons pour finalement me laisser séduire. Là, comme pour Polisse, j’ai été tenté par le synopsis. Cette histoire de passion autour des agissements d’un pervers narcissique m’a paru intéressante. J’ai pensé qu’avec l’intensité exigée par Maïwenn dans sa direction, on aurait un résultat vraiment abouti en termes de jeu, de tension. Quelque part, toutes mes attentes n’ont pas été déçues, car, de l’intensité, le film n’en manque pas. Il y a quelques scènes que j’ai trouvées très « justes », comme celle, pour n’en citer qu’une, où Bercot assiste désemparée à la présentation de son fils à l’ex de Cassel au restaurant. Sur cette affaire de goût/opinion, je constate surtout que tu cherches à m’enfermer dans un raisonnement implacable qui voudrait que je n’arrive pas à distancier dans mon approche critique mes sentiments et mes conceptions. Soit, il y a peut-être une faille dans mon cheminement de pensée, mais j’aimerais m’accrocher à mes convictions. Pour moi, un plan, qu’il soit dans la « captation sans artifices » ou dans l’ornementation la plus absolue, doit être signifiant. J’aime à penser qu’une caméra à elle seule est un moyen d’expression, et que son orientation, si on prend la peine d’y réfléchir, veut dire quelque chose. En regardant Mon Roi, j’ai souvent pensé à Kechiche : « Comment il aurait fait cette scène-là, lui ? ». Quand tu repenses à la scène où Adèle et Emma sont allongées sur l’herbe, la façon dont les plans sont construits, séquencés, travaillés, tu te rends compte que tu es face à une captation sans artifices mais extraordinairement signifiante. Autrement dit, il a travaillé en artiste du cinéma, pas en documentaliste… Peut-on dire pour autant que l’impression de réel est faussée ? Pour Maïwenn, qui cherche à sécuriser un niveau technique juste « passable », la façon de filmer n’a aucun sens. Le résultat, c’est qu’on passe par une accumulation de scènes relativement identiques alors qu’un vrai travail rien que sur la façon de filmer aurait pu rendre le propos bien plus lumineux. Je m’accroche aussi à cette idée d’immaturité. Ce n’est pas tant le film qui est immature que l’approche du film. Beaucoup de réalisateurs, dans leurs idées, sont restés des enfants, ou des adolescents, et c’est tant mieux. Mais leur cinéma est tout sauf immature, car ils ne s’embarrassent pas de cette recherche métaphysique et documentariste du vrai. Si tu veux, Maïwenn serait une meilleure réalisatrice de Strip Tease que de cinéma. Ce qui est immature, c’est de rechercher le vrai dans quelque chose qui n’est que création. Je ne crois pas à ton idée et celle de beaucoup de chercheurs/spécialistes/experts qui veut que le cinéma est l’outil qui copie le mieux le réel/le vrai. Le cinéma s’inspire du réel, il joue avec, il le travestit, mais il ne saurait, pour moi, le retranscrire à l’exact. Je dirais même qu’il ne devrait pas se donner cet objectif. Quand les metteurs en scène, comme Maïwenn, veulent se la jouer peintres de la société, de la vraie vie des gens, ils ne font que tirer de grosses ficelles sociales. Je n’attends pas d’un artiste qu’il me montre le réel, car pour moi c’est un boulot de journaliste, ou d’un tout autre type d’artiste (les photographes, les peintres, etc.). Il faut choisir son camp.

Pour en revenir à notre point d’accord, il est vrai que ce qui me gêne chez Maïwenn c’est ce premier degré constant. Tout dans Mon Roi est porteur d’un certain sérieux, d’une certaine douleur. Mais ce qu’elle décrit n’intéresse ou plutôt ne touche que très peu de gens. C’est la peinture d’un milieu hyper restrictif, hyper étouffant. Un monde qui me fait penser à ces descriptions que l’on croise, à travers les âges, d’une d’hystérie noble ou bourgeoise. Ces comportements exacerbés, ces disputes interminables, ces questionnements intérieurs sans cesse rebattus, jusqu’à la nausée. Il y a sans doute dans ces crises que l’on voit dans Mon Roi et qu’on apercevait aussi dans Polisse quelque chose de juste si on l’applique à ce milieu parisien très renfermé sur lui-même. Mais là encore, le problème n’est pas tant la proposition faite que l’intention. Ce que j’ai perçu dans Mon Roi, et tu seras peut-être d’accord avec moi, c’est que Maïwenn aimerait bien que cette histoire ait valeur d’universalité. Elle aimerait bien que Bercot soit la représentation d’un certain type de femmes, et que Cassel soit la représentation d’un certain type d’hommes, et que ces représentations soient applicables à toutes les situations et tous les individus : « l’histoire de cette femme est l’histoire de beaucoup de femmes ». Le plus grotesque étant bien sûr toutes les scènes se déroulant dans le centre de rééducation, où Bercot se lie d’amitié avec des gamins issus de classes plus populaires, comme si la barrière sociale était franchissable aussi facilement. De fait, il est impossible pour moi, et pour beaucoup, de s’identifier à Bercot, à Cassel, ou aux djeuns : ils sont le fruit d’une construction mentale hyper bourgeoise, presque pourrie gâtée, qui m’est totalement inaccessible. C’est pour ça que quand on parle de ce film pour la première fois, hors discussion officielle, j’ai parlé de « lapsus bourgeois constant ».

Gibet : D’accord pour les raisons qui t’ont fait aller voir le film. J’espère que tu auras la présence d’esprit de ne plus t’infliger ça, même s’il s’avérait que le prochain long de Maïwenn était pourvu du meilleur pitch de l’histoire. C’est mon conseil à toi et à l’humanité, cadeau. Au bout de deux ou trois essais, en général on a compris si ça colle ou pas avec un auteur, et le hate watch ça fait des ulcères. Tu m’as mal compris sur la question des affects et des opinions. Je ne disais pas que toi, Corbillot, 37 ans, marin pêcheur, tu étais coincé dans l’indistinction de l’un et de l’autre, je disais que de manière générale nos opinions vont dans le sens de nos affects, et donc que c’est un peu vain de les séparer nettement. Mais ce sont là des considérations philosophiques qui vont probablement pas nous aider à régler le cas Maïwenn. Pour l’idée du plan signifiant je comprends ce que tu veux dire. C’est une position répandue chez les cinéphiles et elle est valable. Plein de grands films l’honorent. Mais ceux qui s’attachent à l’idée que faire un film c’est travailler les plans de manière à ce que ça développe un propos ont tendance à refuser d’autres façons de faire – j’en vois au moins deux, entre ceux qui se contentent comme Maïwenn de « filmer au mieux » et ceux qui créent de la forme sans se préoccuper de lui trouver un sens préalable (Resnais souvent, Godard aussi, sinon tout le cinéma expérimental). Je ne te dis pas que tu as tort de préférer ce que tu préfères, mais que ça reste une préférence, et que tu ne peux pas réclamer que tout le monde ait la même. D’ailleurs, quelle que soit la méthode, du sens est créé, et je souhaite bon courage pour distinguer un plan qui fait sens d’un plan qui fait pas sens. Je n’ai pas dit non plus que le travail de l’image, du cadrage, du montage etc faussait l’impression de réel. J’ai même dit l’inverse : on ne peut pas la dépasser avec le cinéma photographique, même en faisant un milliard d’efforts contre elle. Dans ce sens, ce n’est pas surprenant que certains se disent que capter le réel c’est suffisamment consistant pour constituer la matière d’un film. Le cinéma est la structure qui permet le mieux de copier le réel, c’est un fait. Mettons qu’on voyage dans le temps pour documenter comment jouait concrètement Molière (je choisis cet exemple car j’aurais beaucoup aimé voir ça). Qu’est-ce qu’on choisirait pour faire la captation de ses spectacles ? Écrire des textes très précis ? Non, la langue dispose un code entre le réel et sa représentation, ce serait incomplet, voire ça pourrait prêter à confusion. Peindre, dessiner ? Pareil. Prendre des photos ? C’est déjà mieux, pas de code, l’accès à l’objet de perception est direct, mais on passe à côté du mouvement. Qu’est-ce qu’il reste ? Hmmm je sais pas moi, on pourrait filmer ? Pour obtenir la captation la plus exhaustive possible d’un réel (je dis bien : la plus exhaustive possible), c’est filmer qui est le plus efficace. Si tu nies ça, ton nez va s’allonger indéfiniment et percer le cœur de ta gow. Bien sûr que le réel des films est organisé (au montage et/ou au tournage), que la captation est orientée (il faut que des choses soient dans le champ et d’autres non), mais ça ne change rien à la structure cinématographique, à l’intérieur de ce cadre. Pourquoi tu autorises le photographe à capter bêtement le réel et pas le cinéaste ? C’est arbitraire. Souviens-toi que le cinéma c’est une succession de photos. Je ne comprends pas comment tu peux dire que se fixer pour but de capter le réel ça relève de la métaphysique. C’est précisément le contraire. Le réel et sa multitude de détails, ça suffit. C’est ça que se disent les cinéastes de ce genre. Pas : on va filmer ce type-là mais en fait il nous intéresse pas ce qui nous intéresse c’est l’idée du peuple en général. Dans le pire des cas, c’est les deux en même temps. Je ne comprends pas non plus comment tu peux récuser tout ce cinéma-là sous prétexte que Maïwenn est à côté de ses pompes. Tu aimes bien Kechiche, or Kechiche c’est ce qu’il se propose de faire, va écouter ce qu’il dit dans les interviews si t’en doutes. Et Pialat t’en fais quoi ? Et Renoir ? Ce sont des trouducs parce qu’ils taffent pas leur découpage la veille au soir ? C’est une des missions que peut s’assigner le cinéaste, montrer le réel (faire des trucs de ouf spectaculaires pour stimuler l’imaginaire en est autre – mais ça se vaut). Les journalistes ne nous montrent rien. Compare n’importe quel reportage, même bienveillant, sur l’immigration à La Faute à Voltaire (le premier long de Kechiche), tu verras comme ce dernier rend hommage à la complexité amorale de la vie, et comme ce premier se contente de ressasser un bout de doxa sans aucun égard pour les nuances proposées par le réel représenté. Il faut choisir son camp : le cinéma disons naturaliste en est un. Si ça ne t’intéresse pas, c’est ton droit, personne ne te force, et surtout pas moi. Mais exclure ça des possibilités cinématographiques, c’est trancher dans ce qu’il n’y a pas à trancher.

Pour ce qui est du film à proprement parler, j’aime bien l’idée de lapsus bourgeois. Je n’avais pas compris la première fois, mais je crois avoir compris cette fois-ci : en fait, Maïwenn filme son petit monde comme si c’était LE MONDE, et ce n’est jamais questionné. Et, comme tu dis, ça s’applique aussi à Polisse. Il y a une opération bizarre en terme de sociologie, dans Mon Roi, j’aimerais bien que tu me dises ce que tu en penses ; pendant la première visite chez Cassel, Bercot et son frère sont en mode « wtf ce mec est super riche » alors qu’ils ont l’air d’avoir grosso modo le même niveau de vie (à moins que la casquette de Louis Garrel soit un signe d’appartenance aux classes basses selon le système Maïwenn ?). Je ne sais pas si on doit comprendre là que Maïwenn n’a aucun recul sur sa propre situation (se croit-elle gueuse parce qu’elle est millionnaire parmi les milliardaires ?) ou bien qu’elle est consciente mais qu’elle amoindrit le truc pour draguer le public ? Une autre chose de ce genre m’a dérangé. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais tous les personnages masculins sont drôles. Même le pharmacien. Et tous les personnages féminins sont réceptacles à humour mais jamais producteurs ; elles rient, mais ne font pas rire. Ça pourrait être intéressant si c’était questionné. En l’occurrence c’est du domaine du factuel. Dans Tomboy, par exemple, on montre que c’est beaucoup plus marrant d’être un petit garçon que d’être une petite fille (et par extension un homme qu’une femme) mais c’est sujet à interrogations, ça n’est pas un truc admis d’avance sur lequel autre chose se déploie. Bercot est le personnage féminin soi-disant moderne le plus traditionnellement dessiné que j’aie vue ces dernières années. C’est un personnage liquide, qui pleure beaucoup et passe une bonne partie du film dans la flotte (piscine, douches, pluie), qui n’arrête pas de changer de tronche au fil des années, qui est une victime absolue, et face à elle Cassel est un roc. Un des derniers plans se concentre sur son visage, et nous montre comme tout ceci est bien taillé, hmm cette pomme d’Adam saillante, cette mâchoire musclée. Ce sont des représentations classiques de chez classiques de la féminité et de la virilité, que le film fait passer en douce, et sans jamais nuancer (Cassel jamais féminin, Bercot jamais virile). Là où le dispositif de Maïwenn fait problème – on va peut-être tomber d’accord – c’est qu’elle ne se sert pas de sa caméra neutre pour embrasser le réel, pour faire advenir des trucs pas prévus qui contrediraient son système, c’est une manière de savonner la planche pour donner un vernis de vrai à des trucs au moins partiellement faux. En ce sens elle ne respecte pas le contrat qu’elle signe en se posant comme une héritière de Pialat et compagnie. Il y a un truc tout simple pour le démontrer : les séquences sont toutes trop courtes, sans exception. Les séquences au centre de rééducation m’ont paru ridicules, mais pas pour la raison que tu as mentionnée. Le jeu de mots lacanien de mes couilles « je-nous » en réalité Maïwenn le prend au sérieux. Les séquences de rééducation ne valent pas pour elles-mêmes, c’est juste des plans de 10 secondes, informatifs, « voilà où elle est en » dans le deuil de la relation. Je m’attendais aussi, étant donné le sujet, et face aux reproches des critiques, à d’interminables scènes d’engueulade (sur le modèle de Nous ne vieillirons pas ensemble) et chaque fois ça s’arrête bien avant que ça devienne éprouvant, autant pour elle cinéaste, que pour les acteurs ou pour le spectateur – bien avant qu’on soit crevé et qu’il surgisse des choses qu’on avait pas calculé. Et rétrospectivement je me rends compte que c’est comme ça dans tous ses films. Même la grande scène de crise familiale dans Pardonnez-moi, c’est une petite scène.

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Corbillot : Je te laisse (presque) le dernier mot sur notre controverse, elle ne nous aide pas forcément, en effet, à régler le « problème » que j’ai avec Mon Roi. J’entends tout ce que tu dis, mais, ici, dans ce cas précis, ce que je sens c’est que ce je-m’en-foutisme déclaré sur les aspects techniques, se perçoit de façon bien trop évidente dans le film. Il y a en effet les réalisateurs qui accompagnent à mort le montage et d’autres qui accompagnent d’autres étapes. Je pense que l’étape la plus cruciale pour Maïwenn c’est la direction de ses acteurs, car elle veut du bide, des tripes. Je ne suis pas forcément familier avec les réalisateurs que tu cites, mais je suppose que ceux de cette catégorie délèguent, donnent des lignes directrices, et essayent de tendre vers un certain travail de l’image et du son, une esthétique, peu importe celle choisie. Je n’ai pas envie de dire que les metteurs en scène qui insistent principalement sur le jeu des acteurs, sur l’écriture du scénario, des dialogues, sont des mickeys, des guignols. Je n’en dirais pas autant de ceux qui se foutent ouvertement des aspects techniques en les désignant comme du fignolage, du chicanage prétentieux. Je fais un constat : il y a une frange non négligeable du cinéma français qui trouve que la technique est une crasse, un parasite, un artifice indésirable. Je pense que Maïwenn est rentrée dans ce schéma tête baissée et qu’il est idiot de penser que ce « fignolage » dessert ses desseins. Autrement dit, je valoriserai toujours plus du foutraque pensé que du foutraque à l’arrache et ce peu importe le prestige des noms que tu pourras m’opposer. Je refais un détour sur cette question du réel. J’aime bien cette appellation de cinéma naturaliste (Zola s’est-il emparé de l’esprit de Maïwenn ?). Je comprends également ton explication sur la résistance du réel à toute forme d’artifice dans le ciné… Mais je te dirais que le cinéma résiste tout aussi naturellement au réalisme. Parce que pour moi, aussi, le cinéma est une forme d’écriture. C’est écrit ! C’est joué ! C’est tourné ! C’est retourné ! Le réel absolu, le Graal cherché par Maïwenn, me semble être une illusion. J’en reviens à mes barrières physiques. C’est comme vouloir faire tourner un logiciel sur le mauvais système d’’exploitation : ça ne peut pas marcher. Et puis, tu exagères sur le journalisme : je ne te parle pas du reportage d’Envoyé Spécial ou du jité. Regarde La Vida Loca de Christian Poveda, tu pourras constater que le journalisme arrive formidablement à faire passer des messages complexes, à organiser un discours autour d’un « véritable réel ».

Pour continuer sur notre fil autour du film, je n’avais pas pensé à la scène du petit-déj d’après soirée chez Cassel avant que tu ne l’abordes. En fait, en te lisant, et en rejouant la scène dans ma tête, je me rends compte que sous ton expression « les millionnaires chez les milliardaires » il y a en fait deux façons de vivre l’argent. Bercot et Garrel sont des représentations à peine caricaturales (presque pas assez) des bobos parisiens : ils ont l’argent mais ne veulent pas le montrer. La casquette, le jogging tendance, le vin AOC confidentiel, sont des outils d’imitation de la vie normale des gens normaux qu’ils ont la prétention de vouloir suivre. Après, l’embarras des bobos pour l’argent a ses limites : c’est toujours les hôtels les plus sympas pour les vacances (et pas le camping populaire du coin !) et les meilleures écoles privées pour les enfants, faut pas déconner. Toutes leurs valeurs ne sont que des valeurs apparentes, jamais intimes. Bercot et surtout Garrel dans cette scène, rejettent cette façon clinquante qu’a Cassel d’exposer sa réussite, de montrer son argent. Mais en réalité, ils le font d’une autre façon : le type Cassel est fier de sa réussite matérielle, le type Bercot/Garrel est fier de sa prétendue réussite culturelle. De fait, on se prend au jeu depuis le début de notre discussion : les noms des acteurs sont interchangeables avec ceux des personnages, leur vie et leur histoire dans le film aussi. Cassel est une réussite française à l’international, il a ses entrées à Hollywood, le monde du clinquant, et Garrel est l’avatar de l’acteur bobo (au moins dans les représentations des gens) qui sent le cinoche parisien à des kilomètres (il ne joue pas son personnage, il est son personnage). Et, une fois que les apparences, ce vernis dont tu parles est gratté, on a comme tu le développes des personnages hyper sexués : l’homme charmant, charmeur, drôle, puissant / la femme émotive, hystérique, passionnée. C’est presque dramatique d’en arriver à un schéma aussi clair. Et oui, on est d’accord : la personnalité de la réalisatrice, son univers mental, l’emportent largement sur ses intentions, son inconscient submerge totalement son conscient. Il éclate de partout dans le film : tout ce qui est censé nous émouvoir nous navre, tout ce qui est censé nous faire réfléchir nous passe par-dessus la tête, tout ce qui est censé nous surprendre nous arrive comme de l’implacable logique. Et malgré le « je-nous », l’histoire de Maïwenn n’est que particulière et jamais universelle. Ce que tu dis sur les scènes de rééducation me fait penser qu’en réalité le film est sur-construit, alors qu’à mon sens c’est pas comme ça qu’il a été voulu. Les scènes de dispute ne sont pas longues en volume de temps consacré mais plutôt en pénibilité. Moi je suis déjà éprouvé à leur début. Celle du déjeuner avec les amis est carrément insupportable, on retrouve ce côté humide dont tu parles, et je n’y retrouve aucune once de vérité. En fait, la violence et la puissance ne font pas le jeu de la justesse dans ce cas-là. Et par-dessus le marché, Maïwenn n’en tire aucun fruit.

Gibet : Je ne rajoute rien sur la question du réel, pour te répondre il faudrait répéter ce que j’ai déjà dit et personne n’a envie de ça. Sur la question du journalisme, tu me donnes raison, La Vida Loca c’est un film ! C’est du cinéma documentaire ! L’exercice journalistique est extrêmement contraint et en majorité les journalistes sont obligés de (ou ne cherchent pas à faire autre chose que) ressasser des idées reçues, même quand on est dans des formes plus subtiles que le reportage Envoyé Spécial. Pour ce qui est du film, nous sommes d’accord. Je n’avais pas pensé à l’articulation bobo versus bling bling, mais tu as raison c’est de ça dont il s’agit. Si on pousse la piste sociologique, on peut se dire que l’étalement de richesse de Cassel déplaît à Bercot parce qu’il montre que le gars est un nouveau riche dégueu qui justement a la thune sans la culture. Et c’est là où Maïwenn est défaillante : elle laisse passer tout ça. Ce qu’on dit, on le dit contre le film, pas avec lui, parce qu’elle naturalise son milieu sans se poser de questions. Quand je parle d’épreuve, je parle d’épreuve disons pour la pensée, les séquences ne sont jamais suffisamment longues pour laisser poindre accidentellement quelque chose qui aille à l’encontre de ce que tu appelles l’univers mental de Maïwenn. La séquence du dîner c’est de l’hystérie gratuite parce que ça ne fait que répéter ce qu’on nous a dit cent fois avant. Ce serait intéressant que le personnage féminin devienne vraiment agressif, que le rapport de forces s’inverse au moins le temps d’une séquence, mais Maïwenn ne nous la donne (encore une fois) que comme une victime en plein burn out – la pauuuuuvre ! Bref, ça valide ta conclusion.

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Robin : Je te suis à 100% sur la victimisation de la femme, qui est la seule chose qui nous est donnée à voir. OK, elle est victime, il n’y a pas à se poser la question, on insiste trop sur le truc pour penser le contraire. Il ne s’agit pas de dire que sa passivité justifie le traitement reçu. Si l’on parle deux secondes de société et de ces rapports humains dominés par des figures perverses, manipulatrices, égocentriques (rapports amoureux, rapports professionnels), il faut dire que ça existe, que c’est intolérable, et que ce doit être terrible à vivre. Mais n’évoquer que la position de victime, c’est finalement signaler que la maison brûle sans indiquer les issues de secours. La souffrance absolue et infinie n’est pas une fatalité. Sans pousser le truc jusqu’au revenge movie jouissif à la Tarantino, tu pourrais comme tu le dis inverser les rapports de force dans ce film. Les dominations morales et physiques peuvent être mises à mal, contredites, torturées. Oui, j’aurais aimé voir une Bercot agressive, combattive, manipulatrice par défense ou vengeance, sournoise. J’aurais aimé voir cette figure masculine monolithique vaciller, exploser, voler en éclats. C’est peut-être toujours bête de juger un film par rapport à ce qu’on aurait aimé y voir, moralement, mais c’est vrai que pour Bercot j’aurais aimé éprouver de l’admiration, plutôt que simplement de la peine ou de la pitié. C’est simplement impossible pour les raisons sociologiques précédemment évoquées, et pour ces raisons de visions sur le personnage. Et il me reste cette impression d’un film qui n’a apporté aucune nouveauté au mélodrame. En poussant mon raisonnement, je dirais qu’il est presque rétrograde tant ces représentations des genres me paraissent emprunter des visions dix-neuvième sièclistes. Il me parait impossible d’être convaincant ou émouvant avec une distribution des rôles et des comportements aussi autocentrés sur les groupes sociologiques dont nous avons parlé, aussi stéréotypés, et finalement, aussi sexistes.

Green Inferno c’est nul / Knock Knock c’est bien

Parfois, malgré les apparences, notre surhomme Aloïs perd le courage. Alors sa quête du film d’horreur ultime devient fardeau. Il a besoin d’aide. Face à la tâche de découvrir et commenter les deux derniers d’Eli Roth, on l’a vu se recroqueviller… C’est le moment qu’a choisi Gibet aka moi-même pour venir à son secours : « parlons-en tous les deux, cher Aloïs ! tu ne t’enfonceras pas seul dans l’enfer vert ! ».

Gibet : Pour mieux parler de Green Inferno, je propose qu’on commence par évoquer Cannibal Holocaust, l’une des inspirations principales de Roth pour ce film. Tu m’as dit que tu avais trouvé ça bien nul, mais moi j’ai plutôt aimé.

Cannibal Holocaust, Ruggero Deodato, 1980

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Aloïs : Cannibal Holocaust, ouais, ça fait partie des premiers films que j’avais regardé quand je me suis lancé dans ma grande croisade du film d’horreur ultime. Quand je t’ai dit effectivement que je le trouvais bien nul, c’est avant tout sur l’aspect film d’horreur : pour moi, ce n’en est tout simplement pas un. Le problème de base, c’est qu’il se présente, dans sa communication, comme le chef-d’œuvre le plus abouti de l’horreur, la couverture du DVD annonçant au travers d’un bandeau bien vénère, « le film interdit dans près de 80 pays », avec des commentaires assortis. En lui-même, le film est pas dégueu, et j’ai bien aimé la plongée dans le monde de la jungle, au travers d’images qui justement se rapprochent davantage de la réalité et d’une mise en situation réaliste. Cannibal Holocaust signe le début d’une génération de films en caméra embarquée (Projet Blair Witch, Rec, le film avec Jared Leto je sais plus son nom, etc) avec la mise en abyme du documentaire enregistré sur cassette retrouvée suite à un drame qui aurait coûté la vie à un groupe de journalistes. Voilà : la critique élémentaire que j’aurais à émettre concernant le film, c’est qu’il ne s’agit pas d’un film d’horreur. Quelques scènes gores ponctuent des longueurs qui au final ne font pas monter la tension – au service d’un effet réaliste certes, mais un peu lourd.

Gibet : J’ai souvent entendu dire que c’était un des films les plus dégueus de l’histoire du cinéma, mais jamais que c’était le meilleur film d’horreur de tous les temps. Ce qu’il y avait écrit sur ta jaquette,  « le film interdit dans près de 80 pays », ça va aussi dans ce sens : vous allez vous prendre du gore plein la gueule vous pourrez plus fermer vos yeux sans voir des images d’entrailles de tortues !!!!! Pour autant, ça exclut pas le film du genre horrifique à mon sens. Dans tes critiques, tu mets beaucoup l’accent sur la tension, l’atmosphère, la construction scénaristique, tout ce qui participe à décupler la peur du spectateur – c’est une approche, mais elle met hors jeu des films qui s’en battent les couilles de tout ça et qui veulent juste montrer des trucs crados. C’est ce que j’appelle la dimension pornographique du film d’horreur : parfois on vient tout simplement regarder des corps se faire défoncer et c’est normal du coup qu’il y ait des films qui ne se préoccupent que de cet aspect-ci. Encore que ce ne soit pas tellement le cas dans Cannibal Holocaust. On sent qu’ils se sont creusés la tête pour faire monter la sauce progressivement. Le premier voyage, avec l’anthropologue qui part à la recherche des journalistes disparus, t’es super méfiant, tu te dis au détour de n’importe quel raccord je peux tomber sur un truc répugnant – finalement il se passe pas grand-chose le truc le plus hardcore je crois que c’est des gros plans sur des squelettes fake dont on suggère la décomposition via des petits insectes sciemment disposés. Le deuxième voyage du coup t’es moins sur tes gardes et c’est là que ça commence vraiment, et là – je suis pas d’accord avec toi – le flot de scènes de chaos est quasi-ininterrompu, y a presque pas de répit, les délires nihilistes destructeurs des journalistes se succèdent avec presque pas de temps mort. À partir de ce moment je trouve qu’il y a bien une ambiance, une tension, etc. Tu es peut-être insensibilisé (moi aussi dans une certaine mesure car j’ai maté beaucoup de films de genre purulents) mais mettons quelqu’un d’un peu sensible aux représentations de la violence face à ce film, je pense que pour lui ce sera insoutenable de se dire « il reste encore trois quarts d’heure de film et ils en sont déjà à ce niveau de bâtardise JUSQU’OÙ S’ARRÊTERONT-ILS ? » (moi-même j’ai un peu ressenti ça face aux séquences de tortures animales, parce que je me disais « s’ils vont plus loin que ça je suis pas sûr que je veux voir »). Il y a donc réelle peur, au sens où tu es dans l’attente angoissée du potentiel surgissement d’un truc vraiment dégueulasse dont tu veux surtout pas être spectateur. Même dans son sous-texte (les blancs gentils deviennent copains avec les amazoniens / les blancs méchants se font bouffer), ça correspond à ce que nous montrent en général les films d’horreur, y a compensation du déchaînement de libido par un retour en force de la morale (exemple classique : dans les slashers, ceux qui baisent se font tuer / les vierges survivent). Mais l’intérêt de Cannibal Holocaust à mon sens c’est que le déchaînement que la morale vient régler pour le coup il était vraiment vraiment déchaîné de ouf malade, les journalistes sont extrêmes, débiles et pas sympas pour un sou.

Aloïs : Je suis d’accord pour dire que Cannibal Holocaust rentre dans la catégorie des slashers et encore, à moitié. Comme tu le dis, la morale est écartée, trop même, puisque tu avoues avoir été gêné par les scènes sur les animaux, sache qu’elles ont été réellement tournées, c’est-à-dire que les animaux ont vraiment été tués et violentés. Bref, je vais pas la jouer Greenpeace, mais à partir de là, c’est même plus juste du gore pour du gore, ça appelle à une pseudo volonté de faire plus gore en jouant sur le fait que ça s’est vraiment passé. Je cautionne pas, quand je veux voir du sang, je préfère encore qu’il soit faux, pareil avec les entrailles de tortue. J’ai vu Cannibal Holocaust il y a assez longtemps, et j’avoue qu’il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, et encore moins celui d’un film à la succession de scènes d’horreur. Si on me demandait ce que j’en ai retenu, je dirais : une tortue ouverte, un singe ouvert, un coupage de jambes, un viol meurtre et la scène finale où les journalistes se font bouffer. Mais je n’ai apprécié ni le côté horreur qui pour moi reste trop pauvre vis-à-vis de ce que je peux attendre d’un film du genre (peut-être suis-je effectivement immunisé) ni du côté slasher qui repose sur le pire prétexte du monde pour faire du gore rendu en qualité image ternie 1980. C’est à mi-chemin entre les deux, sans aller à fond dedans, et du coup ça reste incomplet. Mais un tant soit peu réaliste malgré tout, ce qui disparaît dans Green Inferno.

Gibet : Je disais pas que Cannibal Holocaust était un slasher (c’en est pas vraiment un on est d’accord), juste que dans les films d’horreur il y a toujours une structure morale pour rassurer le spectateur – là c’est que les blancs qui se sont fait manger sont en fait des salauds et que les amazoniens se sont juste vengés ; dans les slashers à chaque fois le tueur s’occupe des ados actifs sexuellement et ce sont les vierges qui tiennent le plus longtemps et en général, retour de la flamme morale, arrivent à mettre à mal le tueur (ce qui est parodié explicitement dans le premier Scream avec le puceau qui immunisé peut rester tranquille sur le canap pendant que les autres autour de lui se font trucider). Pour les séquences animales, j’étais bien conscient qu’elles étaient authentiques, et c’est pour ça qu’elles m’ont mis si mal à l’aise (et que j’avais pas du tout envie qu’ils poussent le truc encore plus loin – d’où le sentiment de « peur »). Mais en même temps, c’est parce qu’elles sont réelles et extrêmes (c’est une chose d’exécuter un animal, c’en est une autre de jouer avec sa tête découpée encore vivante) que ça a si bien fonctionné sur moi. C’est sûr que c’est très discutable d’un point de vue éthique mais d’une certaine manière ça fait « du bien » (disons que ça a une valeur cathartique) de voir des persos qui sont indiscutablement des enculés niveau Marquis de Sade un jour de fête, et ils ne paraîtraient pas aussi enculés si les animaux n’étaient pas tués réellement. Pour ce qui du rythme du film, moi j’ai vu le film hier matin, et à partir du moment où commence la vidéo des reporters, y a quelques respirations où l’anthropologue qui regarde les rushes interrompt la projection pour dire que c’est dégueulasse, et quelques plans de transition d’un épisode à l’autre, mais c’est pas grand-chose quantitativement. Après, tout est pas au même niveau d’intensité, t’as une séquence où simplement ils paniquent parce que la meuf a une grosse araignée sur le bras, t’as une séquence où ils se font attaquer simultanément par un croco et un anaconda (d’ailleurs les animaux sauvages sont très bien filmés) – pas toujours des séquences d’horreur pure donc, mais quand même des séquences de suspense, où tu as toujours l’occaz de voir à quel point les persos sont frénétiquement crétins. Enfin bref, le rythme est soutenu, foi de témoin récent.

Green Inferno, Eli Roth, 2015

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Gibet : Euh bin c’était vraiment pas terrible.

Aloïs : On est d’accord. Fin du débat.

Gibet : Et si je te dis que globalement les critiques sont bienveillantes envers le film ?

Aloïs : Je répondrais que j’ai arrêté de lire les critiques des films depuis que j’ai lu celles de La guerre est déclarée. Mais à dire vrai ça m’intrigue qu’il puisse y avoir de bonnes critiques sur un tel film, il faut que j’aille voir ça.

Gibet : T’es au courant que La guerre est déclarée c’est pas censé être un film d’horreur ? Parce que si tu l’as vu dans cette optique-là c’est normal que t’aies pas trop pigé.

Aloïs : Il reste meilleur niveau horreur que certains films du genre.

Gibet : Bon. Le truc principal qui va pas dans Green Inferno, c’est que Eli Roth il est parti en mode commando dans la jungle amazonienne pour filmer de L’AUTHENTIQUE, du JAMAIS VU (il dit ça en interview sérieux), et qu’en fait le film profite pas du tout de ça. C’est tellement conventionnel, l’écriture, la réa, les effets, il aurait tourné ça en studio on aurait pas fait la différence. Tu trouves pas ?

Aloïs : Ah parce que ca a été tourné dans la jungle ? Du coup carrément. Là-dessus Cannibal Holocaust tenait ses promesses et nous emmenait au cœur de cette jungle. On y croyait.

Gibet : Ouais, tourné dans la jungle (Roth se vante d’être allé plus loin dedans que les cinéastes précédents ne sont jamais allés), dans un village local, avec ses habitants dans le rôle des sauvages… tout ça pour ça. Comme si ça suffisait de tourner à tel endroit pour que le spectateur ait la sensation de cet endroit. Je trouve que le peu d’efforts pour l’impression de réel se ressent partout, et ça annule pratiquement tout l’intérêt du film. Même dans les scènes gore, on est à la limite du cartoon. La première cérémonie de cannibalisme avec le gros gentil… les indigènes ils te coupent tout ça super facilement, aucune résistance de la chair et des os, la prêtresse elle mâche la langue du type comme si c’était de la barbe à papa. Ce serait pas trop un problème si le parti-pris de la blague était net. Mais concrètement à côté de quelques notes d’humour assumées (ça m’a bien fait marrer les indigènes défoncés qui ont la dalle), y a beaucoup beaucoup de scènes conventionnelles ultra-premier degré, et du coup ultra-grotesques (tous les trucs où la fille apprivoise le gamin avec son sifflet ohlala L’Anthropologie pour les nuls). Dès le début j’ai tiqué : l’héroïne mate le leader du groupe activiste avec sa BFF et ils disent « OH MY il est tellement charismatique !!! – oui c’est pour ça qu’il est dangereux !!! » alors que putain c’est de l’acteur de seconde zone vraiment foireux, à chaque fois qu’il fait un geste ou une expression tu le vois en train de réfléchir à si c’est bien ça que le réal lui a dit de faire, tu peux presque lire les didascalies du scénar dans ses yeux vides  c’est le néant en terme de charisme. C’est un des trucs qui m’agace le plus dans la fiction, quand les persos qualifient un truc d’une manière qui contredit ce qu’on voit (ça arrive souvent quand un perso chante comme une casserole de pâtes à l’eau… et que tous les autres persos sont en pâmoison). Tout ça pour dire que c’est rare que le film soit en accord avec son principe d’authenticité.

Aloïs : J’avais déjà soulevé le point du stéréotype lors de ma première réaction face au film. Les personnages sont tous emprunts de ces fameux caractères surjoués, de l’héroïne bonnasse et un peu paumée au mec méchant, sans états d’âme (en l’occurrence ici le chef soi-disant charismatique qui passe quand même en dix minutes d’une manif de mecs assis sur l’herbe du campus au gars qui n’hésite pas à sacrifier sa team pour arrêter des bulldozers), le roux rigolo, le gros sympa, la neuneu de service, la pétasse… Bref, un condensé tellement énorme qu’à partir de vingt minutes tu ne vois plus que ça, et toutes les répliques continuent d’accentuer cette dimension déjà bien trop présente. Le coup du sifflet et du gamin est tellement obvious également, et tellement bien amené : « oh regarde, je te joue deux notes et demi sur l’instrument le plus désagréable à écouter dans l’univers, du coup te voilà prêt à trahir le peuple qui t’a fait naître, t’a nourri, t’a élevé ». À la limite, si ma bouffe se met à me jouer de la gratte, j’en fais un spectacle itinérant mais je ne lui rends certainement pas sa liberté. Tu rajoutes à cela les facilités scénaristiques du style « tous mes potes sont morts dans le crash de l’avion » (à la fin) alors qu’il suffit d’envoyer un mec chercher les corps, dans une zone désormais contrôlée par des forces armées et donc identifiable puisqu’on y a déjà posé un hélico, pour se rendre compte que y a quelques cadavres embrochés et un village de cannibales à 12 mètres de là. Le rêve à la fin, et le dernier plan d’ailleurs… je n’ai rien à ajouter, j’ai juste regardé en l’air en disant : « hein ? ». Qu’est-ce que ça fout là ? Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire, signifier ? Y a un sens caché ? Autant dans Knock Knock l’ultime scène est franchement rigolote, autant là… je comprends toujours pas. Et pour finir de m’emporter sur Green Inferno, le passage de la fuite de l’héroïne, toujours grâce à l’aide de Mimi-Siku, est absolument hallucinant : elle se barre à l’aise d’un village après avoir parlé pendant 15 minutes à son pote attaché (qui lui demande de l’achever avec une étonnante facilité, ça doit être les piqûres de fourmis qui le font délirer) alors que le dit village est gardé puisqu’on voit dans la PUTAIN DE SCÈNE PRÉCÉDENTE des guerriers qui surveillent les alentours. Mais ça n’arrête personne puisque la fille est juste poursuivie par une gamine et son fidèle acolyte Jean Balourd. De toute manière, ça devait juste être des gros recalés de la tribu vu qu’ils se font semer dans la forêt dans laquelle ils ont toujours vécu, et laissent l’héroïne s’enfuir quand elle passe près d’une panthère qui ne sert à rien, le tout sur une musique tellement forte en volume et hors de propos que ça en devient risible.

Gibet : Putain ouais la panthère ! Encore une fois j’ai pas compris pourquoi ils avaient fait tant d’efforts (si je me goure pas c’est une vraie panthère), la séquence peut très bien se passer de l’animal  le truc se pointe on croit qu’il va y avoir de l’action et finalement l’héroïne passe devant plus tranquillement que si c’était un contrôleur SNCF. Tous les trucs que tu relèves dans le film, ça me fait me demander si le nouveau cinéma d’horreur a capté que son public était essentiellement composé d’ados blasés, et si du coup ils font pas exprès de faire des séquences idiotes et des persos idiots dans un premier degré affiché pour que ce public puisse coller dessus son second degré. Pour la fin, je crois malheureusement qu’Eli Roth veut laisser une porte ouverte pour un éventuel second opus ! Mais la chance est avec nous : il a énormément galéré pour distribuer Green Inferno (le film est sorti seulement en VOD) donc c’est peu probable qu’il réussisse à produire une suite. Ou alors c’est une fin symbolique : l’activiste enculé l’emporte contre tous, il est imbattable (ce qui est bien étrange puisque pendant les 9/10 du film son unique plan de survie est : attendre dans la cage), voilà ce que c’est que notre monde moderne. À ce propos, qu’est-ce que tu pensé de la dimension politique du film ? Les critiques disent que c’est l’aspect le plus réussi du film.

Aloïs : Effectivement, j’ai lu qu’une suite était prévue, nous verrons bien si cela se concrétise ou non. L’option d’un deuxième film est d’ailleurs celle qui me semble la plus probable quant à l’explication de la séquence finale. Le côté décalé ne se ressent pas assez, voire pas du tout, et du coup, ponctué de cette manière, offre des scènes complètement ubuesques qui se perdent au milieu d’un propos qui semble pourtant se vouloir sérieux. L’un dans l’autre, on ne sait pas trop ce que ça vient faire là et je te rejoins là-dessus : quitte à prendre un parti, autant l’assumer jusqu’au bout. Pour la dimension politique, ça me fait doucement rire aussi. Invoquer trois fois le nom de l’ONU et légitimer une action coup de poing contre des sociétés coupables de déforestation, c’est un peu faible pour moi comme dimension politique. Même ça je trouve que c’est raté : la fille qui part parce qu’elle veut faire stopper l’excision des femmes, elle s’est un peu trompée d’atelier. Dire qu’on est prêts à sacrifier des gens pour sauver des arbres (et des indigènes qui te boufferont de toute manière), pareil, la logique m’échappe un peu. La scène de confrontation finale où l’héroïne est interrogée par des membres de l’ONU (dont son père) est juste aberrante. Elle dure à peu près deux minutes grand max, pendant lesquelles elle va raconter mythos sur mythos pour protéger une peuplade qui a juste bouffé ou trucidé tous ses potes. Surtout quand derrière suffit que les mecs qui protégeaient les bulldo ont juste à dire : « bah on a retrouvé quelques corps empalés et pas mal de têtes réduites dix mètres plus loin, surtout et on a ramassé votre fille affublée du costume rituel pour l’excision ». Non, tout le monde se contente des trois phrases qu’elle balance malgré les nombreuses rumeurs qui font état de la pratique du cannibalisme. Ça fait plus syndrome de Stockholm que dimension politique, du moins de mon point de vue.

Gibet : Ouais pareil, j’ai trouvé ça super confus. On a l’impression que Roth a réfléchi à ce qui serait cool scène après scène, mais en oubliant chaque scène précédente au fur et à mesure, et le truc de la fille qui ment à la fin ça ne tient que parce que dans l’immédiateté du truc c’est un peu classe comme retournement. Impossible, à cause de ça, de savoir c’est quoi son regard sur ce qu’il filme. En terme de morale, c’est pas mieux. La charge de Cannibal Holocaust elle a totalement disparu, on retourne à des catégories super ringardes. Le leader activiste c’est le Méchant, l’héroïne c’est la Vierge. Si tu regardes dans le détail, chaque perso de la troupe d’activistes a commis un petit péché (sexe ou drogue  pas trop de rock’n’roll par contre) qui justifie qu’il se fasse massacrer (pourtant c’est vraiment des tous petits péchés à la con). Le délire sur l’excision, je sais pas trop quoi en penser. C’est pas inintéressant d’intégrer cette peur dans un film d’horreur, perso j’avais jamais vu ça, d’autant que dans l’ordre des choses c’est LE interdit de Green Inferno, tellement interdit que ça n’arrive pas (comme les meurtres d’enfant dans la plupart des films, on fait mine que ça va arriver pour faire battre les cœurs et ça ne vient pas). Mais à chaque fois que ça revient sur le tapis, comme le lien entre cannibalisme et excision est pas si évident, c’est difficile de se dire autre chose que « HORS-SUJET !!!! ». C’est peut-être pour se moquer de la naïveté de l’héroïne ? J’arrive pas à savoir si Roth est teubé ou pas. T’en penses quoi ? Si on met tout ça à part, ce qui m’a le plus surpris dans ce film c’est qu’il n’y ait concrètement que deux ou trois scènes véritablement gore. Le film n’honore même pas cette promesse toute basique. Ça m’a laissé totalement perplexe, je comprends pas la démarche de tout faire à moitié.

Aloïs : Perso j’avais même pas pris la peine de pousser la réflexion aussi loin. C’est vrai que maintenant que tu le dis, tous les meurtres sont « légitimés » par ces pseudo-péchés à peine visible (le gros par exemple, il est mort parce qu’il est gourmand ?). Comme tu dis, ça repose sur l’immédiateté, et si tu prends ne serait-ce qu’un peu de recul par rapport au film, ça devient tout de suite risible. Je me suis effectivement demandé, passé un certain moment : pourquoi cette retenue ? Et par rapport à ça, je n’ai pas vraiment de réponse à la question. Teubé je dirais pas, mais c’est clairement un coup manqué (en tout cas bien plus réussi dans Knock Knock). Le gore et l’excision, c’est pareil, je te rejoins là-dessus. Le gore aurait d’ailleurs une nouvelle fois pu être très réussi s’il avait eu une dimension complètement grotesque, aberrante, limite à la Kill Bill, que ce soit du gros n’importe quoi mais qu’on puisse au moins se rattraper là-dessus. Quitte à se tirer une balle dans le pied, autant qu’il en sorte un geyser de sang de la chaussure. Mais non, nada, deux trois bras qui se baladent et un gros poulet cuit au four. Et au passage, si tu fais cuire de la beuh comme ça, y a plus de chance que tu foutes tes pochons en l’air que de réussir miraculeusement un space cake humain. Mais si en plus il aurait fallu virer des scènes comme ça au nom du réalisme, il ne serait définitivement plus rien resté du film. L’excision pour conclure (c’est presque poétique dit comme ça, je sais pas pourquoi)… Bah ouais, c’est raté aussi, ça pop de nulle part, la scène où la chef du village enfonce sa griffe, je pensais que c’était le rituel, mais en fait non, t’as une scène de dix minutes qui sert encore une fois à rien, avec une pseudo-montée de tension qui retombe tout aussi vite (même si pour le coup t’es pas du tout monté en même temps parce que tu t’en fous de savoir si la fille va être scarifiée ou non). Enfin bref, en deux ou trois mots : c’est dommage.

Knock Knock, Eli Roth, 2015

knock-knock lunécile

Gibet : J’ai été beaucoup moins perplexe devant Knock Knock. Je crois même que j’ai aimé ! Pour dire ça rapidement, c’est classique mais bien mené. Je crois que t’es d’accord avec ça si je me fie à ce que tu as déjà dit du film en parlant de Green Inferno.

Aloïs : Ouais, j’ai carrément plus accroché, pour pas mal de raisons d’ailleurs. On est beaucoup plus dans cette idée de surenchère qui n’est qu’à moitié développée dans Green Inferno. Knock Knock c’est pas un film d’horreur, enfin pas à mon sens. C’est plus une sorte d’exutoire sympathique. Comme je suis un éternel insatisfait, je vais commencer néanmoins par le principal point faible selon moi, qui est purement personnel par ailleurs : le choix de Keanu Reeves. Pas que j’aime pas l’acteur, mais je trouve qu’il a une tête un peu trop sympa pour ce genre de rôles. Ça me gêne pas plus que ça au final, et on pourra même dire que c’est sûrement voulu qu’on s’apitoie sur son sort, ça donne un côté vraiment voyeurisme immoral vis-à-vis d’un mec qui a sûrement pas mérité tout ça. Le point de vue est tout aussi intéressant que justement mettre un connard fini contre lequel tout s’acharne. Ça rajoute une dimension de « culpabilité » je dirais. Je sais pas si je suis super clair. Je reviens donc un peu sur ce que je disais deux lignes plus haut : le choix de Keanu Reeves en tant qu’acteur principal est intéressant, et confère cet aspect moins jouissif en tant que spectacle mais plus travaillé sur le côté psychologique et relation avec les personnages.

Gibet : Pour ce qui est du genre du film, spontanément moi j’aurais rangé ça dans la catégorie thriller ou à la limite comédie noire. Mais bon, si on prend une définition basique du film d’horreur, c’est un film « dont l’objectif est de créer un sentiment de peur, de répulsion ou d’angoisse chez le spectateur ». Or à peu près tous les thrillers réussis causent au moins de la peur. Face au Silence des Agneaux, catégorisé thriller, le spectateur est censé passer par toutes ces étapes. Le thriller serait juste un film d’horreur bien écrit ? En fait si on y réfléchit, la différence entre l’horreur et le thriller c’est que l’un extériorise et l’autre non, l’un est visuel et l’autre psychologique. Le truc amusant avec Knock Knock c’est que c’est plutôt un thriller, mais qui menace jusqu’au dernier moment de virer vers l’horreur. Je suis pas trop d’accord pour ce qui est du choix de Keanu Reeves. J’ai pas d’avis sur ce type, je l’ai pas vu dans grand-chose et je me souviens pas tellement de ses performances. Mais son aspect sympathique participe à l’originalité du film, que je trouve à vrai dire assez subversif. Pour moi le réel intérêt du film est là : le perso de Keanu Reeves est sympa, à peine coupable (c’est à deux doigts du viol ce qu’elles lui font), et la violence des deux meufs est gratuite. Avec une telle procédure – elles prennent un père de famille esseulé et elles le teasent à fond jusqu’à ce qu’il craque  tout le monde tomberait dans le piège. Ça tombe sur le perso de Keanu au hasard. Le geste des deux meufs est plus violent que celui exutoire des héroïnes de rape and revenge, elles ne ridiculisent pas un individu, elles ridiculisent la structure familiale en général, en rappelant que c’est juste une convention, qui régule les pulsions mais ne les annule pas (gros accent mis sur l’inceste of course). Le film aurait eu beaucoup moins d’ampleur si le gars persécuté avait été un gros porc. En voyant l’intro du film j’ai eu peur qu’on soit dans le schéma rebattu de « la famille parfaite » qui se révèle pleine de secrets et de vices mais heureusement non. C’est une famille normale, avec des vices normaux.

Aloïs : Yes, c’est ce que j’essayais d’expliquer. Le résultat n’est clairement pas le même que si le gars avait été le dernier des salauds. C’est bien cette idée de dénonciation des conventions familiales qui les motive, ce qui au final est hyper maigre comme excuse pour ravager la maison d’un type et lui faire croire à sa mort jusqu’au bout, mais c’est justement ce qui confère cette dimension malsaine au film (au sens positif). Le mec paye quand même au prix fort le fait d’avoir couché avec les deux pires allumeuses du millénaire. L’ambiance évolue dans le film assez rapidement, et nous prend même par surprise au début (surtout quand les deux filles reviennent dans la maison, j’ai trouvé que c’était le moment où tout basculait vraiment). C’est presque dommage qu’à la fin elles avouent qu’elles sont majeures, limite ça aurait été encore plus fort que leur histoire soit vraie, pour bien enfoncer définitivement le clou. En ce qui concerne le film d’horreur et le thriller, je suis plutôt d’accord, en rajoutant que le film d’horreur n’a pas forcément de but final, en tout cas pas toujours, on est dans la gratuité et l’immédiateté, à l’inverse d’un thriller qui se construit tout au long d’une trame progressant au rythme des éléments que le scénario dévoile. Il y a toujours une motivation sous-jacente, plus ou moins explicite, qu’on ne retrouve pas forcément dans le film d’horreur (le slasher étant le meilleur exemple).

Gibet : Ce que tu dis sur le thriller vs le film d’horreur confirme ce que je dis. Puisque le film d’horreur est spectaculaire (au sens où il est censé livrer des images fortes) il peut se permettre de donner dans la gratuité et l’immédiateté (je trouve quand même que cette possibilité est rarement explorée à fond  y a pas ou peu de films d’horreur qui soient totalement dépourvus d’intrigue, même les slashers comme je disais y a au moins une petite histoire pour maintenir la morale) alors que le thriller, plus intérieur, doit miser sur autre chose, et notamment sur l’agencement des événements, pour faire en sorte que tel ou tel rebondissement, telle ou telle révélation défonce la tronche du spectateur comme il se doit. Tout à fait d’accord sur le fait que la punition est disproportionnée. Là aussi c’est assez original : celles qui reprochent aux pères de famille leur perversité sont en fait elles-mêmes super sadiques. Ça va de pair avec leur changement de comportement très brutal entre la nuit et le matin. Avant qu’ils niquent, elles sont des petites créatures très sexuelles mais douces (je ne sais pas si c’est voulu mais en tant que spécialiste ès Marilyn Monroe je ne peux pas m’empêcher de voir dans la première partie du film une réécriture de Sept ans de réflexion, et dans la blonde une post-Marilyn) et après sans transition elles deviennent des putains de Gremlins fous de puritanisme. Je trouve ça très malin de faire cohabiter dans le même personnage une grande décontraction du cul type libération sexuelle totalement digérée et une extrême intransigeance envers la déviance. Je ne crois pas avoir déjà vu ça incarné ailleurs, et pourtant c’est conforme à certaines rigidités de notre époque. Pour ce qui est de l’aveu de majorité à la fin, je pense que Roth voulait disculper son perso masculin au maximum. Mais c’est vrai que ça n’était pas indispensable. Le propos tiendrait même (et peut-être encore mieux) si elles étaient effectivement mineures.

Aloïs : La transformation est clairement radicale, j’ai d’ailleurs au début été un peu perplexe lorsque Keanu Reeves se rend dans la cuisine et découvre les deux en train de tout dégueulasser pour faire trois pancakes. Le malaise s’installe hyper rapidement, et ce n’est plus qu’une heure de descente dans la folie. Je ne peux pas confirmer pour Marylin Monroe, mais je te crois sur parole. Il y a effectivement une petite ressemblance, mais n’étant pas un aficionado de l’actrice comme toi, ça ne m’a pas sauté aux yeux. Elle me faisait plus penser à une de mes ex pour tout dire, même dans le comportement, ce qui a contribué à me faire un peu tiquer devant. En prenant un peu de recul cependant, je me rends compte qu’il y a quelques petits points qui me posent problème. Le premier, c’est que les deux filles n’ont pas l’air de trop s’en faire en partant de la maison, alors qu’en soi on imagine que le premier truc que va faire Keanu Reeves, c’est appeler les flics, qui, s’ils ne sont pas trop nullos, vont pouvoir trouver des empreintes digitales à peu près partout. Le coup du texto envoyé au galeriste est un peu louche aussi, il suffit de regarder l’heure d’envoi du message et estimer l’heure de la mort pour se rendre compte que ça colle pas des masses. Après je rentre peut-être dans des considérations de police scientifique mais ça m’emmerde un peu de relever des pirouettes scénaristiques qui légitiment de manière pas crédible ce qui s’est passé. Autre point qui m’a marqué, et qui rappelle Green Inferno : la beuh. Je ne sais pas pourquoi Roth lui accorde une importance particulière dans le film. Est-ce que cela fait partie des « péchés » qui induisent que le personnage doit être puni ? On a le droit à une longue séquence d’allumage de pipe, à Keanu Reeves qui en parle un peu avant le départ de sa famille, et même quand sa femme l’appelle, elle conclut la discussion par « fume pas tout hein hihihi ». Est-ce qu’il faut le voir et le comprendre comme ça ? Ou bien faut-il encore plus pousser la réflexion en lui conférant une dimension ironique du fait qu’elle vient lui parler de ça alors que c’est un peu le dernier de ses soucis ? Je me demande…

Gibet : La ressemblance avec Marilyn Monroe n’est pas flagrante, j’avoue. C’est moins une ressemblance physique trait pour trait qu’une évocation, transposée dans notre époque. Après j’ai tendance à voir Marilyn Monroe partout mais là j’ai vérifié et je suis pas seul à repérer un écho. Quand je vois la blonde (l’actrice est brune en temps normal c’est donc un vrai choix de Roth) de Knock Knock avec son grain de beauté, son peignoir blanc, jouer la conne face à un type dont l’enjeu est de ne pas tromper sa femme partie en vacances sans lui parce qu’il doit taffer, ça m’est vraiment impossible de ne pas relier le truc avec Sept ans de réflexion, où on retrouve la même configuration. Il faut se dire qu’aux États-Unis Marilyn Monroe et ses films sont beaucoup plus présents dans l’imaginaire collectif qu’en France, et même si Eli Roth n’en a pas fait exprès, le rapprochement est très fructueux, j’en ferais peut-être un article : la blonde de Knock Knock serait une Marilyn dégénérée, qui explicite la complexité de la star (notamment son rapport ambigu à la sexualité). La fin m’a un peu frustré aussi, il reste pas mal de choses irrésolues. J’avais tellement envie de voir la véritable réaction de la famille, et comment Reeves allait gérer cette situation. Mais je comprends que Roth s’arrête là, ce serait un autre film. On reste dans la comédie noire en stoppant l’affaire ici. Pour ce qui est des meufs effectivement elles laissent la blinde d’indices, tout ce que tu dis est juste, mais elles sont tellement extrêmes qu’on peut s’imaginer qu’elles n’ont peur de rien, qu’elles se rendent intouchables dans toutes les situations, y compris si elles se font arrêter. Je trouve que ça participe à leur aura que leur plan soit faillible mais qu’elles s’en foutent, en mode après moi le déluge. Le film ne dit pas qu’elles en sortiront indemnes d’ailleurs. Pour le coup, les références à la beuh, je l’ai reçu comme une sorte de curseur sociologique pour la caractérisation des personnages, du genre : « regardez ils sont artiste d’un côté et architecte de l’autre mais ils sont pas cécoin, c’est des bobos sympas ». Le film joue trop à dérégler la morale à côté de ça pour qu’on puisse appliquer la structure péché / châtiment à ce niveau-là.

Aloïs : J’ai beaucoup aimé la réplique finale du fils quand il voit le bordel rien que dans l’entrée de la maison. Ça résume tout, tout en étant carrément à côté de la plaque. C’est génial de voir que la première idée qui lui vient en tête en voyant ça c’est que y a eu grosse soirée. La blague est facile, limite attendue, mais perso ça m’a arraché un petit gloussement qui met un point final parfait, toujours en décalage par rapport à la réalité des choses et les conséquences qui en découlent. Comme tu dis, voir la suite de l’arrivée avec la famille aurait sûrement été un peu lourd, du moins ici, on rentrait dans un après qu’on imagine bien plus dramatique. Je suis pas super convaincu par le fait que les filles soient intouchables, ou qu’elles pensent l’être. Y a quelques moments dans le film où Keanu Reeves reprend un peu l’avantage, et on capte qu’elles sont pas tout à fait rassurées. Le fait même qu’elles se laissent conduire à quelques kilomètres le prouve d’ailleurs à mes yeux, c’était une méga prise de risque vis-à-vis de leur plan initial. Mais ce n’est pas sur le moment ce qui m’est venu à l’esprit, je l’accorde volontiers.

Knock knock lunécile

Gibet : Dans notre article de Halloween, tu disais que d’une certaine manière les films fantastiques sont plus efficaces pour susciter la peur que les films d’horreur ; avec ces deux films, on voit aussi que c’est plus facile de flipper devant un thriller. Tu penses que c’est dû à quoi ? Et du coup est-ce que le film d’horreur ultime que tu cherches il existe ? Je veux dire : est-ce que c’est possible en terme de genre qu’un film d’horreur réponde aux critères que tu as posés ?

Aloïs : Je pense que c’est dû à l’interprétation qu’on se fait du truc, par rapport à ce qu’on nous en dit. Dans le thriller, on reste en général dans le flou, on progresse pas à pas, ça créé quelque chose, une ambiance dans laquelle on s’immerge. Le film d’horreur l’impose d’office également, mais plus par rapport à des événements qu’on ne peut pas comprendre, ou qui n’ont pas forcément d’autre fondation que « être là au mauvais endroit au mauvais moment ». C’est limite trop abrupt, ça casse le réalisme, ce serait plus terrifiant si on se disait que ça peut exister. Certains films d’horreur, notamment ceux de James Wan pour citer du récent, s’emploient à développer une atmosphère propre à l’horreur, avec du jumpscare et du paranormal. Mais avoir peur, ça doit se poursuivre après le film, qu’on ait peur de se retourner en se disant « est-ce que y a un truc derrière moi ? ». À part se taper un visionnage seul à deux heures du mat dans une pièce sombre, on aura oublié pourquoi on a pu avoir peur sur le moment, si ce n’est pas réaliste. Ça ne nous parle pas directement, quand ça n’est pas réaliste. En ce qui concerne l’existence du film d’horreur ultime, tu me pousses un peu dans le piège à ours : non, il n’existe pas, et n’existera probablement jamais, à moins que je le tourne moi-même. La peur est quelque chose de très personnel. Faudrait arriver à créer une ambiance qui réponde exactement à mes attentes, avec une montée efficace, à un rythme qui me convient, tout en ponctuant la trame narrative par les trucs qui pourraient me faire flipper moi. J’ai d’ailleurs souvent fait l’expérience avec des amis, je leur demande ce qui leur ferait le plus peur dans un film d’horreur, la manière dont ça serait présenté, limite un peu l’histoire. En général, les gens savent quoi répondre, même si c’est pas hyper détaillé, j’ai jamais eu personne qui m’a dit « chais pas ». Perso je sais tout à fait le pitch du film d’horreur parfait pour moi, mais de ce fait, je ne le prends pas en considération dans mes critiques, ce qui n’aurait pas de sens puisque à partir de là, tous les films d’horreur seraient nuls, ou moyens grand max (alors que y en a quand même quelques uns que j’ai bien aimé !).

Gibet : Je te mets donc au défi de parler d’un film d’horreur que tu trouves bon la prochaine fois !!!!!!!!!!

Aloïs : Bordel, j’aurais dû m’y attendre.