Harry Potter : un manuel politique ?

Nous, simples lecteurs Moldus, connaissons tous les sept tomes de J.K. Rowling. Et pour les plus acharnés d’entre nous, nous pouvons nous vanter d’en connaitre les moindres recoins, les moindres secrets. Cependant, il suffit d’en rouvrir les pages, une fois de plus, pour se laisser surprendre, pour découvrir des intentions, des remarques sibyllines, qui avaient échappé à l’attention des précédentes lectures.

Le traducteur français d’Harry Potter, Jean-François Ménard, nous raconte que ce qui l’a frappé au premier abord, c’est un langage nouveau, une façon d’exprimer, de caractériser ce monde magique d’une manière incroyablement détaillée, une écriture qui ne cède (à son niveau, il ne s’agit pas de comparer ce qui n’est pas comparable) à aucune facilité pour se rendre intelligible. Il en résulte, au-delà des nombreux emprunts faits à la littérature fantastique et merveilleuse, un style apte à séduire un lectorat invraisemblablement vaste pour des aventures de sorcellerie que l’on pensait réservées à un public jeune.

Les amoureux de la saga ont déjà souligné à de nombreuses reprises les références historiques (la facile analogie à faire entre Voldemort et Hitler), culturelles (Harry Potter étant un formidable abrégé de culture anglo-saxonne, rien qu’avec son école au fonctionnement si particulier) et littéraires (Jane Austen, Thomas Hardy pour ne citer que celles mises en lumière par Jean-François Ménard).

Avec l’âge, c’est certainement ce décor historique, pour ne pas dire politique, qui m’a le plus intéressé chez J. K. Rowling. Une certitude s’est renforcée : Harry Potter ne nous désigne pas, lecteurs, comme les Moldus, ceux qui sont en dehors, mais bien comme les sorciers. Passé l’éloignement concret de la barrière magique, c’est eux qui nous ressemblent, bien plus que nous ne l’imaginions enfants. Le monde des sorciers est dès le départ replié sur lui-même, sur les secrets qu’il entretient jalousement. Il est conservateur, droitier, et complètement intolérant vis-à-vis de ses marges directes (rejetant, malmenant voire asservissant les Êtres et les Créatures magiques). Voldemort est en réalité une excroissance de cette frange conservatrice, devenue extrémiste/terroriste en se nourrissant des clivages et des désaccords d’une société qui à la fois lutte pour cacher son existence mais qui regarde vers le futur avec l’espoir que sa communauté formée s’agrandisse. De l’autre côté de l’échiquier, le personnage de Dumbledore est la figure du progressisme, le chantre de la tolérance, de la coopération internationale, de l’ouverture et du partage des secrets à des groupes nouveaux (les sorciers nés Moldus).

WINOCK Michel (dir.), Histoire de l’extrême droite en France, Seuil, Points Histoire, 1994

Avec ces extrémistes, ces conservateurs et ces progressistes se dessine dans Harry Potter un paysage politique bien plus subtil qu’il n’y paraît. D’autant que les sept années passées à Poudlard nous permettent d’appréhender un tournant sociétal aigu et profond : un choix est à faire entre libéralisation et ouverture d’un côté, enfermement et rejet de l’autre.

Ces extrémismes, je les caractérise d’emblée d’extrême-droite en tant qu’ils me paraissent être des logiques décomplexées déjà portées par les figures conservatrices (et donc droitières) du livre (Barty Croupton Sr ou encore Cornelius Fudge). Le terme extrême-droite est cependant trop flou pour qu’on s’arrête là. L’historien spécialiste du phénomène, Michel Winock la désigne comme une « nébuleuse, souvent insaisissable », « composite », « aux avatars multiples ». On ne peut pas dire que ça nous aide à en savoir plus, hmmm ? Mais comme il est sympa, il nous aide et nous donne des outils supplémentaires pour la repérer. Le discours d’extrême-droite reprend la « vieille chanson » (Winock) de la décadence dont on peut tirer plusieurs traits : la haine du présent, la nostalgie d’un âge d’or, l’éloge de l’immobilité, l’anti-individualisme, l’apologie de l’élitisme, la nostalgie du sacré, la haine du métissage, la censure des mœurs, l’anti-intellectualisme, auxquels on peut rajouter la recherche permanente de boucs émissaires. Dès lors, nous allons le vérifier, les oppositions dans Harry Potter entre les héros et les vilains se cristallisent autour de ces conceptions, autour de ce que le monde des sorciers doit devenir : un havre de tolérance et d’ouverture, ou une société sectaire, élitiste.

Une lutte millénaire réinterprétée

La question de ce qui fait l’essence d’un sorcier n’est pas, dans Harry Potter, un sujet de polémique nouveau. Les assommants mais néanmoins révélateurs cours d’Histoire de la Magie de Mr. Binns ou les discours du Choixpeau avant la répartition sont là pour nous le confirmer. D’ailleurs, voici ce que nous chante ce dernier dans L’Ordre du Phénix :

Toujours amis à la vie à la mort
Tels étaient Serpentard et Gryffondor
Toujours amies jusqu’à leur dernier souffle
Tell’s étaient aussi Serdaigle et Poufsouffle.
Comment alors peut-on s’imaginer
Que pareille amitié vienne à sombrer ?
J’en fus témoin et je peux de mémoire
Vous raconter la très pénible histoire.
Serpentard disait : « Il faut enseigner
Aux descendants des plus nobles lignées »

Vous connaissez la suite : Salazar Serpentard, ce sale bonhomme qui cache des serpents monstrueux dans des chambres secrètes, quitte le château après une énième embrouille. Elle est là, l’origine de la scission : qui est digne de recevoir le savoir sacré de la magie ? Pour Serpentard, la noblesse, la lignée, est le critère principal. C’est tout simplement une vision conservatrice du monde, en mode « Ancien Régime », car c’est la naissance, l’origine, le milieu qui détermine toute la valeur de l’individu et son droit d’accès au savoir, au pouvoir. Offrir cette science à d’autres, c’est la pervertir, c’est risquer de l’altérer. On est déjà dans le discours de la décadence.

Bien des siècles plus tard, Tom Jedusor, alias Lord Voldemort, reprend à bon compte les théories du vieux Salazar, lui qui se revendique dans La Chambre des Secrets « l’héritier par [sa] mère du sang de Serpentard qui coule dans [ses] veines ». Ce qu’il perçoit comme une perversion, ce sont ces enfants issus de familles moldues et à qui l’on enseigne la magie, ou encore ces cours d’étude des Moldus que l’on donne à Poudlard. Il érige en sacrements les préceptes de Serpentard et ouvre la Chambre des Secrets pour déchaîner sur les enfants de Moldus le Basilic vengeur. On perçoit d’ailleurs dans ce cheminement de pensées et d’actions quelque chose de prophétique/apocalyptique qui pèse sur le deuxième tome : un événement marquant est déclenché dans le secret et va rétablir un ordre juste des choses, va chasser définitivement les « impies », les « indignes » (appelez-les comme vous le voulez) des lieux sacrés. L’accès à la Chambre est codifié, réservé : seuls ceux qui commandent aux serpents (supposément les sorciers issus des nobles lignées) peuvent y accéder. Carrément flippant. Voldemort cultive au cours des sept tomes le goût du caché, du secret, du complot, allié avec une interprétation toute personnelle d’une société idéale, fondée sur des traditions, des rites bien choisis. Il se veut le redresseur d’un ordre moral, à la sauce Salazar, mais avec des adaptations thématiques qui caractérisent mieux le contemporain.

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Les Jeunesses Salazariennes

Une échelle des valeurs bien définie

En écoutant ce qui lui raconte Serpentard, se nourrissant de toute cette nostalgie d’un âge rêvé, Voldemort joue des dissensions, des tensions du monde des sorciers pour établir son échelle de valeur des individus. Au centre de tout se trouve la question du sang et de sa « pureté ». Plus le sang est issu de lignées de sorciers bien établies, plus celui-ci sera pur. Concrètement, trois catégories se distinguent : les sang-purs (générations de sorciers), les sang-mêlés (mélange dans la généalogie de branches sorcières et moldues) et les sang-de-bourbe (sorciers nés de parents Moldus). Les résonances historiques (et donc bien réelles) de ce genre de théories sur le sang (ou la race) sont millénaires et ont toujours nourri les discours conservateurs d’extrême-droite. Tout ce qui a été acquis par métissage n’est que pur déperdition, gâchis, erreur. Les résultats de ces métissages (c’est-à-dire des êtres vivants) sont nécessairement inférieurs car si la valeur passe le sang et que sa « pureté » a été diluée , les sorciers en question ne peuvent être que des sous-sorciers… Lorsque Voldemort regagne du pouvoir (politique), il punit sévèrement tout ce qui pousse au métissage. C’est ainsi qu’en ouverture des Reliques de la Mort, il assassine Charity Burbage, qui proposait à Poudlard une étude des Moldus tolérante, ouverte, invitant au partage et à la rencontre des deux communautés, objet de répulsion pour les Mangemorts. On retrouve là-dedans des théories raciales encore développées sur certaines pages Internet (préserver la « race française », copuler entre « français de souche »). C’est ce qui explique le dégoût ressenti par les partisans de Voldemort à l’endroit d’Harry, qui est un sang-mêlé. Ainsi, Bellatrix Lestrange éructe dans L’Ordre du Phénix :

Ferme-la ! s’écria Bellatrix d’une voix aiguë. Tu oses prononcer ce nom [Voldemort] avec tes lèvres indignes, tu oses le souiller avec ta langue de sang-mêlé, tu oses…

Si les sang-mêlés sont le résultat, peu recommandable pour le parti de Voldemort, d’un métissage, c’est encore pire pour les sang-de-bourbe qui sont carrément considérés comme des voleurs de savoir. Comme leur sang n’a pas pu leur permettre de leur donner des pouvoirs, c’est qu’ils les ont volés à de véritables sorciers. Ainsi, dans Les Reliques de la Mort, lorsque Dolores Ombrage recense et auditionne les sorciers nés de Moldus (ce qui n’est pas sans rappeler les rafles ou chasses ethniques), elle leur demande à qui « ils ont volé leur baguette ». Entre les lignes, les antagonistes considèrent ceux qu’ils désignent comme des sang-de-bourbe comme des étrangers à leur communauté qu’il faut chasser voire poursuivre. L’étranger est en outre la tarte à la crème des mouvements d’extrême-droite. Il est craint/détesté pour sa richesse matérielle qui conduirait à un asservissement (comme ce fut le cas à Sparte à l’époque classique), parce qu’il représenterait une forme de décadence culturelle (ce qu’éprouvaient bien des Romains à l’endroit des Grecs) ou encore parce qu’il serait un voleur de travail ou encore pire un chercheur de prestations sociales confortables (comme nous le montrent certaines réactions de notre époque). Et, pour les tenants de l’extrême-droite dans Harry Potter, il est inconcevable d’éduquer, de nourrir et de loger des voleurs.

Mais l’échelle des valeurs ne s’arrête pas aux sorciers, elle concerne plus largement toutes les créatures magiques (Elfes, Gobelins, Centaures) qui peuplent le monde de Harry Potter. Certains sorciers voient dans le fait de porter et d’utiliser une baguette une forme évoluée, raffinée, sophistiquée et civilisée de magie, qu’ils opposent aux utilisations « primaires », « sauvages » qu’en font les autres créatures. Tout ceci se fonde sur des théories de l’évolution qui leur seraient bien évidemment profitables et qui, en outre, leur donnerait un droit d’asservir des êtres « moins civilisés » (se retrouvant ainsi dans des discours esclavagistes-colonialistes qui ont traversé l’Histoire). Ainsi vont les Elfes de Maison, attachés à vie à des  familles de sorciers, exposés parfois à leur indifférence, ou pire, à leur cruauté, comme ce fut le cas avec Dobby chez les Malefoy. Le monde d’Harry Potter n’a pas attendu Voldemort pour maltraiter les créatures magiques. Ainsi, dans L’Ordre du Phénix, Sirius (qui n’est pas toujours exemplaire en la matière) dévoile les procédés répugnants de Dolores Ombrage :

Apparemment, elle déteste les hybrides. L’année dernière, elle a fait campagne pour qu’on recense les êtres de l’eau et qu’on les marque.

Recenser, marquer, débusquer tout ce qui échappe à une certaine norme. C’est à ce triste jeu que se livrent de nombreux sorciers dans Harry Potter. La crainte de l’évaporation du savoir, d’une utilisation inadaptée, non encadrée, le dégoût du métissage, voilà ce qui les anime. Ils définissent aussi en renvoi un idéal individuel, fondé sur des principes eugénistes cultivant le repli sur soi, et revendiquant la pureté du sang.

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Vraiment pas très Charlie

Les traîtres

Au-delà des souffre-douleurs, les partisans des idées d’extrême-droite dans Harry Potter ont des ennemis idéologiques. Ces ennemis sont principalement le vieux directeur de Poudlard, Albus Dumbledore, et le jeune héros Harry. Ces deux personnages sont en effet des modèles de tolérance à l’échelle du monde des sorciers, en paroles et en actes. Le cercle proche d’Harry est en effet loin d’être composé exclusivement de sorciers au sang pur : un semi-géant, un loup-garou, un elfe de maison, des sang-de-bourbe… Pour Dumbledore, c’est presque encore « pire », puisque ces mêmes personnes, il les éduque ou les emploie. Le parcours des amitiés d’Harry, depuis le moment où il choisit Ron et refuse Drago, s’affranchit en permanence des préjugés, des barrières et des conventions qui bien souvent régissent les relations entre les sorciers. Dès le début, il fait le choix de la tolérance, ce que beaucoup ne lui pardonneront pas.

Les sorciers, surtout lorsqu’ils ont une certaine noblesse comme Dumbledore, qui défendent l’idée qu’un multiculturalisme est souhaitable dans le monde des sorciers sont les cibles de choix des Forces du Mal, pour reprendre l’expression consacrée des bouquins. Ainsi, les Weasley, « traîtres à leur sang », sont considérés comme de la vermine par quelques autres familles de sang-pur. L’autre cible privilégiée est bien entendu Dumbledore, ainsi décrit par Voldemort dans La Coupe de Feu :

Ensuite, [Harry] allait retourner à Poudlard où, du matin au soir, il resterait sous le nez   crochu   de   cet   imbécile   amoureux   des   Moldus.

La sorcellerie pour tous

Tout y est : le dégoût de constater qu’un sorcier de talent s’intéresse à des races « inférieures », le dédain pour la notion d’amour même. C’est le grand cheval de bataille de J. K. Rowling : dans un schéma sans doute un peu manichéen, Dumbledore représente le parti de l’amour, Voldemort celui de la haine. Aussi le directeur de Poudlard ne peut-il pas s’entendre avec lui, car concrètement, il incarne une sorte de figure humaniste de « gauche », nourrie d’idées de tolérance, d’ouverture, de partage. Même si J. K. Rowling, dans Les Reliques de la Mort, lui façonne un passé complexe, il prend globalement toujours le parti des opprimés, des vulnérables, qui pour ceux du camp d’en face sont des quantités négligeables.

Un front composite ?

Si l’on prend le temps d’analyser l’entourage, proche et plus éloigné, de Voldemort dans la saga, on constate qu’il agrège autour de lui, de ses idées, des personnalités qui n’ont en réalité ni la même origine, ni les mêmes objectifs.

Il y aurait tout d’abord les nobles lignées, une partie d’entre elles en tout cas, que représentent parfaitement les Malefoy. Le mépris qu’ils éprouvent généralement pour les autres n’a d’égal que l’orgueil qu’ils affichent d’appartenir à une digne famille. Ainsi, voici comment Harry les perçoit dans La Coupe de Feu :

Les yeux de Mr Malefoy étaient revenus sur Hermione qui rosit légèrement mais soutint son regard. Harry savait très bien pourquoi Mr Malefoy pinçait les lèvres. Les Malefoy tiraient fierté   de   leur   sang   pur ; en d’autres termes, quiconque descendait de parents moldus, comme   Hermione, leur apparaissait comme un sorcier de seconde classe.

Les Malefoy, dont les descriptions physiques dans les livres nous font penser aux dégénérescences engendrées par un certain niveau de consanguinité (à l’instar de la noblesse du Moyen-Âge) sont proches de Voldemort car ils espèrent que son action leur permettra de faire triompher leur conception du sang. Ils ressentent en permanence l’injustice de ne pas être considérés à la hauteur de leur valeur réelle. Ils sont donc assez peu intéressés par les considérations de puissance qui animent principalement Voldemort, personnage qui par ailleurs les effraie, les dégoûte, ce qui est parfaitement visible dans Les Reliques de la Mort où celui-ci squatte leur manoir. Ils font penser à ces conservateurs qui se servent des plus extrémistes pour faire avancer leur position mais qui considèrent que ces gens ne sont pas fréquentables et qui finissent par être totalement dépassés par la situation. N’oublions pas qu’aux yeux des Malefoy (à condition qu’ils en aient connaissance), Voldemort, bien que puissant, ne devrait être qu’un misérable sang-mêlé, puisqu’il est le fruit d’une union artificielle (philtre d’amour) entre un Moldu et une sorcière (médiocre au demeurant).  En somme, les Malefoy sont des opportunistes, pas des fanatiques : il n’y a qu’à constater à quel point Lucius est obséquieux avec le Ministre Fudge jusqu’à L’Ordre du Phénix. Il achète son influence à coups de galions.

Les fanatiques, c’est-à-dire ceux qui suivent très soigneusement les préceptes de leur maître, sont finalement peu nombreux dans Harry Potter. Les plus évidents sont Bellatrix Lestrange et Barty Croupton Jr. Ils sont ceux qui acceptent de faire de la prison plutôt que de trahir. Ils sont ceux qui sont perpétuellement en quête de reconnaissance, rivalisant de cruauté pour atteindre ce but. Ils n’ont aucun objectif matériel ou politique, ils ne vivent qu’à travers la réalisation de ses desseins, ils épousent toutes ses pensées.

Au-delà du cercle intime des Mangemorts, on trouve un certain nombre de personnages pour qui on imagine que le conceptuel n’a pas vraiment d’importance. C’est par exemple le cas du loup-garou Fenrir Greyback, qui rejoint Voldemort en échange de proies, puisqu’on apprend dans Le Prince de Sang-Mêlé que son objectif dans la vie est de dévorer autant de personnes que possible. Pour ce type d’individus, le fonds idéologique n’a aucune importance : ce sont des psychopathes qui cherchent simplement à assouvir leurs pulsions. C’est un classique des procédés fascistes : faire appel à des maîtres du chaos pour créer du trouble et faire progresser les idées (SS, SA, etc.).

À cette catégorie s’ajoute celle des « collaborateurs ». Les Reliques de la Mort, plus particulièrement, développent cette idée qui a des accents particuliers pour les Français (ne pas oublier que J. K. Rowling est imprégnée de culture et d’histoire françaises). En effet, on y apprend que si beaucoup au Ministère sont soumis à Voldemort (via le sortilège de l’Imperium), d’autres n’ont pas besoin d’être contraints pour collaborer. C’est le cas de Dolores Ombrage, personnage abominable au possible et qui retourne sa veste dès que de nouvelles occasions de faire du zèle procédurier se présentent. Voici comment Harry décrit l’ambiance autour d’elle dans Les Reliques de la Mort :

Dès qu’il eut franchi l’endroit où patrouillait le Patronus en forme de chat, il sentit un changement de température : l’atmosphère devenait tiède, agréable, dans cette partie de la salle. Le Patronus, il en était sûr, était celui d’Ombrage et s’il brillait d’un tel éclat, c’était qu’elle se sentait heureuse ici, dans son élément, appliquant des lois tordues qu’elle avait elle-même contribué à rédiger.

On ne saurait vraiment préciser quelle est l’importance de l’idéologie pour ce genre de personnages. On y voit en réalité des individus qui sont trop contents de collaborer, de dénoncer, de poursuivre. Ils se complaisent dans les ambiances morbides de suspicion. En d’autres termes, ce sont des sadiques.

Même si l’on doit le compter comme un opposant à Voldemort, le personnage de Barty Croupton Sr n’est pas dénué d’intérêt. Ses agissements en tant que responsable de la justice en font un individu droitier qui n’hésite pas à utiliser les armes de son ennemi pour parvenir à ses fins. Violence et puissance semblent être pour lui des objets de fascination. Vous avez entendu parler, ces derniers mois, des fameux « faucons » qui planent au-dessus des ministères et qui font la publicité de la guerre : Croupton en est un. Leurs opposants leur reprochent d’alimenter directement un processus de violences toujours plus aiguës. Et, du reste, J. K. Rowling se positionne sur le sujet puisqu’elle fait de son fils, terrorisé par la figure paternelle, un Mangemort fanatique.

Ainsi, ce « front » nous apparaît comme extraordinairement composite. En réalité, il représente une certaine image de l’extrême-droite, qui, le temps de la lutte, est capable de rassembler des forces aussi nombreuses que divergentes sur de nombreux points. Ils se retrouvent en revanche sur les façons d’agir : c’est la violence et la mise de côté de tout sentimentalisme qui en sont les moteurs.

Ce petit parcours politique d’Harry Potter est un éclairage tout personnel. Il me semble cependant que de nombreuses caractéristiques énumérées en début de texte ont pu être validées. Il ne me semble pas inutile de rappeler, même avec des simplifications comme le fait J. K. Rowling, les procédés des mouvements d’extrême-droite, à un moment où ceux-ci progressent de manière significative. Ceux qui ont lu Harry Potter auront eu droit à une première approche de ces considérations assez fine. C’est ainsi que se forge un esprit critique indépendant.

Entretien avec Jean-Pierre de Mondenard

Jean-Pierre de Mondenard est médecin du sport. Entre 1974 et 1979, il a exercé à l’Institut national des sports et a été pendant de nombreuses années médecin-contrôleur, notamment entre 1973 et 1975 sur le Tour de France. Son activité scientifique est prolifique : des collaborations régulières à des revues sur les thèmes de la santé et du sport, les derniers en date les mensuels Cyclosport Magazine et Running Attitude, d’innombrables ouvrages publiés depuis les années 70 sur la pratique du sport, sur la nutrition du sportif, et sur le dopage, thème auquel il a consacré une énergie et un travail formidables qui font de lui une référence en la matière, mais aussi un pionnier dans le paysage éditorial et scientifique français. Parmi ces publications, on peut citer Le Dossier noir du dopage (Hachette, 1981), Dopage aux Jeux olympiques, la Triche récompensée (Amphora, 1996), Dictionnaire du dopage (Masson, 2004), Tour de France : 33 vainqueurs face au dopage (Hugo et Cie, 2011) ou, directement liée à Lance Armstrong, La grande imposture (Hugo et Cie, 2009).

AFFICHE THE PROGRAM

Le Dr de Mondenard a accepté d’échanger avec moi sur The Program de Stephen Frears, sorti en septembre dernier. Son expertise est précieuse pour décortiquer les partis pris du film. Elle est ici agrémentée de nombreuses anecdotes et analyses qui dévoileront auprès du spectateur non averti du film le milieu du sport de haut niveau, l’hypocrisie de certains médecins et des instances de la lutte antidopage, la psychologie des coureurs et leur rapport aux substances dopantes. Tout ce qu’il faut pour déconstruire tout ce que nous croyons savoir sur le thème du dopage et sur le personnage de Lance Armstrong.

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Votre avis sur le film ?
Je n’ai pas retrouvé Armstrong dans le jeu de l’acteur principal. Armstrong c’est un voyou, il n’est pas sympa, en réalité c’est le boss avec ses équipiers, il n’y a pas à discuter. Et là ils ne l’ont pas rendu assez directif, et il fait plus sympa qu’il ne l’est en réalité. Pour ce qui est des autres acteurs, il y a un imposteur, c’est celui qui joue Alberto Contador : il n’a pas dû grimper un pont de chemin de fer dans sa vie, il ne ressemble pas à un cycliste de compétition de haut niveau. D’ailleurs, il n’y en a pas un seul qui ressemble de près ou de loin à un roi de la pédale sélectionné pour le Tour de France. Le problème, c’est qu’ils se sont appuyés sur le livre de David Walsh. C’est bien, mais c’est un journaliste, et tout ce qui relève de la psychologie du coureur, et tout ce qui touche à l’analyse médicale sur le dopage est absente… Après, c’est du cinéma. L’acteur principal, pour le film, a pris des anabolisants, c’est lui-même qui le raconte. Il y avait déjà Robert De Niro, pour Raging Bull, qui avait pris 10-15 kilos avec des anabolisants… Cantona aussi avait pris du poids pour jouer un film, L’Outremangeur. On voit que pour le cinéma, la prise ou perte de kilos est toujours plus ou moins médicalisée.

Dans The Program, la prise d’EPO[i] par Armstrong semble être motivée par le fait qu’il n’arrive pas, sur de grandes étapes classiques, à suivre les coureurs qui eux en prennent déjà. Il est là, l’engrenage infernal du dopage ?

C’est ce que je dis depuis très longtemps. La principale cause du dopage en vélo ou ailleurs, ce n’est pas, pour les cyclistes, principalement le Tour de France en tant que difficulté mais ce sont plus sûrement les concurrents « bien préparés ». Notre expérience du sport de haut niveau montre que c’est le dopage qui fait le dopage. À partir du moment où une prise de drogues est efficace, les adversaires et plus particulièrement ceux qui veulent aller sur le podium sont obligés de faire pareil. Deux autres facteurs importants qui font le dopage et qui rentrent dans le domaine de la nature humaine face à la compétition, c’est l’ego et la médiatisation. Plus c’est médiatisé, plus il y a de dopage. C’est pour cela que l’on parle régulièrement de dopage pendant le Tour de France.

Fin août 1993, Armstrong a 22 ans, et, bien avant son cancer, bien avant ses Tours de France, il est champion du monde devant de grands coureurs. Ce n’est pas forcément très visible dans le film, mais Armstrong n’est pas un coureur médiocre avant sa maladie, contrairement à ce qu’on a beaucoup dit.

Complètement, c’est déjà un très bon coureur cycliste qui a fait du triathlon à un haut niveau et il a le mental pour aller sur le podium. À cette époque-là, il est déjà à la recherche de tout ce qui va l’aider à rivaliser avec les meilleurs. D’ailleurs, récemment, aux États-Unis, quand il est passé devant le Grand Jury parce qu’il avait utilisé les deniers de la nation pour se doper, il a expliqué que dès 1993 il se dopait et prenait du Synacthène®. C’est un produit commercialisé dès 1968 et interdit en compétition sportive à partir de l’année 1989, mais indécelable depuis sa présence sur la liste rouge. En 2015, il est toujours hors de portée des radars antidopage. Ce médicament stimule la surrénale, et génère plus d’androgènes, plus de corticoïdes. L’information majeure, c’est que le mec ne pouvait pas se faire gauler puisqu’il ne prenait que des produits indécelables ! Dès 93, et comme tous les pros qui visaient les podiums, l’aspiration d’Armstrong c’était de trouver des produits efficaces et indécelables.

C’est ce qu’on peut reprocher au film : il ne parle presque que de l’EPO et pas des autres produits…

C’est vrai, il ne parle pas des anabolisants et des autres substances illicites consommées. Pourtant, quand le médecin, au moment de son cancer, à l’hôpital universitaire d’Indianapolis lui demande ce qu’il prenait en tant que cycliste, il répondait : « Tout. EPO, anabolisants, testostérone, hormones de croissance, corticoïdes… ».

Sur son cancer justement, le film montre un Armstrong à l’article de la mort. Pouvez-vous me donner votre avis sur sa maladie, son cancer des testicules ? Qu’elle en était la nature ? Aurait-elle pu être causée par la prise de produits dopants ? L’a-t-il instrumentalisée ?

J’ai fait beaucoup de recherches là-dessus, et ça a été confirmé par des cancérologues. Il faut savoir que c’est le seul cancer qui est quasiment curable à 100%, et qui l’était déjà dans les années 90. D’autres sportifs l’ont eu : le footballeur Joël Bats en 83-84 qui a continué sa carrière internationale pendant des années. Encore récemment, j’ai écrit un article sur la relation entre cancer des testicules et dopage. Depuis 1983, il y a eu cinq cas de cancers des testicules chez les coureurs du Tour de France. Avant, il n’y en a pas eu. C’est un cancer qui normalement dans la population générale touche 3 à 4 individus pour 100 000. Là, on a cinq cas pour 1500 coureurs qui ont participé au Tour depuis 22 ans. On passe à une proportion aux alentours de 333 cas pour 100 000. Après, les spécialistes de ce type de cancer m’ont dit qu’on ne pouvait pas encore faire grand-chose de ces chiffres, qu’il fallait avoir une trentaine de cas pour pouvoir en tirer des conclusions pertinentes. Mais il y a quand même un faisceau d’indices très troublant. Pour en revenir au cas d’Armstrong et de la façon dont ses médecins ont présenté l’histoire et que lui a repris après dans ses bouquins : ils ont dit qu’il avait très peu de chances de s’en sortir. Un coup c’était 10%, un autre coup 20, 40 ou 60%, c’est d’ailleurs ce qui m’a mis la puce à l’oreille, il y avait un truc qui n’allait pas. Car j’ai étudié de nombreux cas de sportifs atteints du cancer des testicules depuis une quarantaine d’années, et aucun n’est décédé de cette maladie. La plupart ont d’ailleurs repris la compétition et pas mal d’entre eux ont atteint un niveau supérieur à celui qu’ils avaient avant. Le cancer d’Armstrong est diagnostiqué le 2 octobre 1996, il est opéré le lendemain à Austin (Texas). La chimiothérapie débute le 7 octobre. Comme pour le vélo où il a toujours recherché l’expertise des meilleurs dans leur domaine (Dr Michele Ferrari[ii], Eddy Merckx[iii]), il rejoint le service d’oncologie de l’université d’Indiana où exerce LE spécialiste du cancer des testicules, le docteur Lawrence Einhorn.

Les médecins de l’Indiana Hospital lui expliquent qu’ils ont fait des radios corps entier et qu’ils lui ont trouvé des métastases au cerveau. Dans la foulée, le 25 octobre, ils l’opèrent des métastases cérébrales qui étaient accessibles car vraiment périphériques. Après l’avoir trépané et après avoir retiré les tumeurs, ils font le constat que les métastases sont nécrosées, ce qui veut dire en langage médical qu’elles sont mortes. Cela signifie en réalité que la première séquence de chimiothérapie qui a duré classiquement cinq jours a été très efficace. Ses médecins, ses chirurgiens et lui ont sabré le champagne et ont su que l’affaire était déjà pliée. On a tout de suite flairé le bon filon: « Il faut créer une association caritative pour rassembler des fonds et lutter contre le cancer »[iv]. Moi, je me suis insurgé contre cet amalgame entre les différents types de cancers. Celui d’Armstrong n’a rien à voir avec le cancer des poumons de Laurent Fignon[v] par exemple, et c’est une imposture qui peut être très dangereuse. Le Texan a eu un cancer des testicules et je ne souhaite à personne d’être touché par ce mal mais prendre l’exemple d’Armstrong pour les autres cancéreux ce n’est pas une bonne façon d’éduquer les malades de toutes les autres formes de cancers beaucoup plus problématiques : ça donne des fausses joies, en faisant croire qu’il suffit de se battre pour guérir alors qu’en réalité lui, certes, a combattu le crabe, mais peu de temps, car 18 jours après le diagnostic, il savait qu’il allait s’en tirer.

Il y a quelque chose là-dedans qui est un peu malsain, un peu cynique.

Complètement. Et d’ailleurs aujourd’hui, ses médecins de l’époque ne répondent plus au téléphone, ne répondent plus à aucune sollicitation. Ils se sentent un peu merdeux. Pour ce qui est du film, s’ils avaient fait leur recherche, en lisant le livre d’Armstrong par exemple, ils ne l’auraient pas représenté comme ça. Il faut savoir que quelques jours après la première séquence de cinq jours de chimiothérapie, Armstrong est à Austin, on lui avait dit « tu verras, tu vas être fatigué, tu vas devoir te reposer » et lui, il fait du vélo, et pas de la façon dont on le voit en faire dans le film ! Quand il revoit les médecins, il s’adresse à eux et il leur dit : « Mais doublez-moi la dose, je ne sens rien des effets secondaires annoncés ! ». Et ça, c’est une expression de cycliste. Quand il se dope, si un peu ça fait juste du bien, il demande : « Doublez-moi la dose ». Rappelez-vous de l’affaire Raimondas Rumsas, ce coureur lituanien, 3edu Tour épinglé en 2002. On avait trouvé dans la voiture de sa femme des quantités pas possible d’EPO, d’hormone de croissance, d’insuline… Lui, pour sa défense, il avait dit : « C’est pour ma belle-mère ». Et moi, j’avais dit à la télé : « La belle-mère, elle est malade de tous les côtés. Elle est naine, on lui file de l’hormone de croissance ; elle est insuffisante rénale, on lui file de l’EPO ; elle est diabétique, on lui file de l’insuline ». Après, on l’a filmée en train de couper sa haie donc je me disais, il y a un truc, là. Pour en revenir à Armstrong, on le voit dans le film, il veut se lever de son siège roulant, au tout début de son traitement, et l’infirmière lui dit : « Non, restez assis, vous êtes épuisé, c’est normal ». Alors que dans son bouquin il raconte qu’il demande à son médecin de lui « doubler la dose » parce qu’il ne sent rien. Il y a bien un problème, là ? Alors oui, bien sûr, ce n’est pas un documentaire, c’est un film… Mais bon moi qui me suis renseigné sur les cancers, qui ai lu tous les bouquins d’Armstrong, ça ne me convainc pas du tout. Je ne me suis pas appuyé sur des « on dit », mais bien sur toutes mes recherches sur le sujet. Et d’ailleurs, ce qui vaut pour le film vaut pour les médias : ils ont fait tout un tas d’histoires sur Armstrong, sur son cancer, sur le fait qu’il était subclaquant, que c’était un miracle, alors que ce n’était pas du tout un miracle dans la mesure où ce type de cancer même métastasé est curable dans presque cent pour cent des cas…. De même, ils ont parlé, avec des paroles « d’experts » à l’appui, d’une perte de poids incroyable d’Armstrong après son cancer. Hinault[vi] a même parlé de 10 kilos en moins. Or, comme je l’explique dans mon livre 36 histoires du Tour de France, contrairement à ce qu’on nous a raconté, Armstrong n’est pas plus léger après son cancer ! J’ai retrouvé le poids que son équipe Motorola lui crédite en 1993 : 74,91 kgs. Et quand il gagne son sixième Tour en 2004, il en pèse 77,2 ! En vérité, son poids de forme s’est toujours trouvé entre ces valeurs, et on a avancé une perte significative en comparant d’une part des données réalisées à des moments où il n’y a pas de compétition (vers novembre), et d’autres données juste avant une course ! C’est normal qu’il y ait une perte de poids, c’est pareil pour tous les coureurs ! Le problème, c’est que parfois les gens qui s’expriment ne confrontent pas les chiffres qu’ils donnent à la réalité de la préparation d’un cycliste. Et bien évidemment, Armstrong les a laissé dire…

Le point peut-être le plus important du film, c’est qu’il accrédite l‘idée sensationnaliste répandue par l’USADA[vii] (Agence antidopage américaine) selon laquelle Armstrong aurait mis au point le système de dopage le plus sophistiqué de l’histoire. Or, en contradiction avec ce message, via l’interprète d’Armstrong lui-même, l’acteur Ben Forster, dans les scènes de prise de produits, on voit qu’on est dans quelque chose de bricolé, presque amateur, sur des cintres, dans des caravanes cachées au fond des bois.

Oui, ça, c’est la réalité… L’histoire du bus, quand ils demandent au mécanicien de simuler une panne pendant qu’ils sont en train de se faire des transfusions à l’arrière, à se passer des poches de sang… Ce genre de séance, ça a été décrit par certains témoins, comme Tyler Hamilton[viii] un ancien coéquipier d’Armstrong qui a d’ailleurs sorti un bouquin très instructif. Hamilton y raconte une fois qu’il avait pris une poche de sang pour laquelle on n’avait pas respecté la chaîne du froid, et il avait failli y passer. Donc oui, les moments où ils se dopent, surtout quand ils font leurs transfusions, ça fait amateur, ça fait un peu « hôpital de campagne ». La première chose que j’ai dite à la presse le lendemain de l’interview vérité d’Armstrong sur le plateau d’Oprah Winfrey, c’est qu’affirmer que c’est le dopage le plus sophistiqué de l’histoire est une imposture. Et lui-même, dans la deuxième phase de son interview, va le dire.

Pour démystifier cette histoire de protocole hyper sophistiqué, j’ai rédigé un article qui explique qu’Armstrong, oui, se fait des transfusions au retour de son cancer… Mais, on est à l’époque en 1998, quand il fait quatrième du tour d’Espagne. Eh bien, en 1976, dans le Tour de France, le deuxième de l’épreuve a eu trois transfusions sanguines, soi-disant parce qu’il était « un peu pâle », et il gagne trois étapes. Et ce sont des médecins hospitaliers qui lui font ces transfusions ! On est 22 ans avant Armstrong, et les transfusions existent déjà. Inutile de vous dire que ça va faire grand bruit, et que les autres vont faire pareil ! Ils n’ont pas attendu Armstrong pour se faire des transfusions sanguines ! Et n’oubliez pas que le coureur de 1976 qui s’en fait trois gagne trois étapes, mais il ne fait « que » deuxième du Tour. Au plan des soins, qu’a fait de plus le lauréat de cette épreuve pour dominer le triple transfusé ?

On sait aussi très bien que les adversaires d’Armstrong, pendant ses différents Tours, tournaient au même régime que lui.

Mais bien sûr, il y a eu l’enquête du Der Spiegel – un hebdo allemand – sur l’équipe Telekom, avec leurs protocoles de « traitement » dans une clinique privée en basée à Fribourg en Brisgau (sud-ouest), qui avaient été révélés, avec tous les produits que Jan Ullrich[ix] et ses équipiers prenaient. Ce qui a été confirmé par des coureurs de l’équipe. Miguel Indurain[x], et son médecin Sabino Padilla, c’était pareil.

On l’entend dans le film de la bouche de l’acteur qui joue Armstrong : « De toute façon, ils sont tous dopés » !

Mais oui, et c’est pour ça que je me suis insurgé dès le début sur le fait qu’on ait retiré ses sept Tours à Armstrong. Si on les lui enlève, il faut dépouiller de leur Toison d’Or Indurain, Hinault, Anquetil[xi], Coppi[xii], Merckx, Fignon, etc.

Anquetil disait que le café il le préférait en gélules ou en intraveineuse plutôt qu’en tasse.

Oui, enfin, il ne prenait pas que de la caféine, il a reconnu s’être dopé à d’autres produits. Coppi, sur la Rai en 1952, il dit, et je l’ai cité cinquante fois : « Ceux qui ne prennent pas la « bomba » sont des hypocrites ». La « bomba », c’est la « dynamite », c’est les amphétamines. On lui demande :

« Et vous, vous la prenez ?

– Oui bien sûr.

– Et vous la prenez quand ?

– Chaque fois que c’est nécessaire.

– Et c’est nécessaire quand ?

– Chaque fois que je cours. »

Vous voyez donc que le meilleur de sa génération était tout le temps aux amphétamines, ce qui explique d’ailleurs qu’il ait commencé à couiner à l’âge de 35 ans. En 1952, il n’y a pas de contrôles, il n’y pas de lois antidopage. En 1965, ça commence, donc à partir de ce moment-là, tous doivent être disqualifiés ! Je ne défends pas Armstrong, loin de là, parce que c’est un voyou ! Mais c’est : ou on enlève à tout le monde, ou on lui laisse les maillots ! Parce que là, c’est le Tour de France qui déguste ! Quand les gens verront le palmarès du Tour dans 10, 20 ou 30 ans, s’il existe encore, ils se diront : « il y a un problème, là ! ». Si vous regardez le palmarès de la Coupe du Monde de foot, il n’y jamais eu de disqualification, alors que des équipes aussi étaient dopées. Il y a une notion très forte, c’est que l’injustice booste la triche. Richard Virenque[xiii], quand il est en garde à vue à Lyon, dans une cellule, qu’il refuse d’avouer (ce qu’il fera en novembre 2000 seulement), j’avais fait une télé à Nulle Part Ailleurs avec Jean-Marie Leblanc[xiv], le patron du Tour à l’époque, et je lui avais dit : « Mais attendez, Marco Pantani[xv], il fait pareil, il prend les mêmes produits que Virenque ! ». Donc l’autre, dans sa cellule, il doit bouillir que Pantani ait tous les honneurs, qu’il gagne le Tour, alors qu’il prend les mêmes trucs que lui ! Et ça, ça booste son envie de revanche, mais puissance 1000 ! Pantani subira ce même genre d’histoire en 1999 sur le Tour d’Italie, il sera exclu pour un test d’hématocrite hors norme deux jours avant la fin, et il pétera une porte de rage ! Le problème de ces gens-là, c’est qu’ils lisent dans le regard des autres coureurs : « Tu es nul, tu t’es fait choper ». C’est intolérable, insupportable pour eux, de se faire prendre, ils passent pour des guignols… Et la déchéance de Pantani, qui va tomber dans la cocaïne elle vient de là, et il y a d’autres exemples ! Il y a eu des suicides, des déchéances pas possibles de coureurs qui se sont fait prendre. Virenque, pendant deux ans, va être matraqué par Les Guignols de Canal +, sa famille va exploser, et ses avocats, dont Gilbert Collard, lui disent : « Il faut avouer, sinon ça va continuer ». C’est pour ça qu’il va avouer, du bout des lèvres (le président du tribunal Daniel Delegove lui dira en pleine séance « je n’ai pas bien entendu »).

Si je vous raconte tout ça, c’est pour vous dire que dans le film, certes le réalisateur avait un consultant technique (l’ancien coureur David Millar), mais ils n’avaient pas de consultant médical, pas de consultant sur la psychologie du coureur et du sportif, pas d’expert du dopage. On aurait pu faire un film beaucoup plus crédible et instructif sur les mœurs du peloton. Et en plus, ils ont complètement laissé de côté Pierre Ballester, qui a collaboré pendant huit ans avec David Walsh, le journaliste que l’on voit enquêter dans le film. Ce duo avait publié L. A. Confidentiel (2004) et L. A. Officiel (2006) aux éditions La Martinière, livres sur lesquels le film s’est beaucoup appuyé, même s’ils prétendent avoir utilisé Seven Deadly Sins: My pursuit of Lance Armstrong (2012), écrit par le seul Walsh, mais qui est un résumé des enquêtes précédentes.

Et que pensez-vous du fait que le film n’évoque que par petites touches tout ce qui dans le « système Armstrong » va au-delà du dopage ?

J’ai été un des premiers à dire que c’est le « système Armstrong » qui fait la différence. Pas uniquement le dopage. Dès le départ il s’est rapproché des meilleurs dans tous les domaines : il est allé du côté d’Eddy Merckx, qui lui a expliqué comment il fonctionnait, s’est rapproché du Dr Michele Ferrari … Il a mis un hélicoptère à sa disposition, il a pris un directeur sportif qui était déjà expert dans le dopage (un ancien de l’équipe Once). C’était un système qui comportait toutes les composantes de la performance cycliste. Ce n’était pas un système seulement porté sur le dopage.

Et ce système-là faisait que lorsqu’il arrivait au dernier col de l’étape, il y arrivait plus frais que ses concurrents.

Oui, bien sûr, en fonctionnant comme ça, vous économisez 10 à 15 watts, peut-être même plus. Quand vous restez dans les roues jusqu’au dernier col, vous conservez de l’énergie pour attaquer dans la dernière ascension. Mais ce qui est franchement scandaleux, c’est qu’il économisait deux-trois heures de récupération sur les autres ! En effet, il avait son propre hélicoptère, et on m’a même raconté que parfois l’organisation lui fournissait une voiture, accompagnée par des CRS, pour lui ouvrir la route afin qu’il rentre plus vite à son hôtel. L’organisateur emblématique du Tour de France, Henri Desgrange, avait révolutionné la Grande Boucle en 1930, pour que tous les coureurs soient à égalité : même vélo et accessoires, hôtels équivalents pour toutes les équipes, même menu pour tout le monde, etc… Pas de différences ! Et là, pour Armstrong, c’est le patron de l’épreuve lui-même, a priori le garant de l’équité, qui lui accorde un traitement de faveur.

Par la suite, ce mauvais exemple a poussé les autres leaders à faire pareil : par exemple dans le Tour d’Espagne 2014, pour les cadors de l’épreuve, les Froome, Contador, Valverde et Rodriquez, il y avait un hélicoptère à leur disposition alors que le reste du peloton ramait pour retrouver les bus. Contador avait un avantage supplémentaire : il était assis seul à côté du pilote, les trois autres étant entassés à l’arrière de l’habitacle. Autre bénéfice : son bus était toujours garé à trente mètres de la ligne d’arrivée alors que les autres étaient éparpillés plus ou moins loin. Maintenant, l’hélicoptère, toutes les grandes équipes l’ont. C’était ça, aussi, qu’il fallait montrer dans le film… Et Armstrong, en plus, s’entourait de grands coureurs : il a pris Paolo Savoldelli, qui avait gagné à deux reprises le Tour d’Italie, Robert Heras, qui avait remporté trois Tours d’Espagne. Uniquement des coureurs qui étaient capables de rouler, de grimper, de l’amener en montagne, de lui faire gagner le Tour. Le deal, c’était : « tu es très bien payé, mais tu ne cours que pour moi, si tu roules perso, je te vire ! ».

De même que dans le film, ils auraient pu aussi évoquer tout ce que fait Armstrong, le boss, pour faire taire le peloton, même si deux anecdotes sont brièvement évoquées…

Oui, toute cette partie-là, sur Christophe Bassons[xvi]et Filippo Simeoni est très mal rendue, on ne sait même pas pourquoi il s’adresse à eux … En vérité ces deux coureurs dérangent l’hégémonie du patron. Le Français en mettant en avant qu’il est « propre », sous-entendant que ses adversaires de la grande boucle, donc Armstrong, ne le sont pas. Par ailleurs l’Italien Simeoni l’a indisposé en témoignant lors d’un procès que l’ami et préparateur du Texan, le Dr Ferrari, l’avait dopé à une certaine époque. Résultats de la vindicte du big boss, les deux malheureux s’étant opposés à Lance vont subir les quolibets de l’ensemble du peloton-vassal. Ainsi, quand Bassons s’arrête sur le Tour en 1999, tous ses coéquipiers se retournent en l’applaudissant et en se gaussant de lui… Quand Simeoni rentre dans le rang, il y a toute une bande d’italiens qui le traitent de connard, les grandes stars italiennes, les Filippo Pozzato et compagnie se moquent de sa gueule devant tout le peloton. À cette époque, j’avais écrit : «Mais Jean-Marie Leblanc qu’est-ce qu’il fout ! ». Moi je suis patron du Tour, je vire Armstrong !

Leblanc, on le connaît, on l’a entendu sur le sujet, il est « fan » !

Oui, il est fan du spectacle. C’est un ancien coureur ayant probablement goûté aux amphéts comme l’ensemble du peloton à son époque… Parce que moi, le Tour, je l’ai vécu de l’intérieur. Et, de l’intérieur, je peux vous dire, que la majorité de la caravane est d’accord pour le dopage. Il n’y a pas grand monde pour dire : « moi, je ne suis pas d’accord ! ». Les grands parleurs, qu’ils soient organisateurs, coureurs ou journalistes spécialistes du cyclisme, sont pour la plupart d’accord pour laisser faire. En revanche, quand ils sont devant la télé, ils sont tous contre !

14 OUVRAGES LA

Et qu’est-ce que vous avez pensé de Guillaume Canet en docteur Ferrari, ça vous a convaincu ?

Eh bien, il a fait son job, hein… Mais vous avez vu que Ferrari là, il veut faire un procès au film ? II n’aurait soi-disant jamais fait une piqûre d’EPO de sa vie. Mais bon, ça, ce n’est que sa parole. Vu tous les bobards qu’il nous distillé, on a du mal à le croire.

Mais comment un médecin peut en arriver à ça ? Je veux, dire, pour quelqu’un d’extérieur à ce monde, on imagine qu’un médecin a quand même une certaine déontologie.

Mais vous savez, il y en a plein des comme ça… C’est le « serment d’hypocrite ». La triche, le mensonge, c’est consubstantiel à l’homme. J’ai vu des médecins, ce qu’ils voulaient, c’est la photo dédicacée du champion, c’est être à la table du champion. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de l’affaire de l’Étoile des espoirs de 1976, aussi appelée l’affaire du courrier de Dax. C’était une course par étapes dans le Sud-Ouest. À l’époque, Pierre Dumas, qui était le responsable des contrôles antidopage, avait envoyé un interne de son établissement suivre cette épreuve alors que le type n’avait jamais approché un coureur. Eh bien, ce jeune médecin s’est fait berner pendant les cinq jours de la course, et lors du contrôle après la dernière étape, il se rend compte qu’il est cocu, qu’on triche dans son dos depuis le début de l’épreuve. Donc l’affaire, c’est ça, des gens qui ne font pas leur boulot. Finalement, il y en a deux qui se font prendre, Rachel Dard et Bernard Bourreau, ce dernier étant l’actuel sélectionneur de l’équipe de France (avec ça, vous voulez changer la culture du dopage ?). Cette affaire a fait l’objet d’un récit dans l’Équipe, parce que le médecin était rentré en vitesse à Paris après la course et que les types qui s’étaient fait prendre l’avaient poursuivi pour l’attendre à la sortie du train. Ce type qui a été berné pendant une semaine, comment ils l’avaient eu ? Eh bien, François Bellocq, qui était le médecin de l’équipe Peugeot – elle dominait le peloton à cette époque – au moins en France, lui avait dit : « Viens à notre table, comme ça tu pourras discuter avec les coureurs, voir un peu l’ambiance ». Et il se retrouve ainsi à côté des Bernard Thévenet (tombeur de Merckx sur le Tour 1975), Jean-Pierre Danguillaume (lauréat de plusieurs étapes sur la grande boucle), etc : il n’en peut plus ! Le nombre de fois où des coureurs m’ont raconté que pour « passer » les contrôles, ils filaient des maillots aux médecins, qui eux, de peur qu’on ne leur pique, allaient les ranger dans leur valise… Pendant ce temps-là, ces coureurs faisaient ce qu’ils voulaient avec leur flacon d’urine.

Donc soit ils sont complètement dupes, soit, pire, ils sont complices.

Oui, la troisième voie, elle, est rarissime.

Enfin vous, vous êtes l’exception.

L’exception, c’est sûr que si on me compare à ces gens-là… Mais bon il y a d’autres médecins tout à fait réglos. Moi, je pratique la médecine du sport depuis 1973, pendant vingt ans, j’ai donné des cours à la faculté de médecine de Toulouse sur la médecine du sport, à aucun moment il ne m’a traversé l’esprit d’être dans cette situation. Ça m’est arrivé d’être pote avec des coureurs, il y en a que j’ai conduit en voiture à un critérium, d’autres qui ont logé chez moi. D’ailleurs, en 1975, dans ces eaux-là, quand j’arrive au départ du Midi Libre, Louis Caput, qui était directeur sportif de la toute-puissante équipe Gan-Mercier, où étaient Raymond Poulidor[xvii], Cyrille Guimard[xviii], Joop Zoetemelk[xix], me dit: « tiens, je suis content que tu sois là, au moins la course sera régulière ». Les coureurs savaient qu’ils pouvaient être potes avec moi, mais qu’au contrôle, ils ne me berneraient pas.

Une fois qu’on arrive à faire cette distinction-là, on peut exercer normalement.

C’est-à-dire que les types en général savaient où ils allaient. Sauf, une fois, dans le Tour de l’Oise, il y avait un coureur de l’équipe Peugeot, un bon sprinteur, convoqué au contrôle, et je le vois « emmerdé » pour pisser dans le flacon. Il commence à me dire : « est-ce que c’est détectable ? ». Je lui réponds, « ça c’est ton problème, si t’as pris un truc illicite, et que t’as peur que ça coince à l’analyse, tu pisses et on verra le résultat, ce n’est pas moi qui vais te dire si ça risque ou pas et qui vais faire quelque chose pour que ça passe à travers le contrôle. De plus, n’essaye pas de m’enfumer. » Après le contrôle, avec la voiture médicale, je l’ai ramené à Paris où il a pris le train pour le Sud-Ouest. Être strict dans ma mission de garant des opérations antidopage ne m’empêchait pas d’être copain avec les coureurs ou de leur rendre service.

Après, si on commence à jouer à ce jeu-là, on est foutus.

On n’existe plus, et tout le monde se fout de votre gueule. Jamais ils n’ont pu me prendre en défaut pour des trucs comme ça. A l’arrivée du Paris-Tours de 1974, quand ils avaient fait un tracé en sens inverse entre Tours et Versailles pour rendre la course plus spectaculaire pour les télés, j’ai fait tomber Gerben Karstens, qui gagne cette année-là en s’échappant un peu avant la fin. Le lendemain, on le voit à la une des journaux sur le podium à fêter sa victoire… Et il n’y a pas besoin d’être spécialiste, on voit à sa tête qu’il est amphétaminé, il a les yeux complètement hagards. La veille, quand il se retrouve dans la caravane pour le contrôle, j’ai vu tout de suite qu’il voulait tricher. Il est arrivé avec un anorak de vainqueur de l’Annapurna, alors qu’il faisait chaud dehors. Je l’ai pris la main dans la « poire ». J’ai été sympa, je lui ai dit : « on oublie que tu as triché avec la poire, mais maintenant tu pisses dans le flacon ! Et tu prends tes responsabilités ». Il me répond : « Je sors car j’ai plus envie de pisser mais je reviens ». En réalité, blotti dans le fond de la caravane du contrôle, tentant de masquer la substitution d’urine, il avait pissé par-dessus le flacon (dans celui-ci il y avait une urine transvasée avec la poire). Je lui dis : « Si tu sors, c’est fini ». Il me dit encore, au cours de ce bref échange : « on va s’arranger ». Et évidemment, moi, je lui réponds « non, là, tu t’illusionnes dur ». Je me rappelle même que Maurice De Muer, le directeur sportif de son équipe, était entré dans la caravane pour faire nombre, détourner l’attention des officiels afin protéger un coureur qui s’est toujours dopé ! Au Tour de Lombardie 1969, qu’il avait remporté au sprint, lors du contrôle, il avait caché un flacon avec l’urine de son soigneur et opéré la substitution à l’insu des officiels. Quelques jours plus tard, patatrac, Karstens est déclaré positif parce que son soigneur s’était dopé aussi. Il avait dit à ce soigneur « mais t’as déconné ! » et l’autre lui avait répondu « mais oui, pour t’amener en voiture de Düsseldorf jusqu’à Milan (NDLR : 864 km) j’avais pris des amphétamines ».

DOCS JPDM

[i] L’EPO (érythropoïétine) est une hormone naturelle qui stimule la formation et la croissance des globules rouges. L’EPO de synthèse permet d’un point de vue médical de traiter l’anémie induite par une insuffisance rénale. Dans le sport de haut niveau, elle est utilisée comme produit dopant en augmentant la production de globules rouges permettant de mieux oxygéner les muscles pendant les efforts longs et intenses, facilitant ainsi une plus longue endurance.

[ii] Médecin et préparateur italien de nombreux sportifs entre les années 90 et les années 2010. Depuis juillet 2012, il est exclu à vie de toute préparation et de tout encadrement d’athlètes. A fait l’objet d’enquêtes policières, surtout à partir de 2012, pour association de malfaiteurs, trafic de produits dopants et évasion fiscale. En 2015, cela ne l’empêche pas de continuer à être consulté par ceux qui rêvent des podiums tout en occultant les règles éthiques.

[iii] Ancien coureur belge, surnommé « Le Cannibale ». Quintuple vainqueur du Tour de France, quintuple vainqueur du Tour d’Italie, une fois vainqueur du Tour d’Espagne. A également remporté plusieurs fois le Championnat du monde sur route, Paris-Roubaix, le Tour des Flandres, etc.

[iv] Armstrong s’est en effet construit à partir de 1999 comme le champion vainqueur du cancer. Dans les publicités tournées pour son sponsor de l’époque, Nike, qui l’a lâché depuis, on le voit forcer son destin de mourant, incitant les autres à suivre son exemple. Il a aussi lancé son association caritative, Livestrong, de lutte contre le cancer, célèbre pour ses bracelets jaunes.

[v] Ancien coureur français, mort en 2010 à l’âge de 50 ans des suites d’un grave cancer. Double vainqueur du Tour de France, vainqueur du Giro, vainqueur de la Flèche Wallonne et de Milan-San Remo.

[vi] Ancien coureur français, surnommé « Le Blaireau », a dominé le cyclisme entre 1978 et 1986 : 5 fois vainqueur du Tour de France, 3 fois du Tour d’Italie, 2 fois du Tour d’Espagne. Vainqueur de nombreuses classiques (Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, etc).

[vii] Le 10 octobre 2012, l’USADA remet un rapport de plus de 1000 pages qui accable Armstrong, notamment grâce au témoignage d‘anciens coéquipiers et de leurs proches. Travis Tygart, directeur de l’USADA qui a mené une bataille acharnée contre Armstrong, a martelé dans ses interviews que le coureur américain avait mis au point le système de dopage « le plus sophistiqué de l’histoire ».

[viii] Ancien coureur américain et coéquipier d’Armstrong de 1996 à 2001, il sort en 2012 un livre, The Secret Race, dans lequel il raconte ses pratiques dopantes, celles de son équipe et celles du peloton. Il y explique aussi ses rapports complexes avec Armstrong qui font ressortir le côté impitoyable de celui qu’on a surnommé « Le Boss ».

[ix]  Ancien coureur allemand et principal rival d’Armstrong sur le Tour : vainqueur en 1997, il a été son dauphin à plusieurs reprises. Suspecté de dopage à de nombreuses reprises (EPO, amphétamines, transfusions, testostérone, etc) il a avoué ses pratiques déviantes en mars 2013, plusieurs années après sa retraite officialisée en 2006.

[x] Ancien coureur espagnol, quintuple vainqueur du Tour de France entre 1991 et 1995. Lors de ses victoires, la puissance qu’il a développée en watts dans les cols les plus difficiles est bien souvent supérieure à celle développée par Armstrong entre 1999 et 2005.

[xi] Ancien coureur français (mort en 1987 à 53 ans), surnommé « Maître Jacques », quintuple vainqueur du Tour de France, double vainqueur du Tour d’Italie, une fois vainqueur du Tour d’Espagne. Aussi multiplement vainqueur de Paris-Nice ou encore du Critérium du Dauphiné libéré.

[xii] Ancien coureur italien (mort en 1960 à l’âge de 40 ans), quintuple vainqueur du Tour d’Italie, double lauréat du Tour de France. Vainqueur de nombreuses classiques (Milan-San Remo, Paris-Roubaix, etc.).

[xiii] Ancien coureur français, mis en examen en 1998 dans le cadre de l’affaire Festina. Sur le Tour de la même année, l’équipe Festina est au cœur d’un scandale de dopage après l’arrestation d’un soigneur de l’équipe en possession de produits dopants. L’équipe est virée de l’épreuve. L’année suivante, celle de la première victoire d’Armstrong, le Tour sera surnommé « le Tour du Renouveau ».

[xiv] Ancien coureur français, et directeur du Tour de France entre 1989 et 2006.

[xv] Ancien coureur italien, surnommé « Le Pirate », mort en 2004 à l’âge de 34 ans d’une overdose de cocaïne. Convaincu de dopage à de nombreuses reprises au cours de sa carrière, il a réalisé en 1998 le doublé Tour d’Italie-Tour de France.

[xvi] Ancien coureur français, membre de l’équipe Festina au moment de l’affaire de 1998, il n’est pas visé par les accusations de dopage. L’année suivante, ses prises de position qui dénoncent les pratiques dopantes du peloton sont mal reçues par celui-ci, notamment par Lance Armstrong. Il abandonne le Tour et se retire du cyclisme professionnel en 2001

[xvii] Ancien coureur français, vainqueur du Tour d’Espagne et huit fois sur le podium du Tour de France sans jamais l’avoir gagné.

[xviii] Ancien coureur français. Sprinteur, il a remporté des étapes sur les Tours de France et d’Espagne. A été ensuite directeur sportif des équipes Gitane et Renault.

[xix] Ancien coureur néerlandais, une fois vainqueur des Tours de France et d’Espagne. Six fois second du Tour au cours de sa longue carrière professionnelle (1970-1987).

Invictus : one team, one country ?

Aujourd’hui commence la Coupe du Monde de rubgy 2015 aka le festival du porno pour dames. Ça a donné envie à notre cher Corbillot, passionné d’histoire, de sport et de cinéma, d’examiner le sort réservé à ces deux premiers dans le – tout le monde est plus ou moins d’accord – raté Invictus de Clint Eastwood. 

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Invictus, sorti en 2009, est un film tout à fait unique dans le paradigme hollywoodien tant son sujet, le rugby, n’a pas pénétré la culture sportive étasunienne. L’échec commercial du film aux USA doit trouver son explication dans cette donnée claire : l’impérialisme rugbystique des britanniques n’a jamais réellement traversé l’Atlantique, se développant sur des terres plus favorables : l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et l’Afrique du Sud, donc. Ce sport est l’affaire de quelques pays, et sa coupe du monde, qui n’existe que depuis 1987, n’est importante que pour les nations susceptibles de la gagner (globalement, 5 favoris avant chaque compétition). Dans ce film, Clint Eastwood s’intéresse à l’édition de 1995 qui s’est déroulée en Afrique du Sud mais il choisit de la replacer dans un contexte particulier de réconciliation nationale opérée sous l’égide de Nelson Mandela (ici joué par Morgan Freeman). En même temps qu’il présente la compétition comme un acte fondateur de la « nation arc-en-ciel » telle qu’elle a été conceptualisée par Desmond Tutu, Clint Eastwood met en place de puissants procédés narratifs pour accentuer la force de la destinée, supérieure aux préjugés et aux inégalités.

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Une société clivée à plusieurs titres

Le film s’ouvre sur une séquence très évocatrice de l’importance des clivages en Afrique du Sud à l’aube des années 1990. Mandela vient d’être libéré et l’apartheid est toujours une réalité, bien que le Président de Klerk ait entrouvert la porte à certaines évolutions, notamment en levant l’interdiction de quelques organisations anti-apartheid. Dans Invictus, de part et d’autre d’une route, deux groupes s’adonnent au sport. Le premier est composé de jeunes blancs bien propres et bien soignés qui s’entraînent au rugby sur une pelouse impeccable. Le second est composé d’enfants noirs qui jouent au football, nus pieds sur un terrain vague poussiéreux. Et, lorsque l’escorte de Mandela passe entre ces deux groupes, les enfants des townships se précipitent au grillage pour scander le nom de Madiba, tandis que leurs homologues blancs assistent à la scène, médusés voire dégoûtés. L’image est forte, symbolique, et annonce d’emblée l’ampleur de la tâche qui attend celui qui sera élu Président de l’Afrique du Sud en 1994. Elle simplifie néanmoins le schéma de la société sud-africaine, et il convient de rappeler que Mandela n’incarnait pas l’ensemble des conceptions politiques vers lesquelles se tournaient les populations noires (tout en restant une personnalité incontournable et hyper populaire), et que l’apartheid était considérée comme juste par l’ensemble des populations blanches. Elle sera démantelée au début des années 90 par le vote majoritaire (à 68%) des blancs, malgré les oppositions du Parti Conservateur. Le travail des historiens sur le sujet a notamment permis de mettre au jour une forte rivalité entre Afrikaners du nord et Afrikaners du sud.

Entre opportunisme politique et réconciliation nationale

Dans Invictus, Mandela semble très vite comprendre l’opportunité que représente la Coupe du monde de rugby. L’équipe nationale, dont les joueurs portent le nom de Springboks, est un symbole de l’Afrique du Sud sous domination blanche. Du reste, les populations noires, comme le montre le film, se désintéressent du rugby au profit du football. On est très loin de l’idéal de l’Etat multiracial soudé qui est l’objectif vers lequel tend Mandela dès 1994. De plus, dans le groupe constitué pour la compétition ne figure qu’un seul joueur non-blanc, Chester Williams. Dans un esprit de politique de la main tendue, Mandela va s’efforcer de protéger les Springboks, alors que les autres symboles de la domination blanche tombent les uns après les autres. Il compte utiliser la puissance fédératrice d’une compétition sportive sur le sol sud-africain pour faire progresser le concept de nation arc-en-ciel, et la puissance médiatique (2,7 milliards de téléspectateurs cumulés en 1995) pour en faire la démonstration au monde entier. L’équipe est alors invitée à se déplacer, caméras invitées, dans les townships pour effectuer des opérations de séduction, et Chester Williams est affiché en 4 par 3 partout en ville. Au-delà de l’esprit de réconciliation nationale, de pardon, et de regard vers l’avenir, il y a une dimension politicienne, peut-être trop brièvement évoquée dans le film : en agissant ainsi, Mandela cherche surtout à rassurer les élites blanches qui contrôlent la police et sont majoritaires dans tout ce que l’Afrique du Sud compte de postes à haute responsabilité. En outre, si la Coupe du monde a été un succès sportif, elle n’a cependant pas permis de modifier fondamentalement de modèle de gestion du rugby sud-africain. En clair, comme en attestent les polémiques régulières autour des sélections de l’équipe nationale, les populations noires sont toujours sous-représentées au regard de leur importance démographique. Des quotas ont été mis en place, mais ils servent souvent de plafonds pour limiter la venue de joueurs non-blancs dans un milieu qui essuie toujours autant les accusations de racisme et d’élitisme. La Coupe du monde de 1995 ne représente donc pas une exception dans le champ des impacts d’un événement sportif sur une société. Elle a créé artificiellement une parenthèse enchantée, séduisante sur le papier mais pas réellement effective, comparable à celle proposée par l’équipe « black-blanc-beur » de la Coupe du monde de football de 1998.

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Rien que la force de la destinée ?

Clint Eastwood présente l’équipe d’Afrique du Sud comme étant, à un an de l’ouverture de la Coupe, la honte du pays et du monde du rugby. La victoire ne semble pas être une option tant les Springboks déçoivent leurs supporters. Sans revenir avec précision sur l’exacte hiérarchie des puissances rugbystiques de l’époque, et si l’Afrique du Sud n’est effectivement pas un clair favori, elle n’est pas non plus totalement hors du coup. Les spécialistes mettent en avant la puissance de son pack capable de soumettre et de piétiner n’importe quelle équipe adverse. Mais bien évidemment, la présenter sous l’angle de la fébrilité et du doute sera un levier d’autant plus puissant pour soutenir le poids de la théorie d’une équipe qui a gagné envers et contre tout. En outre, sont passés sous silence dans Invictus les nombreux soupçons de triche qui ont entaché la compétition, à commencer par l’arbitrage de la demi-finale contre la France, scandaleusement orienté en faveur des Springboks et pas seulement d’un point de vue franco-français. L’arbitre en question, le Gallois Nick Bevan, se verra offrir une montre en or au banquet de fin de Coupe par le président de la fédération sud-africaine Louis Luyt qui lui dira qu’il est « le meilleur arbitre du monde ». Ce même Luyt dont la figure pourtant très controversée dans le monde du rugby apparaît sous un jour neutre dans Invictus. Et, les joueurs de Nouvelle-Zélande qui ont affronté les Springboks en finale ont signalé a posteriori avoir été empoisonnés au jus d’orange frelaté (!) deux jours avant le match, alors que leur parcours jusqu’alors faisait d’eux les favoris. La version de la victoire retenue par Eastwood est celle d’une équipe portée par le capitaine François Pieenar (joué par Matt Damon), habité par la figure de Mandela. Au début du film, les deux hommes conversent, et le Président insiste sur le fait que pour réaliser de grandes choses, pour mener à bien des combats, il faut non seulement des exemples mais aussi de l’inspiration. C’est ce souffle protecteur de Mandela qui va donner, selon Eastwood, aux Springboks la force d’accomplir leur destinée et de faire de cette victoire un acte fondateur de la nation arc-en-ciel.

Avec Invictus, Clint Eastwood filme l’Histoire en intellectuel et pas en scientifique. Son analyse laisse de côté les subtilités politiques et sportives pour s’attacher au symbole, à la force des images. Son film peut donc décevoir, confronté à la lecture plus approfondie du parcours de l’Afrique du Sud des années 90 jusqu’à nos jours. Son approche de Mandela correspond à toute l’imagerie du personnage que l’on connaît par ailleurs : un esprit capable de régler à l’avance le cours des choses à venir.

Pour en lire plus sur le cinéma de Clint Eastwood, tu peux lire notre débat sur American Sniper

À nous la victoire, le film de foot de John Huston

France, 1943. Dans un camp de prisonniers de guerre tenus par des Allemands, le football (sur un terrain vague) est le lieu de rencontre de toutes les nationalités, d’autant plus que John Colby, ex-star anglaise du ballon rond, chapeaute ses copains et les entraîne à devenir meilleurs. Or, coïncidence incroyable, il se trouve que le commandant de ce camp est également un ancien joueur de la Mannschaft. Il propose à Colby d’organiser un match entre les soldats Allemands et les prisonniers, quelle que soit leur nationalité. Ce qui ne devait être qu’un match ordinaire va alors se transformer, pour les nazis, comme une possibilité de propagande au reste du monde, et, pour les forces alliées, comme une opportunité de s’évader. Réalisé par John Huston, avec Sylvester Stallone, Michael Caine, Max Von Sydow, Jean-François Stévenin, Pelé, Bobby Moore.

Qu’est-ce qui a bien pu pousser Hollywood à faire réaliser par John Huston un film sur le foot avec Sylvester Stallone et Pelé ? Nan mais matez un peu l’incongruité du truc… Après tout, c’est quoi le « soccer » aux États-Unis ? Des stades à moitié vides, un onglet bien caché sur la page d’ESPN, une bonne grosse blague pour Michael Jordan, Larry Bird et Magic Johnson, et pour toutes les armoires à glace (HOCKEY/GLACE, T’AS PIGÉ ?) des sports US… Bon en fait, ça fait 40 ans qu’on nous dit que le football est en plein BOOM sur les pelouses de l’Oncle Sam, et que bientôt, très bientôt, les ricains vont nous faire mordre le gazon avec leurs moyens pharaoniques. Mais allez, mettons-nous dans la peau du producteur ou du réalisateur, et essayons de réfléchir rationnellement aux chances du film.

À la fin des années 1970, au début des années 1980, une équipe de football, ou plutôt une franchise comme ça se fait là-bas, fait sensation Outre-Atlantique : le New-York Cosmos. Steve Ross, président de la Warner Bross, qui connaît l’engouement pour le ballon rond en Europe, tente de développer le sport aux États-Unis. Le Cosmos fait alors venir les stars du foot des années 60-70, en fin de carrière, pour monter une dreamteam et déplacer les foules. À partir de 1975, le Roi Pelé, le Kaiser Franz Beckenbauer, Carlos Alberto ou encore Giorgio Chinaglia.

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Le Cosmos rencontre un gros succès. Pour le public étasunien, Pelé n’est donc pas un total inconnu, c’est une star. Et puis, pour le film, l’ambiance « guerre-mettons la branlée aux nazis » peut plaire. Stallone est déjà une star depuis Rocky. Ça peut donc le faire pour séduire, a priori, le public américain. Mais en fait, ce film ne plaira ni aux États-Unis, ni en Europe.

Ce nanar, appelons un chat un chat, dure presque deux heures. Bien évidemment, c’est beaucoup trop long, d’autant plus que le scénario s’amuse à tisser des intrigues secondaires dont tout le monde se fout. Inutile de dire que les libertés prises par rapport à l’Histoire sont sans limites : le fameux camp de prisonniers ressemble plus à une vaste colonie de vacances pour adultes immatures… Et en plus, c’est une véritable passoire : les officiers alliés discutent de leurs plans dans une pièce sans surveillance, jouent aux cartes, se fabriquent des faux passeports, s’évadent et reviennent sans difficultés et sans représailles. Ça permet au film d’avancer, mais on avait rarement vu, même au cinéma, des nazis aussi conciliants.

Pour ce qui est du foot, on repassera. Jamais je n’ai vu un sport aussi mal filmé au cinoche. D’ailleurs, le fameux match ressemble plus à une « journée portes ouvertes-match de poussins-bouchers » qu’à une vraie putain de partie de football-samba. Pourtant, côté casting ballon rond, y avait du lourd, mais Pelé, qui cache à peine sa misère personnelle de se retrouver dans une telle daube, est cantonné à un rôle de prisonnier Trinidadien qui a appris le jeu en jonglant dans son pays avec des oranges. On dirait un roman de favela.

De son côté Stallone, qui est peu convaincant, avec son attitude de beauf des plaines Américaines, incarne le rejet US pour ce « soccer » de danseuses : « mais qu’est-ce c’est que ce sport de tapettes où il est interdit de plaquer son adversaire ? ».

Mais bon, finalement, en VF, tu passes quand même un bon moment. Le scénario est tellement con que ça en devient marrant. Voir Stallone dans les buts distribuer des patates à des allemands et se prendre des buts de merde relève du très grand divertissement. On a même droit à une mini-romance aseptisée entre lui et Carole Laure qui joue je-ne-sais-plus-quel rôle dans la résistance à Paris.

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Quelques anecdotes glanées grâce au magazine So Foot :

– C’est le légendaire gardien Gordon Banks qui a coaché Stallone pour son rôle de gardien de but. Même s’il a été un immense portier (Pelé dit de lui un jour : « aujourd’hui j’ai marqué un but, mais Gordon Banks l’a arrêté »), on ne peut pas dire que le résultat fut probant.

– Stallone, qui s’est comporté comme une vraie diva sur le tournage, avait parié 1000 dollars qu’il arrêterait 6 pénaltys tirés par Pelé. Il n’en arrêta aucun, et finit la séance avec une fracture du doigt. Il a aussi perdu 2000 dollars après un bras de fer avec Kevin Beattie.

– Il paraît que John Huston n’en avait rien à foutre du film, ce qui a gonflé Sly. Alors, au lieu de partager les repas avec Michael Caine et les autres, il mangeait dans son coin entouré de ses gardes du corps et tuait l’ennui en draguant toutes les filles du tournage, comme Carole Laure qui l’a trouvé lourdingue.

– À un moment du film, Stallone doit arrêter un pénalty. L’ancien joueur Argentin Osvaldo Ardiles nous raconte la scène : « Il n’arrivait pas à attraper la balle. Il y est parvenu au bout de la 17ème fois. À ce moment-là, nous, les joueurs, aurions dû nous jeter sur lui pour le féliciter mais nous n’avons pas réagi. Ça faisait tellement longtemps qu’on attendait qu’on a décroché. On discutait de ce qu’on allait faire le soir. Huston nous a poussé une gueulante et il a fallu attendre quinze nouvelles prises avant ce que ce soit dans la boîte. »

The Blade c’est nul

Tsui Hark est un réalisateur hongkongais qui jouit d’une belle réputation parmi les amateurs de films de baston et les puristes du cinéma de genre asiatique. Le genre de mec qui suscite une forme de respect convenu dès que son nom est évoqué. Le genre de mec que tu dois connaître si tu veux briller en société (je parle d’une microsociété bien définie et toujours déterminée à fixer les codes du bon et du mauvais goût). Alors avec mon cinéphile de coloc, on s’est dit que ce serait pas mal de se mettre à la page et d’aller jeter un œil à la filmo de Tsui Hark. C’était il y a quoi ? Un an et demi ? Et on a regardé Time and Tide. « Vous allez voir, c’est génial ». Aujourd’hui je ne me souviens quasiment que de flashs, de chinois en costards et de lunettes de soleil mal ajustées. AUTANT VOUS DIRE QUE CELA NE NOUS A PAS VRAIMENT MARQUÉS. Complexe mais spécieux, mouvements de caméra expérimentaux, peut-être un manque de fibre sensible à un certain cinéma, j’en sais rien.

Et puis, allez, poussés par d’autres commentaires dithyrambiques, on a maté The Blade. A priori, ça nous bottait plus, parce que c’est un remake plus ou moins avoué de la trilogie du Sabreur Manchot, Un Seul Bras Les Tua Tous, Le Bras de la Vengeance, La Rage du Tigre,un truc des Shawn Brothers bien fendard qui a notamment inspiré Tarantino pour Kill Bill.Du bon fight à l’ancienne avec plein d’honneur chinois à l’intérieur, des mecs qui volent dans les airs accrochés à des fils, du carton-pâte et des acteurs que tu retrouves dans les différents films avec différents rôles.

The Blade donc. Première chose, j’ai pas vu énormément de nouveautés sur le plan du remake. Globalement, on reste sur une histoire – au regard de mon expérience de ce genre de film – classique. Le schéma est clair, lisible, convenu, ce qui, en soi, n’est pas vraiment un défaut. En gros, au début, le mec est victimisé, estropié, puis vient la phase d’apprentissage qui laisse place au moment où il défonce tout le monde avant de repartir en mode Poor Lonesome Fighter.

Pour ce qui est de la narration, en revanche, il y a un ajustement : on met en place un personnage féminin, témoin et actrice des événements, qui raconte tout le bordel. Cette femme est supposée être au centre d’un trio amoureux-amis avec un autre mec, Tête d’Acier, qui, disons-le sans détour, ne sert strictement à rien (il se fait bananer tout le film). Problème, ce trio n’a aucune dynamique, il ne sert qu’à alimenter les fantasmes de la nana qui a envie que les deux bonhommes se battent pour elle. Ce moment n’arrivant jamais, car l’intrigue principale bouffe tout, on se retrouve avec deux personnages qui, à côté du héros, font plus office de pots de fleurs que de faire-valoir. Le pire, c’est que le film se boucle sur ce trio ectoplasmique, ce qui m’a laissé un peu circonspect car je n’y ai vu aucun intérêt tout au long de l’histoire.

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Passons à la réalisation. Il faut bien reconnaître que Tsui Hark s’efforce d’imprimer du mouvement, voire une certaine frénésie à ses scènes d’action là où elles étaient pour les trois films originaux parfois un peu rébarbatives et mollassonnes. Seulement, j’ai été très déçu par le manque de lisibilité des combats. La plupart d’entre eux se déroule la nuit (sauf le dernier qui est de loin le plus réussi), ce qui n’aide effectivement pas. Le montage est tellement épileptique que t’as l’impression de regarder l’action à l’intérieur d’un blender : je pense notamment à une séquence particulière qui se déroule dans des sortes de barrières de bambous enchevêtrés, en mode « vas-y je te ponds une scène hyper originale avec des perspectives différentes » mais qui a pour seul effet de hacher complètement le rythme et la visibilité. T’as un peu envie de chasser de la main ces bambous de merde, comme t’as envie de chasser le mec qui se met devant ton écran quand tu regardes un match de foot.

Ajoutons à cela des effets de lumière et des mouvements de caméra qui m’ont semblé un peu prétentieux par rapport au sujet et qui m’ont plus amené dans le registre du grotesque que de l’héroïque. J’ajouterais enfin que les interventions incessantes de la narratrice qui déballe ses émois sentimentaux ont pour conséquence de casser la dynamique du film, qui ne connaît jamais cette montée en puissance qui sert bien le genre d’habitude.

Bref, The Blade, c’est un peu comme cette expo d’art contemporain qu’on t’a chaudement recommandée. T’y entres, tu regardes tout, t’aimes pas, tu trouves ça sans intérêt, t’es convaincu que c’est de la merde, mais t’as quand même cette sale impression d’être un plouc parce que tout le monde dit que c’est génial.

Cloud Atlas : nul ou génial ?

L’autre jour, Nébulon – celui-là même qui joua le policier et le propriétaire dans KDO, tu sais, cette bonne vieille série des années 2013 – s’insurge : « Eh oh eh, j’ai vu le top ciné de Robin, et il a mis Cloud Atlas en premier, il est zinzin ou quoi ?! » Nous avons décidé de les mettre dans une arène, avec pour seuls armes leur esprit affûté et leur clavier AZERTY. Ceux qui vont mourir te saluent.

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Nébulon : La première chose que j’ai envie de dire, c’est que ce film n’est pas un navet. Il n’est pas dénué de qualité, mais il est raté. On sent bien ce que les frères Wachowski (pardon, les frère et soeur Wachowski) essaient de faire. Mais c’est raté. J’ai apprécié le début du film ; en fait, mon ennui a commencé après la première demi heure. Le crescendo est ensuite incessant, j’ai rompu 20 minutes avant la fin pendant mon revisionnage. Pour tenter de répondre à ta critique initiale, Robin, je commencerai par te rejoindre sur un point précis : effectivement, je suis d’accord avec toi, la complexité accolée aux frères Wachowski est spécieuse. C’est tout le problème, en fait.

Globalement il y a de très bonnes choses dans ce film, j’ai adoré par exemple l’intrigue de l’éditeur, à mon sens le personnage le plus réussi de ce gigantesque fourre-tout. Il y aurait eu de quoi faire un film simplement sur ce personnage. Acceptable aussi celle du compositeur. Mais enfin les autres sont tout simplement à jeter par la fenêtre. Surtout que je ne vois tout simplement pas le but de ce film. Les passerelles entre les différentes histoires sont artificielles au possible. On passe de l’esclave noir clandestin qui se bat pour sa vie en pleine mer aux fugitifs de Neo Seoul par le biais du montage et d’un mouvement de caméra. L’esclave court sur le mat de misaine pour ouvrir la grand voile là où les fugitifs passent d’un gratte-ciel à un autre sur une passerelle nano-télescopique. D’ailleurs on sent presque l’invention technologique créée pour justifier la… passerelle (lol) scénaristique, c’est une évasion ridicule et capillotractée. Une façon un peu moisie, je trouve, de faire un bon gros focus bien subtil pour faire comprendre au spectateur que c’est fou comme leurs situations sont identiques. Sauf qu’en fait, non, les enjeux des personnages, à cet instant, ne sont pas du tout les mêmes. Donc c’est raté, ça tombe à plat.

Difficile en regardant ce film de ne pas penser à Magnolia de Paul thomas Anderson. C’est également une réflexion sur des destins étrangers qui s’entrecroisent. Mais ce que j’avais aimé dans Magnolia est précisément ce qui m’a agacé dans Cloud Atlas. Dans le premier, le spectateur est laissé libre. Je me souviens, en sortant du cinéma à l’époque, avoir trouvé bouleversante cette histoire où le hasard bouscule les uns contre les autres, sans ménagement, des gens à la vie déjà bien marquée. Là où l’on pouvait voir aussi la Main Invisible du Destin. Dans Cloud Atlas, on s’aperçoit bien vite que l’on a pas le choix. Le Destin est là, partout. Était-il nécessaire de marquer d’une tâche de naissance en forme de comète (de comète, putain, sans déconner !!) les protagonistes pour bien montrer qu’ils sont choisis par le Destin ? Les réalisateurs ne perdent pourtant pas une occasion de nous le faire sentir, de façon rarement correcte : les personnages se croisent réellement dans plusieurs trames temporelles, comme le Physicien Sixmith de 1936 qui croise la journaliste en 1973 dans l’ascenseur, et de manière souvent chelou – pourquoi confier à Hugo Weaving tous les rôles de Super Vilain ? et d’ailleurs pourquoi montrer des personnages différents avec les mêmes acteurs ? ils sont les ancêtres/descendants les uns des autres ? et qu’est-ce supposé montrer ? une sorte de grande roue karmique ? est-ce ainsi que les Wachowski tiennent à montrer les conséquences/similitudes des actions présentes sur un futur lointain ? C’est un effet papillon de rouleau de PQ, ce truc, franchement.

L’élément clef du film, le fameux sextet Cloud Altas est une vraie clef, qui montre à quel point le film repose sur que dalle. Le compositeur compose un morceau en 1936. Ce morceau sert de fil rouge au film jusqu’à ce monde post-apo bien après Neo Seoul. Sauf que ce morceau a été composé grâce à un rêve, dans lequel le compositeur écossais a une vision de Neo Seoul où cette musique interpelle nos fameux fugitifs. C’est un chrono trigger digne de Bernard Werber. Autrement dit, c’est un film qui nous montre la toute-puissance du Destin, qui par la grâce concomitante tatoue une comète sur ses victimes (comme il le faisait chez les sorcières du temps où on cramait les rousses), et où le Destin tout-puissant n’a aucun plan, aucun sens, aucun but et ne nous raconte rien.

Bref, Cloud Atlas est un film très améwicain (à prononcer avec le chapeau texan en mâchant un bon vieux chicle), où les thèmes de l’Élu, de la prédestination, du sacrifice, sont exaltés mais ne servent aucun propos. Et ça c’est un truc qui m’énerve vraiment chez les ricains. J’en ai marre de l’omniprésence de ces thèmes anti-humanistes de merde, surtout quand c’est fait comme ça.

Je termine par quelques citations tirées du film, en VF (mais elles sont toutes aussi ridicules en VO, j’ai regardé les deux versions du film) qui illustrent pour moi le problème Wachowski : ils savent faire des films, ils ont des idées, mais ça ne suffit pas pour écrire un film.

« Ma seule certitude, Sixmith, est que les mêmes rouages invisibles qui font tourner notre monde, sont ceux qui étreignent nos cœurs. »

« Notre survie nous dicte souvent notre courage. »

« Ce que vous devez faire, c’est ce que vous ne pouvez pas ne pas faire. »

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Robin : J’ai revu le film en VO Bluray (je signale au passage que le Bluray est l’un des plus beaux que j’ai vus). Plus encore que lorsque j’avais vu Cloud Atlas au cinéma, j’ai pris beaucoup de plaisir.

Pour moi, Cloud Atlas, c’est avant tout l’histoire d’un film qui n’aurait pas du sortir au cinéma. Le livre dont il est adapté ne semblait pas, a priori, se prêter au grand écran. Trop d’histoires, trop de passerelles, trop de métaphysique, etc. Et, aussi, dans sa construction (les différentes timelines n’étaient pas aussi entremêlées), l’histoire n’aurait jamais réussi à accrocher le public. Rappelons tout de même que Cloud Atlas, dans sa réalisation, son financement, est un film « indépendant » (le plus cher de l’histoire) et qu’il a été horriblement distribué.

Alors, c’est là qu’interviennent les Wachowski et Tykwer (que je connais moins bien, donc difficile pour moi de me prononcer dessus). L’univers leur colle magnifiquement à la peau. Mais au-delà de ça, ils ont une science du montage qui, dans ce style de cinéma, est absolument inégalée. Si un jour ça vous botte, je vous conseille de regarder Speed Racer, qui, à lui tout seul, est un abrégé de tout ce qu’on peut montrer, faire ressentir, rien qu’en utilisant ce que tu appelles, Nébulon, un artifice, mais qui, de mon point de vue, est un peu un pacemaker de film d’action, d’aventures, ou grand public.

Tu as cité ce passage sur le mat, qui est effectivement le plus marquant peut-être de tous, mais en fait c’est tout le film qui est pensé sur cette logique de construction-déconstruction-reconstruction des différentes intrigues par le biais du montage. La notion de rythme me semble à cet égard prépondérante : Cloud Atlas fait avancer ses intrigues et sa morale à des tempos différents, nous permettant tour à tour de vivre le film, puis d’y réfléchir. Dans l’enchaînement entre les différentes époques, le montage choisi par les réalisateurs est une dinguerie qui synchronise à merveille les mini-films et qui aplanit leurs différences de tons pour faire resurgir une unité de sens.

Je reviens sur un des points que tu soulèves : pour toi, à de nombreux moments, les enjeux entre les personnages ne sont pas les mêmes selon qu’ils évoluent en 1850, 2014 ou 2150. Dans quelle mesure, en effet, l’évasion d’une maison de retraite pourrait-elle être comparable à une révolution dans une société hyper capitaliste et déshumanisée ? Pour ma part, je suis très sensible à ce jeu d’échelles auquel se livrent les réalisateurs. Nous avons en effet 6 timelines, et 6 tonalités différentes (1. film d’époque/historique, 2. drame, 3. Un polar, 4. une comédie, 5. une SF, 6. une fantasy post-apocalypse) et, évidemment, la grandeur des enjeux évolue selon ces structures. Mais, au final, tous les personnages sont confrontés à une situation d’oppression et sont, en quelque sorte, mis en minorité par des personnes et/ou des emprises : l’esclavagisme, le poids des conventions sociales, l’entreprise toute-puissante, la société totalitaire, le chantage, l’idolâtrie, etc. Et même la tyrannie d’une gouvernante ! L’idée, c’est qu’à chaque échelle, il y a des combats à mener, que notre liberté est menacée sur toutes les portions qu’elle occupe.

Un autre point dont j’aimerais parler et que tu évoques : les thèmes « anti-humanistes du film ». J’avoue ne pas tout à fait avoir compris ce moment-là ? À mon sens, tout y est humaniste. Là-dessus, beaucoup reprocheraient à Cloud Atlas d’être par moments trop naïf, et à d’autres moments trop idéaliste. Pour ce qui est du catastrophisme, particulièrement sur la timeline Neo Seoul, je trouve en fait le film plutôt lucide dans son traitement d’une société liberticide, organisée en castes et totalement désincarnée. Il suffit de voir le documentaire Samsara pour voir qu’en fait, on y vit déjà. En revanche, Cloud Atlas s’efforce toujours d’insuffler des moments d’espoir quand la seule chose qui nous viendrait à l’esprit, c’est de nous faire hara-kiri. Et, je dois dire, quand je vois le nombre de films qui s’efforcent de nous montrer à quel point non seulement notre monde est odieux, mais aussi et surtout à quel point nous-mêmes sommes des monstres dénués de tout intérêt, j’ai bien envie de me laisser bercer par cette douce mélodie. L’idée que nous sommes maîtres de notre destin, libres de nous débarrasser de nos chaînes, oui ça me plaît. Je réclame à cet égard un droit à l’idéalisme, un droit à la naïveté. Et si c’est pas au cinéma qu’on peut nous faire rêver avec ce genre de thèmes, alors, je vois pas où…

Je finis sur la question du casting. Déjà, j’apprécie l’idée de voir les personnages dans toutes les timelines. Déjà que la structure du film invite au jeu de piste, le fait d’y impliquer le casting me paraît encore plus ludique. Quand j’essaye d’imaginer les six histoires de Cloud Atlasavec des acteurs différents pour chacune, je suis pas convaincu, je pense que ça aurait desservi le message au final. Je ne pense pas qu’on puisse l’interpréter, en revanche, comme une sorte de descendance plus ou moins directe. Je le vois simplement comme un délire de transformisme, avec des personnages qui incarnent plus ou moins les mêmes valeurs que ceux qui apparaissent dans d’autres époques. À mon sens c’est pour ajouter de la cohérence et moins synchroniser les mini-films. En effet, Hugo Weaving n’a que des rôles de méchants, comme Grant d’ailleurs, alors que pour Tom Hanks c’est équilibré. Mais bon, faut dire quand même qu’il a sacrément la gueule de l’emploi, l’agent Smith, non ?

Nébulon : Ouais mais moi, ça m’agace viscéralement. Retrouver les intentions qu’avaient les Wachowski en utilisant ce procédé est une piste de réflexion intéressante pour le film, mais en ce qui me concerne ça me donne juste le sentiment qu’on me prend pour un gros con. Non content de mettre en balance la similitude ou au contraire l’opposition entre les destins des personnages, on pousse le vice jusqu’à une dimension de personnification con-con, notamment concernant Weaving (mais oui, ça lui va bien – il prend en plus un plaisir manifeste à incarner ces rôles dans ce film, et ça se ressent clairement). Je t’accorde qu’ils ont eu le mérite d’assumer pleinement le truc, on sent bien que c’est une volonté réelle et pas une maladresse épouvantable. Seulement je trouve que c’est souligner au fluo ce qui est déjà présent dans le film, ça n’apporte au final rien, si ce n’est , comme je te le disais, l’impression vague que quelque part on doute de la capacité à bien saisir les ressorts de l’histoire.

Je ne savais pas que le film avait été distribué selon le schéma des films indépendants. Je crois Robin, que j’arrive à comprendre plutôt bien les raisons qui te font aimer ce film . Il semble en tous cas être tout à fait évocateur du travail des Wachowski. Le fait que tu mentionnes Speed Racer me fait réaliser que c’est sans doute cela qui te plaît, ce qui est de ton point de vue un très bon film venant enrichir l’œuvre de réalisateurs que tu apprécies. Pour ma part, des Wachowski, je n’ai vu que la trilogie Matrix et V pour Vendetta, dont ils ont écrit l’adaptation, ce qui fait tout de même quatre films. Et hormis le premier Matrix, ainsi que dans une moindre mesure V pour Vendetta, je n’ai pas aimé ces films. Les deux derniers Matrix sont souvent corrects à regarder, mais ils sont très mal dialogués, et le syncrétisme kitsch de leurs innombrables références culturelles assénées avec un manque total de finesse m’ a profondément énervé. J’ai retrouvé beaucoup de ça dans ce film.

Je n’ai pas lu ce roman dont est adapté le film, mais peut-être aurait-il été préférable de ne pas vaille que vaille entremêler ces différentes histoires. De mon point de vue, un triptyque, un quadriptyque ou n’importe quel « polyptyque » aurait été préférable, en choisissant le thème de l’oppression et en faisant un métrage sur chaque ; un peu comme le réal coréen Park Chon-wook et sa trilogie sur le thème de la Vengeance.

Je pense que c’est ainsi que j’aime voir les choses prendre du relief sur plusieurs histoires, je préfère saisir un écho que d’entendre une symphonie explosive. C’est en somme tout à fait personnel. Je reste convaincu que le thème abordé dans le film est totalement desservi par la façon dont il est traité. Concernant Neo Seoul, je n’ai tout simplement pas aimé. C’est trop kitsch pour moi. Et pourtant j’avoue que d’emblée j’ai failli trouver excellente l’idée des Wachowski. Faire d’une simple chaîne de fast-food une culture quasi-autonome qui s’intègre dans un système de caste, oui, pas mal du tout ! Mais le fast-food dégueule de couleurs et de mauvais goût, c’est too much, trop appuyé. Et le surintendant , le boss de ces lieux, me fait pour le coup penser à un Willy Wonka qui aurait vraiment eu une enfance terrifiante. C’est tellement appuyé qu’encore une fois je me demande à regarder ça si on ne me prend pas tout simplement pour un imbécile. Et faire une resucée de Soleil Vert avec le parallèle Savon/Solyient, où l’esclave découvre qu’ils sont nourris à leur insu avec les cadavres des leurs, FRANCHEMENT BOF. Qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ? Était-il nécessaire, à ce point du récit, de rajouter une couche supplémentaire pour montrer au spectateur à quel point cette société post-moderne se cannibalise ? D’autant plus qu’un des parallèles avec l’histoire de l’éditeur a désamorcé chez moi l’intention des réas. Lors de sa première tentative pour s’enfuir de la maison de retraite (une des meilleures scènes du film), le héros fait un pied de nez très drôle à l’histoire en citant un extrait de Soleil Vert. Et du coup, plusieurs dizaines de minutes plus tard, j’ai explosé de rire en découvrant l’ultime Destin des esclaves de Papa Song, alors que ce moment est clairement pensé pour être dramatique. Mais bon, je suis peut être un connard cynique et sans cœur. Pour être honnête, j’ai tout de même aimé les moments d’Interrogatoire avec l’Archiviste, dans la désincarnation des rapports humains et de la coercition elle-même. Là, l’espace de quelques minutes, j’ai vraiment senti la tyrannie représentée à son paroxysme, où le déséquilibre des forces en jeu est tel que l’interrogatoire se fait avec un détachement clinique, où il m’a même semblé voire transparaître, chez l’Archiviste une certaine forme de douceur institutionnelle. Là on est dans le vrai totalitarisme. À mon sens, c’est sur les storylines du XIX et XX siècles qu’ils s’en sortent le mieux.

Le film n’est pas anti-humaniste, au contraire, je te rejoins là-dessus, il tend à valoriser la persévérance et érige l’espoir comme vertu cardinale. Je me suis mal exprimé. Je souhaitais faire part en fait de mon agacement lorsqu’un film ou une série américaine nous balance la grande sauce puritaine. Lost m’a définitivement écœuré de tout ça (Dieu, le Destin avec un grand D, la prédestination du leader, le sens du sacrifice, blabla bla prrrout). Et Cloud Atlas tombe en plein là-dedans. Moi ça suffit à me gaver car en ce moment je suis dans cette phase-là. Peut-être cela me dérangera-t-il moins dans quelques années ?

Cloud Atlas 2012

Robin : Je pense qu’on en arrive à un point où s’expriment vraiment les affinités de chacun, ce qui explique vraisemblablement ton ire et mes éloges. Effectivement, j’apprécie les Wachowski, bien que j’y sois venu un peu tard par rapport aux gens de ma génération (ils avaient déjà vu Matrix quand moi j’étais encore au stade Star Wars pour la faire courte). J’accorde beaucoup d’importance à l’univers certes, mais plus encore je crois à la mise en scène, aux artifices que peuvent être les effets de caméra, de montage ou de post-production. Et, de ce point de vue, je pense que le duo amène au genre une touche d’originalité, moins de conformisme que ce qu’on a l’habitude de voir. Tout blockbusters qu’ils sont, les Matrix sont des films exigeants, dont l’accès est prohibitif pour ceux qui sont justement habitués à un certain schéma, un certain conformisme, une certaine facilité. Et, si on voulait faire un petit débat dans le débat, je pense que Matrix Reloaded est le sommet de la trilogie, mais aussi et surtout un des meilleurs films d’action et SF jamais fait. Mais je crois en effet que son héritage ne va pas au-delà de cette sphère relativement fermée de cinéma. Je crois que les Wachowski ont poussé l’exigence du genre à son paroxysme, et c’est en ce sens que je les respecte. Alors, après, je te l’accorde, les dialogues ne sont pas d’une très grande finesse, mais je crois que leurs histoires ont le mérite d’ériger un pont – peut-être fragile – qui permet à un certain public de passer de la simple bastonnade décérébrée vers quelque chose de plus métaphysique et philosophique, des prémices d’une autre culture, plus mature.

J’ai aussi envie de revenir sur l’univers kitsch des réalisateurs, qui nécessairement, transpire dans Cloud Atlas. Encore que, à part pour Neo Seoul, il est bien moins présent que dans Speed Racer par exemple. Ça n’est pas quelque chose qui me gène, car j’ai la sensation que c’est parfaitement maîtrisé. Alors oui, certains maquillages sont un peu limites, certaines couleurs bavent un peu mais j’aimerais aussi rappeler que pour un film de cette envergure, avec de tels acteurs, le budget de 100 millions est un poil serré. Ce qui est sûr, c’est que les premières timelines, celles du XIXème et du XXème, n’en pâtissent pas. Dans Neo Seoul, ça passe encore car pour moi cette histoire est une caricature, un portrait au vitriol (dans lesquels on trouve quelques bonnes vérités à entendre), et que par conséquent le récit rejoint le visuel. Et puis, n’est-ce pas le propre de la SF de se complaire dans cet univers? Je pense à plein de films : Terminator, tous les Star Wars, Retour vers le Futur, voire même Avatar. Là encore, nous ne sommes pas sensibles aux mêmes choses : toi tu retiens les ficelles un peu grosses et les références un peu lourdingues que tu cites et sur lesquelles je ne te contredis pas, mais pour ma part j’ai adoré Neo Seoul pour les impressionnants plans et séquences qui donnent une esthétique incroyable à une métropole tombée dans une monstruosité absolue.

J’en arrive au dernier point de ma réponse. Je ne suis pas d’accord avec toi quand tu dis que le film aurait été plus convaincant s’il avait aligné les unes après les autres les différentes histoires. Car pour moi, la magie de ce film réside justement dans ce jeu de pistes hyper ludique proposé par ce montage dynamique. Et, en plus, je ne suis pas sûr que le fil directeur que les Wachowski et Tykwer ont choisi de suivre aurait été aussi visible et aussi marquant. Pour moi, cette recomposition permet subtilement d’alterner temps forts et temps faibles, d’harmoniser les histoires autour d’un même thème et surtout d’éviter certaines redondances. Je suis pas fan des films dans les films. Même si je suis admirateur du réalisateur, j’aime pas le chapitrage qu’impose Tarantino à ses œuvres. Pour prendre un exemple un peu tiré par les cheveux, je trouve que Les Infidèles s’est un peu perdu à cause de ça. Je te rejoins néanmoins sur ton appréciation de l’histoire de l’éditeur qui est aussi ma préférée. Cette comédie un peu british dans l’esprit fonctionne à merveille et la scène du pub m’a beaucoup fait rire.

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Nébulon : Je ne voulais pas dire qu’il fallait construire un film basé sur ces histoires en les racontant les unes après les autres. Enfin, pas exactement. En faisant ça, on aurait limite versé dans l’expérimental, non ? Et en plus oui, le fil rouge des Wachowski aurait été totalement impossible à maintenir, là où un certain sens du montage, comme tu le dis, leur permets de tenir certains spectateurs en haleine (je dis certains, car moi je me suis quand même très vite fait chier). Non, ce que je voulais précisément dire c’est qu’il aurait peut-être été plus intéressant de choisir une histoire, une seule, et de la raconter en un métrage. Et puis plus tard, pourquoi pas, d’en raconter une autre, ou en tous cas de voir comment elles auraient pu se faire écho naturellement sans avoir à jouer du yo yo avec la caméra pour indiquer au spectateur qu’il faut bien regarder la lune et non le doigt. Ce fameux fil rouge dont tu parles, il est pour moi un constat d’échec, parce que faut quand même pas déconner, on n’est pas dans Matrix, le propos développé n’a absolument rien d’innovant. Qu’on me raconte une histoire là-dessus, oui, avec plaisir, mais l’intention des Wachowski n’apporte selon moi absolument aucune plus-value. Et donc l’écriture du film est raté.

Je constate quand même qu’en élargissant sur la filmo des Wachowski qu’on tombe d’accord sur deux trois trucs. Tout d’abord tu ne m’entendras jamais dire que leurs films sont au rez-de-chaussée niveau scénario pour un blockbuster. Des films comme ça, il y en a à la pelle, et même des plutôt bons, pour peu qu’on ait envie d’en regarder, on passe un bon moment. Je ne crois pas qu’ils aient jamais eu l’intention de faire ce genre de choses, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont pas fait tant de films que ça non plus en dix ans. Seulement avoir des idées c’est une chose, et savoir comment les écrire c’en est une autre ; et c’est très compliqué de savoir faire les deux, même si on adapte un roman ou une BD. Ce ne sont pas, loin s’en faut, les seuls réalisateurs à oublier ce truc, et y’en a pas mal qui se plantent magistralement et avec constance. Je pense très fort à Roland Emmerich, mon poto, dont le talent manifeste chez moi un grand éclat de rire, Emmerich, donc, qui est un peu à l’industrie hollywoodienne ce que le surimi est au poisson , ou Bernard Werber à la publication française. Il va sans dire qu’un film peut être très bon sans scénar. Seulement moi je trouve que celui de Cloud Atlas est mauvais, et qu’en plus privé de cela, il ne reste pas forcément grand chose. Alors non, il ne faut pas clouer les Wachowski au pilori, et je comprends qu’on puisse aimer. Je trouve ça dommage, mais je comprends. En ce qui me concerne la direction artistique m’a un peu laissé de glace, c’est dommage parce qu’effectivement la photographie est loin d’être dégueu, mais là oui on est dans le subjectif. Moi ça ne m’a pas fait grand chose.

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Gibet : Si je puis me permettre, en relisant vos trucs, je m’aperçois – sans avoir vu le film – qu’il semble y avoir une contradiction philosophique assez énorme entre le fond et la forme dans Cloud Atlas. Robin, tu dis que le film est humaniste. Mais réduire sept situations très différentes et les je-ne-sais-pas combien de personnages qui vont avec à un schéma manichéen oppresseur / oppressé, même si c’est pour exalter l’espoir le désir de libération je sais pas quoi, c’est tout sauf humaniste. Un vrai film humaniste, ce serait par exemple Orange Mécanique, où Kubrick teste en gros la pulsion d’ordre et la pulsion de désordre, pour montrer dans chacune d’elle ce qu’il peut y avoir de jouissif et de malsain, avec un axe bien / mal très fluctuant – et libre à toi de penser ce que tu veux quand tu sors du ciné, c’est un questionnement, pas une affirmation. Là les Wachowski arrivent avec leur petit Descartes illustré et expliquent ce qu’est la vie au spectateur. Un film humaniste, comme le sous-entendait Nébulon avec l’exemple de Magnolia, ça ne devrait pas emprisonner ses persos dans un schéma plaqué et a fortiori son spectateur dans une vision du monde cadenassée.

Robin : Je sais pas trop quoi te répondre, Gibet. Mon opinion est sans doute très contestable, mais je pense qu’il y a de nombreuses situations pour lesquelles la frontière entre bien et mal n’est pas fluctuante. Le manichéisme, sorte de point Godwin de la critique cinématographique, n’est pas un problème en soi pour moi, tout dépend de la lourdeur ou de la légèreté avec laquelle il est mis en scène, car il est présent de 80% des œuvres, qu’il s’agisse de romans ou de films. Je reste sur ma position que Cloud Atlas est profondément humaniste. Mais ça n’est pas un film sur l’humanisme. C’est un film sur la notion de révolte à différentes échelles.

Gibet : Robin, le manichéisme dans un film soi-disant humaniste, c’est contradictoire. Sinon je m’en fiche, j’adore le ciné classique américain, dans le genre manichéen on peut difficilement faire pire – mais le manichéisme, et l’éventuelle naïveté qui va avec, y sont assumés, ils essaient pas de faire style ils vont dire des trucs profonds sur l’homme. Pour ce qui est des situations « pour lesquelles la frontière entre bien et mal n’est pas fluctuante », je vois ce que tu veux dire, mais je reprends mon exemple d’Orange Mécanique : la pulsion de désordre y est à la fois jouissive (parce que la première moitié est pleine d’une frénésie très violente mais aussi extrêmement joyeuse) et malsaine (parce qu’Alex est incontrôlable, nihiliste, parce qu’il va beaucoup trop loin), et pareil pour la pulsion d’ordre – la rééducation d’Alex est montrée comme un supplice et Alex comme un martyr, mais en même temps la mise en scène et l’écriture de Kubrick, qui travaillent ici plus que jamais la symétrie, sont puissantes justement parce qu’elles sont obsédées par l’ordre… En gros, c’est complexe, c’est même volontiers paradoxal, et je pense pas qu’on puisse se targuer d’être humaniste dans notre monde moderne sans rendre justice à la complexité de toute situation. C’est bien de dire qu’il y a d’un côte des oppresseurs méchants et des oppressées gentils et courageux, mais c’est encore mieux de par exemple prendre en compte les nuances qu’apportent une réflexion comme la dialectique du maître et de l’esclave. Après c’est peut-être présent dans le film. Mais ça ne se sent pas de vos propos, et j’avais besoin de dire ça, car sinon je me serai senti mal toute ma vie TOUTE MA VIE

Lune : Bon ça y est, j’me fais chier.

Le Monde Perdu – Jurassic Park / Jurassic Park III

Le Monde Perdu – Jurassic Park : Quatre ans après le terrible fiasco de son Jurassic Park, le milliardaire John Hammond rappelle le Dr Ian Malcolm pour l’informer de son nouveau projet. Sur une île déserte, voisine du parc, vivent en liberté des centaines de dinosaures de toutes tailles et de toutes espèces. Ce sont des descendants des animaux clônes en laboratoire. D’abord réticent, Ian se décide à rejoindre le docteur quand il apprend que sa fiancée fait partie de l’expédition scientifique. Il ignore qu’une autre expédition qui n’a pas les mêmes buts est également en route.

Jurassic Park III : Huit ans après les événements surréalistes survenus lors de sa visite au Jurassic Park du richissime John Hammond, le paléontologue Alan Grant se rappelle toujours de sa rencontre, d’abord magique puis effroyable, avec ces dinosaures ramenés à la vie grâce aux incroyables progrès de la génétique. À l’origine, ces créatures de la Préhistoire n’étaient pas censées se reproduire ni survivre, mais elles ont déjoué les plans des scientifiques. Elles sont probablement toujours en vie sur l’île Isla Sorna.Alan étudie l’intelligence des vélociraptors. Cependant, il manque de subventions pour financer ses recherches. Paul Kirby et sa femme Amanda, un couple richissime, lui proposent alors une grosse somme d’argent s’il leur fait survoler la fameuse île. Alan accepte leur offre. Mais celui-ci flaire une entourloupe lorsque le pilote amorce sa descente sur l’île. Il découvre alors les vraies raisons de l’excursion organisée par les Kirby : sauver Eric, leur fils disparu dans les environs. Ces derniers avaient besoin de son aide, car il est le seul à connaître l’île et ses mystérieux occupants. Cependant, au moment où l’avion s’apprête à redécoller, un spinosaure tente de piétiner l’appareil…

Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, deux critiques pour le prix d’une ! Quelques jours après avoir parlé du premier volet de la franchise Jurassic Park à l’occasion de sa ressortie en 3D, je vais maintenant m’attarder sur les deux petits frères qui ont suivi. Je souhaite effectivement les présenter ensemble car il n’y a, à mon avis, pas matière, et pas mérite à les distinguer particulièrement (bon et aussi un peu de flemme de ma part). En effet, Le Monde Perdu et Jurassic Park III s’ajoutent à mon sens à l’interminable liste des suites dont on se serait bien passé.

Pourtant, à première vue, tout semblait fait et bien préparé pour que l’aventure Jurassic Parkse poursuive. Il y a évidemment eu le succès commercial que l’on connaît qui a été un argument de poids, prouvant ainsi que les maisons de production n’avaient pas plus d’imagination et de courage dans les années 90 qu’elles n’en ont aujourd’hui, mais aussi le cœur même de l’histoire, qui, en laissant en suspens une île remplie de dinosaures permettait toutes les suites possibles et imaginables. C’est ainsi que Steven Spielberg, déjà réalisateur du premier volet, et tenu par une obligation contractuelle, a repris du service pour Le Monde Perdu en 1997 et que Joe Johnston a pris sa suite en 2001 pour Jurassic Park III. L’objet de cet article est de démontrer, dans une perspective comparative avec le premier film, que ces suites n’ont fait que ternir l’image de la franchise.

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Décadence visuelle

À sa sortie, Jurassic Park avait littéralement renversé le public avec ses jump scares bougrement efficaces et le réalisme saisissant, pour l’époque, de ses dinosaures. Pour le spectateur de 1993, voir un Tyrannosaure sortir ainsi de sa forêt et bouffer tout sur son passage a dû être une expérience particulièrement saisissante, de l’ordre de celle offerte parStar Wars en son temps, c’est dire. Or, cet effet de surprise est déjà passé en 1997 lors de la sortie du Monde Perdu, ce qui, évidemment, rend ces chers dinosaures bien moins effrayants qu’ils ne l’étaient à l’époque. Et donc, sans grandes nouvelles idées, sans un véritable renouvellement, l’impression de déjà-vu s’installe et lasse le spectateur, qui pourra tout de même se délecter à la fin du Monde Perdu de voir un T-Rex se balader (le terme le plus exact serait défoncer) dans la ville de San Diego. Mais, au-delà de la redondance, les deux films dont il est question aujourd’hui présentent paradoxalement des esthétiques et des effets beaucoup moins aboutis que leur illustre prédécesseur, avec des budgets pourtant quasiment doubles, et l’avantage de disposer de moyens techniques supérieurs. On peut véritablement parler de descente aux enfers puisque si la patte de Spielberg sauve les apparences dans Le Monde Perdu (et encore), Jurassic Park III est de loin le pire en exhibant sans vergogne sa laideur numérique. On pourrait trouver ce jugement de 2013 un peu dur par rapport à des films qui ont plus de 10 ans, mais il n’est que le triste constat de la comparaison accablante avec le premier film.

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L’âme perdue

Le seul moyen de rendre une saga cohérente et attrayante sur plusieurs films c’est de respecter les postulats installés par le premier. Or, le premier Jurassic Park proposait une expérience amusante, proche de celle que l’on vit dans un train fantôme : un rythme très soutenu, des rebondissements multiples et malignement insérés aux bons moments, un montage dynamique, des situations funs et ludiques, bref, le bon blockbuster qui permet de passer un très bon moment. Et malheureusement, Le Monde Perdu, c’est tout l’inverse. Ce sont des séquences d’action littéralement interminables qui finissent par agacer tant elles en deviennent ridicules, des twists qui font plouf, une rupture de cet esprit fun avec des enjeux tirés par les cheveux, une moralisation omniprésente : tout ceci  plombe un film par ailleurs interminable… On en oublierait presque qu’on est devant un travail de Spielberg, un de ses plus mauvais, sans doute. Le réalisateur américain effectue ici un service minimum, avec deux ou trois bonnes idées, mais on sent qu’il n’en a clairement rien à battre. Pour Jurassic Park III, c’est un peu différent car on perçoit que Joe Johnston essaye tant bien que mal de renouer avec l’esprit original du premier volet. Mais, cette fois-ci, si le côté amusant est de retour par moments, c’est malgré tout le scénario faiblard qui prend le dessus en voulant à tout prix mettre des personnages ectoplasmiques dont on se fout éperdument dans les pires situations possibles, rejoignant ainsi les errements du Monde Perdu. L’écueil de ces deux films réside dans la recherche à tout prix de l’impressionnant au détriment de la surprise.

Mais la perte d’identité ne se vérifie pas que sur ce terrain. Force est de reconnaître que les personnages qui avaient fait une grande partie du charme du premier ont perdu leur attrait, que ce soit Jeff Goldblum dans Le Monde Perdu ou Sam Neil dans Jurassic Park III. Pour Jeff Goldblum, on avait quitté dans Jurassic Park un mathématicien charismatique, échevelé, dragueur, cynique, égocentrique pour retrouver dans Le Monde Perdu une sorte de froussard Papa-Poule plein de bons sentiments. Je n’ai toujours pas compris le pourquoi du comment. C’est l’autre larron, Sam Neil, que l’on retrouve dans Jurassic Park III, et il n’a pas l’air plus convaincu que le spectateur de la qualité du film qu’il est censé défendre. Il semble juste là pour que quelqu’un puisse s’écrier « Eh c’est le mec du premier film ! ». On n’aura rarement vu un héros aussi peu déterminant dans les moments-clés de l’intrigue.

En se trompant d’objectif et en faisant confiance à des scénarios mal ficelés, Le Monde Perduet Jurassic Park III font pâle figure aux côtés de leur célèbre ancêtre. Et, alors qu’un quatrième volet s’annonce, on peut toujours espérer que l’esprit du premier film ressurgisse, pour peu que les nouvelles techniques soient capables de nous offrir une nouvelle expérience et qu’on essaye enfin de nous faire sursauter, ou de nous faire rire.