Comment devenir fan de Bob Dylan (10/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faite pour vous !

Je me suis levé ce matin, il y avait des larmes dans mon lit. Oui Victor, c’est bien l’intro de « George Jackson« , cette tentative controversée de revenir à la protest-song en 71. Mais si je me suis réveillé ému, c’est que j’ai repensé à tout le chemin parcouru pour en arriver là, à ce dernier cours. À tout le savoir que j’ai dû vous transmettre pour que l’un d’entre vous soit capable de reconnaître les lyrics d’un morceau obscur comme celui-ci. À tout le travail qu’il a fallu accomplir pour que, étape par étape, vous deveniez de redoutables spécialistes de Bob Dylan.

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Il a fallu commencer par l’introduction nécessaire (niveau 1), puis étudier les grands classiques (niveau 2 et niveau 3), les albums sous-estimés (niveau 4), les mélodies du sous-sol (niveau 5), les années gospel (niveau 6), les trésors à réévaluer (niveau 7), les fonds de tiroir officiels ou non (niveau 8) et même les moments discutables d’une riche carrière (niveau 9). Mais avant de vous décerner un diplôme bien mérité et de vous laisser voler de vos propres ailes, avant que les élèves ne prétendent dépasser le maître, il reste un niveau à acquérir. Aujourd’hui, nous aborderons Dylan à travers ses collaborations, ses influences et ses héritiers. Aujourd’hui, nous terminerons cette folle aventure en réalisant qu’elle ne fait que commencer. Ce dernier chapitre est le plus long car il est infini.

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Et comme il y a beaucoup d’artistes à évoquer, nous procéderons sous forme de liste. Merci de bien prendre des notes car, pour le reste de votre vie, l’écoute des noms qui vont suivre sera indispensable, un complément nécessaire à votre étude de Dylan.

LES INFLUENCES

Dylan est une encyclopédie musicale, un expert de musique américaine et il serait trop long de répertorier toutes ses influences, tous ses emprunts, tous les groupes obscurs qu’il cite sans arrêt sans qu’on s’en aperçoive forcément. Je voudrais juste vous familiariser avec les plus notables. Pour tout le reste, je vous renvoie vers l’album Love & Theft (en le décortiquant, on trouve un millier de sources), vers les reprises entendues sur le Never Ending Tour (ex : « This World Can’t Stand Long » de Roy Acuff) et vers Theme Time Radio Hour, l’émission de radio qu’il a animé depuis son tour bus et avec beaucoup d’humour entre 2006 et 2009. Commencez par le premier épisode, il y en a une centaine…

Charlie Patton : Troubadour à la voix de canard qui chante l’apocalypse, le « père du delta blues » est une influence majeure. Dylan va fréquemment piller l’enfant du Mississippi qui, à sa mort d’une crise cardiaque en 1934, était loin de se douter qu’un fils spirituel chanterait 70 ans plus tard sur l’inondation de 1927 dans un texte qui porte son nom (High Water For Charley Patton).

Hank Williams : Le plus grand songwriter country et une grosse influence pour le jeune Robert Zimmerman, écoutant les complaintes du lonesome cowboy en collant son oreille à la petite radio près de son lit. Il le reprendra fréquemment sur scène (« Lonesome Whistle ») et ira même jusqu’à enregistrer un texte posthume sur le disque hommage The Lost Notebooks (2011). Dylan a hérité de quelques maniérismes country, en particulier lors de la période Nashville Skyline/Selfportrait (1969). Allez aussi voir du côté de Jimmie Rodgers et Hank Snow

Woody Guthrie : Le père spirituel. Le barde des opprimés qui, plus proche d’un Jack London que d’un Jack Kerouac, traversait l’Amérique de la Grande Dépression avec ses ballades poussiéreuses pour cowboys et ouvriers. C’est en l’écoutant et en allant lui rendre visite sur son lit d’hôpital à New York que le jeune Bobby a découvert l’art du talkin’ blues, de la complainte universelle et de la crise d’identité. Au départ, c’est comme lui qu’il va s’habiller et chanter et c’est pour lui qu’il écrira « Song To Woody », l’une de ses premières compositions. Procurez-vous une bonne compilation ainsi qu’une copie de « Bound for Glory », son autobiographie. Et n’hésitez pas à rencontrer son compagnon de route, Cisco Houston et son fils, Arlo Guthrie. 

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Pete Seeger : Le vieux sage, lien entre la bande de Woody et ses héritiers du Greenwhich Village. Un musicien ancré dans la tradition orale qui aura écrit et préservé des centaines de tranches d’Amérique. S’il aura du mal à supporter la transition électrique de son jeune protégé, il restera jusqu’à sa mort en 2014 une figure bienveillante. Et pas le seul troubadour militant à avoir inspiré les meilleurs protest-songs de Dylan : voir aussi Lead Belly et la bibliothèque musicale recueillie par l’explorateur Alan Lomax.

Allen Ginsberg : Quand il débarque à Minneapolis pour faire ses études, Dylan va surtout passer du temps à traîner avec des musiciens et à plonger tête baissée dans la culture beat affectionnée par ses potes hipsters. La lecture de Kerouac est cruciale bien entendu tout comme celle du poète Allen Ginsberg. L’auteur de Howl profite des sixties pour jouer le trublion et faire le lien entre les beatnicks et les hippies. Bouleversé à l’écoute d’un morceau comme « Hard Rain », il deviendra un apôtre de Dylan, le suivant en Angleterre lors de sa tournée 65 et jouant le rôle du grand gourou lors de la Rolling Thunder Review. En 71, il demandera même au chanteur d’enregistrer un album avec lui dont il reste aujourd’hui quelques sessions expérimentales…

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Frank Sinatra : On n’a pas encore évoqué le dernier album en date de Dylan, Shadows in the Night (2015), une collection de reprises de Sinatra. De la pochette aux arrangements, c’est un projet old-fashionned où Bob s’applique et livre l’une de ses plus belles performances vocales sur des morceaux intemporels. L’ambiance feutrée et la mélancolie ambiante vont à merveille au vieillard qui en fera les moments les plus incontournables de son répertoire scénique (« Autumn Leaves« , « Why Try To Change Me Now »). Sinatra était déjà dans ses valises depuis longtemps (« Lucky Old Sun » est un classique du Never Ending Tour) tout comme Nat King Cole et Bing Crosby (voir Christmas in the Heart), les grandes voix américaines. Regardez comme il est touchant quand il chante pour l’anniversaire de son héros ou quand, ci-dessous, il réalise un film noir en son hommage. Et ce n’est pas fini puisque le prochain LP, Fallen Angels (2016) sera lui aussi consacré à Sinatra.

Elvis Presley : Les bonnes ondes du King n’ont pas mis longtemps à se téléporter de Memphis jusqu’à Hibbing, dans les oreilles du petit Robert. Fan de la première heure, le gamin a même tenté de monter son groupe rockabilly au lycée (les Golden Chords) et d’accompagner Bobby Vee, une copie locale de Presley. Ce dernier sera mentionné dans « Went To See The Gypsy » (oui Julie, c’est bien sur l’album New Morning en 70 !) et repris sur disque (« Can’t Help Falling in Love », « Blue Moon« ) et sur scène (« Blue Suede Shoes« ). Elvis lui rendra la pareille en s’accaparant « Tomorrow is a Long Time« . En 77, sa mort coïncide avec le divorce d’un Dylan qui avoue avoir beaucoup pleuré. Et en 97, quand il frôlera lui-même la mort, il confiera avoir vu Elvis de près…

Johnny Cash : C’est en 64, au Newport Festival, que le jeune Dylan croise pour la première fois la route de celui qui lui offrira sa guitare et quelques bons conseils. L’homme en Noir venait de reprendre et populariser « It Ain’t Me, Babe » avec June Carter. Ils se recroiseront en 66 pour une jam enivrée et en 69 pour de nouvelles sessions bancales à Nashville. Seule une jolie reprise de « Girl From the North Country » sera officialisée ainsi qu’un « Wanted Man » écrit à deux mains. Cash n’est pas le seul outlaw country à s’associer avec le Zim : Willie Nelson et Merle Haggard suivront à l’occasion le Never Ending Tour.

LES FRÈRES D’ARMES

C’est pas facile d’être l’ami ou le collaborateur de Dylan. Il faut supporter rivalité, coups bas, lunatisme et indifférence. Il faut savoir rester dans l’ombre, s’effacer. Certains y sont parvenus le temps d’une tournée ou de plusieurs décennies (les fidèles Bob Neuwirth et Victor Maymudes, le groupe scénique mené par le bassiste Tony Garnier). D’autres ont réussi à faire carrière avec ou malgré lui. Et puis il y a ceux qui ne s’en sont toujours pas remis (Tiphaine, tu me ranges ce disque de Hughes Aufray tout de suite !).

Dinkytown : On oublie souvent qu’avant de partir à New York, Dylan a fait ses premiers pas à Minneapolis (et reviendra y enregistrer Blood on the Tracks en 74). Après avoir abandonné rapidement ses études pour se consacrer à la musique, il a pu sceller quelques amitiés décisives, des potes à qui il volera des morceaux ou des collections de disques. Parmi eux, citons les érudits John Koerner et Tony Glover à qui Dylan rend hommage dans ses Chroniques. 

Le Greenwich Village : Dans le quartier bohème où il se produisait dans divers cafés-concerts (le Gaslight, le Café Wha), Dylan a fait quelques belles rencontres. Qu’il s’agisse de vieux bluesmen (il fit les premières parties de Lonnie Johnson et John Lee Hooker) ou d’irlandais bourrus (les Clancy Brothers), son esprit a pu éponger un bon paquet de styles et de chansons. C’est à Dave Van Ronk qu’il piquera les arrangements du House of the Rising Sun entendu sur son premier album et c’est avec Peter LaFarge qu’il se mettra à écrire ses premiers textes. On a pu entendre son harmonica auprès de la douze-cordes de Karen Dalton, de Mavis Staples (qu’il rejoindra en tournée l’été prochain) ou des New Lost City Ramblers. La plupart de ses frères d’armes lui rendront hommage devant la caméra de Scorsese dans le docu No Direction Home et le suivront dans d’autres aventures (Ramblin’ Jack Elliott au casting de la Rolling Thunder). Mais sa rapide ascension attira bien vite la jalousie de certains. Le très engagé Phil Ochs ne s’en remettra jamais. Victime des sautes d’humeur de Dylan (qui le considérait plus comme un journaliste qu’un poète) et d’une dépression accentuée par l’alcool, il se suicidera en 1976. Si son vieux pote l’avait invité sur la Rolling Thunder Revue, peut-être que son destin aurait été différent…

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L’écurie Grossman : Si Dylan est son client le plus connu (il le signera en 62, le rendra célèbre et s’en ira avec la caisse), Albert Grossman a eu d’autres clients célèbres. La chanteuse Odetta dont le style unique a influencé le jeune Bobby. Peter, Paul & Mary, trio fabriqué de toutes pièces par Grossman et qui permettra au revival folk de bien se vendre, notamment en propulsant « Blowin’ in the Wind » sur toutes les radios. Le bluesman John Lee Hooker avec lequel Dylan a pu partager l’affiche au Greenwich Village. Et on peut également citer The Band, Richie Havens, Todd Rundgren et Janis Joplin. Bien joué, Albert !

Joan Baez : Même si l’Histoire agrandira les faits, il y a tout de même de quoi écrire un bouquin sur la relation entre Dylan et l’icone folk Joan Baez. Surtout si, comme David Hadju dans son livre Positively 4th Street, on ajoute sa sœur Mimi et son beau-frère, le poète Richard Farina. Pour faire rapide, Baez prend le jeune Bobby sous son aile et (paraît-il) dans son lit, Dylan ne lui renverra pas l’ascenseur quand elle le suivra lors de la tournée anglaise de 65 (voir le docu Don’t Look Back) et, malgré une brève réconciliation lors de la Rolling Thunder Revue (voir le film Renaldo & Clara), leurs chemins vont se séparer. Si Dylan s’en remettra, Baez continuera à reprendre ses chansons, à écrire des albums entier sur ses regrets (Diamonds & Rusts en 75) et à parler de lui à chaque interview… Si vous aimez ce drôle de duo, réécoutez le Bootleg Series Vol. 6.

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The Band : Voir la leçon numéro 5 où l’on a évoqué la longue association entre Dylan et le groupe canadien. J’en profite tout de même pour glisser un nouveau morceau issu des Basement Tapes, histoire de vous rafraîchir la mémoire.

Neil Young : En terme de discographie imposante et de carrière pleine de virages, Neil Young n’a rien à envier à Dylan. Au semestre prochain, j’envisage presque de lui consacrer une masterclass. Si Dylan a suspecté son rival de le plagier avec « Heart of Gold », leur relation s’est par la suite améliorée. Ils ont partagé la scène à un concert de charité en 75, lors des adieux du Band en 76 et pour l’anniversaire de Dylan en 92. Tandis qu’on a pu entendre « Old Man » lors du NET, le Loner reprendra régulièrement sur scène et en studio des classiques comme « Blowin’ in the Wind » ou « Girl From the North Country« .

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The Grateful Dead : Une admiration mutuelle entre Dylan et les hippies de San Francisco qui, comme on l’a vu la semaine dernière, occasionnera le meilleur comme le pire. Le pire, c’est donc la tournée 87 et surtout son témoignage live, Dylan & The Dead (1988). Le meilleur, ce sont les reprises du Dead lors du Never Ending Tour (« Friend of the Devil« , Alabama Getaway »). Jerry Garcia était un vrai pote pour lui, l’un des rares pour lequel il s’est pointé à l’enterrement.

LES FIDÈLES MUSICIENS 

En cinquante ans et malgré ses sautes d’humeurs, Dylan a réussi à s’entourer d’une légion de musiciens. Le temps d’un album, d’une collaboration ou d’une vie toute entière. Difficile d’établir une liste complète mais vous avez intérêt à retenir les plus fidèles, ceux qui ont su s’accommoder des méthodes pas toujours diplomates d’un patron pas comme les autres. Du Greenwich Village à la trilogie électrique en passant par les sessions mexicaines de Billy The Kid, Bruce Langhorne a trimbalé ses jolis arpèges sur des morceaux d’anthologie (« Corrina, Corrina », Mr Tambourine Man », « She Belongs To Me », « Maggie’s Farm », « Billy »). Prodige de studio repéré par Al Grossman via son Butterfield Blues Band, Mike Bloomfield sera un bras droit essentiel durant la reconversion électrique de Dylan et sera l’un des bandits du Newport Folk Festival en 1965. Il sera remplacé par Robbie Robertson mais reviendra auprès de Dylan en 1980 lors de la tournée gospel, juste avant une overdose fatale. Son pote Al Kooper est toujours vivant lui et raconte à qui veut bien l’entendre la manière spontanée dont il s’est retrouvé aux claviers lors des sessions de « Like A Rolling Stone ». On le retrouve aussi sur la tournée gospel en 81 et à pianoter sur les semi-échecs Empire Burlesque, Knocked Out Loaded et Under the Red Sky. L’amitié rend sourd.

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Bloomfield est à gauche, Kooper est à droite.

Multi-instrumentiste new-yorkais, Rob Stoner sera un artisan majeur du son seventies de Dylan, banleader pendant la Rolling Thunder, la tournée 78 et omniprésent sur les albums de l’époque (Desire et Street Legal). Dans les eighties, il sera remplacé par une série de fidèles pas toujours recommandables mais sûrement très pratiques pour une session coke entre deux prises : le Stones Ron Wood, présent à chaque naufrage (le Live Aid 85, Knocked Out Loaded, Down in the Groove), le bassiste Robbie Shakespeare et le batteur Sly Dunbar. La loyauté est également requise pour être choriste et même plus si affinités. Embauchée dès Slow Train Coming et présente sur Saved et Empire BurlesqueCarolyn Dennis va épouser son boss en 86, un mariage qui va durer six ans et un enfant. Durant la tournée gospel, ça n’empêche pas le prophète de coucher avec une autre choriste, Clydie King, qui restera dans le coin de Saved à Empire Burlesque.

Il y aura aussi les (rares) producteurs récurrents. On a déjà pu évoquer Tom Wilson, Bob Johnston et Daniel Lanois, mentionnons aussi Al Schmitt, ingénieur du son à qui l’on doit le son cotonneux des récents hommages à Sinatra. Et bien entendu, il y a l’équipe du Never Ending Tour. Depuis 1988, le groupe qui entoure notre troubadour n’a cessé d’évoluer. Une bande de mafieux qui doivent se tenir toujours prêts à soutenir le Parrain, improvisant constamment autour des structures sans cesse renouvelées selon l’humeur, les valises toujours prêtes en cas de renvoi sans préavis. Le record de longévité (25 ans !) est détenu par le bassiste Tony Garnier, devenu au fil du temps le véritable « middleman » entre Dylan et le reste du groupe. Un boulot inauguré par le guitariste G.E. Smith qui, pendant les deux premières années du NET, a su canaliser les égarements d’un chanteur en pleine réinvention. On se souviendra aussi de Larry Campbell, virtuose de la slide guitare, du banjo et de la mandoline de 97 à 2004. De la pedal steel de Bucky Baxter (de 92 à 99) et de la batterie du sympathique David Kemper (de 96 à 2001). Et on saluera ceux qui sont toujours là et forment, autour de Garnier, le groupe le plus solide et endurant du NET, capable d’enchaîner blues démoniaques et reprises de Sinatra sur toutes les scènes du monde, présents aussi bien en live qu’en studio (de Time Out of Mind à Shadows in the Night pour certains) : le toujours classe Charlie Sexton à la lead guitare, l’imposant Stu Kimball à la guitare rythmique, le multi-instrumentiste Donnie Herron (qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il dégaine son violon) ainsi que le batteur George Receli. Ce n’est pas seulement du name-dropping, c’est une liste à apprendre par cœur pour mieux connaître les salariés de l’entreprise menée d’une main de fer par ce bon vieux Bob.

« This is the best band I’ve ever been in, I’ve ever had, man for man. When you play with guys a hundred times a year, you know what you can and can’t do, what they’re good at, whether you want ’em there. It takes a long time to find a band of individual players. » (Bob Dylan, 2006)

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LES TRAVELING WILBURYS

Le Beatle préféré de Dylan, c’est George Harrison. On a pu les voir jouer au tennis à l’île de Wight, fredonner de la country à l’époque de New Morning (« If Not For You« ) et partager la scène au profit du Bangladesh. En 1988, c’est donc tout naturel pour George d’emprunter le home-studio de son pote pour enregistrer une nouvelle chanson. Sauf qu’il se pointe avec Jeff Lynne et Roy Orbison et que Tom Petty, compagnon de tournée du Zim, est également dans le coin. La joyeuse bande partage quelques bières et enregistre ce qui sera leur plus gros succès des années 80, The Traveling Wilburys, Vol. 1 (1988). Il contient de très belles ballades pop (« Handle With Care« ) et même un sympathique morceau de Dylan (« Tweeter and the Monkey Man« ). Malgré la mort d’Orbison, le super-groupe double la mise avec un Traveling Wilburys, Vol. 3 (1990) bien plus dispensable.

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LES HÉRITIERS

Donovan : Il y a ce passage terrible dans le docu Don’t Look Back. Le jeune barde écossais rencontre son idole dans un hôtel luxueux  et, à la recherche d’approbation, lui interprète une ritournelle à la limite du plagiat. En réponse, un Dylan plus arrogant que jamais se lance dans It’s All Over Now, Baby Blue et prouve à son disciple qu’il est inimitable. Heureusement, Donovan n’est pas qu’une simple copie et saura tirer son épingle du jeu que ce soit avec de jolies ballades ou des choses plus psychédéliques.

The Byrds : L’influence va dans les deux sens. En donnant une couleur « folk-rock » aux morceaux de leur idole, les Byrds lui donneront envie de rebrancher les guitares et d’agrandir son registre sonore. On n’a jamais su aussi bien retranscrire l’atmosphère carillonnante de « Mr Tambourine Man » qu’avec la Rickenbacker douze cordes et les harmonies du trio McGuinn/Clark/Crosby. Leur discographie déborde de reprises sublimes et, comme celle de Dylan, explore de multiples sentiers (le monument country Sweetheart of the Rodeo avec Gram Parsons est à ranger à côté de Nashville Skyline). Un groupe passionnant, avec de multiples incarnations et des artistes qu’il faut aussi suivre en solo (MCGuinn s’illustrera sur la Rolling Thunder et Gene Clark sortira le génial No Other en 74).

Bruce Springsteen : Régulièrement, la presse désigne le moindre type qui joue de la guitare comme le nouveau Dylan. Au milieu des années 70, Springsteen méritait vraiment ce raccourci, en particulier en tant que songwriter et porte-parole d’une génération (un fardeau qu’il n’a jamais refusé). Il y a du respect entre l’élève et le maître et c’est le petit gars du New Jersey qui introduira le petit gars du Minnesota au « Rock & Roll Hall of Fame » avec ce joli discours.  Alors par contre, n’invitez pas un fan du Boss à un concert de Dylan, il risque de bien s’emmerder. Tant pis pour eux, sachez juste qu’on peut aimer Oh Mercy et Nebraska tout autant.

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Patti Smith : On entend souvent dire qu’à la base, Patti Smith est une groupie, une fan de Rimbaud et Dylan n’ayant pas réinventé l’eau tiède de la poésie symboliste. C’est réducteur en plus d’être sexiste. Oui, Patti ne l’a jamais caché, elle adore Dylan et a tout fait pour se glisser dans son cercle new-yorkais au milieu des seventies. Mais ne voyez pas ici que de l’opportunisme et plutôt que de lire le surestimé « Just Kid », allez donc réécouter sa superbe reprise de « Changing of the Guards » ou son « Dark Eyes » interprété en duo lors d’un passage sur le Never Ending Tour en 1996.

Et aujourd’hui ? Chez les indés, la liste est longue. De quoi ouvrir une infinie boite de Pandore qui devrait vous occuper pour les quinze prochaine années. Il y a ceux qui ne perdent jamais occasion de jouer leurs morceaux favoris de Dylan sur scène (Yo La Tengo, Wilco, Herman Dune), ceux qui sonnent comme lui sans pour autant l’imiter (Simon JoynerKevin Morby, The Walkmen) et celles qui lui rendent régulièrement de beaux hommages (Lucinda Williams, Charlotte Gainsbourg, Cat Power). Histoire de faciliter vos recherches, j’ai compilé un bon paquet de reprises sur Spotify. Il y a boire et à manger, à vous d’avoir suffisamment d’appétit.

Je termine avec quelques liens utiles. D’abord ce fou furieux qui a listé de manière très pratique tout ce que Dylan a pu faire en studio ou sur scène. Ce grand malade qui a fait de jolis graphiques permettant de mieux s’y retrouver dans le Never Ending Tour et de faire des statistiques n’intéressant que nous. L’incontournable site de traduction en VF des paroles de Dylan, bien pratique si vous galérez encore un peu en anglais. Ce blog mis à jour quotidiennement avec des images, photos et anecdotes passionnantes. Le site officiel parce que ça fera plaisir à Jeff Rosen et qu’il est franchement bien foutu (vous pourrez vous amuser à rafraîchir la page régulièrement en espérant l’annonce d’un Bootleg Series Vol. 13: Live at the Supper Club). Et enfin, la web-radio gratuite entièrement consacrée à Dylan où, en vous inscrivant, vous pouvez faire des requests et écouter des choses très rares en compagnie de bobcats du monde entier.

Il faut aussi lire la dernière déclaration officielle de Bob en date et peut-être la dernière tout court tant elle sonne comme un adieu à la presse, un règlement de comptes plein d’humour et de lucidité, plein de références et d’hommages. Un testament ?

Ainsi s’achève cette masterclass. Mais comme Dylan est encore bien vivant, vous avez encore du travail. Des peintures à découvrir. Une tonne de bouquins à feuilleter. Des heures de bootlegs à décortiquer. Et bientôt, un nouvel album et la suite du Never Ending Tour (rendez-vous au Japon ?). Je vous remercie pour votre attention, votre passion, vous qui êtes restés jusqu’à la fin. Pensez à aller chercher votre diplôme au secrétariat et, si jamais vous avez une question, n’hésitez pas à m’écrire. Comment Julie ? « Ne m’envoyez plus de lettres à moins de les poster depuis l’Allée de la Désolation » ? Je suis fier de toi.

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Allez, on se revoit au prochain semestre pour parler de Neil Young ? D’ici là, gardez la tête froide et gardez toujours une ampoule avec vous. Si tout va bien, vous m’avez compris.

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Comment devenir fan de Bob Dylan (9/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faite pour vous !

De vos yeux fatigués, je déduis que, depuis le dernier cours, les nuits furent longues. Je déduis que, légalement ou non, vos oreilles ont bouffé du Never Ending Tour. Victor, tu as la gueule d’un type qui s’est enfilé les 50 morceaux joués lors de la résidence à New Haven en janvier 90 ! Julie, tu as le sourire d’une fan qui a vibré sur les concerts européens du printemps 95 ! Robin, tu as le sourire d’un bobcat qui a vibré au son des setlists londoniennes de 2003 ! Je voudrais pas ruiner l’ambiance mais il va falloir redescendre sur terre chers élèves. Aujourd’hui, on va étudier le médiocre, l’anecdotique, le minable. Avis aux apologistes, il est l’heure de plonger dans les heures les moins glorieuses de notre héros.

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Niveau 9

Il n’existe pas de mauvais album de Dylan. Que des albums mal produits, de bonnes intentions mal exécutés, de la fumisterie masquant un vrai potentiel. On a déjà évoqué des disques considérés comme mauvais par la critique et souffrant d’une mauvaise réputation (Selfportrait, Street Legal ou Shot of Love).

Mais là où je peux comprendre le dégoût de la majorité, c’est avec quelque chose d’aussi inégal et frustrant qu’Empire Burlesque (1985). Tandis que Carolyn Dennis, nouvelle madame Dylan, assure les chœurs, le gratin défile au fur et à mesure de sessions erratiques. Si Ron Wood est de passage en ville, Ron Wood se retrouve sur un morceau (« Clean Cut Kid »). Si Mick Taylor vient faire un petit coucou, le voilà crédité. Préférant ne compter que sur son instinct, Dylan s’occupe de la production et supervise ce joyeux bordel. Une vingtaine de morceaux sont mis en boite et vaguement mixés, le Zim enfile sa chemise la plus « trader eigthies sous coke » pour la pochette et le tour est joué. Comme le prouvera sa trop rare interprétation dépouillée lors des sets acoustiques du Never Ending Tour, « Tight Connection to My Heart (Has Anyone Seen My Love?) » a le potentiel d’une grande ballade dylanesque. « When The Night Comes Falling From the Sky » a l’ossature d’une épique cavalcade post-apocalyptique comme il en a le secret. Mais à cause de sessions bâclées et foutraques, à cause de tics eighties auxquelles Dylan a étrangement cédés, le tout sonne terriblement daté.  Je vous laisse savourer la lourdeur du clip ci-dessous. Reste la paisible « Dark Eyes » et ses accords étranges, superbe post-it collé à la dernière minute en fin d’album, seule chanson dont la beauté est restée intacte.

Pas la peine de s’épancher sur le cas Knocked Out Loaded (1986) auquel j’ai déjà consacré sur ce blog un long plaidoyer. Une collection sans cohérence de reprises bâclées et de compositions indigestes, enregistrée à la va-vite entre deux tournées histoire d’honorer un contrat. J’ai beau lui trouver pas mal de qualités dans mon papier, le disque ne reste pas moins dans le bas du panier. Comme son rejeton, un Down in the Groove (1988) pire que tout. On y trouve les rebuts des trois albums précédents – « Death is Not the End » date d’Infidels – des collaborations hasardeuses – Ronnie Wood ne crachant jamais sur un verre gratos – et des hommages ratés à la musique qui berça son enfance – le traditionnel « Shenandoah ». La collaboration avec le Grateful Dead n’augure rien de bon, aussi bien sur scène qu’en studio, à l’exception du sautillant « Silvio« . Reste aussi un « Rank Strangers to Me » qui, sans le vouloir, est la bande-son tragique d’une traversée du désert qui semble définitive.

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Après Tom Petty, c’est donc le Grateful Dead qui joue le rôle de backing band pour un Dylan en roue libre. Rien d’étonnant : la bande de hippies de Jerry Garcia a toujours prôné l’improvisation et une méthode de travail bordélique que notre lunatique préféré ne pouvait qu’apprécier. Sauf que l’équation est simple : un groupe brouillon mené par un chanteur brouillon, ça donne un résultat brouillon. Il y a bien quelques fulgurances et des morceaux cultes revisitées pour la première fois (« Queen Jane », « I Dreamed I Saw St. Augustine ») mais, globablement, la tournée 87 est terriblement ennuyeuse. En particulier sur la sélection du témoignage live Dylan & The Dead (1988) où des chansons merveilleuses sentent la poussière et l’humidité. C’est médiocre, triste à entendre et il est grand temps que le Zim se réveille. Heureusement, à Locarno, il aura sa fameuse révélation et s’embarquera pour le Never Ending Tour…

Mais les ennuis ne sont pas finis. Après le comeback Oh Mercy orchestré en 89 par Daniel Lanois, Dylan déçoit à nouveau avec Under The Red Sky (1990). Un vingt-septième album pas aussi mauvais que ceux que j’ai cités plus haut mais pas franchement inspiré non plus. Alors que Lanois avait eu la bonne idée de miser sur un groupe solide et un son épuré, la distribution compte ici une quinzaine de têtes connues, parmi lesquelles Stevie Ray Vaughan, Elton John, Bruce Hornsby, David Crosby, Slash des Guns N’Roses, David Lindley, George Harrison… Et, sans surprise, la sauce ne prend pas. L’enregistrement est à nouveau bâclé par un Dylan trop occupé à faire mumuse avec les Travelling Wilburys (on en parle la prochaine fois). Le résultat est donc bancal mais peut tout de même, avec des oreilles indulgentes, s’écouter avec plaisir. Il suffit de taper mollement du pied sur quelques riffs inspirés (« TV Talkin’ Song », « Unbelievable« ), ne pas s’offusquer de la pauvreté des lyrics (la farce « Wiggle Wiggle Wiggle ») ou du manque d’originalité d’un « Handy Dandy » où Al Kooper tente de nous refaire le coup de « Like A Rolling Stone ». Pour savourer les émouvantes ballades « Born in Time » et « God Knows », privilégiez le Bootleg Series Vol. 8. 

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Le dernier WTF de notre ami date de 2009. Dans un studio de Santa Monica, accompagné de son groupe habituel et d’une bande de choristes, Dylan a décidé d’enregistrer une collection de chansons de Noël. Christmas in the Heart (2009) contient donc des traditionnels comme « The Little Drummer Boy » ou « Silver Bells », des raretés comme le calypso « Christmas Island » ou « The Christmas Blues ». En tout, quinze titres interprétés au premier degré par un amoureux de la tradition américaine et des belles chansons chrétiennes. Le résultat est assez déroutant et a pas mal divisé l’opinion : certains y voient un exercice très indulgent d’un grand-père gentiment sénile, d’autres la suite logique et charmante du travail unique d’un passeur de musique traditionnelle (voir Good As I Been To You/World Gone Wrong et son émission de radio Theme Time Radio Hour). Clairement, je vous conseille d’avoir acquis le niveau 8 pour vous confronter à ça. Si je ne doute à aucun moment du bien-fondé de l’entreprise (dont les bénéfices furent reversés à des œuvres de charité), il m’arrive rarement d’écouter cet album sans me fendre la gueule en entendant le Zim chanter en latin (« O, Come All Ye Faithful ») ou se déguiser en oncle bourré dansant la polka au repas de Noël (« Must Be Santa » dont le clip ci-dessous est un must). Une curiosité donc, à consommer avec modération et à ne pas mettre entre les mains les plus cyniques.

On terminera ce catalogue de curiosités et de vieilles casseroles en mentionnant quelques faux pas en vrac : la participation de Dylan au single caritatif « We Are The World » (on l’a rarement vu aussi embarrassé devant une caméra), sa prestation d’ivrogne accompagné d’ivrognes au Live Aid 1985 et son « Masters of War » en pilotage automatique lors d’une cérémonie de récompense en 91, en pleine Guerre du Golfe. Pari osé, exécution ratée.

On a déjà évoqué les réussites cinématographiques de Dylan, penchons-nous maintenant sur ses bides. Si on parle réception critiques et nombre d’entrées, Renaldo & Clara (1978) est un bide mais il reste une expérience savoureuse pour les fans de la Rolling Thunder. Non, là, je veux parler de bides véritables, de trucs que même vous n’oserez pas regarder en entier. Un truc comme Hearts of Fire (1987) de Richard Marquand. Où notre ami peroxydée a cru bon d’accepter le rôle d’une rock star vieillissante tombant sous le charme d’une jeune chanteuse et de s’impliquer dans un triangle amoureux avec Rupert Everett. Vite retiré de l’affiche, le film contient quelques compos du Zim qu’on retrouvera sur… Down in the Groove. Histoire de rigoler un coup, voici la bande-annonce.

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Vous vous souvenez de Dharma & Greg, la sitcom d’ABC que M6 diffusait parfois l’après-midi ? Je serais curieux de trouver la VF du caméo de Dylan que l’on retrouve dans cet extrait de 1999, en train de taper la causette avec Dharma, la nouvelle batteuse de son groupe… C’est sûrement en traînant dans les studios de télévision qu’il a rencontré Larry Charles (Seinfeld, Borat) et, sous le pseudonyme de Sergei Petrov, co-écrit le script de l’étrange Masked and Anonymous (2003). Dans un monde post-apocalyptique, on suit les déambulations de Jack Fate, une légende du rock tout juste sortie de prison qui va rencontrer sur sa route des personnages dignes de « Desolation Row ». Avec une présence à l’écran aussi magnétique qu’à l’époque de Pat Garret & Billy the Kid, Dylan est entouré de John Goodman, Jessica Lange, Jeff Bridges, Christian Slater, Mickey Rourke, Pénélope Cruz, Val Kilmer et… et la liste est longue, les acteurs ayant accepté d’être payés le minimum syndical pour apparaître aux côtés du chanteur.

Projeté en festivals puis sorti rapidement en DVD, le film divise. Certains critiques crient à l’imposture prétentieuse et bordélique. D’autres y voient le prolongement absurde des thèmes favoris du Zim. Larry Charles le défend ainsi : « I wanted to make a Bob Dylan movie that was like a Bob Dylan song. One with a lot of layers, that had a lot of poetry, that had a lot of surrealism and was ambiguous and hard to figure out, like a puzzle ». Je vous conseille fortement de vous faire votre avis et, surtout, d’aller écouter une bande-originale qui mélange des reprises internationales (« My Back Pages » en japonais !) et une relecture de morceaux obscures par Dylan et son groupe de scène (« Diamond Joe », « Dixie » et l’ébouriffant « Cold Irons Bound »). Il existe même un bootleg avec encore plus de trésors. Masked & Anonymous, c’est en tout cas l’exemple parfait d’un soi-disant ratage qui demande obligatoirement une relecture et fait partie intégrante de l’oeuvre dylanienne.

Au final, ce qui restera peut-être le plus controversé, c’est le rapport de Dylan à la publicité. Que ses chansons soient utilisées à l’écran est une chose. Que l’artiste apparaisse lui-même en est une autre. Qu’il s’agisse d’un pub pour des sous-vêtements, pour le dernier gadget Apple, pour une voiture américaine lors de la finale du Superbowl ou, plus récemment, pour IBM. Que dire ? Un homme doit payer ses dettes.

Histoire de vous rincer un peu les oreilles et de vous réconcilier avec Bobby, j’en profite pour glisser en fin de cours un petit bonus. Le live au Carnegie Hall, en 63, quelques jours avant l’assassinat de Kennedy. Au moment où Dylan est devenu, suite à son premier passage au Newport Festival et au succès de « Blowin’ in the Wind », le petit prince de la scène folk. Seul avec sa guitare et son harmonica, il est de retour au bercail et livre une performance courte mais intense. Un mélange bien calculé des protest-songs qui font son succès (la toute première apparition de « The Times They Are A-Changin ») et de ballades intemporelles qui font trembler (« Boots of Spanish Leather »). Peut-être l’ultime témoignage d’un Dylan encore concerné par des chansons comme « Davey Moore » ou « With God On Our Side » avant qu’il ne prenne son envol et s’éloigne de plus en plus du cercle folkeux, trop fermé, trop bien-pensant. Si la performance était revendue depuis longtemps par les bootlegers, Columbia a eu la bonne idée de ressortir ça en 2005, profitant du regain d’attention occasionnée par la sortie du documentaire « No Direction Home ». Le seul bémol, c’est de ne pas avoir inclus l’intégralité de la soirée où il y a eu d’autres moments forts, comme « Seven Curses » ou « Percy’s Song » (la première est sur le Bootleg Series Vol. 2, la seconde sur le coffret Biograph). Malgré tout, c’est un must-have pour les fans. C’est souvent beau à pleurer et c’est à écouter seul, un soir d’automne, avec une bougie allumé.

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Moralité : sautez du coq à l’âne, ne vous fiez pas à vos premières impressions, sachez faire votre propre tri et n’ayez peur de rien. Bienvenue au niveau 9. Il ne vous reste plus qu’une étape pour être considéré comme un fan respectable.

Comment devenir fan de Bob Dylan (8/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faite pour vous !

Interro surprise !

De quelle chanson est tirée ce couplet « I will write you a letter from time to time / As I’m ramblin’ you can travel with me too / With my head, my heart and my hands, my love / I will send what I learn back home to you » ? Allons, personne ? Vraiment ? Je perds mon temps, j’ai mieux à faire de ma vie que d’éduquer de tels cas. Tu as dit quoi Robin ? Qu’à part écouter Dylan, j’ai rien à faire de ma vie ? Robin, tu sors ! La réponse était « Farewell », bordel. Je vous l’accorde c’était une question piège – elle fait partie d’une série de démo enregistrées en 63 – mais le bon dylanophile sait éviter les pièges.

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Maintenant que l’on a abordé la discographie officielle – excepté quelques œuvres mineures que je garde pour la fin – on va pouvoir se plonger dans le non-officiel. Et dans le non-officiel officiel. Oui, je sais, c’est compliqué et, si vous voulez accéder au niveau 8, va falloir vous accrocher.

NIVEAU 8

Si le motto de Dylan est “don’t look back”, il faut parfois payer les factures. En 1985, on a une première tentative de rétrospective avec le coffret Biograph. Truffé d’inédits, c’est le premier exemple de boxset, un procédé désormais adopté par n’importe quelle groupe qui veut renflouer les caisses à l’approche des fêtes. Il n’a plus trop d’intérêt en 2015 parce que tout est facilement trouvable ailleurs mais, à l’époque, c’était un petit événement. Au milieu d’une exploration non chronologique des tubes et des non-tubes, Jeff Rosen a eu le droit s’insérer une poignée de raretés : une démo acoustique de « Forever Young », le tout premier single « Mixed-Up Confusion », les beautés folk de « Lay Down Your Weary Tune » et « Percy’s Song » et la somptueuse « Up To Me » datant des sessions de Blood On The Tracks. Prêtez aussi attention au sous-estimé « Caribbean Wind », potentiel chef-d’œuvre mal produit et non retenu pour Shot of Love. Si l’envie vous prend de commander le coffret sur Internet, vous pourrez parcourir le joli livret où Dylan commente pas mal de ses chansons.

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C’est un peu une spécialité de notre ami : il n’aime pas tellement enregistrer alors, si une chanson lui résiste trop longtemps, elle finit soit à la poubelle soit entièrement remodelée. Et jusqu’en 1991 et à l’exception de Biograph, seuls les disques pirates rendaient compte de l’œuvre souterraine de Dylan. Alors, convaincu par Jeff Rosen et pour concurrencer le pillage des bootlegers, le Zim va ouvrir ses vieux tiroirs et rendre officiels des trésors qui ne l’étaient pas encore. C’est le début des Bootleg Series dont les trois premiers volumes sortent en 1991, juste au moment où, un peu à court d’inspiration, le barde parcoure le monde en piochant aléatoirement dans son répertoire (on en reparle plus bas). Autant vous dire que le coffret est une caverne d’Ali Baba et permet de revisiter trois décennies avec une nouvelle perspective, en particulier des eighties où les chef-d’œuvres étaient juste bien cachés (« Blind Willie McTell » bien sûr mais aussi « Series of Dreams », « Angelina » et une superbe démo lo-fi d’ « Every Grain of Sand »). Il y a de l’inédit chez les sixties folk (« Let Me Die in My Footsteps », « Kingsport Town » et « Moonshiner ») comme les sixties électriques (« She’s Your Lover Now ») et des perles sixties (« Nobody Cept You » et une partie des versions new-yorkaises des sessions de Blood On The Tracks). Et puis il y a « I’ll Keep It With Mine », mon morceau favori, qui sera offert à Nico mais dont la démo est l’un des nombreux sommets de cette miraculeuse compilation.

On a déjà évoqué le Vol. 4 qui retranscrit l’affrontement avec le public anglais en 66, le Vol. 5 qui est un condensé de la Rolling Thunder Review cru 75, le Vol. 6 qui se déroule un soir d’Halloween 64, le Vol. 10 qui offre un nouveau regard sur la période 69-71 et le Vol. 11 qui nous offre l’intégrale des Basement Tapes enregistrés en 67 avec le Band. Recollons donc les morceaux avec le Bootleg Series Vol. 7 : No Direction Home (2005), la bande-son du documentaire de Scorsese sorti la même année. Pas de réelles surprises donc et peut-être le volume le plus dispensable, s’il ne contenait pas des ballades aussi belles que « I Was Young When I Left Home » ou un moment historique comme les extraits du Newport Festival 65. Le reste est devenu obsolète avec la sortie de compilations plus récentes. Même chose pour le Bootleg Series Vol. 9 : The Witmark Demos (2010) se concentrant sur une période déjà largement exploitée et composé en majorité de versions de travail de titres déjà bien connus. Dylan avait enregistré ça pour Witmark, son éditeur de l’époque. Certains titres finiront sur ses albums, d’autres non (« All Over You« , « Long Time Gone » ou « John Brown« ). C’est donc pour les complétistes uniquement mais n’oubliez pas que vous en faites désormais partie et que c’est justement ici que vous pourrez apprendre par cœur « Farewell » en cas d’interro-surprise.

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Jeff Rosen sera bien plus généreux en publiant The Bootleg Series Vol. 8: Tell Tale Signs (2008) qui, dans la lignée des trois premiers volumes, dévoile les inédits et prises alternatives de la période 89-2006. On découvre donc Oh Mercy et Time Out of Mind sans la patte de Lanois (« Most of the Time », « Can’t Wait » ou les deux versions de travail de « Mississippi »), les coulisses de Love & Theft et Modern Times, des titres somptueux injustement rejetés par leur auteur (« Red River Shore », « Marchin’ To The City » ou « Dreamin’ of You »), des bijoux offerts à quelques bandes originales de film (« Huck’s Tune », « Tell Ol’ Bill » et l’épique « Cross The Green Mountain« ), des reprises de traditionnels (« 32-20 Blues », « Miss The Mississippi ») et des extraits du Never Ending Tour percutants (« High Water », « Ring Them Bells »). Un beau témoignage des habitudes, mauvaises ou bonnes, du Dylan en studio et de sa capacité à pondre des morceaux sur commande et à les remodeler à volonté.

Le dernier volume en date est à ce jour le plus onéreux, conséquent et pointilleux. On sent que la collection s’adresse aussi bien aux fans débutants (qui privilégieront la version best-of 2-CD) qu’aux fans les plus complétistes (qui opteront pour la version 6-CD), et sans oublier les fous furieux (qui passeront leur vie à écouter la version 18-CD). Sachant bien qu’il a affaire à des vaches à lait très fidèles, Jeff Rosen écoule ses stocks en réglant par la même occasion le renouvellement des droits d’auteurs. Malgré tout, si on estime que chaque brouillon de Shakespeare devrait être livré au public, on s’extasiera devant le Bootleg Series Vol. 12: The Cutting Edge (2015) qui offre la moindre chose enregistrée par Dylan entre 65-66, sa période bénie – l’une d’entre elles en tout cas. De Bringin’ it All Back Home à Blonde On Blonde, on devient témoin de la moindre séance studio et on a le choix : soit on plonge là-dedans chronologiquement, au risque de s’enfiler quinze versions à la suite de « Leopard Skin Pill-Box Hat » ou un tas de faux départs, soit on y picore les prises alternatives les plus savoureuses (comme ce « Visions of Johanna » au rythme furieux ou ce « Queen Jane » qui carillonne différemment). Dans les deux cas, c’est un document essentiel pour comprendre comment Dylan bosse en studio, s’ennuie vite et cherche toujours à faire évoluer un morceau qui l’obsède (« Like A Rolling Stone » sera bonne dès la 4ème prise, il en fera une dizaine d’autres). C’est une odyssée épique, avec des protagonistes attachants (le producteur Tom Wilson, très patient ou la fine équipe de zicos Bloomfield, Kooper & Co) au service de performances magiques (« Sad-Eyed Lady of the Lowlands »). On ne saura peut-être jamais quelle est la recette du « thin wild mercury sound », mais vous avez désormais tous les ingrédients à disposition.

Ça, c’est pour l’officiel. En attendant que Rosen continue de piller nos économies – et il peut encore en sortir 50 volumes de ses Bootleg Series tellement le filon est immense – il existe plusieurs moyens de mettre la main sur l’œuvre non officielle de Dylan. Tu trouves pas ça très légal Julie ? N’oublie pas que pour vivre en dehors de la loi, il faut être honnête (« Absolutely Sweet Marie »). Depuis les « basement tapes », les bootlegers ne cessent d’inonder le marché avec tout et n’importe quoi, que vous pouvez aujourd’hui trouver très cher chez les disquaires spécialisés ou gratuit dans les tréfonds d’Internet. Il faut juste savoir faire le tri et pour ça, il y a un site très bien fait – mais plus trop à jour hélas. En gros, il y a trois catégories de bootlegs à se procurer.

D’abord, tout ce qui sort du studio, c’est à dire les outtakes, les prises alternatives, tout ce qui n’est jamais apparu sur un album mais mérite une écoute. Les Bootleg Series ont déjà fait du bon boulot mais il reste des zones d’ombres à ne pas manquer : un tas de merveilles se cachent dans les sessions d’albums comme The Freewheelin’ (« Solid Road« , « Wichita »), Blood on The Tracks (les sessions acoustiques new-yorkaises), la trilogie gospel, Infidels (« Julius & Ethel ») et ce fameux projet de reprises, avorté en 92 (« Polly Vaughn », « Kaatskill Serenade »). Sans parler de toutes les versions de travail de classiques et de morceaux dont la version finale n’est pas la meilleure (« Lily, Rosemary & The Jack of Hearts« ). À vous de mettre la main sur les bonnes compilations et de partir à la chasse aux trésors. Peut-être serez vous les premiers à mettre la main sur les répétitions de Street Legal ou de Love & Theft. 

Front

Ensuite, il y a tout ce qui sort de la scène. Les concerts majeures des sixties sont dispos officiellement (les Carnegie Hall, le Newport Festival, la tournée 66, l’île de Wight) mais vous pouvez mettre la main sur de nombreux enregistrements au Greenwich Village, sur la scène des café-concerts, dans les studios de radio locaux ou lors de soirées privées avec des amis. Dans les seventies, il y a des heures d’écoutes en perspective, entre la tournée avec le Band (Inglewood 74 !), la Rolling Thunder (Plymouth 75 !), l’Alimony Tour (Charlotte 78 !) et les concerts gospel (Toronto 80 !). Vous allez découvrir que, malgré leur mauvaise réputation, les eighties proposent un joli lot de performances solides (notamment en Australie avec les Heartbreakers ou sur la scène du Farm Aid).

Et puis, à partir de 88, il y a le Never Ending Tour – le NET pour les intimes. Un appellation souvent reniée par Dylan qui passe pourtant sa vie sur la route depuis maintenant plus de vingt-cinq ans. À l’origine, c’était un moyen de se remettre en jambes, à l’aide d’un nouveau groupe, mené par le guitariste G.E. Smith, en revisitant son vieux répertoire et des reprises très obscures. Au fil des années, les musiciens ont changé, les setlists sont devenus plus ou moins prévisibles, la voix du barde plus ou moins solide mais les fans – les bobcats – sont toujours au rendez-vous et ont enregistré chacun des 2750 concerts répertoriés à l’heure actuelle. Bien sûr la qualité sonore est très variable alors il faut se renseigner avant de télécharger n’importe quoi. Ça tombe bien, sur mon ancien blog, j’avais listé tous les grands moments du NET – il suffit d’y rajouter le concert de Rome en 2013 et la récente visite parisienne sous le signe de Sinatra.

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Oui, Victor ? À quoi ça sert d’écouter un vieillard lunatique saborder son répertoire soir après soir ? Qu’est-ce qui pousse les fans les plus fidèles à suivre le dernier des troubadours aux quatre coins du monde ? Pourquoi écrire une cinquantaine de livres et d’articles sur le sujet ? Eh bien Victor, si tu es toujours dans ma salle de classe, je suis sûr que tu connais la réponse. Tu sais qu’il s’agit d’un artiste pour qui enregistrer, c’est juste documenter un moment. Pour qui c’est sur scène que les choses se passent vraiment. C’est sur scène qu’il peut se réinventer constamment, retravailler encore et encore son immense catalogue de chansons. Qu’il se confronte à un public avec qui il entretient une relation complexe, à qui il ne fait pas de cadeaux. Victor, tu sais bien qu’il suffit d’écouter et d’être prêt à tout, le pire comme le meilleur.

Bien sûr, il faudra prendre le temps de digérer tout ça, de faire le tri, de choisir vos concerts favoris. L’idéal, c’est d’écouter ça en toile de fond, selon votre humeur. Un doux concert allemand de 2000 le matin, un petit « Supper Club 93 » en fin d’après-midi, un tortueux San José 98 le soir. Parfois, ce sont les ballades aux longues improvisations d’harmonica qui retiendront votre attention, parfois les blues plus féroces ou bien les reprises sorties de nulle part – elles sont légions et souvent celles où Bob s’applique le plus. Vous pourrez ensuite rejoindre le club des bobcats et débattre des meilleurs moments sur NET sur l’interNET. Le forum d’Expecting Rain, le site de référence, est souvent mouvementé et sera à la fois un bon guide et une excellente source de fichiers à télécharger. Sinon, il y a Shelter From The Storm, le forum français, où j’ai moi-même la charge d’animer les discussions. On vous y attend.

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Avoir acquis le niveau 8, ça veut aussi dire que vous êtes maintenant prêts à rejoindre l’aventure du NET. Les prochaines dates sont annoncés au Japon début avril. Ce sera notre sortie scolaire. D’ici là, à vous de développer l’argumentaire nécessaire pour affronter les mauvaises langues qui, n’ayant pas eu la chance d’assister à mes cours, vous diront « je l’ai vu aux Vieilles Charrues, j’ai rien reconnu » ou « il a même pas dit bonjour ». Vous valez mieux que ça.

La semaine prochaine, on discutera de choses beaucoup moins défendables.

Comment devenir fan de Bob Dylan (7/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Nous voilà déjà prêts à affronter le sixième niveau et pourtant, on est loin d’avoir fait le tour d’une discographie franchement imposante. Si on a déjà abordé les grands classiques, les classiques sous-estimés et les périodes charnières, on peut encore picorer dans ce qui reste. Des albums loin d’être mineurs mais qu’on a tendance à laisser un peu dans leur coin, sans savoir comment les classer ou les mesurer à des chefs-d’œuvre plus évidents. Des albums plus inégaux aussi, où le sublime peut côtoyer le moyen. Des albums que je vous invite, bien entendu, à découvrir sans trop d’aprioris et à réévaluer en temps voulu. Ça tombe bien parce que le temps voulu, celui que j’ai voulu dans le déroulement de ce cours, c’est maintenant.

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NIVEAU 7

Et le premier album de Dylan qui a obtenu une mauvaise réputation franchement exagérée, c’est son tout premier. C’est le producteur John Hammond qui accepta de laisser le très jeune chanteur, dont la réputation grandissait dans les cafés new-yorkais, enregistrer son premier essai. Un geste vu par ses supérieurs à Columbia comme un caprice, « la folie de Hammond ». Pour ne rien arranger, et parce qu’il n’aimait déjà pas faire comme tout le monde et surprendre ses quelques fidèles, Bobby remplaça la setlist qu’il consolidait chaque soir sur scène par des reprises qu’il avait, pour la plupart, appris quelques jours avant d’entrer en studio, en novembre 1961. Cinq d’entre elles furent enregistrées en une seule prise et au final, tout fut enregistré en deux après-midi pour un budget de 400 dollars. Bob Dylan (1962) fut un échec commercial que Dylan va très vite renier : « des trucs que j’ai écrit, des trucs que j’ai découvert, des trucs que j’ai volé, rien de bien spécial ». C’est pourtant une impressionnante collection de traditionnels et de blues exécutés avec un vrai savoir-faire et une personnalité débordante. Si l’arrangement de son « House of the Rising Sun » est emprunté à son camarade Dave Van Ronk et que son jeu d’harmonica est fortement inspiré de Jesse Fuller, le gamin prouve qu’il est déjà un talentueux cambrioleur. Sur « Fixin’ To Die », il triture sa guitare comme un dingue et sur « Gospel Plow », il force sa voix comme un forcené. L’album vaut surtout le détour pour les deux compositions originales : « Song To Woody », un hommage touchant au maître et « Talkin’ New York », un récit amusant de ses premiers pas dans la ville dont il deviendra bientôt le héros.

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Une décennie passera avant qu’il ne s’attire à nouveau des critiques aussi rudes. Et c’est exactement ce qu’il cherchait en publiant Selfportrait (1970), double album fabriqué en fouillant les poubelles des sessions de Nashville Skyline et New Morning. Supportant toujours aussi mal la célébrité et les attentes démesurés de son public, il avait ainsi l’espoir qu’on lui foute la paix et qu’on n’attende plus rien de lui. Son plan a plutôt bien fonctionné et on se souvient plus de la critique de Greil Marcus (« c’est quoi cette merde ? ») que du contenu de l’album. C’est bien dommage parce qu’en vérité, il est charmant et aussi doux que les couleurs sur sa pochette. Je ne vous cache pas que c’est un immense bordel (agrémenté d’extraits d’un concert raté et trop cher payé à l’île de Wight) et que ceux qui n’aiment pas la voix mielleuse de Nashville Skyline vont faire la grimace. Mais il y a franchement moyen d’apprécier certaines ritournelles comme le « Early Mornin’ Rain » de Gordon Lightfoot ou la pépère « Alberta » (deux versions pour le prix d’une). La décomplexée « Wigwam » où Dylan ne fait que fredonner, est une fumisterie qui, si vous ne prenez pas garde, finira par vous séduire. C’est l’attitude à adopter face à Selfportrait : descendre de ses grands chevaux, se détendre et savourer l’innocence du machin.

Suite à cet échec volontaire et à quelques exceptions près, Dylan ne sortira rien de neuf pendant trois ans, une période de traversée du désert qu’il qualifiait lui-même « d’amnésie ». Alors que leur client mal en point se fait la malle chez le label Asylum et reprend du poil de la bête en compagnie du Band (voir leçon précédente), Columbia se venge en allant fouiller encore plus loin dans les poubelles des sessions de 69-70 afin d’honorer le contrat signé par le déserteur. Leur compilation foutage de gueule s’appelle sobrement Dylan (1973) et, même si elle se vendra plutôt bien pour une arnaque, sera rejeté par les fans pendant longtemps. On est d’accord, le procédé est pas top et les arrangements, avec leurs chœurs féminins dégoulinants, sont un peu écœurants. Mais là aussi, il y a matière à prendre du plaisir au détour d’une reprise sautillante de « Lily of the West » ou d’une parodie d’Elvis mignonne.

Si c’est la production qui vous rebute en revisitant ces deux albums injustement méprisés, je vous invite à compléter votre écoute avec celle du Bootleg Series Vol. 10 : Another Selfportrait (2013). C’est une bonne manière de réhabiliter les fameuses sessions qui auront produit quatre albums inégaux mais où, dépouillé d’arrangements pas toujours très fins, Dylan chantait merveilleusement bien (l’angélique « Pretty Saro ») et avait plus d’un bon morceau dans sa besace de gentil fermier (« Thirsty Boots »). Les versions alternatives de classiques comme « If Not For You » ou « New Morning » prouvent qu’on peut faire n’importe quoi avec une bonne chanson. Les versions épurés de « Spanish is the Loving Tongue » ou « If Dogs Run Free » nous rappellent que, souvent avec Dylan, un morceau moyen sur un album peut cacher un joyau honteusement mis de côté. C’est probablement mon bootleg favori tant c’est celui qui nous éclaire le plus sur une période mal aimée en lui redonnant de nouvelles couleurs. Allez, on reprend les nanana de « Wigwam » tous en chœur !

Puisque vous savez tout sur la Rolling Thunder et la période gospel, on file direct en 1983 et un disque qui est lui aussi loin de faire l’unanimité. Pourtant, à sa sortie, Infidels était encore une fois brandi comme le signe d’une renaissance, « le meilleur album depuis Blood On The Tracks » – les critiques nous font ce coup-là quasiment à chaque fois. En vérité, c’est un album qui a clairement quelques problèmes : des lyrics naviguant entre sexisme (« Sweetheart Like You »), géopolitique maladroite (un « Neighborhood Bully » pro-Israël) et critique de la société pas très fine (« Union Sundown »). La production assurée par le déjà ringard Mark Knoplfer – Bowie et Zappa avaient décliné l’offre – a sacrément vieillie et la batterie pataude empêche les boogies comme « Man of Peace » de vraiment décoller, de se transformer en funk endiablé. C’est un comble vu la présence au casting de zicos comme Mick Taylor, Sly Dunbar et Robbie Shakespeare C’est que, pour la première fois, Dylan prend son temps, dans l’espoir de concurrencer les disques bien polis de Dire Straits ou des Eagles. Le pari est réussi : il sonne aussi synthétique qu’eux. Ça ne doit pas pour autant vous empêcher d’apprécier le texte et la mélodie du tube « Jokerman » ou l’émotion d’un « I & I » qui vient du cœur. Même quand son harmonica est robotique, il peut vous séduire. On est loin d’une panne d’inspiration comme le prouvera « Blind Willie McTell », son plus beau morceau, mis à la poubelle lors des sessions. Dylan est juste victime de l’époque – et se lance dans l’exercice du clip – mais il s’en sort, pour l’instant, avec un résultat plus digne que véritablement médiocre.

S’en suivra une tournée lucrative à travers le monde où le barde est accompagné par Baez et Santana et, pour le coup, n’hésite pas à jouer la carte de la nostalgie, comme pour faire oublier l’accueil mitigé des concerts gospel. Mick Taylor est toujours dans le coin et dans leurs pires moments, les concerts ont parfois l’allure boursouflée d’un concert des Stones en pilotage automatique. On sent aussi les excès des tournées précédentes dans la voix d’un Dylan qui manque de souffle. Mais en fouillant bien dans les bootlegs – et je vous dirais dans un prochain cours comment se procurer et fouiller dans les bootlegs – on peut faire de belles trouvailles, un « Jokerman » épique et un « Simple Twist of Fate » bouleversant en Italie, un « Heart of Mine » chaleureux à Vienne et, de manière générale, des passages acoustiques réussis. Dommage que l’album souvenir concocté par Columbia, Real Live (1984) ne rende pas vraiment justice aux temps forts de la tournée et se contente de morceaux piochés aléatoirement lors du final au stade de Wembley. Reste un « Tangled Up In Blue » puissant et un « It Ain’t Me Babe » habité, en rare communion avec le public. Pour le meilleur et pour le pire, on dirait un concert de McCartney. Ça aurait pu être pire, il aurait pu inclure le duo avec Hugues Aufray lors de son passage à Paris…

Depuis le début du Never Ending Tour – dont on parlera la semaine prochaine – il semble prendre plus de plaisir à piocher dans un répertoire de vieux morceaux traditionnels que dans son propre répertoire. Malgré le projet avorté d’un album de reprises produit par son ami David Bromberg – dont il existe encore des traces sur le Bootleg Series Vol. 8 – l’envie de rendre hommage aux chansons fondatrices est toujours là. Quand ce fut le cas en 67, Dylan s’était enfermé dans la cave avec le Band, à Woodstock. En 92, traversant une nouvelle panne d’inspiration, il s’enferme seul dans son garage, à Malibu. Sans partitions, accompagné seulement de sa guitare et de sa voix écorchée, il sort de sa mémoire une série de reprises en empruntant des arrangements à droite à gauche. Les ayants-droits ne seront pas mentionnés sur la pochette de Good As I Been To You (1992) mais on lui pardonnera ce cambriolage car, après tout, la musique est dans l’air. Et voilà pour vous une belle leçon de musique américaine, dans la lignée des Basement Tapes. Les traditionnels sont d’autant plus émouvants quand ils collent à l’humeur et au parcours de leur interprète comme avec « Hard Times » ou « Tomorrow Night ». Plutôt bien accueilli par la critique, Dylan renouvelle sa méthode l’année suivante avec World Gone Wrong (1993) où, cette fois, il cite les arrangeurs et part encore plus loin dans son exploration de blues ruraux comme « Ragged & Dirty » et « Delia ». Personne ne chante le blues comme Blind Willie McTell mais, avec ces deux volumes, Dylan a joliment essayer.

Arrivé sans prévenir au printemps 2009, Together Through Life est né en partie à la demande du réalisateur Olivier Dahan qui voulait des chansons d’amour pour son prochain navet. Un enregistrement rapide pour un résultat étonnement solide et bien plus nonchalant que ses prédécesseurs. Du coup, au jeu des comparaisons, il passe plus facilement à la trappe qu’un Love & Theft ou qu’un Modern Times et c’est bien dommage. Avec son groupe de scène, Dylan se fait plaisir, alternant les slows tex-mex (« This Dream of You ») et les blues diaboliques (« My Wife’s Home Town » et ce rire à glacer le sang) et sa voix, franchement mise en avant est tour à tour porteuse d’espoir (« I Feel A Change Comin’ On » et ses one-liners amusants) ou de dévastation (le single poussiéreux « Beyond Here Lies Nothin’ »). On trinque à la santé d’un monde qui s’écroule sur le final « It’s All Good » et on touche la grâce avec « Forgetful Heart», où notre vieux romantique part à nous à la recherche du temps perdu (un moment attendu lors de ses récents concerts). Encore une belle démonstration d’americana qui, plutôt que se vautrer dans la nostalgie, joue avec malice la carte de l’ironie et du bon mot.

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En parlant de bons mots, il est grand temps pour vous de lire les Chroniques (2004), cet assemblage de souvenirs écrits par Dylan lui-même dans son tour-bus. Il y évoque avec son humour et son style bien à lui – même si on lui reprochera plus tard d’avoir emprunté un tas de phrases à droite et à gauche – des moments clefs de son parcours : les débuts à New York, la période d’amnésie précédant New Morning, l’enregistrement de Oh Mercy… Le livre vaut le détour rien que pour le récit de ce concert à Locarna, en Suisse, et cette drôle de révélation. Je ne vous en dis pas plus, simplement que c’est ce qui fut à l’origine du Never Ending Tour, dont on parlera la semaine prochaine. Deux autres volumes des Chroniques sont en préparation depuis plus de dix ans maintenant mais, même s’il y a de grandes chances pour qu’ils ne voient jamais le jour, on reste patient…

Comment devenir fan de Bob Dylan (6/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Comment ça vous n’avez pas eu le temps de finir la Bible ? Comment est-ce que je suis censé vous introduire à la période gospel de Dylan si vous n’avez pas les références nécessaires ? Comment justifier votre Niveau 5 en dylanologie avec un laxisme pareil ? Comment Julie ? Vous avez préféré écouter religieusement les Basement Tapes ? Allez, c’est tellement bien dit que je vous offre le pardon.

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Aujourd’hui, il sera de toute façon question de rédemption. D’un nouveau combat entre le Zim et son public. De nouvelles tournées mouvementées. Et de nouveaux albums mal aimés pour de bonnes ou mauvaises raisons. Et pour une fois, je suivrai la chronologie parce que les quatre années que l’on va aborder forment une passionnante saga, que l’on soit croyant ou pas.

NIVEAU 6

Après son accident de moto en 66, Dylan s’était plongé dans le montage de Eat The Document, le « film de vacances » de la tournée. Entre deux visites au tribunal pour divorcer et obtenir la garde de ses gamins, Dylan consacre l’année 77 au montage de Renaldo & Clara, le film impressionniste imaginé pendant la Rolling Thunder. Impressionniste car ça se regarde comme une toile de Cézanne. C’est conçu comme un assemblage de couleurs, de textures et de thématiques (l’identité, la rédemption) sans véritable intrigue ou personnage. Il y a des extraits de concerts, un ménage à trois entre Dylan, Baez et Sara, des séances d’improvisations entre les différents intervenants de la tournée, du poète Allen Ginsberg à la chanteuse/groupie Ronee Blakely. Bref, c’est un immense bordel expérimental qui passera complètement au-dessus de la tête du public et de la critique et sera vite retiré des salles. Je ne vous oblige pas à regarder les 4 heures en entier mais au moins à découvrir quelques passages. Voyez-le comme un exercice similaire à « Tangled Up In Blue », avec ses différentes temporalités et interlocuteurs. Voyez-le aussi comme un moment clef dans la vie de Dylan et sa relation avec la critique.

Malgré cet échec, Dylan se remet vite au travail. Comme il s’était enfermé dans une ferme avec son amante pour composer Blood on the Tracks, il retourne à la campagne, au bras d’une autre, pour écrire les morceaux de Street Legal (1978). Si les arrangements sont plus ambitieux et chargés que d’habitude, Bob ne change pas ses habitudes et les musiciens doivent le suivre à l’aveuglette à travers un déferlement de lyrics mi-cryptiques mi-romantiques, sans trop de marge de manœuvre en cas d’erreur. L’album est donc enregistré dans de très mauvaises conditions et ruinera sa réputation – une réédition de 1999 n’y changera rien. Il contient pourtant des performances incroyables – on fait difficilement mieux comme intro que la cavalcade « Changing of the Guards » – et des complaintes où le timbre grave de Dylan fait passer la pilule du mélodrame – « Baby, Stop Crying » ou « Is You Love In Vain? ». En plus du saxophone et de chœurs féminins très en avant, on peut aussi y entendre des morceaux assez uniques dans le répertoire de Dylan, comme le torride « New Pony » ou l’étrange western crépusculaire « Señor (Tales of Yankee Power) ». Parfois, le résultat est plus bancal et le torrent de paroles s’associe mal au torrent d’instruments (« No Time To Think » risque de vous écœurer) mais, encore une fois, c’est excitant de voir Dylan se lancer dans une nouvelle aventure plutôt que de se reposer sur ses lauriers. Comme Planet Waves, c’est un disque sous-estimé, coincé entre deux révolutions et victime d’une exécution pas toujours à la hauteur de ses intentions.

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Il sort au beau milieu d’une tournée mondiale – la première depuis douze ans – qui sera surnommée par les mauvaises langues « la tournée de la pension alimentaire » ou le « Las Vegas Tour ». Après tout, ce n’est pas un hasard si Dylan parcoure les auditoriums juste après son divorce et qu’il propose un show aussi théâtral juste après la mort de son idole. La mission de son groupe, toujours dirigé par Rob Stoner, est complexe : donner une nouvelle vie à de vieux classiques histoire d’offrir un peu de nostalgie au public sans pour autant s’ennuyer. « Knockin’ On Heaven’s Door » se transforme ainsi en reggae, « Mr Tambourine Man » est agrémenté de flutes et « One More Cup (of Coffee) » devient funky. Le syndrome de l’album live souvenir peu représentatif de la tournée frappe à nouveau avec un Live at Budokan (1979) qui n’était destiné au départ qu’aux japonais. Il faudra pourtant attendre le passage en Europe puis aux États-Unis pour que le groupe trouve véritablement ses marques et que Dylan se lâche à fond, comme le prouve les « Changing of the Guards » furieux de l’automne. À San Diego, une fan lui lance un crucifix qu’il met dans sa poche et ce « sign on the cross » sera à l’origine d’une nouvelle réinvention.

Photo of Bob Dylan

That born-again period was all part of my experience. It had to happen. When I get involved in something, I get totally involved. I don’t just play around on the fringes.

Les figures bibliques étaient présentes dans le lexique de ce juif à peine pratiquant bien avant qu’il ne rejoigne une école à la doctrine évangéliste en 79. Elles sont légions dans John Wesley Harding et New Morning, elles sont habilement détournées dans The Times They Are A-Changin’ et les Basement Tapes. Mais il n’est plus question désormais d’une simple exploitation littéraire des richesses de la Bible et de ses paraboles. Encouragé par ses petites amies et une vie de jeune divorcé manquant de direction, il faut peu de temps à Dylan pour passer d’un Elvis 2.0. à un prédicateur qui ne s’embarrasse plus de nuances. Il y a le Bien et le Mal, le Christ et le Diable, le Paradis et l’Enfer et un monde de débauche qui touche à sa fin. Si le public est perplexe face à ce changement, il accueillera à bras ouverts Slow Train Coming (1979), premier rejeton de ce qu’on appellera ensuite – et de manière bien réductrice – « la trilogie chrétienne ». Sous la houlette du producteur soul Jerry Wexler, Dylan convoque son jeune disciple Mark Knopfler et une bande de choristes gospel qui partagent aussi bien son micro que son lit. Tous les textes sortent tout droit de la Bible et, grâce à une production plus lisse que d’habitude, le tout sonne très homogène. Croyant ou pas, il y a donc de quoi groover sur le single « Gotta Serve Somebody » et la comptine reggae « Man Gave Names to All The Animals ». Si on oublie son message très conservateur, la soul de « Slow Train » est très convaincante. Et, grâce à une performance vocale très poignante, « When He Returns » donne presque envie de se convertir. Oui Victor, tu peux allumer un cierge.

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Si Slow Train va bien se vendre et obtenir un Grammy Award, les deux albums suivants vont vite prouver les limites de l’engouement du public pour la foi de Dylan. Enregistré à la va-vite au milieu d’une tournée, Saved (1980) peine à restituer la ferveur que des morceaux comme « Pressing On » ou « Solid Rock » peuvent avoir sur scène. Jerry Wexler n’a pas su capter l’énergie de son client et le son lisse de Slow Train n’est plus du tout adapté à la spontanéité dont aurait eu cruellement besoin « Are You Ready? » ou « Saved ». C’est toujours le même refrain : du bon matériel mal exploité. Shot of Love (1981) est quant à lui un excellent album pop enregistré dans une ambiance live. Méprisé pendant trop longtemps par une critique qui ne se concentre que sur l’aspect religieux des lyrics, il est en vérité la rencontre parfaite entre un son gospel et des préoccupations plus personnelles. Ce qui donne un morceau aussi universel et bouleversant que le classique « Every Grain of Sand ». Ou des ballades aussi attachantes que « Heart of Mine » et « In The Summertime ». La pochette criarde et la présence de Ringo Starr ne doit pas vous rebuter, faites-moi confiance.

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Mais si vous souhaitez vraiment apprécier le meilleur du Dylan gospel, mieux vaut réécouter ses performances de l’époque. En attendant que Sony envisage la sortie d’un Bootleg Series Vol. 15 : The Gospel Years (79-81), j’ai sélectionné pour vous trois concerts à télécharger en suivant les liens correspondants (oui, accédez au niveau 6, c’est devenir un pirate). Il y a d’abord la résidence au Warfield Theater de San Francisco, à l’automne 79. Quatorze concerts où le prédicateur essaye de dompter une foule de hippies pas vraiment d’humeur à se faire sermonner et qui réclame des vieux tubes. Malgré tout, Dylan sermonne – c’est rare de l’entendre autant communiquer avec le public – et démontre que sa nouvelle passion, à défaut d’être intéressante idéologiquement, peut l’être musicalement. Au printemps suivant, lors de son passage à Toronto, on le sent encore plus fervent, alternant sermons et performances d’anthologie (il n’a peut-être jamais aussi bien chanté et joué de l’harmonica que sur ce « What Can I Do For You »), le tout enregistré pour un album live que CBS refusera. S’il avait vu le jour plutôt que Saved, tout le monde aurait gardé un meilleur souvenir de l’époque. En juillet 81, la tente évangéliste s’installe à Avignon pour ce qui va être le concert français le plus mémorable de Dylan. Tragique parce qu’un fan trouve la mort, fantastique parce que le groupe redouble d’inventivité en appliquant la formule classique à des grands classiques comme « Ballad of a Thin Man » ou « Just Like A Woman ».

Le suicide de son ami Howard Alk et l’incompréhension du public vont pousser Dylan à mettre Jésus de côté dès 82. Mais il ne sera jamais trop loin et le véritable test de foi pour les fans va vraiment commencer durant une décennie erratique. Un défi que des niveau 6 comme vous sauront sans aucun doute relever.

Comment devenir fan de Bob Dylan (5/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Excusez-moi du retard. C’est pas un hasard, j’étais en train de vous espionner derrière la porte. Je voulais juste voir à quoi ressemblent les conversations dylanophiles au niveau 4. J’ai entendu Victor réciter à Julie l’intégralité des « Visions of Johanna ». Vu Robin débattre avec Nina de l’utilisation des pronoms dans « Tangled Up In Blue ». Surpris Jean-Baptiste siffloter la mélodie de « She Belongs To Me ». Mais même si ça me ravit de voir une telle passion, je ne peux m’empêcher d’être un peu déçu. C’est de ma faute, j’ai oublié de vous enseigner un détail crucial : le fan de Dylan est un snob doublé d’un complétiste.

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Il ne va pas se contenter de rester à la surface en s’extasiant sur les morceaux les plus connus et reconnus. Il s’attachera avant tout à réhabiliter les chansons dont on parle le moins ou les albums sous-estimés. Quand il parlera d’un classique comme Highway 61 Revisited, il ne mentionnera pas « Like A Rolling Stone » ou « Ballad of a Thin Man », il s’acharnera plutôt à prouver pourquoi « Queen Jane Approximately » est injustement méconnue. Il n’hésitera pas à parler pendant des heures de « As I Went Out One Morning » et laissera aux novices le soin de disséquer « All Along The Watchtower ». Le fan de Dylan est le gardien de mille secrets et un explorateur des bas-fonds. Enfilez d’ailleurs votre lampe frontale, nous embarquons aujourd’hui dans une aventure souterraine.

NIVEAU 5 

D’abord, il faut que je vous présente un groupe qui s’appelait tout bêtement… The Band. Mais avant de s’appeler The Band, cette bande de musiciens aguerris habitués des pubs canadiens s’appelait The Hawks et accompagna Dylan lors de sa première virée électrique aux USA puis à travers le monde lors d’un printemps 66 mouvementé (voir Bootleg Series Vol. 4). Au départ, Robbie Robertson devait juste remplacer Mike Bloomfield, le génie du riff qu’on entend sur Highway 61 et il a fini par rester le guitariste vers lequel Dylan aimait se tourner. Et puis les autres – Levon Helm, Garth Hudson, Richard Manuel et Rick Danko – ont suivi et c’est eux qui seront choisis pour la première tentative d’enregistrement avortée de Blonde On Blonde. L’album sera achevé à Nashville avec Robertson comme seul rescapé mais ce mini-échec est loin de signer la fin d’une longue collaboration.

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Quand Dylan se remet peu à peu au travail, quelques mois après son accident de moto, il convoque les Hawks à Woodstock. La seule ambition est d’enregistrer un maximum de morceaux, à la fois pour se prouver qu’on peut encore le faire et pour offrir des démos aux groupes qui voudront bien les reprendre et renflouer les caisses. D’abord dans la maison familiale – Sara vient d’accoucher – puis dans le sous-sol d’une grande maison rose – Big Pink – Dylan et ses compagnons passent le printemps 67 à jammer, Garth Hudson prenant bien soin d’appuyer sur rec pour la postérité. L’alcool coule à flots et l’improvisation est de mise. Au total, plus d’une centaine de chansons seront gravées sur ces basement tapes, faisant de 67 l’année la plus prolifique du songwriter – alors que le reste du monde l’imagine hors service.

Il y a des inédits très inspirés et certains, comme « You Ain’t Goin’ Nowhere », « I Shall Be Released » et « This Wheel’s On Fire » deviendront des classiques tandis que d’autres, comme le gospel « Sign on the Cross » ou l’ovni « I’m Not There » deviendront de précieux trésors. Le reste du répertoire, composé de vieilles reprises allant de Johnny Cash aux Stanley Brothers, prouve la connaissance encyclopédique de Dylan concernant la musique populaire sous toutes ses formes : ballades irlandaises, complaintes des Appalaches, blues du Delta, classiques de la country, standards de Tin Pan Alley. Un retour aux racines très salvateur pour un Dylan qui prendra désormais l’habitude de retourner à ce catalogue dès qu’il aura une panne d’inspiration (rebelote en 70, 87 et au début des nineties, on en reparlera). Pour lui, « c’est la meilleure façon d’enregistrer : dans une atmosphère détendue, dans le sous-sol de quelqu’un avec la fenêtre ouverte et un chien qui fait la sieste ». Alors que le reste du monde vit une vague psychédélique, Dylan et sa joyeuse troupe misent sur la simplicité. Loin d’un Albert Grossman qui l’exploite de plus en plus ouvertement et des tournées qui l’épuisent, le convalescent peut compter sur cette thérapie musicale pour le remettre sur pied. Pour les Hawks, c’est l’acte de naissance de leur nouvelle incarnation, The Band, dont Dylan signera la pochette et quelques morceaux du premier album… Music From Big Pink (1968).

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Alors que, très vite, les enregistrements commencent à circuler sous le manteau – Great White Wonder reste aujourd’hui le disque pirate le plus célèbre – Dylan passe à autre chose (John Wesley Harding précisément) et il faudra attendre 1975 pour que soit commercialisé, une version officielle mais tronquée des Basement Tapes. Le Band va en effet retoucher les bandes et y insérer ses propres compositions, faisant de ce double album un hybride peu représentatif mais tout de même très précieux. Le seul moyen pendant longtemps de savourer légalement des morceaux aussi poignants que « Going To Acapulco », « Tears of Rage » ou « Nothing Was Delivered » et une bonne introduction à l’univers du Band (si « Orange Juice Blues » ne vous fait pas groover et si« Bessie Smith » ne vous tire pas une larme, je sais pas ce qu’il vous faut). Presque quarante plus tard, l’intégralité – ou du moins le sommet de l’Iceberg – sera enfin livrée aux fans dans l’imposant coffret The Bootleg Series Vol. 11 : The Complete Basement Tapes (2014). Un investissement qui promet des heures d’exploration et de frisson. Comment Robin ? Le son est minable ? Ta mère est pas beaucoup mieux Robin, ça m’a pas empêché de la savourer.

En 73, Dylan ne roupille plus à Woodstock mais dans sa grande propriété de Malibu, où sa vie familiale n’est plus aussi paisible. Robbie Robbertson l’entraîne alors à New York où il fait la rencontre d’un certain David Geffen, celui qui deviendra l’ennemi numéro 1 de Neil Young dans les années 80. Mais à l’époque, le producteur obtient la confiance du Zim qui, venant de quitter le label Columbia, accepte de rejoindra la firme Asylum, signant pour un album et une tournée. Cet album s’intitulera Planet Waves (1974) et sera enregistré en compagnie du Band au grand complet. Il est trop souvent sous-estimé et pourtant très attachant, un lien indirect entre les Basement Tapes et Blood On The Tracks. On y retrouve la même nostalgie pour des temps plus simples de sa jeunesse (« Something There Is About You ») ou de son mariage (« Wedding Song »), un mélange de compositions légères (« On A Night Like This ») ou torturées (« Dirge ») et un classique bénéficiant de deux versions, une larmoyante (« Forever Young »), l’autre sautillante (« Forever Young Continued »). Vu sa nature contractuelle, le résultat est digne, bien plus apaisée que la gigantesque tournée qui va suivre.

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Immortalisée avec le double album live Before The Flood (1974), elle marque le retour aux affaires d’un troubadour qui n’avait pas autant voyagé depuis le traumatisme de 66. Tandis que le Band n’est plus un simple accompagnateur mais a le droit d’insérer ses propres morceaux dans le setlist, Dylan pioche dans tout son répertoire (de « Blowin’ in the Wind » à « Knockin’ on Heaven’s Door »), il joue avec la nostalgie de son public pour amasser beaucoup d’argent, trop pour être honnête diront les mauvaises langues. C’est pourtant assez jouissif de les entendre ressusciter avec une ferveur retrouvée des classiques comme « It’s Alright Ma (I’m Only Bleeding) » qui fait encore plus mouche en plein Watergate et offrir un « All Along The Watchtower » qui n’a rien à envier à Hendrix. Dylan s’égosille et même si cette nouvelle aventure n’aidera ni son mariage ni son moral, elle sera la preuve qu’il a encore de l’énergie à revendre sur scène.

Il se fera quand même prier en 76 quand il faudra rendre hommage au Band lors de son concert d’adieu, filmé par Scorsese dans The Last Waltz. Reste une performance aussi magnétique que d’habitude et le chant du cygne d’une collaboration très fructueuse et qui devrait vous occuper de longues heures. Quand vous en aurez fini avec les Basement Tapes, munissez-vous d’une Bible, elle vous sera très utile la semaine prochaine…

Comment devenir fan de Bob Dylan (4/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Je suis fier de vous. Vous avez atteint les trois premiers niveaux avec une belle volonté et de vous voir aussi passionnés aussi vite, ça me remplit de joie. Mais ne soyez pas dupes chers élèves : vous voilà seulement au sommet de l’iceberg. Il y a encore des tonnes de musique à écouter avant de pouvoir se reposer. Et cette semaine, nous irons à niveau picorer dans la discographie officielle de Dylan à travers des albums parfois sous-estimés mais tous essentiels.

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Avant tout, je vous rappelle qu’une lecture attentive de l’excellente biographie de Clinton Heylin, Behind The Shades, est très recommandée si vous ne voulez pas trop vous perdre dans mon approche peu orthodoxe et à peine chronologique. Comment Tiphaine ? Tu préfère lire Bob Dylan, une biographie par François Bon car il est recommandé par Télérama ? C’est criminel et je ne veux plus jamais te revoir dans notre classe, Tiphaine !

NIVEAU 4 

Si on nous donne un peu d’herbe et quelques bouteilles de pinot, la plupart d’entre nous finiront défoncés et bourrés en fin de soirée, mais aucun n’aura enregistré un album entier. C’est pourtant l’exploit accompli par Dylan un jour de février 1964 lors d’une session marathon qui donna naissance à son quatrième disque, Another Side of Bob Dylan. Cet état d’ébriété s’entend dès le titre d’ouverture, un « All I Really Want To Do » où le gamin ne peut s’empêcher d’esquisser quelques rires à chaque refrain. Et il peut se marrer, il a à peine vingt-trois ans et règne déjà, aux côtés de Joan Baez et grâce à son manager Albert Grossman, sur le monde de plus en plus populaire du revival folk. Depuis la mort de Kennedy, l’Amérique a besoin des hymnes populaires que Bobby arrive à pondre à la chaîne. Sauf qu’il a encore une fois une longueur d’avance et, ne voulant pas s’enfermer dans un seul registre, il préfère s’évader. Soit à Woodstock où il envisage d’habiter, soit en Grèce où, durant un court séjour, il écrira tous les morceaux de cet album. De nouveaux hymnes plus personnels (« My Back Pages »), plus symbolistes (« Chimes of Freedom ») et de nouvelles chansons d’amour impossibles (« It Ain’t Me Babe »). Pour se réinventer et semer ceux qui le vénèrent de trop près, il joue la carte de l’auto-dérision (« I Shall Be Free, No. 10 ») ou de l’approximation (les bâclés « Motorpsycho Nitemare » et « Ballad in Plain D »). Avec son joint, son verre de vin et ses nouvelles fulgurances, il proclame sa liberté.

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Et si cette fraîcheur vous charme, vous pouvez prolonger le plaisir avec le Bootleg Series Vol. 6: Live 1964 (2004). Enregistré le soir d’Halloween au Philharmonic Hall, on y retrouve la même ambiance rigolarde, le même gamin arrogant et décomplexé. Malgré son état, il arrive à passer en revue les classiques de sa « première période » en alternant les moments graves et légers (dont la censurée « Talkin’ John Birch Paranoid Blues ») et en harmonisant parfois avec une Joan Baez qui voit bien qu’il sera désormais difficile de suivre son petit protégé. Il est déjà ailleurs et ce concert est une sorte d’adieu éméché.

Personne ne se serait en tout cas douter que, cinq ans plus tard, vivant pour de bon en famille à la campagne, Dylan se réincarne en barde country. Pourtant, via son titre, sa pochette bucolique et le duo inaugural avec l’ami/mentor Johnny Cash, Nashville Skyline (1969) est l’album d’un artiste qui n’est, encore une fois, pas là où l’attendait. Et avec Dylan, il ne faut jamais revoir ses attentes à la baisse, il faut juste apprendre à ne plus avoir d’attentes, à se laisser surprendre. Ici, c’est la voix qui va d’emblée vous étonner, mielleuse et roucoulante – Bob venait d’arrêter de fumer. Grâce à cette collection de ritournelles campagnardes et naïves, il a pu réaliser le vieux rêve d’un fan d’Hank Williams : rejoindre le Grand Ole Opry et les stars de la country. Son apport à cet univers qui a bercé son enfance est léger : le disque est court et on y compte une reprise, un instrumental et un morceau n’excédant pas une minute trente. Mais ce n’est pas de la paresse : Dylan a bien compris les codes du genre et parvient à en dire long avec très peu de mots, comme sur la poignante « I Threw It All Away ». Il obtiendra même un hit avec « Lay, Lady Lay », ballade très lascive. Dégustez cet album très particulier lors d’une ballade dans les prés et soyez prêt à aimer tout autant son successeur plus controversé, Self Portrait, qu’on abordera une prochaine fois, il se digère un peu moins facilement.

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Et si votre balade ensoleillée se prolonge, n’oubliez pas d’amener avec vous la bande originale de Pat Garrett & Billy The Kid (1973). Notre Chaplin 2.0. avait toujours rêvé d’une carrière au cinéma et c’est Sam Peckinpah qui lui offrira un rôle dans son nouveau western crépusculaire, aux côtés de Kris Kristofferson et James Coburn. Je vous invite à visionner le résultat : incarnant Alias, un allié du Kid très silencieux, Dylan possède à l’écran, comme l’avait déjà prouvé Andy Warhol,  une présence très magnétique (il a grandi sur des minerais de fer après tout). Et je vous invite encore plus chaleureusement à laisser cette bande son accompagner votre farniente ou vos sorties estivales. L’instrumentale qui ouvre l’album est une suite d’accords magnifiques, sur laquelle j’ai basé une web-série toute entière. Le reste est à l’image du Nouveau-Mexique : aussi poisseux que lumineux. Chaque morceau de Billy vaut le détour et il y a bien sûr le tube pour feux de camps, « Knockin’ On Heaven’s Door ». Eh oui Victor, c’est pas un morceau d’Axl Rose à la base. Ni d’Avril Lavigne, Julie… Quand on entend ces douces mélodies, il est difficile d’imaginer à quel point tout cela fut enregistré à Durango lors d’un tournage et des sessions douloureux, qui allaient marquer une étape décisive dans la dissolution du mariage de Dylan et Sara.

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De l’orage dans l’air, comme dans la cavalcade « Thunder On The Mountain » qui ouvre Modern Times (2006). Oui, je fais un bond dans le temps mais faites-moi confiance jeunes gens, il s’agit du premier album que Dylan ait sorti après que je suis devenu fan. Je n’étais qu’un modeste niveau 3 à l’époque et ça ne m’a pourtant pas empêché de savourer ce nouveau collage de vieux traditionnels remodelés et réécrits à la sauce Zimmerman. Comme à son habitude, le barde y tient des propos intemporels car, comme il l’a lui dit lui-même à l’époque, « j’ai fait ce disque sans me préoccuper du reste du monde, ses chansons étaient en moi, il fallait qu’elles sortent ». Il fallait qu’il s’approprie Muddy Waters, Bing Crosby et Memphis Minnie pour accoucher de blues aussi sombres que « Someday Baby », « Rollin’ and Tumblin’ » et « The Levee’s Gonna Break » – qui a dû pas mal parler aux victimes de Katrina. Il fallait qu’il ait fait autant de route pour nous pondre une lamentation aussi définitive que « Nettie Moore » où son narrateur chante que « the world has gone black before my eyes ». Il fallait toute son humanité pour esquisser « Workingman’s Blues #2 », version classe ouvrière de la »Ballad of Hollis Brown ». Il fallait toute sa malice pour la lancinante ballade apocalyptique « Ain’t Talkin’ » – encore une. S’il y a bien un artiste qui peut évoluer dans les tempos modernes et y mêler passé et futur, c’est Dylan. Et quand à la fin de « Spirit On The Water », il nous pose la question « you think i’m past my prime ? », on sait bien qu’il a encore de belles heures devant lui.

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Il le prouvera encore une fois avec Tempest (2012). Vous n’êtes pas vraiment à un niveau suffisant pour aller voir Dylan en concert mais, si jamais il débarque à nouveau en Europe au printemps, il vaut mieux prévenir que guérir. Et il s’avère que c’est dans cet album que notre troubadour va désormais piocher le plus. Après tout, c’est avec son groupe de scène dirigé par le fidèle Tony Garnier qu’il a enregistré et c’est le registre qui sied le mieux à sa voix d’aujourd’hui, la voix d’un millier de cigarettes. Elle peut encore se montrer mielleuse à l’occasion (le slow « Soon After Midnight ») et mordante quand il le faut (« Pay in Blood » où Dylan, comme à l’arrière de la pochette, enfile le costume d’un Al Capone septuagénaire). Il faut donc au plus vite vous familiariser avec l’intro sautillante « Duquesne Whistle », le boogie « Early Roman Kings », le conte très sombre de « Scarlet Town » et surtout, le testament « Long and Wasted Years » qui ne manquera pas de vous faire frissonner. On retrouve le Titanic dans la longue chanson-titre et, plus étonnant, un hommage à John Lennon en guise d’épilogue tire-larmes. Tout se joue sur un fil, tout est brinquebalant et c’est ce numéro d’équilibriste du vieillard qui est réjouissant. Sur disque comme sur scène, il vous donnera l’impression d’être entré par hasard dans l’arrière-salle d’un vieux juke joint où l’orchestre a bu quelques verres de trop mais assure quand même la représentation, juste avant de se tirer avec la caisse et une boite de cigares.

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Ce que je vous invite à faire pour le moment. Installez-vous bien confortablement et dégustez cette poignée d’albums. Comment Julie ? Vous en voulez plus ? Et bien dans ce cas, bande d’addicts, je vous offre un peu de travail supplémentaire : écoutez le Greatest Hits Vol. 2 (1971) où vous pourrez à la fois réviser vos classiques et découvrir des morceaux introuvables ailleurs comme « Tomorrow Is A Long Time », « When I Paint My Masterpice » ou « Down in the Flood ». Et replongez dans l’année bénie 65 avec le documentaire Don’t Look Back où D.A. Pennebaker suit Dylan lors d’une tournée anglaise où les guitares ne sont pas encore branchées mais l’électricité est déjà dans l’air. Joan Baez, Donovan et les journalistes en feront les frais et vous pourrez baignez dans le malaise ambiant comme si vous y étiez.

Et puis reposez vous un peu. La semaine prochaine, on aura besoin de toutes nos forces pour une exploration des sous-sols.