Tu seras épouse et mère ma fille (Astiera)

« Bonjour, je m’appelle Charlotte, je suis une célibataire repentie et je vais être mère ». « Bonjour Charlotte ! » La salle est en liesse, les applaudissements sont nourris. Ils sont venus nombreux assister à cet événement dont tout le monde parle dans le pays : Charlotte, la célèbre insoumise, reçoit son diplôme de réhabilitation et va remplir son rôle naturel de mère.

Au premier rang, une femme a les larmes aux yeux. Odette n’aurait jamais cru vivre ce moment, elle n’a même jamais osé en rêver. Toutes ces années de honte, de reproches sont derrière elle. Charlotte est enfin rentrée dans le rang. Mais que ce fut difficile, que de sacrifices pour la famille. Odette se souvient encore de cet après-midi lorsque Charlotte, du haut de ses 10 ans, a lancé fièrement « Je ne me marierai jamais et je n’aurai jamais d’enfant ». Odette se souvient parfaitement de ces mots, terribles mots, qui ont glacé ce si chaud après-midi d’été. Il n’a pas fallu attendre une seconde, un rendez-vous a immédiatement été pris auprès du meilleur pédopsychiatre de la ville. Tous les experts vous le diront : il ne faut pas laisser s’installer la déviance, aussi anodine qu’elle puisse sembler être chez un enfant. Mais Charlotte s’est entêtée, elle est passée de pédopsychiatre en pédopsychiatre, sans aucun résultat. Elle est devenue la principale source d’angoisse du foyer. Odette se souviendra toujours des regards portés sur elle, de cette réprobation grandissante. Ses amis lui ont tourné le dos, ils ne pouvaient supporter d’être associés à sa disgrâce ou pire, d’être contaminés par elle. En grandissant, la rage de Charlotte s’est faite de plus en plus vive, elle a refusé l’inscription obligatoire sur le site de rencontres national à sa majorité, a fait un scandale à l’agence du mariage lors de la cérémonie des Catherinettes. La honte, encore et toujours. Et puis c’est l’escalade, la rencontre avec ce groupe d’extrémistes. Odette ne préfère pas repenser à cette époque, aux actes que sa fille a pu commettre. Et puis, tout ceci est du passé. Sa fille, sa chère petite fille, est sauvée. Elle n’est plus rebelle, elle vit une belle histoire d’amour, elle va avoir un enfant. Odette vit le plus beau jour de sa vie.

Au fond de la salle, une jeune femme a les larmes aux yeux. Eloïse sait qu’elle ne devrait pas être là, sa tête est mise à prix. Mais elle ne pouvait pas ne pas être là. Elle ne pouvait pas ne pas apercevoir Charlotte une dernière fois. Eloïse se souviendra toujours de sa première rencontre avec cette jeune fille révoltée. Elles avaient le même âge, la même soif de liberté, la même envie de révolutionner le système. Eloïse a tout de suite aimé la passion de Charlotte, leur amitié est née le plus naturellement du monde, rien ne pouvait les arrêter. Leur place dans le mouvement est devenue de plus en plus cruciale, leur leadership une évidence. Eloïse et Charlotte ont cru qu’elles arriveraient à faire bouger les lignes, à insinuer le doute dans quelques consciences. Ce monde ne pouvait plus continuer ainsi. Cette dictature de l’amour et de la procréation obligatoires ne pouvait plus durer. S’ils étaient quelques-uns à avoir soif de liberté, alors il y avait de l’espoir. Eloïse se souvient avec nostalgie de leurs principaux faits d’arme : le virus informatique qui a effacé les listings de célibataires, cette fameuse contremanifestation ce 14 février, perçue par les autorités comme la pire attaque portée au jour de fête nationale. Mais malgré tous leurs efforts, les insoumises Eloïse et Charlotte n’ont pas réussi à faire bouger les lignes. Les petits garçons et les petites filles confectionnent toujours de cœurs en papier pour le 14 février. Eloïse se souvient de ce matin, triste matin, où elle et Charlotte se sont retrouvées cernées par les forces spéciales. Eloïse a réussi à s’enfuir, mais Charlotte n’a pu échapper au centre de réhabilitation. Eloïse se souvient de la promesse qu’elles se sont faite ce triste matin.

Au premier rang, un jeune homme a les larmes aux yeux. Clément est un homme, un mari et un futur papa comblé. Il a toujours cru en la réhabilitation de Charlotte, il a toujours su que son amour la sauverait. Clément se souvient de tous ceux qui l’ont traité de fou, qui ont refusé de croire que Charlotte l’insoumise pouvait recouvrer la raison. Les sceptiques avaient de sérieuses raisons de douter et à son arrivée au centre, Charlotte était ingérable : agressive, refusant toute procédure, un cas particulièrement épineux. Mais Clément y a vu une chance, celle d’apporter le salut à cet être torturé. Charlotte était perdue, elle avait besoin d’un guide. Clément a donc changé son approche, a vu Charlotte en entretien privé et non en séance de groupe. Il avait une mission, il devait réussir. Il est bien sûr tombé amoureux. On l’a traité de fou, mais il s’est accroché : il a accepté les reproches après avoir rejeté celle qui aurait dû devenir sa femme, il a accepté les railleries. Et le miracle a bel et bien eu lieu : l’insoumise a vu la lumière, l’insoumise a su laisser l’amour remplir son âme et son cœur. Ce combat, ils l’ont mené à deux, ils l’ont gagné à deux. Charlotte porte leur enfant. Charlotte porte leur espoir.

Sur scène, une jeune femme a les larmes aux yeux. Charlotte contemple l’assistance en liesse qui se dresse devant elle. Commet imaginer il y a encore un an, qu’elle serait un symbole pour la nation, l’héroïne de tout un peuple ? Dorénavant, elle est écoutée, elle témoigne dans les écoles, elle est un modèle pour toutes les petites filles du pays.

Charlotte a toujours été en colère, en colère contre l’ordre établi qui lui promettait un chemin tout tracé, en colère contre sa mère qui ne comprenait pas son besoin d’être libre. Mais aujourd’hui, Charlotte est sereine : elle a fait la paix avec sa mère, elle a dompté sa colère avec l’aide de Clément. Charlotte est heureuse : elle sait qu’Eloïse est dans la salle, nul besoin de la chercher du regard, elle le sait, et elle repense à la promesse qu’elles se sont faite. « Tu seras épouse et mère ma fille. » En ce 14 février, Charlotte vient de prêter serment les mains posées sur son ventre arrondi. Charlotte sourit : dans sa poche, un cœur en papier est coupé en deux.

Enfance(s) et culture de la peur (Charlotte Folavril)

Une journaliste britannique exilée en France avec ses enfants pour quelques années se rend à la médiathèque de sa petite ville (Antibes) pour leur trouver de la lecture. Interloquée, elle s’arrête sur plusieurs couvertures qui lui semblent bien violentes pour un public aussi peu averti. Une sélection de ces couvertures est publiée et donne à réfléchir sur  The Guardian. En effet, déjà rompue à l’exercice de la souplesse culturelle, puisqu’elle a précédemment vécu aux Pays-Bas, Jenny Colgan est pourtant choquée pour la première fois par un décalage bien propre à la littérature française. Loin des albums américains, les auteurs français représentent la mort (La visite de Petite Mort, par Kitty Crowther), le vide, la perte (Petit chagrin d’amour, par Claude Dubois) et le chagrin, et n’opposent pas toujours une fin heureuse ou définie aux épreuves représentées. Là où Monstres et Compagnie de Pixar creusait le sillon des terreurs enfantines en les neutralisant, les Trois Brigandsde Tomi Ungerer n’hésitent pas à mettre en scène l’abandon dans la forêt, l’orphelinat et la cruauté, malgré une fin réconfortante. Colgan conclut en s’exclamant que la plupart des livres anglo-saxons ne traiteraient pas de ces sujets ou bien que les albums s’achèveraient le cas échéant sur les retrouvailles du héros et d’amis « aux origines ethniques mêlées », sa mère lui expliquant « combien il était spécial comme une étoile au ciel, ou quelque chose comme ça. »

Ou est maman

La différence culturelle est donc de taille. Pour la comprendre, il convient en premier lieu de se souvenir de la neutralisation, après la Seconde Guerre Mondiale et ses désastres humains, des contes de Grimm par Walt Disney. Accusés de cultiver le goût de la violence et du sang chez l’enfant, ces contes se trouvent soudain l’objet de critiques acerbes et le producteur de dessins animés a donc toute licence pour les édulcorer à la façon d’un Thomas Bowdler avec son The Family Shakespearepuritain (1807). En France, ce rejet est moins violent et le fonds de folklore européen du conte perdure malgré quelques transformations mineures et surtout l’adoption des dessins animés et comics de la culture américaine.

Par ailleurs, on peut relier à des différences d’éducation ces décalages profonds. L’américaine Pamela Druckerman, journaliste installée en France avec son époux et sa fille, raconte avec fascination dans son ouvrageBringing Up Bébé: One American Mother Discovers the Wisdom of French Parenting  (2012)*, expose la différence notable entre l’éducation à l’anglo-saxonne, fondée sur l’encouragement et la concentration sur les besoins de l’enfant et leur satisfaction rapide, et l’éducation française, perçue comme le produit d’une calme autorité sur l’enfant et de l’apprentissage de la patience et de la nécessité de parfois se faire violence. Tout le système construit autour de l’enfant dans ces deux pays reflète ces différences de perception, et la littérature n’en est finalement qu’un symptôme, qui indigne parce qu’il illustre une façon de percevoir l’enfance légèrement différente. Pourtant, si l’on prend pour base la littérature enfantine des deux pays, l’on constate que la différence n’est pas flagrante entre leurs deux conceptions. L’anglaise, forte de Dickens et de Frances H. Burnett, décrit la pauvreté et la douleur de la perte et du deuil aussi puissamment que la Comtesse de Ségur. Le sadisme de certains adultes n’est pas oublié. On constate cependant dans les deux cas une culture de la rédemption par la bonté et la religion qui aujourd’hui peine peut-être, chez les héritiers français de cette tradition, à trouver un remplaçant consistant.

La visite de petite mort

On peut donc noter, devant l’ébauche de ces différences, une différence fondamentale entre deux systèmes de pensée qui illustre toute l’essentielle mission de la littérature enfantine : fonder dans des illustrations de vécu ce qui va constituer le terreau de l’expérience du monde du lecteur. Toute lecture postérieure sera profondément marquée du sceau de ces premiers ouvrages et des sentiments qu’ils ont su inspirer.

Cela dénote également, cependant, une nouveauté essentielle dans l’image de l’Enfant, considéré au Moyen Âge comme un individu en formation que l’on maintient dans l’innocence sexuelle et la conscience des réalités quotidiennes, pur et angélique dans l’Angleterre de Lewis Carroll, qui projette sur les petites filles un désir de passé sans tache empreint de nostalgie, hyper-sexualisé et protégé des réalités du monde dans le monde des médias et confronté à la peur et à la violence, dans des livres qui renouent avec leur aspiration première de miroirs promenés le long du chemin semé d’embûches de l’enfance.

Le jour ou papa a tue sa vielle tante

Les albums pour tout-petits et pour enfants doivent-ils préparer les enfants à l’avenir ou leur mission est-elle de créer autour d’eux une bulle sécurisante autorisant une croissance sans heurts ? La question n’est pas tranchée.

*On peut trouver un article résumant ses vues sur le sujet sur The Wall Street Journal.

Ondine / Je culbuterai des pulls jaunes (Jean-David)

Ondine

On dine au fil de l’onirique
On boit l’obus et l’otarie
Filet d’occulte, et d’eau de vie
Sous le palais de l’authentique

Amère aiguière de l’o vert
Eau mère obère de l’Ovule
Dans l’anse aubère d’une bulle
Saoul d’Hydromel et d’obtempères

L’eau pâle opale inonde luit
Le doux regard d’un océan
La mer australe nuit céans
D’un trémolo de sang rougi

L’ohé se perd dans l’orageuse
L’ondée austère affleure afro
Le canevas d’un apéro
Edulcoré par l’eau ferreuse

Et l’eau râle, eau vide, à vau-l’eau
Olympe idéalistique
Eau de jouvence anorexique
Eau vive, eau versée au berceau

L’auberge d’aube, Eve amoureuse
L’orageux val, la vague à bond
Dérivent ensemble au Rubicon
Suçant, secrets, l’eau savoureuse

Haut de Cologne et pente à rides
Ondulent enfin sur le nouveau
Accouplement d’o d’o humides
A la lisière, un caniveau

Eau-Lumiere-Miroir-Nuit_540

Je culbuterai des pulls jaunes

Je culbuterai des pulls jaunes à carreaux rouges et des XXL à frange, des lunettes en peau de serpent sur des nez antirides, des heures de coiffeurs,

Je me ferai le pantalon à rayures beiges que prolongent les escarpins à talons bruns lacés ! Le petit châle, les bas de contentions, sans problème…

Le débardeur fushia, le soutien gorge à poix verts, la culotte en coton    faite main

Tous les jours ! le chemisier crème en soie, les perles d’oreilles, le petit chien ; je l’aurai !

Le string en vraie peau  ras la moule

L’eau de toilette les marguerites et les dentelles sur les portes jarretelles

Je caresserai le cachemire anglais des pulls à  cols roulés   made in France

Et pour cacher les tâches la robe sur le talon

Les cabas jusqu’au fond, les manteaux chipie roses, les sacs à mains plissées je les retournerai !

Et ça fera grincer des années de muqueuses dégoulinantes

tout autour

Les aventuriers du vent (MoPe)

Entre la mer et l’infini, je me pose en guetteur, lance les dés, me délecte du résultat. Je souris, Il va pleurer.

La faible lune éclaire les pas de l’homme qui marche sans bruit. Il l’attend, Elle. La lande est mouvante, la mer agitée. Ses enfants, les vagues, s’écrasent brutalement sur la falaise escarpée, lâchant crachin et écume à tout vent. Il l’attend, Elle. Sans s’en douter ce futur mort est prêt à plonger dans la tragédie d’un amour non vécu. Tant mieux pour lui ; pour eux. L’avenir aurait pu devenir et ne sera pas ; Ils évitent ainsi le mariage, deux années de bonheur et sept ans de malheur. Seulement sept ? Bien sûr. Non qu’ils ne se seraient pas aimés. Nous assistons à une histoire vieille comme les hommes, qui se répète encore une fois. Un homme, une femme, et ce désir de ne plus être seul.

Reprenons depuis le début. Une journée sans saveurs, par un mois de mars pluvieux. Les réveils sonnent. Il se lève. Elle s’habille. Il prend un thé. Elle n’a jamais faim. Il descend l’escalier. Elle cherche ses clefs. Il loupe son bus. Ils arrivent en retard. Elle essuie des remarques. Il passe inaperçu. De toutes parts les heures de travail se suivent, sans plaisir ni intérêt. Pour seule compagnie, le cliquetis résonnant des claviers environnants. Enfin, la délivrance sonne. Nos deux inconnus sont à bout d’espérance, les jeux sont faits. Ils finissent dans une boîte de seconde zone, sans vraiment savoir ce qu’ils viennent y faire. Musique assourdissante, alcool bien trop cher, masse impersonnelle de corps qui s’enchevêtrent, tous las à la recherche de l’oubli. Et puis c’est la rencontre, les regards s’interrogent, s’embrasent, ne peuvent se séparer. Chacun s’aperçoit au plus profond de l’autre. Mais il est tard. Rendez-vous est pris pour la semaine d’après. Elle veut le calme. Il veut la mer et la lune. Et nous en revenons à cette fameuse lande verdoyante, que la faible lune éclaire pâlement.

L’enfant naquit de leurs unions aurait été le plus beau jamais conçu, comme la majorité des premiers nés. Leur maison, havre de paix, aurait abrité là une famille à qui rien jamais ne manque. A part l’argent. Le travail. La volonté de survivre. Ce genre de famille n’est pas faite pour être. Juste pour avoir été. Mais lorsque l’on croit, on continue à vivre n’est-ce pas ? Même si la maladie vient à frapper l’enfant chéri, qu’il est tard, qu’il pleut, et que la voiture familiale fait partie de ces véhicules vendus malgré un défaut de fabrication au frein, non révélé aux propriétaires. Qui ne l’auraient sûrement pas acheté s’ils avaient su. Mais ils ne savaient pas. Et le prix était attrayant. Très. A cinq cent mètres le virage est dangereux, et la vitesse excessive. Un enfant se meurt, alors on accélère. Dans cinq secondes cela fera neuf ans qu’ils se seront retrouvés sur une lande déserte. Malheureusement la voiture ne supporte plus la route et décide de la quitter afin de prendre son envol. Neuf ans de vie commune. Huit ans de mariage. Sept ans de labeur pour éduquer un petit bout d’homme. Pour quatre minutes d’agonie. C’est trop peu. Et tellement long dans la souffrance. On ne retrouvera pas les corps. La vie éternelle ne sera pas offerte à ce couple modèle. Quelle triste fin. Heureusement pour eux elle n’aura jamais lieu. La femme n’est pas venue. Et lui, pour l’heure, est assis face à la mer. Il l’attend, Elle.

Je trouve distrayant ce rôle qui est le mien. Tant d’histoires que je me veux vous faire connaître, de tranches de vie peu ragoutantes entre un morceau de pain moisi et l’autre rassis. Je suis le grand Uluberlu de ces contes non vécus. Tel un vent marin je souffle sur les vies. Je ne choisis pas pour eux Mesdames et Messieurs. Je vois, je guette et j’encourage. Ce soir un de mes nombreux clients vient de gagner au jeu du destin. Mais ce n’est que partie remise.