Professeur Aloïs #2

Mon premier contact avec le collège auquel j’avais été assigné fut un échec. Comme il n’était pas précisé sur leur site internet s’ils étaient équipés ou non d’une aire d’atterrissage pour hélicoptères, je décidai de m’y rendre en Hummer H3 Alpha toutes options. La grille d’entrée du parking des professeurs n’opposa aucune résistance face au pare-choc blindé de mon noble véhicule, me laissant pénétrer dans l’enceinte de cette institution de l’Éducation nationale alors que mon autoradio jouait à pleine puissance le Dies Irae du Requiem de Mozart.

La vue du bâtiment me replongea l’espace d’un instant quelques années en arrière, à l’époque où je découvrais le collège pour la première fois. Je revoyais avec nostalgie la création de mon premier cartel, les combats au surin sous le préau de la cour, les doigts coupés laissés en avertissement dans les casiers de l’entrée, et les grillés aux pommes de la cantine. Écrasant une larme d’un chagrin que seul l’alcool pourrait désormais guérir, je me dirigeais vers l’accueil afin de signaler ma présence auprès de ceux qui m’attendaient. Le rendez-vous avait été pris de manière sommaire, la veille au soir, sur un simple coup de fil m’intimant de me présenter le lendemain à 10 heures.

S’il y a une chose que je déteste plus que de devoir interrompre une orgie dans mon chalet de Chamonix pour contrôle des douanes, c’est bien le fait de me faire imposer des horaires, qui plus est aux premières lueurs de l’aube. J’avais donc pris le parti de n’arriver qu’à 14 heures 30, horaire qui aurait pu être tenu si Candy Crush Saga n’avais pas un tel potentiel addictif.

L’hôtesse d’accueil avait passé de vingt ans l’âge auquel j’aurais pu avoir un début d’attirance pour elle, ce qui rendit notre conversation aussi courte qu’utile :

– Monsieur Ducoudray je présume ? Nous vous attendions plus tôt…

– Et moi je m’attendais à une piste d’atterrissage d’hélicoptère. La vie nous enseigne souvent que l’on ne peut avoir tout ce que l’on désire.

– Je… Monsieur Ducoudray, c’est si… si profond… Je termine le travail dans une heure si jamais vous…

– Et encore une fois cette leçon s’applique à vous. Ahaha ! Ahaha !

– Ah heu je…

– Ahaha !

– Le directeur vous attend dans son bureau.

Un long couloir me séparait dudit bureau, allégorie évidente de la dernière marche du condamné face à l’inexpugnable destin tragique, apothéose inébranlable d’une vie bien remplie mais hélas trop courte, tel un soir d’été aux côtés d’un premier amour éphémère, rompu par des idéaux de jeunesse démesurés et quelques rails de coke. Il me fallut quelques secondes pour le traverser d’une petite foulée athlétique qui trahissait ma maîtrise de nombreuses techniques d’approche rapide, techniques maintes fois utilisées au cours de mes missions à Vienne, missions qui m’avaient coûtées la vie de plusieurs amis, et une petite fortune en sels de bain.

La porte en bois sculpté du bureau s’ouvrit à mon approche, dans un bruit de raclement et de mécanismes anciens, coulissant lentement sur ses gonds. Bien que j’eusse pu me glisser dans l’entrebâillement, j’attendis qu’elle s’ouvre entièrement pour rentrer, me retrouvant face à quatre personnages, dont l’un restait en retrait, caché dans l’ombre oppressante de la pièce. Le plus grand, un homme aux traits tirés et aux cheveux grisonnants plaqués en arrière, me dévisagea l’espace d’un instant avant de rompre le silence :

– Monsieur Ducoudray… Nous ne vous attendions plus.

– Je peux repartir du coup ?

– Heu… Non…

– Veuillez mieux choisir vos mots à l’avenir dans ce cas, Monsieur le Directeur.

– Comment pouvez-vous savoir que je suis le Directeur ?

– Avez-vous déjà entendu parler de l’instinct Monsieur le Directeur ?

– Oui.

– …

– Et donc ?

– Laissez tomber. L’important, c’est que je sois ici, comme il était convenu. Mais je crois ne pas avoir le privilège de connaître nos autres convives ?

Le Directeur se tourna vers les deux autres personnes à ses côtés : un petit homme rond et rougeaud et une femme dont je tombais immédiatement amoureux de par son immense charme naturel, concentré notamment au niveau du buste.

– Oui, désolé. Voici Monsieur le Directeur Adjoint, qui m’aide à prendre les décisions les plus délicates et m’assiste quotidiennement dans ma tâche au sein de…

– Et la femme ?

– Mademoiselle Claire, la Conseillère Principale d’Éducation. Asseyez-vous Monsieur Ducoudray, je vais vous expliquer plus en détails ce que nous attendons de vous.

– Et ce sans m’offrir à boire ?

– Je… Nous sommes dans un collège Monsieur Ducoudray…

– Et vous pensiez que cette pitoyable excuse me ferait douter du contenu pourtant évident de cette commode Louis XVI, Monsieur le Directeur ?

Il maugréa quelques mots en ouvrant les tiroirs du meuble, révélant une collection sommaire mais suffisante pour l’instant d’une dizaine de whiskys et bourbons rares.

– Avec ou sans glaçons ?

– À votre avis Monsieur le Directeur ?

– Vous n’êtes pas homme à tomber dans les pièges à ce que je vois Monsieur Ducoudray.

– Je vous l’avais bien dit.

La voix s’était élevée du fond de la pièce, où le quatrième et mystérieux invité se tenait, caché dans l’ombre. La Sarabande d’Haendel se mit alors à résonner dans toute la pièce alors que De Balzac s’avançait, révélant son visage toujours aussi jeune malgré le poids des siècles. Arrachant les deux verres remplis à ras bord des mains du Directeur, il me laissa le choix du mien et avala le sien d’une façon qui me rappelait Talya les soirs de devoirs conjugaux. Je levais mon verre à la santé de l’Inspecteur, le sirotant doucement sans quitter mon interlocuteur du regard. Il termina sa gorgée en fracassant la coupe en cristal sur le bureau du Directeur qui eut un geste de recul suivi d’un faible gémissement qui me fit le haïr définitivement, puis De Balzac entreprit de frapper dans ses mains, mimant un applaudissement au ralenti.

– Monsieur Ducoudray, toujours fidèle à vous-même.

– On ne peut se fier qu’à soi de nos jours Monsieur l’Inspecteur.

– Belles paroles ! Si je suis ici aujourd’hui Monsieur Ducoudray, c’est pour être sûr d’avoir fait le bon choix en vous confiant ce travail. Savoir si vous êtes à la hauteur, bâti pour le poste. Nous ne parlons pas ici de sauvetage d’orphelins pris en otages au Cambodge, ni de démantèlement de réseaux de tourisme sexuel sur mineurs en Thaïlande… Savez-vous la différence qu’il y a avec ces deux affaires Monsieur Ducoudray ?

– Je suppose que je ne serais pas rémunéré en nature par les enfants ?

– Non Monsieur Ducoudray ! Effectivement ! Et plus important, ils doivent rester en vie cette fois.

– Même s’ils se montrent insolents ?

– L’insolence n’a jamais été reconnu comme cause suffisante pour mettre le feu à quelqu’un Monsieur Ducoudray.

– Je crois que j’ai quelques coups de fil à passer dans ce cas…

La Sarabande s’était arrêtée, laissant place via la lecture automatique à une vidéo de Squeezie. J’en profitais pour me resservir un verre, lançant au passage un clin d’œil appuyé à Mademoiselle Claire qui fit mine de m’ignorer, m’arrachant un petit sourire, amusé qu’elle joue ainsi la fille timide.

– Votre passé est derrière vous Monsieur Ducoudray. Les missions, les attentats, les cartels… Je ne dois pas en entendre parler. Pas une seule fois. Aucune excuse ne sera recevable.

– Parce qu’il faudrait que je m’excuse en plus ?

– Je vous demanderai par ailleurs de ne plus vous garer sur les emplacements handicapés du parking.

– C’est la place la plus proche de l’entrée.

– J’ai placé de grands espoirs en vous Monsieur Ducoudray. Sachez vous en montrer digne. Comme disait Anita Fair, « Ne méprise jamais la dignité en faveur du panache ».

– C’est le genre de conneries qu’on trouve quand on laisse les femmes écrire.

– Et comment illustreriez-vous notre entretien sur la dignité due à votre nouveau poste ?

– « Je n’ai jamais vu la dignité de l’homme que dans la sincérité de ses passions. »

– En ce cas faites en sorte que la passion d’enseigner surpasse celle de la vocation de proxénète que vous vous étiez découverte en Bavière l’année dernière.

– Bien, puisque nous en avons fini, je vais laisser le soin à Mademoiselle Claire de m’instruire sur mes fonctions de professeur, et de tout ce qu’il y a à savoir sur ce soi-disant temple de la dignité et de la bienséance.

– Je tournais les talons, la porte en bois coulissant au même moment, comme si elle venait de comprendre mon intention de quitter la pièce. La bouteille de whisky dans une main, celle blanche et menue de Mademoiselle Claire dans l’autre, je sortais au son du vlog de Squeezie qui enchaînait déjà sur une vidéo expliquant comment cuire les câpres.

Clo' Lunécile

À peine sortie du bureau, Mademoiselle Claire lâcha ma main et se planta devant moi, son petit air furieux la rendant plus désirable que jamais.

– Aloïs ? Pourquoi tu n’as pas attendu qu’ils te briefent sur ton boulot ?

– Pardon, mais on se connaît ?

J’étais à la fois surpris qu’elle connaisse mon prénom et choqué qu’elle se permette de me tutoyer malgré le fait que notre relation allait sûrement bientôt s’étendre au-delà du cadre du travail.

– Pardon ? T’es sérieux ? Claire, ça te dit rien ?

– Je vous prie de bien vouloir changer de ton, je vous trouve légèrement menaçante, même si j’adore cela.

– Mais… J’ai été ta partenaire de mission pendant cinq ans ! On est restés ensembles pendant trois ans ! Et Solomon Kane ?

– C’est qui lui ?

– Notre fils !

– C’est vrai que c’est pas mal Solomon Kane comme prénom.

– C’est pas possible. Tu débarques ici après des années sans donner la moindre nouvelle. On m’a dit que tu étais mort, ou bien caché sur un de tes yachts. Et t’es même pas foutu d’attendre deux minutes que l’Inspecteur ait fini de te dire tout ce que tu avais à savoir pour commencer.

– Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un peu d’huile de coude, de la bonne volonté, et cette lame crantée en aluminium polychrome estampée du blason de la 3ème unité de marine de la Garde Royale.

– Les armes sont interdites dans le collège …

– Tout comme la mauvaise humeur, et je trouve que vous en faites un peu trop usage.

– Bref. Voilà la salle des professeurs. Tu n’as qu’à te familiariser avec le reste de l’équipe, ils t’expliqueront sûrement mieux que moi.

Mademoiselle Claire me laissa seul au bout du couloir que nous venions de traverser au cours de notre petite entrevue. Faite du même bois que celle du bureau du directeur, la porte de la salle était gravée de multiples scènes évoquant chaque personnification du savoir et de la connaissance au travers de près d’une trentaine de mythologies différentes, surmontées d’une maxime latine que je déchiffrais d’après mes connaissances de classe de collège par « Petit suisse cheval ». Je dus pousser le lourd battant pour pénétrer à l’intérieur du quartier général de l’équipe professorale, dont j’étais désormais un digne représentant.

Le silence se fit lorsque je passais la porte, me retrouvant face à une armée de regards braqués sur moi. Assis à une vaste table centrale ou sur les fauteuils disposés le long de la baie vitrée, debout près des casiers ou de la photocopieuse, tous me fixaient avec intensité et la tension montait de manière si palpable que ça en devenait érotique.

Le plus imposant d’entre eux, assis juste en face de moi, se leva, et entreprit de faire quelques pas dans ma direction.

– Et on peut savoir qui vous êtes ?

– Bonjour. Monsieur Ducoudray. Nouveau professeur de français. Merci pour l’accueil.

– Enchanté Monsieur Ducoudray. Je suis Monsieur Santoros, professeur de Science de la Vie et de la Terre. Cependant, il y a un petit problème avec ce que vous semblez avancer. Nouveau professeur vous dites ? Nous n’en avons pas été informés.

– Eh bien maintenant vous savez. Bon, qui peut me dire comment ça fonctionne un peu ici ?

– Pas si vite Monsieur Ducoudray. Il semble que nous nous soyons mal compris. Ce collège regroupe des classes que nous pouvons qualifier de… difficiles. Nous autres professeurs devons nous montrer forts, résistants face à eux. Et nous ne pouvons en aucun cas accepter un professeur disons… plus fragile, moins apte émotionnellement, qui ne pourrait se battre pour conserver son autorité…

J’avais vu clair dans le jeu de Santaros. Alors qu’il me récitait sa diatribe, je gardais un œil sur la fenêtre qui reflétait la silhouette d’un autre professeur. Celui-ci venait de se glisser derrière moi et tirait discrètement un pistolet que j’identifiais immédiatement comme un Pistolet Browning GP 35 Silver calibre 9 x 19. Le petit coup de talonnette final du prof de sciences était le signal, et je le compris heureusement assez vite pour me baisser à la dernière seconde. La balle me frôla le dessus du crâne et acheva sa course dans l’épaule de Santaros qui s’écroula en gémissant de douleur, parvenant à articuler entre deux râles : « Aaaaah… Chopez-le ! ».

Il y eut un flottement, une seconde où tout s’arrêta. Je pouvais tout voir, tout discerner, décortiquer chaque mouvement, anticiper chaque action. Le temps reprit son cours : j’esquivais un coup de compas porté en direction de mon artère fémorale. Le professeur de mathématiques poussa un cri lorsque je bloquais son bras et le cassait en arrière à un angle de 90° si parfait qu’on pouvait lire une pointe d’admiration dans ses yeux mourants alors que je le plaquais à terre, récupérant son arme. Elle me fut cependant arrachée immédiatement des mains par le professeur de technologie, qui venait de s’équiper de bras exosquelettes créés à partir de Legos System et de cartes-mères, broyant le compas entre deux de ses doigts bioniques. Je parais le coup qu’il me destinait avec l’avant-bras, mais le craquement sourd qui s’en éleva me fit comprendre que cette opération n’était pas à renouveler. La puissance du choc m’avait fait reculer de quelques pas, et je me retrouvais adossé au mur du fond de la salle, le prof de techno prenant à présent son élan pour décocher son fameux « puñetazo del diablo » qui l’avait autrefois rendu célèbre au Mexique.

Je roulais sur le côté au moment où le poing frappait de toutes ses forces, s’enfonçant dans le mur sur une bonne trentaine de centimètres. Me remettant rapidement sur mes pieds, je laissais tomber la lame dissimulée dans la manche de ma veste pour venir entailler tout l’intérieur du bras de mon assaillant qui se mit à se contorsionner de douleur, prisonnier de son invention démoniaque.

Le professeur de musique, qui ressemblait à s’y méprendre à Lully, avait pris place au piano, et s’était lancé dans une Marche pour la cérémonie des Turcs, qui ne collait pas tellement à la scène, accompagné du professeur de dessin qui s’attelait à peindre sur une toile géante toute l’intensité du combat. Je n’eus pas le temps de m’attarder davantage sur ce point, esquivant de justesse le coup d’épée du professeur d’histoire-géographie. Il arborait la tenue du mirmillon, équipé également d’un bouclier peint aux couleurs de la carte de France divisée en régions administratives. Ma lame ricochait vainement sur la targe en métal qu’il continuait d’agiter dans ma direction pour me frapper et me déstabiliser. Ma marge de manœuvre était d’autant plus réduite que je devais esquiver les autres professeurs qui se pressaient autour de moi pour tenter de m’attraper à la moindre erreur d’inattention. J’arrivais à trancher deux doigts d’une main tendue vers mon visage, mais recevais dans l’effort une longue estafilade à la jambe qui me coupa le souffle l’espace d’une seconde. Je sentais le sang chaud se mettre à couler le long de mon mollet. Il fallait que j’agisse rapidement.

Je me retournais vers le professeur d’Histoire-géographie qui revenait à la charge, ne me laissant pas une seule seconde de répit, le bras armé déjà levé et prêt à s’abattre sur mon crâne. Puisant dans mes dernières ressources, je me relevais et me projetais en avant dans sa direction, poussant un long râle de douleur et de haine. Il tomba en arrière alors que je gardais son bras tendu en écrasant son ventre avec mon genou et en bloquant l’articulation par une technique de taïjutsu. Serrant ma main libre autour du manche de mon couteau, je l’enfonçais d’un coup sec juste derrière l’aisselle, entre deux côtes. Je sentis mon adversaire s’écrouler sous moi alors que je me relevais, le couteau ruisselant d’hémoglobine, psalmodiant quelques prières aztèques pour rendre hommage à l’esprit du guerrier tombé face à la colère dont le dieu jaguar m’avait imprégné.

Santoros s’était relevé, se tenant toujours l’épaule, son visage déformé par la douleur et la terrible frustration de voir ses sbires se faire tourner en ridicule avec autant de facilité qu’on en aurait à convaincre un gosse qu’on a des bonbons chez soi.

– Ça suffit, la plaisanterie a assez duré ! Chopez-moi ce type tout de suite, tous en même temps !

Les professeurs encore debout se rapprochaient de moi, réduisant le cercle que je ne maintenais que par de larges coups de couteau dans leur direction. Je n’allais pas tarder à être submergé. Ça serait la fin dès que l’un d’eux arriverait à attraper mon bras.

Alors que tout semblait perdu, les professeurs reculèrent. La porte venait de s’ouvrir derrière moi, et si je ne pouvais pas encore discerner qui s’y trouvait, sa présence suffisait en tout cas à éloigner mes assaillants. Plus étonnant encore, l’expression de terreur pure qui blêmissait leur regard de lapereau piégé. Même Santaros perdait ses moyens, sa lèvre inférieure tremblant frénétiquement alors qu’il bégayait timidement :

– Les pro-pro-prof… les professeurs de… de… sport !

Je me retournais pour me retrouver face aux trois personnages qui semblaient inspirer une telle peur à ce qui était il y a encore une minute une légion de berzerkers enragés. Le leader avait le crâne rasé de près, deux yeux sombres surmontant une barbe de trois jours toute aussi noire. Son compagnon de droite était un colosse gigantesque dont le visage semblait figé en une seule expression de contemplation spirituelle, sur un point situé à deux mètres au-dessus du sol, alors qu’un ballon de basket-ball gravitait à côté, tournant doucement autour de ses épaules. Le troisième quant à lui sortait directement d’un film de science-fiction, puisqu’il s’agissait de seulement deux bras et deux jambes extrêmement musclés, s’articulant autour d’un corps invisible, flottant dans le vide. Probablement une expérience qui avait mal tourné et qui n’avait trouvé de raison d’être que dans sa nouvelle carrière de professeur, pour laquelle il avait tout donné pendant dix ans de sa vie, inspirant même à l’occasion quelques réalisateurs hollywoodiens.

– Qu’est-ce qu’il se passe ici ? On vous entend jusque dans la cour.

– Mon… Monsieur Heupéhesse… C’est… Tout est de la faute de ce malade. Monsieur Ducoudray, le soi-disant nouveau professeur de français.

Santoros retrouvait peu à peu son assurance alors qu’il déchargeait toute sa haine contre moi. Heupéhesse tourne la tête vers moi, me dévisage pendant quelques secondes et hoche la tête doucement.

– Nouveau professeur hein ? T’as pas perdu de temps pour le tester Santoros. Mais laisse les grands s’occuper du travail. Ducoudray c’est ça ? On s’occupera de ton cas après la fin des cours, à 16 heures ce soir.

– …

– En attendant, tout le monde rejoint sa salle de cours. Même toi le nouveau. Ça a sonné depuis cinq minutes !

Les professeurs se mirent à s’agiter, récupérant leurs affaires et quittant la salle pour rejoindre les classes dont ils étaient en charge au rythme imposé par le professeur de musique qui entonnait une Bourrée Du Divertissement De Chambord au violon. Le Directeur Adjoint était arrivé dans la salle des professeurs entre-temps, scrutant la salle d’un regard circulaire, plissant des yeux pour mieux me discerner, son visage rougeaud s’éclairant à ma vue.

– Ah Monsieur Ducoudray, venez, je vais vous conduire à votre salle !

Je lui emboîtais le pas, sentant peser dans mon dos le regard aiguisé d’Heupéhesse.

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