Invictus : one team, one country ?

Aujourd’hui commence la Coupe du Monde de rubgy 2015 aka le festival du porno pour dames. Ça a donné envie à notre cher Corbillot, passionné d’histoire, de sport et de cinéma, d’examiner le sort réservé à ces deux premiers dans le – tout le monde est plus ou moins d’accord – raté Invictus de Clint Eastwood. 

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Invictus, sorti en 2009, est un film tout à fait unique dans le paradigme hollywoodien tant son sujet, le rugby, n’a pas pénétré la culture sportive étasunienne. L’échec commercial du film aux USA doit trouver son explication dans cette donnée claire : l’impérialisme rugbystique des britanniques n’a jamais réellement traversé l’Atlantique, se développant sur des terres plus favorables : l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et l’Afrique du Sud, donc. Ce sport est l’affaire de quelques pays, et sa coupe du monde, qui n’existe que depuis 1987, n’est importante que pour les nations susceptibles de la gagner (globalement, 5 favoris avant chaque compétition). Dans ce film, Clint Eastwood s’intéresse à l’édition de 1995 qui s’est déroulée en Afrique du Sud mais il choisit de la replacer dans un contexte particulier de réconciliation nationale opérée sous l’égide de Nelson Mandela (ici joué par Morgan Freeman). En même temps qu’il présente la compétition comme un acte fondateur de la « nation arc-en-ciel » telle qu’elle a été conceptualisée par Desmond Tutu, Clint Eastwood met en place de puissants procédés narratifs pour accentuer la force de la destinée, supérieure aux préjugés et aux inégalités.

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Une société clivée à plusieurs titres

Le film s’ouvre sur une séquence très évocatrice de l’importance des clivages en Afrique du Sud à l’aube des années 1990. Mandela vient d’être libéré et l’apartheid est toujours une réalité, bien que le Président de Klerk ait entrouvert la porte à certaines évolutions, notamment en levant l’interdiction de quelques organisations anti-apartheid. Dans Invictus, de part et d’autre d’une route, deux groupes s’adonnent au sport. Le premier est composé de jeunes blancs bien propres et bien soignés qui s’entraînent au rugby sur une pelouse impeccable. Le second est composé d’enfants noirs qui jouent au football, nus pieds sur un terrain vague poussiéreux. Et, lorsque l’escorte de Mandela passe entre ces deux groupes, les enfants des townships se précipitent au grillage pour scander le nom de Madiba, tandis que leurs homologues blancs assistent à la scène, médusés voire dégoûtés. L’image est forte, symbolique, et annonce d’emblée l’ampleur de la tâche qui attend celui qui sera élu Président de l’Afrique du Sud en 1994. Elle simplifie néanmoins le schéma de la société sud-africaine, et il convient de rappeler que Mandela n’incarnait pas l’ensemble des conceptions politiques vers lesquelles se tournaient les populations noires (tout en restant une personnalité incontournable et hyper populaire), et que l’apartheid était considérée comme juste par l’ensemble des populations blanches. Elle sera démantelée au début des années 90 par le vote majoritaire (à 68%) des blancs, malgré les oppositions du Parti Conservateur. Le travail des historiens sur le sujet a notamment permis de mettre au jour une forte rivalité entre Afrikaners du nord et Afrikaners du sud.

Entre opportunisme politique et réconciliation nationale

Dans Invictus, Mandela semble très vite comprendre l’opportunité que représente la Coupe du monde de rugby. L’équipe nationale, dont les joueurs portent le nom de Springboks, est un symbole de l’Afrique du Sud sous domination blanche. Du reste, les populations noires, comme le montre le film, se désintéressent du rugby au profit du football. On est très loin de l’idéal de l’Etat multiracial soudé qui est l’objectif vers lequel tend Mandela dès 1994. De plus, dans le groupe constitué pour la compétition ne figure qu’un seul joueur non-blanc, Chester Williams. Dans un esprit de politique de la main tendue, Mandela va s’efforcer de protéger les Springboks, alors que les autres symboles de la domination blanche tombent les uns après les autres. Il compte utiliser la puissance fédératrice d’une compétition sportive sur le sol sud-africain pour faire progresser le concept de nation arc-en-ciel, et la puissance médiatique (2,7 milliards de téléspectateurs cumulés en 1995) pour en faire la démonstration au monde entier. L’équipe est alors invitée à se déplacer, caméras invitées, dans les townships pour effectuer des opérations de séduction, et Chester Williams est affiché en 4 par 3 partout en ville. Au-delà de l’esprit de réconciliation nationale, de pardon, et de regard vers l’avenir, il y a une dimension politicienne, peut-être trop brièvement évoquée dans le film : en agissant ainsi, Mandela cherche surtout à rassurer les élites blanches qui contrôlent la police et sont majoritaires dans tout ce que l’Afrique du Sud compte de postes à haute responsabilité. En outre, si la Coupe du monde a été un succès sportif, elle n’a cependant pas permis de modifier fondamentalement de modèle de gestion du rugby sud-africain. En clair, comme en attestent les polémiques régulières autour des sélections de l’équipe nationale, les populations noires sont toujours sous-représentées au regard de leur importance démographique. Des quotas ont été mis en place, mais ils servent souvent de plafonds pour limiter la venue de joueurs non-blancs dans un milieu qui essuie toujours autant les accusations de racisme et d’élitisme. La Coupe du monde de 1995 ne représente donc pas une exception dans le champ des impacts d’un événement sportif sur une société. Elle a créé artificiellement une parenthèse enchantée, séduisante sur le papier mais pas réellement effective, comparable à celle proposée par l’équipe « black-blanc-beur » de la Coupe du monde de football de 1998.

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Rien que la force de la destinée ?

Clint Eastwood présente l’équipe d’Afrique du Sud comme étant, à un an de l’ouverture de la Coupe, la honte du pays et du monde du rugby. La victoire ne semble pas être une option tant les Springboks déçoivent leurs supporters. Sans revenir avec précision sur l’exacte hiérarchie des puissances rugbystiques de l’époque, et si l’Afrique du Sud n’est effectivement pas un clair favori, elle n’est pas non plus totalement hors du coup. Les spécialistes mettent en avant la puissance de son pack capable de soumettre et de piétiner n’importe quelle équipe adverse. Mais bien évidemment, la présenter sous l’angle de la fébrilité et du doute sera un levier d’autant plus puissant pour soutenir le poids de la théorie d’une équipe qui a gagné envers et contre tout. En outre, sont passés sous silence dans Invictus les nombreux soupçons de triche qui ont entaché la compétition, à commencer par l’arbitrage de la demi-finale contre la France, scandaleusement orienté en faveur des Springboks et pas seulement d’un point de vue franco-français. L’arbitre en question, le Gallois Nick Bevan, se verra offrir une montre en or au banquet de fin de Coupe par le président de la fédération sud-africaine Louis Luyt qui lui dira qu’il est « le meilleur arbitre du monde ». Ce même Luyt dont la figure pourtant très controversée dans le monde du rugby apparaît sous un jour neutre dans Invictus. Et, les joueurs de Nouvelle-Zélande qui ont affronté les Springboks en finale ont signalé a posteriori avoir été empoisonnés au jus d’orange frelaté (!) deux jours avant le match, alors que leur parcours jusqu’alors faisait d’eux les favoris. La version de la victoire retenue par Eastwood est celle d’une équipe portée par le capitaine François Pieenar (joué par Matt Damon), habité par la figure de Mandela. Au début du film, les deux hommes conversent, et le Président insiste sur le fait que pour réaliser de grandes choses, pour mener à bien des combats, il faut non seulement des exemples mais aussi de l’inspiration. C’est ce souffle protecteur de Mandela qui va donner, selon Eastwood, aux Springboks la force d’accomplir leur destinée et de faire de cette victoire un acte fondateur de la nation arc-en-ciel.

Avec Invictus, Clint Eastwood filme l’Histoire en intellectuel et pas en scientifique. Son analyse laisse de côté les subtilités politiques et sportives pour s’attacher au symbole, à la force des images. Son film peut donc décevoir, confronté à la lecture plus approfondie du parcours de l’Afrique du Sud des années 90 jusqu’à nos jours. Son approche de Mandela correspond à toute l’imagerie du personnage que l’on connaît par ailleurs : un esprit capable de régler à l’avance le cours des choses à venir.

Pour en lire plus sur le cinéma de Clint Eastwood, tu peux lire notre débat sur American Sniper

American Sniper c’est nul et génial

American Sniper, dernier film de Clint Eastwood en date, partout fait débat. Alors pourquoi qu’il ferait pas débat sur Lunécile, t’as cru que c’était le jardin Dédenne ? Gibet, blaze « de Montfaucon », ce qui te laisse entrevoir le nombre de victimes au compteur VERSUS Corbillot, French Historian, plus vénère que Hulk un soir de défaite de Saint-Étienne. Les lions sont lâchés.

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Gibet : J’ai vu American Sniper, avec en tête toute la polémique qu’a engendré le film, et pour tout avouer j’ai pas tellement compris ce qu’il y avait de si terrible politiquement et historiquement. J’ai trouvé le film généralement assez pudique, et sur ces questions-là aussi. Je vois bien comment on peut être dérangé par la toute fin, la captation documentaire de l’élan patriote suite à la mort du héros, mais je trouve aussi que cette fin, on peut la recevoir de plein de manières différentes, pas forcément comme une approbation d’Eastwood. Mais peut-être que je pèche par ignorance, que ne connaissant pas suffisamment ces enjeux-là j’ai l’impression de voir de la neutralité – ou en tout cas jamais rien de plus que du romanesque – là où il y a d’odieux parti-pris républicano-impérialistes. Alors, Corbillot, je te laisse la parole, je suis tout ouïe, explique-moi ce qui t’a dérangé, puisque ça t’a dérangé.

Corbillot : Tout d’abord, il serait sans doute exagéré de parler « d’odieux parti-pris républicano-impérialistes », en tout cas pour le mot « odieux », sans doute de trop. Plutôt que ces termes un peu difficiles à défendre pour ce film, je pourrais en revanche parler de prosélytisme pro-occidental. Car plus encore qu’un parti-pris visible et prégnant dans l’œuvre, ce film est davantage dans la distorsion, la manipulation des faits pour défendre un point de vue qu’on aura tout le loisir d’explorer, de discuter… C’est pour ça que je parle de prosélytisme, mais je ne prétends pas avoir des connaissances infinies sur le sujet non plus. Revenons-en à mon expérience du film. Pour ma part, je m’étais efforcé de ne pas trop lire de papiers sur ces fameuses polémiques autour d’American Sniper, pour essayer, autant que faire se peut, de ne pas polluer mon visionnage. J’ajoute que je suis par ailleurs un grand amateur du travail de Clint Eastwood, et, tout ce que j’ai vu de lui, à l’exception notable d’Invictus, j’ai beaucoup aimé.

Je peux te synthétiser rapidement les deux-trois choses qui me chiffonnent dans ce film. Il y a en premier lieu la reconstitution du personnage de Chris Kyle, l’American Sniper, donc, qui me paraît très indulgente par rapport au vrai Chris Kyle, que l’on connaît à travers récits de guerre et mémoires. Après avoir vu le film, je me suis renseigné sur le lascar qui se trouve être un quasi-stéréotype du « Ricain » sorti de son Texas, rodéo, tout ça (jusque-là, le film suit) mais pas peu fier de ses exploits, jamais dans le remord ni l’introspection et capable des pires amalgames. Or, le Chris Kyle du film est différent : il est capable de modestie et d’empathie. Il a l’esprit de camaraderie, un sens aigu du devoir, etc. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est sympathique mais il n’est pas odieux non plus, c’est un personnage principal à visage humain, il a été tempéré pour être présentable et filmable. Ce qui rend la fin du film en documents-archives d’autant plus troublante selon moi.

Ensuite, il y a la lecture du conflit en Irak faite par Clint Eastwood. Le montage du film nous fait penser que c’est la menace terroriste internationale (pour la faire court, Al Qaïda), qui pousse les États-Unis à intervenir en Irak. C’est évidemment faux, car le régime de Saddam Hussein était nationaliste et opposé au fondamentalisme religieux extrémiste. Il y a ensuite ces confusions entre combattants chiites et sunnites faites par l’entreprise du sniper syrien qui intervient pour les deux groupes, alors que justement ils se détestent. C’est une aberration, qui peut se comprendre pour simplifier le scénario mais qui donne consciemment ou inconsciemment une lecture faussée. Je pense que ce genre de falsification et de simplification rend le conflit plus intelligible et donc, peut-être, plus tolérable aux yeux de l’opinion.

Enfin, je me pose la question de ce qu’est l’objet cinématographique du film. Je n’ai pas retrouvé les fulgurances de Mémoires de nos Pères ou Lettres d’Iwo Jima qui étaient pour le coup propices à la narration d’histoires de guerre marquantes, symboliques, etc. et donc, propices au projet cinématographique. En y réfléchissant un peu, je pense que l’objet que je cherche, ici, c’est juste Chris Kyle, l’homme, le soldat, « American Sniper ». En somme, ça me paraît être un film égocentré qui ne donne rien à voir sur le conflit, et, peut-être, rien à voir du tout.

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Gibet : Alors déjà merci pour ces précisions historiques. Vraiment je dis ça sans malice car la seule actu que je suive, c’est les nouvelles sauces à Fry Chicken. Pour le reste, je me penche pas, je laisse remonter – ça rend plus heureux. Du coup, je pense pouvoir apporter de la nuance à la nuance, car Clint a l’air d’avoir fait ce film pour les innocents comme moi.

Le portrait de Kyle fait par Eastwood ne semble effectivement pas correspondre à ce que Kyle était dans la réalité, si dans la réalité Kyle était comme tu dis – note que même s’il l’était ça n’est pas suffisant à le rendre inhumain. Mais, dans le film, je ne l’ai pas perçu non plus tel que toi tu dis qu’il est. Là où tu as vu de la modestie, j’ai vu de l’embarras. Que répondre à un compliment ? Rien du tout, alors on essaie vite de changer le sujet. De l’empathie ? Pour ses proches confrères, normal. Pour ses victimes c’est très furtif. Ça le dérange un peu d’avoir à tuer des enfants mais bon. Il y a un temps du film où Chris Kyle est hanté par la guerre mais même là ça n’a pas l’air – c’est ainsi qu’on humanise les monstres habituellement – d’être le fait d’avoir donné la mort qui le dérange. C’est semble-t-il de devoir se réadapter à un monde où, pour obtenir ce qu’on veut le bruit et la fureur ça marche pas, qui est problématique. De même, le sens du devoir et tout, il l’a pas ; à chaque fois qu’il lance un truc patriote, ça sonne comme une excuse, a fortiori quand c’est destiné à sa femme. Là encore ça sent l’embarras. On te pose une question à laquelle tu sais pas quoi répondre, comment t’en sortir ? Hop une petite réponse toute faite. « Tu peux faire la vaisselle chéri ? – NON JE SUIS UN DÉFENSEUR DE L’AMÉRIQUE ». Ces moments où il énonce des grands principes sont contredits par les faits. Lors des batailles, il hésite pas à mettre tout le monde en danger pour atteindre des buts qu’il s’est fixé – l’exact contraire du sacrifice. Ce flot de discours récité sert donc à justifier son engagement mais la vérité c’est qu’il kiffe l’adrénaline du front, qu’il est tout à fait à l’aise avec la manière dont s’y gèrent les relations, qu’il s’y sent épanoui car il peut s’y comporter en cow-boy.

Si les excès de Chris Kyle sont tempérés, je crois pas que ce soit pour rendre le personnage plus sympathique et exalter une certaine vision des USA – quelle drôle de stratégie ce serait ! Soit tu es plutôt de la team républicaine et que Chris Kyle fasse des amalgames tu t’en tapes, soit tu es plutôt de l’autre camp et de toute manière tu trouveras que c’est un connard… À qui serait alors destinée l’édulcoration du personnage ? Du reste, dans son interview pour Positif, Clint explique que c’est lui qui a fait le choix de ressortir l’anecdote de l’infanticide, que Kyle avait passé sous silence dans sa biographie. Autrement dit, il aurait pu ne pas montrer Kyle accomplir un des interdits suprêmes de notre civilisation et il a pris l’initiative de le faire.

Je crois que les excès de Chris Kyle sont intériorisés pour que ça fasse un personnage, et pas un archétype. Son racisme, par exemple, on le sent très bien quand il fait ses interrogatoires. Il n’y a pas besoin de scène d’exposition supplémentaire où il dirait « AH VRAIMENT CES BOUGNOULES TOUS DES TERRORISTES ». Il n’y a pas besoin non plus que Eastwood précise qu’il ne cautionne pas (ou cautionne, peu importe) – on n’est pas là pour faire la morale. Le film étant ainsi foutu, on peut appréhender le personnage, ni glorifié, ni condamné, comme on veut.

Pour ce qui est du motif de la guerre, des distinctions sunnites / chiites, là je peux pas chipoter, c’est un fait que le film se montre super expéditif à cet égard. Il faut dire aussi c’est pas le sujet. Ce qui paraît être le sujet en revanche, c’est que le sniper adverse est logé à la même enseigne que Chris Kyle en terme de mise en scène. Il n’est pas introduit comme un personnage à part entière (ne serait-ce que parce qu’il n’a pas de scène d’exposition) mais Eastwood filme son efficacité guerrière avec autant d’émerveillement – et même davantage, le sniper adverse ayant en plus de l’art du snipe une agilité de super-héros – que celle de Kyle. On en revient au cow-boy, au western. Peut-être que Eastwood veut juste filmer deux francs-tireurs géniaux s’affronter. Que le sniper syrien n’ait pas de camp, c’est intéressant dans cette optique. Et on peut s’amuser à extrapoler en considérant ce sniper adverse comme un double : Kyle non plus n’aurait pas d’attache et pourrait tout aussi bien servir les adversaires, pourvu qu’il ait l’ivresse de la chasse. Ou encore : Chris Kyle comme son adversaire est un pur corps, et son problème est qu’on le force à être plus que ça. Et encore davantage : le film pourrait se passer n’importe où, pendant n’importe quelle guerre. Si on considère que la guerre d’Irak est le décor du film et pas son sujet, la trahison du pacte documentaire, qui te dérange, n’existe pas. C’est dommage de passer à côté d’un tel sujet, mais c’est le lot de tous ces récits classiques qui par recherche de l’universalisable se privent d’un matériau précieux – le réel. Encore que le film ici se prive de réel pour lui rendre justice par un autre côté…

Pour ce qui est de la question de l’objet cinématographique, je crois avoir un peu répondu au fil de mes paragraphes, mais je peux rajouter ceci : à travers Chris Kyle, Clint Eastwood continue à s’étonner d’être un personnage historique. Dans Jersey Boys, son mimi film précédent, Clint Eastwood s’intégrait comme marqueur temporel – un des persos allume la télé et tombe sur Rawhide, la série qui a fait connaître Clint acteur. On entendait alors Clint se dire « putain je suis si vieux si iconique que je peux servir de repère dans une reconstitution d’époque ». Chris Kyle, tel qu’il est montré dans le film, a l’air tout aussi étonné par ceux qui essaient de le réduire à sa légende. La fin documentaire je l’ai reçue comme une façon de signer le désaccord entre Chris Kyle et ses idolâtres – et de manière assez amusante cette fin anticipe la réception : les républicains se sont empressés de s’approprier American Sniper alors qu’American Sniper ne leur a rien demandé.

Pour finir, tu dis qu’il n’y a rien à voir dans American Sniper, je te trouve gonflé ! Ose dire que tu n’as pris aucun plaisir à regarder ce film, ose.

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Corbillot : Effectivement, le personnage de Chris Kyle (film) est nuancé. Comme je l’avais signalé, il n’est pas totalement sympathique mais malgré tout je le trouve buvable par rapport au Chris Kyle (réel). Il a quand même été carrément édulcoré. En fait, il est aussi animé par son patriotisme, du moins au début, que par sa soif de vengeance, du moins à la fin. Toi tu sembles avoir vu que patriotisme et vengeance ne sont que des excuses qu’il se donne et qu’il donne aux autres pour masquer le fait qu’il kiffe ça ? Dans ce cas il serait beaucoup plus loup que chien de troupeau, pour reprendre la glose du film. Enfin, pour moi, il ne devient pas totalement un « Captain America » mais ses travers les plus marquants ont été passés sous silence.

Tu trouves que les moments d’empathie de Chris Kyle (film) pour ses victimes sont furtifs ? Je ne suis pas totalement d’accord avec toi, car la fameuse scène où il snipe la nana et son môme est fabriquée dans ce sens. Tu mets le personnage dans une position d’aporie, sans bonne solution (tuer un enfant ou exposer ses soldats). Il choisit d’accomplir son devoir, n’hésite pas sur le moment mais ça donne lieu à deux moments de nervosité et d’empathie, quand il engueule son ange gardien sur le roof top et quand il en parle dans sa chambre avec un autre soldat. À mon sens ce n’est pas négligeable.

Je n’avais pas connaissance de l’interview pour Positif que tu évoques, mais en revanche j’ai lu un article d’un journaliste du Monde qui a rencontré Chris Kyle (réel) et qui explique que « la fameuse scène d’ouverture du film ne s’est pas déroulée ainsi : en mars 2003, à Nassiriya, Chris Kyle a juste abattu la femme, pas l’enfant. Il n’a pas non plus éprouvé de remords, taxant la kamikaze défunte de «démon» et, à partir de là, tous les Irakiens de «sauvages». »Alors, du coup, vraie ou pas vraie cette anecdote ? Il est possible que Chris Kyle (réel) n’ait pas voulu la raconter, mais j’ai du mal à comprendre pourquoi, surtout quand on lit la suite de ses propos. Si les Irakiens sont tous des « démons », selon lui, pourquoi exclure un gosse qui voulait se farcir des Marines ?

De plus, même s’il est concevable de percevoir ces fameux « remords » comme furtifs dans le film, ils ont le mérite d’exister et de donner à Chris Kyle (film) une certaine caution. Il y a cette autre scène où il supplie le gamin de lâcher un bazooka pour ne pas avoir à le tuer. Ici, Chris Kyle (film) semble payer les fractures que lui inflige la guerre. Sa conscience semble de plus en plus interférer avec ses missions, ses devoirs. En fait, il commence à péter les plombs et sa nervosité est de plus en plus palpable à mesure que ses compagnons se font zigouiller… On serait nerveux pour moins que ça non ? À mon sens, c’est une attitude « normale » pour quelqu’un qui connaît ce genre d’expériences. On est loin du Chris Kyle (réel) qui semblait compter ses victimes comme Michael Jordan comptait ses paniers. Quant au surnom « The Legend », Chris Kyle (film) est embarrassé, comme tu dis. C’est justement la réaction normale à avoir, comme tu dis. Maintenant, l’autre Chris Kyle devait très bien s’en accommoder, ce qui est plus dérangeant sur le plan moral, non ? Si le film avait été plus juste, il aurait pu faire ressortir ces aspects troublants pour renforcer son spectre critique. Après, ça n’était peut-être justement pas le but.

Sur la lecture politique de la réception du film que tu fais, je suis d’accord avec toi. Les plus pacifistes le trouveront toujours too much, et les plus belliqueux n’auraient pas été choqués de le voir dans ses atours les plus dégoûtants. On peut aussi dire que présenté comme tel dans le film il parle toujours aux Républicains et un peu plus aux Démocrates qui ne sont pas, loin s’en faut, des pacifistes. Après, ça me paraît vrai pour les États-Unis, peut-être pas pour le reste du monde où le film doit aussi faire son beurre, surtout dans la période que nous traversons. Cette consensualisation me semble rendre le personnage « accessible » au plus grand nombre, à la grande masse des gens qui, en Occident, comprend la nécessité de combattre le terrorisme mais ne tolère pas les excès de comportement et « l’arrogance impérialiste/occidentale ». Or, si l’on accepte de regarder les réalités du conflit en Irak, et tout ce que l’on sait à son propos, l’arrogance, la présomption, sont des concepts hyper importants.

Si le projet du film est de rentrer dans la mémoire les fractures de la guerre, en mode « consolation », « souvenirs », alors que je pense que le cynisme pur et effrayant de Chris Kyle (réel) ne colle pas. C’est pour ça qu’il a été retouché à mon sens.

Sur l’objet cinématographique, j’ai provoqué, on va dire, mais c’est vrai que j’ai du mal à comprendre. C’est sûrement que je n’adhère pas. C’est évident que c’est remarquablement, fait, filmé et produit (sauf la scène du ralenti à la fin, j’espère que tu ne me contrediras pas) mais, pour moi, le personnage de Mustafa (l’autre sniper), est un peu symptomatique de ça. Il n’existe pas dans l’histoire réelle, et j’ai juste eu l’impression qu’il sert à « épaissir la soupe ». Il donne à Chris Kyle (film) l’opportunité de se mettre en valeur dans un duel de « Far East ». Il donne tension, suspens et rebondissements à une base qui en manque sûrement cruellement.

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Gibet : Exactement, le Chris Kyle de Eastwood est un loup et pas un chien de troupeau. C’est ce que j’essayais de dire, et c’est ce que le film dit. C’est un loup qu’on prend pour un chien de troupeau. Ce n’est pas parce qu’on lui assène le contraire dans le film, que lui-même affecte le contraire (de la même manière que Walter White prétend dans Breaking Bad agir pour sa famille) que ça annule ce que filme Eastwood, son épanouissement à la guerre contre son ennui à la ville, sa vivacité dans l’action contre sa mécanique dans le discours. En fait, puisque concrètement le film donne suffisamment de matière pour poser un regard critique sur Chris Kyle, ce que tu reproches à Clint, c’est de ne pas avoir fait un portrait à charge. Mais quel serait l’intérêt ? Tes opinions seraient flattées, mais ensuite ? En terme de cinoche, ça ferait un machin tout recroquevillé. Tel qu’American Sniper est fichu, il y a de la place pour le spectateur, pour penser à l’intérieur du film – au lieu d’un truc où il faudrait se positionner en pour ou contre, à l’extérieur – de telle sorte que, je me fie aux critiques, un type de gauche et un type de droite peuvent l’aimer avec la même intensité, avec chacun l’impression de voir un film qui honore leur vision du monde.

Dans le dernier temps de ton raisonnement sur l’édulcoration du personnage, tu parles de Eastwood comme s’il était un propagandiste qui avait organisé un collage mensonger pour convertir de nouveaux fidèles. Passons sur le fait que c’est carrément malhonnête, faut arrêter, y’a aucune ambiguïté, on connaît Clint. C’est pas parce qu’il traite d’un sujet plus polémique que d’habitude que ça annule ses 30 films précédents. Pendant 50 ans cinéaste, et crac en 2015, parce qu’il a pas choisi d’indiquer à tous les plans que Chris Kyle est un salaud, propagandiste. Comment tu justifies ça ? Il se lâche parce que sa voyante lui a annoncé qu’il crèverait en juin ? Un film de propagande ça se reconnaît à ce que ça propose une axiologie nous les gentils / eux les méchants. American Sniper se concentre sur nous les gentils, pour détruire cette réduction. Y’a pas de nous, et y’a pas de gentil. En revanche, si on avait fait un portrait à charge, ça serait rentré dans une démarche de ce genre, type nous les gentils démocrates / eux les méchants républicains.

Pour ce qui est de l’anecdote de l’enfant tuée, d’après l’interview, c’est le biographe de Kyle qui a décidé d’enlever l’événement du bouquin, par peur d’un éventuel scandale. Eastwood, ou son scénariste, auraient enquêté, en recoupant des témoignages, pour être sûr que ça a bien eu lieu. Travail d’historien (!) que tu n’honores pas aujourd’hui, cher Corbillot, en présumant de beaucoup de choses. Je dis que la culpabilité de Kyle est furtive car elle disparaît rapidement. Quand il tue l’enfant, effectivement ça le dérange, il gueule et il discute avec son pote pour se rassurer. Mais c’est tout ! On a l’impression que le soir même, il dormira pépère. Il n’est pas hanté, ou en tout cas comme j’ai dit pas par ça. C’est réactivé plus tard c’est vrai lors d’une autre séquence mais entre deux ça n’existe pas, et après non plus. Eastwood n’essaie pas de nous vendre le schéma du héros rongé par le remord, remord qui aurait valeur de rédemption.

À cela s’ajoute que 1) tout fier de lui que le Chris Kyle réel semble être, ça n’exclut pas du tout qu’il ait ressenti du malaise, de la nervosité, de l’empathie. L’homme est une bestiole complexe, qui peut traverser plusieurs émotions à la fois, qui peut aussi jouer au malin sans forcément l’être. Si on voulait faire de la psychologie à deux balles, on pourrait même dire que souscrire si volontairement au statut de légende, c’est très suspect, comme une méthode Coué pour évacuer ces problématiques – « je DEVAIS le faire puisque je suis une LÉGENDE » – et donc aussi un symptôme de son malaise, sa nervosité, son empathie. Même sans aller jusque là, ça me paraît réglo de s’attacher à montrer qu’un individu, aussi facho soit-il, est plus complexe qu’on veut bien le croire, d’autant plus que 2) tu ne sembles renseigné sur Chris Kyle qu’à travers la presse, qui préfère, surtout avec de pareils sujets, le raccourci saignant à la profondeur posée. Ça me paraît court pour faire le procès de Chris Kyle et du film d’autant plus que 3) t’as rien à dire car Chris Kyle t’aurait défoncé en moins de 30 sec sur un ring.

De la manière dont tu parles de Mustafa qui n’existe pas dans le réalité, je me sens comme face à un fan de Game of Thrones qui dirait « La série c’est pas bien car c’est pas comme dans le livre ». On s’en balance ! Je pense avoir plus haut expliqué l’intérêt de ce sniper adverse, en terme d’écriture et de cinéma, je veux bien recommencer mais ça va être pénible à lire. Bien sûr qu’en un sens c’est artificiel, mais Eastwood est un classique, il lui faut du récit ! Même si le film était moralement abject, on ne pourrait pas lui retirer ça : Bradley Cooper pour la première fois est excellent (d’habitude on sait pas car il fait juste le BG) et Clint retrouve une implication, une efficacité dans la mise en scène qu’il avait pas eu depuis longtemps. T’es pas d’accord ?

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Corbillot : Je vais commencer par les points sur lesquels je suis d’accord avec toi, et, pour le dire franchement, ça ne pèse pas très lourd dans le jugement que je porte sur le film. Oui, Bradley Cooper est excellent, et c’est assez rare pour être souligné. Non pas que c’est un mauvais acteur, mais on va dire que c’est le genre de rôle assez rare dans une carrière pour lequel il est possible, voire facile, de laisser s’épanouir toutes les qualités d’interprétation. Je ne dénigre rien, mais c’est précisément pour ce type de jeu d’acteur que tous les critiques cinoches pourront « balancer » leurs phrases fétiches du genre : « il est rentré dans la peau de son personnage », « Bradley Cooper, qui a pris 30 kilos pour ce rôle, est sidérant dans la peau d’un sniper d’exception ». En fait, c’est un personnage « faire-valoir », genre qu’on retrouve souvent dans les biopics, mais en l’espèce c’est très bien pour Bradley Cooper.

Sur la verve cinématographique retrouvée de Clint Eastwood, là aussi je suis d’accord, même s’il y a quelques choix esthétiques douteux (je reviens sur ce ralenti qui gâche un passage où la mise en scène est pourtant somptueuse, ou sur cette fin-générique que tu as toi-même pointé du doigt). Dans l’ensemble, la mise en scène est très immersive. C’est une façon remarquable et hyper efficace de filmer la guerre, et c’est validé, même sublimé par la photographie et surtout le son, le son incroyable des armes, des véhicules, et aussi l’absence de son à certains moments pour que l’on puisse percevoir juste le vent, la respiration, le moment clé du tir quoi. Je dirais néanmoins que ses décors de guerre sont un peu désincarnés, ça ressemble un peu à des maps de jeu-vidéo fps.

Pour le reste de ton développement, je trouve déjà que tu essayes de me faire dire ce que je n’ai pas dit. Ça me fait penser à une conversation Facebook houleuse que j’ai eue avec un autre mec qui défendait le film et qui m’a dit que je voulais vendre le fait qu’Eastwood avait fait une hagiographie de Chris Kyle. Toi tu me parles de propagande, quand je n’ai parlé que de prosélytisme. Si les deux mots existent c’est qu’ils ne veulent pas tout à fait dire la même chose. En fait, si l’on imagine le film avec un autre sniper et pas Chris Kyle, il n’est pas scandaleux sur le propos qu’il développe. Il n’est pas « propagandiste », il se concentre sur le côté étasunien, qu’il s’agisse du front ou du territoire (un propos sur une guerre qui se vit autant dans l’action que dans la réception), et là il n’y a pas de reproche particulier à faire. Ça donne une lecture du conflit orientée mais pas partisane. Il y a cette question que tu poses et qui me dérange : « C’est pas parce qu’il traite d’un sujet plus polémique que d’habitude que ça annule ses 30 films précédents. Pendant 50 ans cinéaste, et crac en 2015, parce qu’il a pas choisi d’indiquer à tous les plans que Chris Kyle est un salaud, propagandiste. Comment tu justifies ça ? » D’abord, je n’ai jamais dit que ça annulait quoi que ce soit, je crois avoir été suffisamment clair sur l’admiration globale que je porte à ce réalisateur. Ce qui me gêne, c’est, en gros, parce qu’Eastwood est un metteur en scène de génie, à la carrière exemplaire, on ne peut pas lui faire de reproche sur ce film ? Mais ça, ça ne veut rien dire ! Surtout qu’en l’espèce, Eastwood s’est déjà planté sur Invictus en racontant une histoire sans nuance, un projet mémoriel et quasi-hagiographique pour le coup qui esquive totalement la façon dont l’Afrique du Sud a gagné cette Coupe du Monde de Rugby (dopage, achat de matchs, empoisonnement des adversaires). C’est cette dimension mémorielle que je retrouve dans American Sniper et à laquelle je n’adhère pas. Clint Eastwood n’essaye pas de nous dire que la guerre en Irak, c’est formidable, que les Ricains sont des gentils et les Rakiens sont des méchants. Ce qu’il fait, c’est plus du roman national, qui s’appuie sur des grandes figures mais écrase toutes les nuances et les complexités. En insistant sur l’importation en Amérique des violences, des fractures de la guerre il livre sa version du conflit qui, finalement, vise à la cohésion nationale, à la mémoire, au rassemblement, à l’unité, projet qu’il achève avec son générique qui tire carrément dans ce sens-là. Mais, après tout, pourquoi pas, ce projet-là est honorable.

Non, ce qui me gêne, depuis que je me renseigne sur ce film, c’est la méthode un peu roublarde qui est utilisée. Est-ce de ma faute si Chris Kyle, le vrai, est un salaud et impropre au projet d’humilité et de dignité dont est empreint le film ? Je ne réclame pas un portrait à charge, je réclame un portrait juste, ou qui s’appuierait sur une figure plus présentable, plus sortable, plus fréquentable. Renversons ton raisonnement : imaginons la vie d’un soldat sans ombre majeure, digne, moral, juste, humble, portée à l’écran et falsifiée avec des frasques, des décisions douteuses pour décrier la guerre. Que n’aurait-t-on entendu ! Est-ce à dire que faire l’inverse est plus honorable ? Je n’ai pas envie de penser ça : un homme bon et humble n’a pas à être présenté comme un salaud, et un salaud n’a pas à être présenté comme un homme bon et humble. Est-ce trop réclamer ? Ce n’est pas parce qu’Eastwood est un monument qu’il faut faire preuve d’indulgence à son égard. C’est même le contraire, et pour ma part j’ai été déçu. Je repense à Zero Dark Thirty qui est un film qui a les qualités d’American Sniper mais dont le duo personnage-projet est adéquat et qui réussit en tant qu’il se refuse à faire des concessions, des aplanissements. Le fait que le vrai Chris Kyle ne rentre pas dans le projet mémoriel d’American Sniper consacre l’échec du film par toutes ses petites compromissions et ses petits arrangements. Ce n’est pas une question de « flatter mes opinions », je ne suis pas un pacifiste résolu, je comprends la nécessité de la guerre quand elle est juste, moins quand elle est mal justifiée comme c’est le cas dans le film avec cette histoire de terrorisme. Et c’est parce qu’elle est présentée comme ça qu’elle cadre avec le projet mémoriel. Et c’est parce que Chris Kyle est fréquentable qu’il cadre avec le projet mémoriel.

Sur cette histoire d’enfant tué… Si c’est véridique, je dirais que c’est encore pire. Pourquoi l’éditeur a-t-il décidé de supprimer le passage ? Moi, je n’aurais pas été choqué par l’épisode, s’il est justifié dans un contexte de danger et d’exécution du devoir. Mais ça aurait fait un scandale, sans doute parce que Chris Kyle l’aurait raconté cyniquement, fanatiquement presque. Lorsqu’il a parlé de cette femme abattue, il a parlé de démente, et dans le lot de tous les Irakiens de sauvages. Réintégrée dans le film, cette anecdote se voit recevoir la caution morale de l’empathie : elle devient tolérable, voire partie prenante du côté mémoriel du film. Ce n’est peut-être qu’une nuance, ce n’est peut-être que furtif, mais ça existe. Le fait que ça a été retiré du livre, pour des raisons de « polémique », de « honte », c’est symbolique de la portée sulfureuse de Chris Kyle. Je n’ai rien d’autre, vraiment, à rajouter sur ce portrait plus consensuel dans le film qui me laisse circonspect.

Quant au personnage de Mustafa. J’ai donné mon point de vue dessus (adrénaline du film, issue valorisante pour Chris Kyle qui vainc ses démons), et toi aussi. Je trouve ça juste dommage l’analogie avec Games of Thrones, car tu sais très bien qu’une adaptation fiction-fiction n’a rien à voir avec une adaptation sources historiques-fiction.

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Gibet : Tu es un salopard. Tu dis que tu es d’accord avec moi, que tu dénigres rien, mais ta manière de présenter le taf de Bradley Cooper l’honore absolument pas. Contrairement à ce que tu dis, Chris Kyle est un personnage tout fermé sur lui-même qui permet pas à l’acteur de faire un show clinquant. On n’est pas dans le cabotinage mimétique pour Oscars, le chantage à la performance. C’est très fin ce qu’il propose, très rentré. Je pense à la séquence au car wash, avec le rescapé qui vient le remercier. C’est difficile de décrire le jeu d’un acteur, surtout quand il se caractérise par la sobriété et l’âpreté, mais à peu près toutes les nuances que j’ai formulés sur Chris Kyle passent par le jeu de Bradley Cooper, sa puissance en situation de bataille et son hébétude ailleurs.

Tu es moins un salopard quand tu essaies de formuler les vertus de la mise en scène. Il y a une chose sur le son qu’il est important de souligner, c’est que Eastwood se sert de la musique au minimum. C’est comme s’il voulait dédramatiser tout ça – pas au sens désamorcer la gravité, plutôt au sens enlever le drama. Dramatiser, c’est toujours un peu commencer à mettre de la morale là où y en a pas. Or le projet de Eastwood c’est de montrer un corps qui jouit de la chasse, peu importe qu’elle soit à la bichette ou à l’homme, et son regard là-dessus est amoral. Le fait qu’il rejoue deux fois la séquence de l’enfant, c’est une invitation à nous libérer de la morale. La première fois, puisque c’est à l’ouverture du film, on cale automatiquement nos petites valeurs sur la situation – il arrête net : attendez on va mettre un peu de complexité là-dedans – la deuxième fois, si on a regardé ce qu’il a montré entre deux, on ne voit plus tout à fait la même chose. Le Chris Kyle de Eastwood aussi est amoral, ses élans de camaraderie et de patriotisme relèvent d’une sorte de morale par provision : bon voilà, il faut bien s’orienter dans la vie, alors je vais dire pareil que tout le monde sans me poser de question, mais dans le fond ça m’est égal. Pour ce qui est de la séquence finale, j’ai dit que c’était le seul moment du film qui pouvait éventuellement, en se forçant pas mal, justifier la polémique. Je n’ai pas dit qu’elle était ratée et je ne le dirai pas. Pour moi, elle achève parfaitement le propos du film tel que je l’ai perçu et déjà énoncé plus haut. Je la reformule avec les mots de ce paragraphe : Chris Kyle est un amoral qui se trouve moralisé par l’Amérique, Clint conclut là-dessus pour souligner le décalage entre – attention tarte à la crême – l’homme et la légende. Y’a pas de quoi en faire un fromage.

Pour le reste, tu veux jouer avec les mots, on va jouer. Prenons http://www.le-dictionnaire.com (c’est le premier qui vient quand on tape dictionnaire sur Google). Propagande : action exercée sur l’opinion pour l’influencer, la convaincre. Prosélytisme : zèle déployé pour attirer de nouveaux adeptes, pour propager une doctrine. La nuance est très ténue, la propagande (action) semble donnée comme l’outil du prosélytisme (zèle). Prenons http://www.larousse.fr, le deuxième qui vient, pour être sûr qu’on se fait pas entuber. Propagande : action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social : la propagande électorale. Prosélytisme : zèle ardent pour recruter des adeptes, pour tenter d’imposer ses idées. Ah là y’a une nuance plus intéressante, la propagande est systématique. Donc le prosélytisme, selon le Larousse, c’est comme la propagande dans l’effet recherché, sauf que c’est le fait d’un individu et pas d’une structure qui l’englobe. En ce sens j’ai sous-entendu que tu avais dit que Clint était à la botte de la team que tu crois qu’il défend, et c’est vrai c’est pas ce que tu as dit je m’en repens j’espère que tu me pardonneras un jour. Néanmoins, tu noteras que cette nuance ne change absolument rien aux arguments invoqués quand lâchement j’ai substitué le mot propagande à celui de prosélytisme, puisque je ne parlais que du fait d’organiser un film dans l’optique d’imposer une idée. Ce que je dis pour le cinéma de propagande vaut pour le cinéma prosélyte, et je t’invite à relire en remplaçant l’un par l’autre, peut-être que cette fois-ci tu m’entendras… Ou bien sommes-nous condamnés au solipsisme ???? De toute manière, j’insiste, du « zèle ardent » pour imposer une idée, y’en a vraiment pas du tout à l’œuvre.

Par ailleurs, on est d’accord Invictus c’était pas bon du tout, limite embarrassant. J’étais pas en train de faire de la politique des auteurs au rabais – « Clint Eastwood est génial donc tous ses films sont géniaux » – pas du tout. J’essayais plutôt de dire – ça devrait plutôt être ça la politique des auteurs d’ailleurs – qu’on est familier de lui, qu’à force c’est comme un ami. Ça n’exclut pas d’évaluer chaque film pour ce qu’il est, et de parfois dire c’est nul à chier (+ arguments si c’est pas sur Twitter qu’on dit ça) mais ça suppose par contre, a fortiori quand le type en question a autant de bouteille, est un classique, ne risque plus de nous surprendre, qu’on y aille sans méfiance. À l’aune de toute sa filmographie, on voit bien qu’American Sniper recoupe des thématiques constantes qui n’ont pas grand-chose à voir avec Chris Kyle et la guerre en Irak, et c’est impossible, en terme de pure logique, que Clint soit en train de faire du « zèle ardent » pour imposer l’idée que tu dis qu’il veut imposer. Je vais même plus loin : quand bien même il ferait un film vraiment facho demain, je serais partisan de prendre ça au sérieux, d’examiner ce qui y est dit sans s’indigner de prime abord. Il n’y a pas longtemps, Miyazaki a pris la parole contre Charlie Hebdo. Il est contre l’idée de caricaturer des figures religieuses. Tous les commentaires se résumaient en gros à : « grand cinéaste mais qu’est-ce qu’il est con ». On ne l’a pas écouté. Parce qu’il disait un truc perturbant, il est redevenu une altérité. Il faudrait plutôt réagir ainsi : Miyazaki est un ami, alors pensons un instant contre nous-mêmes, et écoutons ce qu’il dit. Mais pour l’instant, peu importe, puisque Clint n’a rien fait de ce genre.

Pour ce qui est de la dimension mémorielle… Le film, comme j’ai démontré treize ou quatorze fois, ne fait pas du tout un travail d’unification, il est au contraire dans la déconstruction. Donc oui c’est de ta faute si tu limites Chris Kyle à une donnée, oui c’est de ta faute si tu réponds par la morale à un film amoral. C’est très naïf de dire que déjà il existe d’une part des salauds et d’autre part des bons et des humbles mais en plus d’affirmer que ceux-là ne seraient strictement que ça en permanence. Tout le monde est potentiellement tout et tout le temps, et le plus souvent en même temps. Quand je cite Game of Thrones, bien sûr que ça a à voir. Eastwood cinéaste n’a pas plus de devoir de fidélité qu’un adaptateur qui s’apprête à rebricoler un bouquin. Il a à la rigueur le devoir de faire un bon film. Et c’est ce qu’il fait. D’autant plus bon que ce qui y est bon travaille à rendre la complexité du réel. « En fait, si l’on imagine le film avec un autre sniper et pas Chris Kyle, il n’est pas scandaleux sur le propos qu’il développe » : eh bien imagine que c’est un autre sniper et lâche-nous la grappe. Après tout c’en est un.

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Corbillot : Putain de dialogue de sourds ! Écoute, je vais essayer, en bon salopard que je suis, de résumer ma position plus synthétiquement en essayant de répondre à tes objections. Sur le film : la proposition qui nous est faite dans cette œuvre est spécieuse. La guerre en Irak y vendue comme englobée dans un conflit global contre le terrorisme. Je l’ai déjà dit « treize ou quatorze fois », mais c’est une façon scandaleuse de présenter les choses. La vérité à propos de ce conflit est plus cynique, c’est une bataille de position, de contrôle d’une région, d’impérialisme pur et dur. Est-ce trop dur à avaler ? J’ai l’impression que cette confusion, Clint Eastwood l’entretient aussi, si j’en crois les déclarations suivantes relayées par Le Monde il y a à peine un mois : « Je n’étais pas un grand partisan de la guerre en Irak. A l’époque, je me disais, « Saddam Hussein est un type horrible mais il y a tellement de pays qui sont dirigés par un bad guy : on sait quand on commence mais quand est-ce qu’on s’arrête ? » C’était pareil pour l’Afghanistan : les Britanniques ont essayé d’intervenir il y a longtemps et ils n’ont pas réussi. Les Russes l’ont tenté pendant dix ans, et ça n’a pas marché non plus. » Regarde comme c’est bien fait ! L’association Irak-Afghanistan, Saddam le « bad guy » (le terroriste ?)… Personne n’ira nier que Saddam était un bad guy, mais dans un tout autre genre que les extrémistes religieux ! Le 11 septembre a obnubilé la vision du monde avec une grille de lecture 100% anti-terroriste. C’est malheureusement rentré dans l’historiographie et Clint Eastwood en est un acteur conscient ou une victime inconsciente, et je sais pas ce qui est pire. Après, je suis pas naïf, un film politico-historique fait nécessairement du prosélytisme, déjà que c’est dur de pas en faire dans un documentaire. Je ne conteste pas ce droit, mais tu ne peux pas m’enlever le mien de ne pas y être sensible ou de critiquer ! Sois un peu plus voltairien, merde !

Parlons prosélytisme, et si je résume les définitions que tu m’as données, voilà ce que j’en tire à titre personnel : « faisons un film à valeur mémorielle sur la guerre en Irak, arrangeons cet amoncellement de cadavres encore fumant, et organisons la visite de ce mémorial pour exorciser nos peurs et nos souffrances». Contrairement à ce que tu dis, je ne pense pas qu’American Sniper soit dans la déconstruction, il est dans le maquillage. Il maquille la nature du conflit, il maquille le cynisme de Chris Kyle et lui donne une « morale par provision », dont tu as pu percevoir la présence mais qui, aux yeux de beaucoup, a le mérite d’édulcorer le personnage, son histoire, ses agissements. On peut être tout et son contraire à la fois, bon comme mauvais, mais notre morale et notre éducation nous font basculer plus d’un côté que de l’autre. Tu peux trouver ça naïf, tarte à la crème, malhonnête, mais c’est comme ça que je le perçois et je n’ai pas l’intention de lâcher un pouce de terrain sur ce sujet : le personnage a été édulcoré, car sinon il ne rentre pas dans cette dimension mémorielle qui me paraît évidente. Clint est effectivement devenu à nos yeux un ami, dont la parole est précieuse et jamais inintéressante. Mais je l’ai écouté, je n’ai fait que ça ! Je ne l’ai pas jugé à l’aune d’un préjugé que je n’avais d’ailleurs pas, je n’ai fait que parler de son film, et ce qu’il a eu à me dire ne m’a pas convaincu.

J’en arrive enfin à ce qui est peut-être notre profond point de désaccord : « Quand je cite Game of Thrones, bien sûr que ça a à voir. Eastwood cinéaste n’a pas plus de devoir de fidélité qu’un adaptateur qui s’apprête à rebricoler un bouquin. Il a à la rigueur le devoir de faire un bon film. » Eh bien, moi, j’aime à croire qu’il existerait une sorte de code tacite, fondé sur des principes simples de respect, qui voudrait, pour l’adaptation cinématographique d’un personnage entré dans l’histoire ou d’une époque, d’un thème historique, qu’on ne falsifie pas trop les faits pour les meubler comme ça nous arrange. C’est même en cela qu’un film de ce genre serait bon, sans nuire au récit ni à l’esthétisme. C’est possible, ça a déjà été fait : je pense aux premiers épisodes de Rome, qui, en terme de reconstitution et de fidélité aux grands thèmes de l’époque, sont formidables. J’estime qu’il est orgueilleux et « limite » de vouloir sortir une personne, surtout morte, de son cadre de pensée et de lui faire dire des choses sur lesquelles il n’aurait pas été d’accord. Et c’est ici que je m’arrête.

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