Comment devenir fan de Bob Dylan (5/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Excusez-moi du retard. C’est pas un hasard, j’étais en train de vous espionner derrière la porte. Je voulais juste voir à quoi ressemblent les conversations dylanophiles au niveau 4. J’ai entendu Victor réciter à Julie l’intégralité des « Visions of Johanna ». Vu Robin débattre avec Nina de l’utilisation des pronoms dans « Tangled Up In Blue ». Surpris Jean-Baptiste siffloter la mélodie de « She Belongs To Me ». Mais même si ça me ravit de voir une telle passion, je ne peux m’empêcher d’être un peu déçu. C’est de ma faute, j’ai oublié de vous enseigner un détail crucial : le fan de Dylan est un snob doublé d’un complétiste.

1280x720

Il ne va pas se contenter de rester à la surface en s’extasiant sur les morceaux les plus connus et reconnus. Il s’attachera avant tout à réhabiliter les chansons dont on parle le moins ou les albums sous-estimés. Quand il parlera d’un classique comme Highway 61 Revisited, il ne mentionnera pas « Like A Rolling Stone » ou « Ballad of a Thin Man », il s’acharnera plutôt à prouver pourquoi « Queen Jane Approximately » est injustement méconnue. Il n’hésitera pas à parler pendant des heures de « As I Went Out One Morning » et laissera aux novices le soin de disséquer « All Along The Watchtower ». Le fan de Dylan est le gardien de mille secrets et un explorateur des bas-fonds. Enfilez d’ailleurs votre lampe frontale, nous embarquons aujourd’hui dans une aventure souterraine.

NIVEAU 5 

D’abord, il faut que je vous présente un groupe qui s’appelait tout bêtement… The Band. Mais avant de s’appeler The Band, cette bande de musiciens aguerris habitués des pubs canadiens s’appelait The Hawks et accompagna Dylan lors de sa première virée électrique aux USA puis à travers le monde lors d’un printemps 66 mouvementé (voir Bootleg Series Vol. 4). Au départ, Robbie Robertson devait juste remplacer Mike Bloomfield, le génie du riff qu’on entend sur Highway 61 et il a fini par rester le guitariste vers lequel Dylan aimait se tourner. Et puis les autres – Levon Helm, Garth Hudson, Richard Manuel et Rick Danko – ont suivi et c’est eux qui seront choisis pour la première tentative d’enregistrement avortée de Blonde On Blonde. L’album sera achevé à Nashville avec Robertson comme seul rescapé mais ce mini-échec est loin de signer la fin d’une longue collaboration.

o-THE-BAND-facebook

Quand Dylan se remet peu à peu au travail, quelques mois après son accident de moto, il convoque les Hawks à Woodstock. La seule ambition est d’enregistrer un maximum de morceaux, à la fois pour se prouver qu’on peut encore le faire et pour offrir des démos aux groupes qui voudront bien les reprendre et renflouer les caisses. D’abord dans la maison familiale – Sara vient d’accoucher – puis dans le sous-sol d’une grande maison rose – Big Pink – Dylan et ses compagnons passent le printemps 67 à jammer, Garth Hudson prenant bien soin d’appuyer sur rec pour la postérité. L’alcool coule à flots et l’improvisation est de mise. Au total, plus d’une centaine de chansons seront gravées sur ces basement tapes, faisant de 67 l’année la plus prolifique du songwriter – alors que le reste du monde l’imagine hors service.

Il y a des inédits très inspirés et certains, comme « You Ain’t Goin’ Nowhere », « I Shall Be Released » et « This Wheel’s On Fire » deviendront des classiques tandis que d’autres, comme le gospel « Sign on the Cross » ou l’ovni « I’m Not There » deviendront de précieux trésors. Le reste du répertoire, composé de vieilles reprises allant de Johnny Cash aux Stanley Brothers, prouve la connaissance encyclopédique de Dylan concernant la musique populaire sous toutes ses formes : ballades irlandaises, complaintes des Appalaches, blues du Delta, classiques de la country, standards de Tin Pan Alley. Un retour aux racines très salvateur pour un Dylan qui prendra désormais l’habitude de retourner à ce catalogue dès qu’il aura une panne d’inspiration (rebelote en 70, 87 et au début des nineties, on en reparlera). Pour lui, « c’est la meilleure façon d’enregistrer : dans une atmosphère détendue, dans le sous-sol de quelqu’un avec la fenêtre ouverte et un chien qui fait la sieste ». Alors que le reste du monde vit une vague psychédélique, Dylan et sa joyeuse troupe misent sur la simplicité. Loin d’un Albert Grossman qui l’exploite de plus en plus ouvertement et des tournées qui l’épuisent, le convalescent peut compter sur cette thérapie musicale pour le remettre sur pied. Pour les Hawks, c’est l’acte de naissance de leur nouvelle incarnation, The Band, dont Dylan signera la pochette et quelques morceaux du premier album… Music From Big Pink (1968).

91d+7ElDX0L._SL1500_

Alors que, très vite, les enregistrements commencent à circuler sous le manteau – Great White Wonder reste aujourd’hui le disque pirate le plus célèbre – Dylan passe à autre chose (John Wesley Harding précisément) et il faudra attendre 1975 pour que soit commercialisé, une version officielle mais tronquée des Basement Tapes. Le Band va en effet retoucher les bandes et y insérer ses propres compositions, faisant de ce double album un hybride peu représentatif mais tout de même très précieux. Le seul moyen pendant longtemps de savourer légalement des morceaux aussi poignants que « Going To Acapulco », « Tears of Rage » ou « Nothing Was Delivered » et une bonne introduction à l’univers du Band (si « Orange Juice Blues » ne vous fait pas groover et si« Bessie Smith » ne vous tire pas une larme, je sais pas ce qu’il vous faut). Presque quarante plus tard, l’intégralité – ou du moins le sommet de l’Iceberg – sera enfin livrée aux fans dans l’imposant coffret The Bootleg Series Vol. 11 : The Complete Basement Tapes (2014). Un investissement qui promet des heures d’exploration et de frisson. Comment Robin ? Le son est minable ? Ta mère est pas beaucoup mieux Robin, ça m’a pas empêché de la savourer.

En 73, Dylan ne roupille plus à Woodstock mais dans sa grande propriété de Malibu, où sa vie familiale n’est plus aussi paisible. Robbie Robbertson l’entraîne alors à New York où il fait la rencontre d’un certain David Geffen, celui qui deviendra l’ennemi numéro 1 de Neil Young dans les années 80. Mais à l’époque, le producteur obtient la confiance du Zim qui, venant de quitter le label Columbia, accepte de rejoindra la firme Asylum, signant pour un album et une tournée. Cet album s’intitulera Planet Waves (1974) et sera enregistré en compagnie du Band au grand complet. Il est trop souvent sous-estimé et pourtant très attachant, un lien indirect entre les Basement Tapes et Blood On The Tracks. On y retrouve la même nostalgie pour des temps plus simples de sa jeunesse (« Something There Is About You ») ou de son mariage (« Wedding Song »), un mélange de compositions légères (« On A Night Like This ») ou torturées (« Dirge ») et un classique bénéficiant de deux versions, une larmoyante (« Forever Young »), l’autre sautillante (« Forever Young Continued »). Vu sa nature contractuelle, le résultat est digne, bien plus apaisée que la gigantesque tournée qui va suivre.

7465428460_a128a372b9_b

Immortalisée avec le double album live Before The Flood (1974), elle marque le retour aux affaires d’un troubadour qui n’avait pas autant voyagé depuis le traumatisme de 66. Tandis que le Band n’est plus un simple accompagnateur mais a le droit d’insérer ses propres morceaux dans le setlist, Dylan pioche dans tout son répertoire (de « Blowin’ in the Wind » à « Knockin’ on Heaven’s Door »), il joue avec la nostalgie de son public pour amasser beaucoup d’argent, trop pour être honnête diront les mauvaises langues. C’est pourtant assez jouissif de les entendre ressusciter avec une ferveur retrouvée des classiques comme « It’s Alright Ma (I’m Only Bleeding) » qui fait encore plus mouche en plein Watergate et offrir un « All Along The Watchtower » qui n’a rien à envier à Hendrix. Dylan s’égosille et même si cette nouvelle aventure n’aidera ni son mariage ni son moral, elle sera la preuve qu’il a encore de l’énergie à revendre sur scène.

Il se fera quand même prier en 76 quand il faudra rendre hommage au Band lors de son concert d’adieu, filmé par Scorsese dans The Last Waltz. Reste une performance aussi magnétique que d’habitude et le chant du cygne d’une collaboration très fructueuse et qui devrait vous occuper de longues heures. Quand vous en aurez fini avec les Basement Tapes, munissez-vous d’une Bible, elle vous sera très utile la semaine prochaine…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s