Comment devenir fan de Bob Dylan (4/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan et vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Je suis fier de vous. Vous avez atteint les trois premiers niveaux avec une belle volonté et de vous voir aussi passionnés aussi vite, ça me remplit de joie. Mais ne soyez pas dupes chers élèves : vous voilà seulement au sommet de l’iceberg. Il y a encore des tonnes de musique à écouter avant de pouvoir se reposer. Et cette semaine, nous irons à niveau picorer dans la discographie officielle de Dylan à travers des albums parfois sous-estimés mais tous essentiels.

Bob Dylan Sept. 17, 1965

Avant tout, je vous rappelle qu’une lecture attentive de l’excellente biographie de Clinton Heylin, Behind The Shades, est très recommandée si vous ne voulez pas trop vous perdre dans mon approche peu orthodoxe et à peine chronologique. Comment Tiphaine ? Tu préfère lire Bob Dylan, une biographie par François Bon car il est recommandé par Télérama ? C’est criminel et je ne veux plus jamais te revoir dans notre classe, Tiphaine !

NIVEAU 4 

Si on nous donne un peu d’herbe et quelques bouteilles de pinot, la plupart d’entre nous finiront défoncés et bourrés en fin de soirée, mais aucun n’aura enregistré un album entier. C’est pourtant l’exploit accompli par Dylan un jour de février 1964 lors d’une session marathon qui donna naissance à son quatrième disque, Another Side of Bob Dylan. Cet état d’ébriété s’entend dès le titre d’ouverture, un « All I Really Want To Do » où le gamin ne peut s’empêcher d’esquisser quelques rires à chaque refrain. Et il peut se marrer, il a à peine vingt-trois ans et règne déjà, aux côtés de Joan Baez et grâce à son manager Albert Grossman, sur le monde de plus en plus populaire du revival folk. Depuis la mort de Kennedy, l’Amérique a besoin des hymnes populaires que Bobby arrive à pondre à la chaîne. Sauf qu’il a encore une fois une longueur d’avance et, ne voulant pas s’enfermer dans un seul registre, il préfère s’évader. Soit à Woodstock où il envisage d’habiter, soit en Grèce où, durant un court séjour, il écrira tous les morceaux de cet album. De nouveaux hymnes plus personnels (« My Back Pages »), plus symbolistes (« Chimes of Freedom ») et de nouvelles chansons d’amour impossibles (« It Ain’t Me Babe »). Pour se réinventer et semer ceux qui le vénèrent de trop près, il joue la carte de l’auto-dérision (« I Shall Be Free, No. 10 ») ou de l’approximation (les bâclés « Motorpsycho Nitemare » et « Ballad in Plain D »). Avec son joint, son verre de vin et ses nouvelles fulgurances, il proclame sa liberté.

Photo of Bob DYLAN

Et si cette fraîcheur vous charme, vous pouvez prolonger le plaisir avec le Bootleg Series Vol. 6: Live 1964 (2004). Enregistré le soir d’Halloween au Philharmonic Hall, on y retrouve la même ambiance rigolarde, le même gamin arrogant et décomplexé. Malgré son état, il arrive à passer en revue les classiques de sa « première période » en alternant les moments graves et légers (dont la censurée « Talkin’ John Birch Paranoid Blues ») et en harmonisant parfois avec une Joan Baez qui voit bien qu’il sera désormais difficile de suivre son petit protégé. Il est déjà ailleurs et ce concert est une sorte d’adieu éméché.

Personne ne se serait en tout cas douter que, cinq ans plus tard, vivant pour de bon en famille à la campagne, Dylan se réincarne en barde country. Pourtant, via son titre, sa pochette bucolique et le duo inaugural avec l’ami/mentor Johnny Cash, Nashville Skyline (1969) est l’album d’un artiste qui n’est, encore une fois, pas là où l’attendait. Et avec Dylan, il ne faut jamais revoir ses attentes à la baisse, il faut juste apprendre à ne plus avoir d’attentes, à se laisser surprendre. Ici, c’est la voix qui va d’emblée vous étonner, mielleuse et roucoulante – Bob venait d’arrêter de fumer. Grâce à cette collection de ritournelles campagnardes et naïves, il a pu réaliser le vieux rêve d’un fan d’Hank Williams : rejoindre le Grand Ole Opry et les stars de la country. Son apport à cet univers qui a bercé son enfance est léger : le disque est court et on y compte une reprise, un instrumental et un morceau n’excédant pas une minute trente. Mais ce n’est pas de la paresse : Dylan a bien compris les codes du genre et parvient à en dire long avec très peu de mots, comme sur la poignante « I Threw It All Away ». Il obtiendra même un hit avec « Lay, Lady Lay », ballade très lascive. Dégustez cet album très particulier lors d’une ballade dans les prés et soyez prêt à aimer tout autant son successeur plus controversé, Self Portrait, qu’on abordera une prochaine fois, il se digère un peu moins facilement.

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Et si votre balade ensoleillée se prolonge, n’oubliez pas d’amener avec vous la bande originale de Pat Garrett & Billy The Kid (1973). Notre Chaplin 2.0. avait toujours rêvé d’une carrière au cinéma et c’est Sam Peckinpah qui lui offrira un rôle dans son nouveau western crépusculaire, aux côtés de Kris Kristofferson et James Coburn. Je vous invite à visionner le résultat : incarnant Alias, un allié du Kid très silencieux, Dylan possède à l’écran, comme l’avait déjà prouvé Andy Warhol,  une présence très magnétique (il a grandi sur des minerais de fer après tout). Et je vous invite encore plus chaleureusement à laisser cette bande son accompagner votre farniente ou vos sorties estivales. L’instrumentale qui ouvre l’album est une suite d’accords magnifiques, sur laquelle j’ai basé une web-série toute entière. Le reste est à l’image du Nouveau-Mexique : aussi poisseux que lumineux. Chaque morceau de Billy vaut le détour et il y a bien sûr le tube pour feux de camps, « Knockin’ On Heaven’s Door ». Eh oui Victor, c’est pas un morceau d’Axl Rose à la base. Ni d’Avril Lavigne, Julie… Quand on entend ces douces mélodies, il est difficile d’imaginer à quel point tout cela fut enregistré à Durango lors d’un tournage et des sessions douloureux, qui allaient marquer une étape décisive dans la dissolution du mariage de Dylan et Sara.

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De l’orage dans l’air, comme dans la cavalcade « Thunder On The Mountain » qui ouvre Modern Times (2006). Oui, je fais un bond dans le temps mais faites-moi confiance jeunes gens, il s’agit du premier album que Dylan ait sorti après que je suis devenu fan. Je n’étais qu’un modeste niveau 3 à l’époque et ça ne m’a pourtant pas empêché de savourer ce nouveau collage de vieux traditionnels remodelés et réécrits à la sauce Zimmerman. Comme à son habitude, le barde y tient des propos intemporels car, comme il l’a lui dit lui-même à l’époque, « j’ai fait ce disque sans me préoccuper du reste du monde, ses chansons étaient en moi, il fallait qu’elles sortent ». Il fallait qu’il s’approprie Muddy Waters, Bing Crosby et Memphis Minnie pour accoucher de blues aussi sombres que « Someday Baby », « Rollin’ and Tumblin’ » et « The Levee’s Gonna Break » – qui a dû pas mal parler aux victimes de Katrina. Il fallait qu’il ait fait autant de route pour nous pondre une lamentation aussi définitive que « Nettie Moore » où son narrateur chante que « the world has gone black before my eyes ». Il fallait toute son humanité pour esquisser « Workingman’s Blues #2 », version classe ouvrière de la »Ballad of Hollis Brown ». Il fallait toute sa malice pour la lancinante ballade apocalyptique « Ain’t Talkin’ » – encore une. S’il y a bien un artiste qui peut évoluer dans les tempos modernes et y mêler passé et futur, c’est Dylan. Et quand à la fin de « Spirit On The Water », il nous pose la question « you think i’m past my prime ? », on sait bien qu’il a encore de belles heures devant lui.

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Il le prouvera encore une fois avec Tempest (2012). Vous n’êtes pas vraiment à un niveau suffisant pour aller voir Dylan en concert mais, si jamais il débarque à nouveau en Europe au printemps, il vaut mieux prévenir que guérir. Et il s’avère que c’est dans cet album que notre troubadour va désormais piocher le plus. Après tout, c’est avec son groupe de scène dirigé par le fidèle Tony Garnier qu’il a enregistré et c’est le registre qui sied le mieux à sa voix d’aujourd’hui, la voix d’un millier de cigarettes. Elle peut encore se montrer mielleuse à l’occasion (le slow « Soon After Midnight ») et mordante quand il le faut (« Pay in Blood » où Dylan, comme à l’arrière de la pochette, enfile le costume d’un Al Capone septuagénaire). Il faut donc au plus vite vous familiariser avec l’intro sautillante « Duquesne Whistle », le boogie « Early Roman Kings », le conte très sombre de « Scarlet Town » et surtout, le testament « Long and Wasted Years » qui ne manquera pas de vous faire frissonner. On retrouve le Titanic dans la longue chanson-titre et, plus étonnant, un hommage à John Lennon en guise d’épilogue tire-larmes. Tout se joue sur un fil, tout est brinquebalant et c’est ce numéro d’équilibriste du vieillard qui est réjouissant. Sur disque comme sur scène, il vous donnera l’impression d’être entré par hasard dans l’arrière-salle d’un vieux juke joint où l’orchestre a bu quelques verres de trop mais assure quand même la représentation, juste avant de se tirer avec la caisse et une boite de cigares.

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Ce que je vous invite à faire pour le moment. Installez-vous bien confortablement et dégustez cette poignée d’albums. Comment Julie ? Vous en voulez plus ? Et bien dans ce cas, bande d’addicts, je vous offre un peu de travail supplémentaire : écoutez le Greatest Hits Vol. 2 (1971) où vous pourrez à la fois réviser vos classiques et découvrir des morceaux introuvables ailleurs comme « Tomorrow Is A Long Time », « When I Paint My Masterpice » ou « Down in the Flood ». Et replongez dans l’année bénie 65 avec le documentaire Don’t Look Back où D.A. Pennebaker suit Dylan lors d’une tournée anglaise où les guitares ne sont pas encore branchées mais l’électricité est déjà dans l’air. Joan Baez, Donovan et les journalistes en feront les frais et vous pourrez baignez dans le malaise ambiant comme si vous y étiez.

Et puis reposez vous un peu. La semaine prochaine, on aura besoin de toutes nos forces pour une exploration des sous-sols.

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