Comment devenir fan de Bob Dylan (3/10)

Vous n’avez jamais écouté un seul album de Dylan mais vous avez peur de ne pas commencer par le bon ? Vous voulez dévorer toute sa discographie pour impressionner votre copine qui a un poster du frisé dans sa chambre mais vous êtes incapable de vous y retrouver dans ses 10 000 chansons ? Cette master class proposée par le professeur Dylanesque est faîte pour vous !

Hello everyone, are y’all ready ?

Oui, je parle anglais, Victor, et toi aussi j’espère sinon, c’est même pas la peine de viser le niveau 3. Comment ? C’était déjà beaucoup de travail d’en arriver là ? Croyez-moi, ce n’était qu’une partie de plaisir pour l’instant. Du gâteau. Ne rigole pas Vico, on en reparlera quand on sera au niveau 7 et que tu seras en train de me supplier de te rendre ta vie. Que tu te mettras à genoux pour écouter un bon vieux U2.

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Pour l’instant, je vous ai nourri de chef-d’œuvres, de lecture passionnante et d’images incroyables. Et aujourd’hui, soyez rassurés, je resterais clément. Aujourd’hui, on va aller picorer tranquillement dans une nouvelle collection de classiques. Je vais même tâcher d’être chronologique alors Victor, tu arrêtes de pigner and let’s get to work !

NIVEAU 3 

Chronologique et thématique car nos deux premiers cas d’étude ont le point commun d’être dépouillés de tout artifice. Sobres sans être austères. Pauvres en orchestrations, riches en significations. Bien que les touristes voient toujours en lui un protest-singer, prophète de sa génération, The Times They Are A-Changin’  (1964) est peut-être bien le seul album véritablement protestataire de Dylan. Celui qui a le plus bouleversé le petit groupe de puristes du Greenwhich Village, qui ira ensuite reprocher à leur protégé de tourner son dos aux démunis de l’Amérique. La chanson-titre est un hymne et le jeune homme au visage déterminé sur la pochette ne laissera aucune injustice échapper à sa plume et à ses accords tranchants, qu’elles soient raciales (« Hattie Carroll »), politiques (« Only a Pawn in Their Game ») ou historiques (« With God On Our Side »). La lamentation la plus convaincante, en particulier grâce à sa structure, c’est « Ballad of Hollis Brown » dont la conclusion cruelle brisera vos petits cœurs. Si les ballades intemporelles « Boots of Spanish Leather » et « One Too Many Mornings » ne s’en sont pas déjà chargés. Et puis il y a « Restless Farewell » qui voudrait presque dire, « vous vouliez des protest-songs, voilà ce que je peux faire de mieux, démerdez-vous avec ça, j’ai d’autres sujets à explorer ».

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Enregistré en secret et en petit comité, John Wesley Harding (1967) est également un album joliment dépouillé. Il survient après un Blonde On Blonde bien plus gonflé et à l’époque où la vague psychédélique s’empare de la musique populaire. Retiré à Woodstock avec sa famille suite à son accident de moto, Dylan s’installe à son petit bureau et, avec une Bible non loin de sa machine à écrire, il compose de charmantes paraboles au sujet de hors-la-loi, de propriétaires cupides, de sans-abri solitaires, d’immigrants misérables, de vagabonds perdus et de messagers pervertis. Dans le refuge où il s’isole du monde, le barde imagine des psaumes et des fables bien à lui. « Frankie Lee & Judas Priest » est une charmante réécriture de Jean de la Fontaine. « I Dreamed I Saw St. Augustine » est une rêverie bien plus mystique que tout ce qu’il pourra enregistrer pendant sa période chrétienne – on y reviendra. Le final country est un aperçu de la prochain séjour à Nashville – on y reviendra aussi. Et « All Along The Watchtower » reste son plus beau mystère. Si Jimi Hendrix a vaillamment tâché d’en percer les secrets, cette version reste la plus envoûtante. Le morceau que Dylan a le plus joué sur scène – plus de 2200 versions, faisant presque toujours mouche.

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Si ce n’est pas déjà fait, vous allez vite comprendre que, bien souvent, Dylan préfère recommencer à zéro plutôt que de se sentir trop confortable. Il détruit ses édifices et, alors que son public n’a pas encore eu le temps de digérer sa dernière lubie, il a déjà changé de peau. Pourtant, New Morning (1970) ne porte le signe d’une renaissance que dans son titre. C’est juste un adorable petit album que je vous présente maintenant parce qu’il est accessible et représentatif de l’esprit apaisé de Dylan et sa musique au début des seventies – on ira plus loin bientôt en explorant le Bootleg Series Vol. 10. Il y a donc la chanson-titre qui sent bon le printemps, l’optimiste chanson-titre composée avec l’ami George Harrison, les lumineuses ballades « Day of the Locusts » et « Went To See The Gypsy », la rêveuse « Sign on the Window » où Dylan chante les louanges de la paternité et de la nature. Il y a la très joyeuse « The Man In Me » que les amateurs des frères Coen connaissent bien. Et aussi des bizarreries qui prouvent que, même lors d’une accalmie, l’artiste ne peut s’empêcher de s’aventurer ailleurs : l’étrange scat quasi-improvisé « If Dogs Run Free », le cantique « Three Angels » et un « Father of Night » qu’on dirait enregistré à la sauvette dans une église en ruines, sur un orgue abandonné.

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Souvent qualifié de comeback après une longue période d’égarement – on verra que c’est plus compliqué que ça – Oh Mercy (1989) est tout autant l’œuvre de l’artiste que de son producteur. Le canadien Daniel Lanois – qu’on croisera aussi, vous le savez maintenant, sur Time Out Of Mind (1997) – fait des miracles avec les textes magnifiques qu’apporte en studio un Dylan plus concerné que sur ses trois albums précédents. Des textes qui parlent à nouveau du monde, de l’amour et de la mort en visant juste, en plein cœur, comme les touchantes « Most of the Time » et « Shooting Star ». Lanois propose des arrangements crépusculaires et moites, une ambiance du bayou (les grillons western sur « Man In the Long Black Coat ») qui vont bien à notre presque cinquantenaire en rééducation musicale. Le gospel (« Ring Them Bells ») et les hymnes populaires (« Everything Is Broken ») se mêlent dans un mélange homogène et doux pour vos oreilles. Dylan demande « What Good Am I ? » à une amoureuse imaginaire et nous, son public, on a déjà notre propre réponse.

J’hésitais à inclure Love & Theft (2001) à cette liste. Je me disais qu’il vous manquerait peut-être les références nécessaires pour savourer comme il se doit ce patchwork de citations littéraires, de jeux de mots et d’emprunts très malins. Je me disais qu’il fallait une connaissance assez précise de l’histoire de la musique américaine pour apprécier toutes les routes suivies par Dylan dans ce nouveau périple. Et puis je me suis rappelé que, même s’il me fut moins accessible au premier abord que Time Out of Mind (1997) ou Modern Times (2006), cet album m’est très rapidement apparu comme l’un de ses plus sympathiques – celui dont il est le plus satisfait paraît-il. Car plus on l’écoute, plus on y trouve de détails amusants, de vers étranges et d’ambiances contrastées. Love & Theft est tellement riche qu’il mettra peut-être un peu de temps avant de dévoiler ses secrets mais reviendra ensuite régulièrement sur votre platine. Un spécialiste a découvert que la majorité des textes furent composés en pillant ceux des autres et en les mélangeant. Ce n’est pas du plagiat, c’est de la réécriture très intelligente, le travail d’un auteur contemporain et d’un historien de la musique qu’il affectionne. Et qui s’en plaindra quand ça donne des morceaux aussi géniaux que « Mississippi », « High Water (For Charley Patton) », la très drôle « Po’ Boy » ou la très belle « Sugar Babe ». De l’excellent travail de la part du groupe qui l’accompagne ici et fait revivre les fantômes de Robert Johnson et Hank Williams. Une entrée lumineuse dans un nouveau millénaire très sombre – l’album fut publié le 11 septembre 2001.

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Avant de vous laisser digérer tout ça – n’oubliez que c’est à consommer à votre rythme et sans modération – je vous invite à revisiter la Rolling Thunder Revue, la grande tournée qui a sonné comme une renaissance en 75 pour finir en descente aux enfers en 76. Le Bootleg Series Vol. 5 : The Rolling Thunder Revue (2002) offre un best-of du grand carnaval itinérant mené par Dylan et sa joyeuse bande de saltimbanques à travers l’Amérique du Nord et le Canada. Vous retrouverez Scarlet Rivera au violon sur des versions enlevées d’ « Hurricane » et de « Romance in Durango » et verrez combien il est aisé pour Dylan de remodeler sans cesse son répertoire. « A Hard Rain’s A-Gonna Fall » devient un blues-rock sanglant, « Tonight I’ll Be Staying Here With You » une invitation féroce. Et « Sara » est plus émouvante que jamais.

Quand il convoque à nouveau sa troupe itinérante au printemps suivant, l’ambiance n’est plus la même : fini le cirque qui va de petite salle en petite salle, fini le patchouli de Desire et la démocratie entre les saltimbanques. Le nez dans la coke, l’esprit hanté par la mort – le suicide récent de son antagoniste Phil Ochs – la voix féroce, un bandana dans les cheveux et la guitare mixée le plus fort possible, Dylan entraîne un régiment de stars et de groupies dans une spirale infernale digne de 66 – elle aussi documentée dans un film qui deviendra l’expérimentale Renaldo & Clara. L’esprit n’y est plus et les stades du sud profond sont à moitiés vides. Quand il n’est pas occupé à tromper Sara ou à rabaisser Joan Baez, Dylan réinvente sans prévenir avec ses musiciens – des cadors comme Rob Stoner ou David Mansfield – ses chansons d’amour les plus méchantes. Le jour de ses trente-cinq ans, il se biture la gueule dans un chalet en haut d’une montagne puis, alors que la pluie est torrentielle, il monte la scène du Fort Collins pour une performance qu’on retrouve à moitié sur le live Hard Rain (1976) et dont les images furent diffusées à l’époque sur NBC et… France 2 ! Dylan n’a jamais chanté aussi fort et jouer autant les guitar-heros. Il mène son équipage à travers une tempête, attaquant chaque morceau comme s’il était question de vie et de mort. Écoutez cette version démentielle de « Shelter From The Storm » un soir d’orage, ce sera comme mettre ses doigts dans la prise – Rob Stoner se souvient d’ailleurs avoir dangereusement pris du jus à cause de la flotte et l’électrocution aurait pu être le nouvel « accident de moto » pour Dylan. Ce concert marquera en tout cas la fin d’une époque et le début d’une nouvelle période de repli. Probablement bouleversé par le « Idiot Wind » hargneux qu’elle se prend en pleine face ce soir-là, Sara jettera vite l’éponge.

Pour en savoir plus sur la Rolling Thunder Revue, je vous invite également à lire deux excellents témoignages : The Rolling Thunder Logbook où le dramaturge Sam Shepard nous livre le script jamais utilisé qu’il devait écrire pour le film de la tournée et fait dialoguer Dylan et le poète Allen Ginsberg. Et puis Sur la Route avec Bob Dylan, qui vient d’être publié en France et est le journal de bord foutraque de l’écrivain Larry « Ratso » Sloman, chroniqueur des événements.

Une poignée de classiques à écouter en boucle, deux concerts savoureux, deux bouquins passionnants… Pas besoin de vous donner du travail supplémentaire. Vous venez d’atteindre le niveau 3 et je serais clément, pour une fois. Allez donc savourer tout ça.

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