Mon Roi c’est nul

Tu sais, petit lecteur, comme Corbillot et moi on aime à s’engueuler. Hélas, avec Mon Roi, rien à faire. C’est pas faute d’avoir cherché le point de désaccord, d’avoir chipoté bien comme il faut sur tel ou tel mot dit de traviole. Au final le résultat est le même, on tombe pile poil d’accord : il est tout pourri ce film.

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Corbillot : Je n’ai jamais véritablement été un admirateur de Maïwenn. Lorsque tout le petit monde du cinéma franco-français faisait ses génuflexions devant Polisse, moi, du haut de ma petite culture cinématographique, je trouvais ça trop éloigné des standards du cinéma rigoureux, appliqué et esthétique que j’apprécie. Pour Mon Roi, je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu le moindre progrès, ni la moindre évolution dans son approche : certes le sujet a changé, et pourtant on dirait une suite directe. Et puis, j’ai horreur de cette façon de raconter une histoire. Toutes ces scénettes rendent le tout répétitif (c’est bon, on a compris que Cassel est un connard !) et du coup lourdingue.

Gibet : Il a pu m’arriver à un certain moment trouble de ma vie d’admirer Maïwenn, je le confesse, n’en suis pas fier et m’en repens – voici mon motif : à cette époque, aux alentours de la sortie du Bal des Actrices, un peu avant un peu après, je prisais la JUSTESSE, et plus spécifiquement la justesse des acteurs. Il suffisait qu’un film mette en scène un ou plusieurs acteurs justes et il entrait dans mon panthéon, le critère étant en gros est-ce que l’acteur parle comme on parlerait dans la vraie vie, est-ce qu’il représente son rôle ou est-ce qu’il l’incarne. À partir de là, Kechiche => panthéon, Laurent Cantet => panthéon, Maïwenn => panthéon, peu importe ce qui englobe cette justesse. Je me souviens avoir disputé avec toi sur la question de la photographie dans les films de Maïwenn : ça ne me semblait pas pertinent, puisqu’à mes yeux, crade ou propre, la captation de la justesse était un contenu suffisant. Sur ce point, je suis encore d’accord avec moi. Un film n’a pas besoin d’être techniquement standard pour valoir ce nom, c’est même généralement les types qui pensent à côté ou au-delà qui font avancer le bouzin. D’ailleurs la photographie est plus soignée dans Mon Roi que dans les films précédents de Madame et ça ne change pas grand-chose (voire même : ça rend le truc plus agaçant, ça se lisse). Pour le reste, je me suis ramolli, mais c’est sain. À force de voir des films, la justesse m’impressionne moins, et tous les genres de jeu sont accueillis dans mes bras, le non-jeu des modèles bressonniens, la musique cheloue de Jean-Pierre Léaud ou Mathieu Amalric, le cabotinage sans limites de Jerry Lewis, etc, tout ce qui a du goût j’aime. Logiquement, et franchement mal à l’aise devant Polisse, j’ai un peu lâché Maïwenn. Et face à Mon Roi, je trouve confirmation qu’il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent, que le soin apporté à la direction d’acteurs, à l’intensité et tout ça, mal employée, n’engendre pas chez Maïwenn des films qui travaillent, malgré certaines déclarations d’intention, contre le stéréotype au profit du réel. Tout en affichant des prétentions naturalistes, elle entérine des positions traditionnelles qui me font violemment pioncer. Mais, si je suis ok pour dire que Mon Roi est raté, je trouve ton début d’argumentaire abusé. Tu ne peux pas dire que le cinéma de Maïwenn est nul parce que ça ne correspond pas à ton goût. Si on t’apporte un gratin d’épinards, et que tu dis « ce gratin d’épinards est raté parce que moi j’aime les frites et ce n’est pas des frites » c’est même pas un argument. À aucun moment Maïwenn n’a prétendu faire du rigoureux / appliqué / esthétique ! Pour moi le problème est qu’elle prétend raconter des choses vraies, des choses vivantes, sur la societay, sur les relations, sur elle-même, et que dans les faits on voit bien qu’elle a une vision très arrêtée sur ses sujets (thématiques et personnages), qu’elle ne se laisse pas surprendre.

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Corbillot : Il serait parfaitement idiot de ne pas lui accorder le mérite d’être une excellente directrice d’acteurs, sur ce point précis que tu désignes de la justesse du jeu. Justesse qui, au passage, se trouble parfois d’hystérie, un peu trop même, on aura sûrement l’occasion d’en reparler. Les reproches que je lui adresse ne sont pas une affaire de goût, mais bien une affaire d’opinion. Je sais bien qu’elle n’a jamais voulu faire de l’esthétique, du rigoureux, du soigné, et c’est bien ce sur quoi je ne suis pas d’accord. Pour illustrer ce que je vais te dire, je vais te citer du Maïwenn dans le texte, dans une interview donnée à l’occasion de la promotion de Polisse :

Journaliste : Vous travaillez sur story-board ?
Maïwenn : Non. Je ne sais pas dessiner, et si on me met un story-boarder à côté de moi, ça va m’ennuyer. Pour moi, c’est de la SF ! Pour les plans, pareil. Franchement, c’est tellement secondaire, quoi. La qualité du film est jamais dans le cadre. Il n’y a que les gens du métier qui disent : « ah ouais, la lumière, le cadre »… les gens de notre petit milieu… Mais le public, il dit deux choses :  » ça fait vrai  » et  » ils jouent bien ». Mais le son, le point de vue, le mixage, la lumière… Ils s’en foutent !… Mais j’ai fait plus attention à mes cadres qu’auparavant. Avant, c’était carrément abusé tellement j’en avais rien à foutre !

Son analyse du public est digne du café du commerce. Toute forme d’essentialisation, et celle-ci est frappante, me paraît non seulement creuse, mais en plus dangereuse. Voilà donc la grande réalisatrice de notre temps qui nous explique ce qu’attendent les « sauvages » qui iront voir son film dans les salles de province. Donnons-leur de quoi contenter leur appétit primaire de cinéma ! À quoi bon soigner l’ensemble si ces balourds ne savent pas faire la différence entre les œufs de lump et le caviar, s’ils se contentent de la mousse de canard en lieu et place du foie gras ! La recherche du « vrai » est une recherche adolescente, c’est une preuve d’immaturité. C’est tout à fait autre chose que la justesse. Et ce vrai, on n’est jamais aussi peu sûr de le trouver chez ceux qui précisément l’indiquent avec une pancarte portée en bandoulière. Maïwenn est tellement obsédée par la perspective de le toucher du doigt que son œuvre manque cruellement de subtilité, car ce sont ses convictions, ses perspectives qui en ressortent confortées. Un film ne pourra jamais être autre chose qu’une vision, c’est juste de la physique élémentaire. Un acteur ne sera jamais ailleurs que dans l’adaptation, la création, l’incarnation, la transformation, l’interprétation. Ce n’est ni un reproducteur ni un clone du vrai. Dans les films de Maïwenn, les interprètes ne sont que des avatars de l’univers mental de la réalisatrice. Le débat n’est pas de savoir si c’est bien ou si c’est mal, c’est juste de dire que ça n’est pas autre chose. Son dédain des techniques qui donnent au cinéma toute sa valeur ajoutée est complètement ridicule. Dire qu’il n’y a que le petit milieu des faiseurs et des critiques qui apprécie un film bien monté, avec un beau son, une belle image, c’est de la malhonnêteté intellectuelle, par rapport à elle-même. J’en viendrais presque à croire qu’elle dit ça pour couvrir ses propres manques. J’ai l’impression que sa vision du cadre, c’est celle de celui qui entoure le tableau ! Effectivement, qu’il soit en bois ou en alu, ça change pas grand-chose… Mais qu’elle assume sa fonction de réalisatrice ! Si ça lui plaît de faire des films type « films de mariage », qu’elle ne se prétende pas autre chose. Tu abuses quand tu dis qu’il y a des progrès niveau « photographie » dans Mon Roi. On a toujours cette image honteusement brouillonne, dont on ne peut même pas dire qu’elle est belle ou moche tant elle renvoie au néant. Tout peut se travailler, s’esthétiser : le laid aussi bien que le beau, le désordonné aussi bien que le net. Et là, on a un film qui est bien trop bavard d’un côté et bien trop muet de l’autre. Je valoriserais toujours un réalisateur qui se regarde plutôt qu’un qui s’écoute. Bref, pour moi, elle oublie qu’il n’y a aucune raison que le « bien fait » soit l’ennemi du juste (pour toi) ou du vrai (pour elle).

Gibet : Pas une affaire de goût mais d’opinion… Et tu crois que tes opinions elles viennent d’où ? D’un petit nuage d’idées dans le ciel ? Est-ce que tu défendrais un cinéma rigoureux soigné esthétique si ce n’était pas par cette voie que tu prenais tes plus grands pieds de cinoche ? Je ne comprends pas pourquoi tu es allé le voir, c’était couru d’avance – Maïwenn ne va pas rompre tout à coup son dispositif. Qu’on se comprenne bien : je n’ai pas dit que le bien fait était l’ennemi du vrai ou du juste (pas certain que Maïwenn en soit convaincue non plus, n’oublie pas qu’elle aime jouer la provocation dans les interviews). On est d’accord là-dessus, les options pour parvenir à ces fins sont diverses, variées, en quelque sorte indénombrables. Mais pourquoi nier que l’option de Maïwenn, la captation sans artifices, qui a des antécédents incontestables (à commencer par la team Lumières), peut être valable ? Que fais-tu de tous ces cinéastes qui considèrent que la captation brute du réel est en elle-même valeur ajoutée et pleine exploitation du cinéma ? Le cinéma est l’outil qui permet le mieux de copier le réel ; simplement documenter un réel c’est déjà un plein emploi de la caméra. Le cinéma rigoureux soigné esthétique est une option parmi cent autres, et il n’y aucune raison qu’on l’impose à tous les cinéastes. Tout ce que tu dis sur le film comme vision, en invoquant la physique élémentaire, est absolument faux. Tous les théoriciens du cinéma s’accordent pour dire au contraire qu’il y a une résistance du réel aux efforts des cinéastes. Si on exclut le trucage numérique, l’image filmique, y compris la plus esthétique, est toujours une photographie du réel, réel organisé certes mais réel quand même. La structure cinématographique n’est jamais subjective, elle ne peut que représenter une subjectivité. Tes phrases sur les acteurs, c’est de la fantasmagorie, ne serait-ce que parce que les acteurs sont au moins soumis aux limites de leur corps. « Depardieu, dans cette scène tu rentres de deux semaines d’errance dans le désert, je voudrais que tu sois mince. – OK laisse-moi deux minutes pour me concentrer. » Si Maïwenn réalisait des dessins animés, ce que tu dis serait valide : tout dans un dessin animé est iconique, stylisé, et donc avatar d’un univers mental. Mais pour le cinéma photographique, ça ne tient pas. Et en ce sens son emploi esthétique n’est qu’un emploi possible, et l’emploi documentaire vaut autant. Ensuite, pour la phase sociologique, ce n’est pas totalement faux ce qu’elle dit. Il est clair qu’on ne s’en fout pas qu’un film soit par exemple mal sonorisé. Pour avoir fait pas de mal de vidéos, je sais bien que la majorité des gens décroche si ce n’est pas au moins lisse et lisible. MAIS Maïwenn est dans un cadre économique professionnelle où pour ces questions techniques élémentaires on roule pour elle, c’est réglé d’avance. Il est certain que son son sera audible et ses images pas cramées. Et, pour elle, pour une grande partie du public, c’est suffisant. À ce propos, j’insiste, Mon Roi est celui des films de Maïwenn qui a la photographie la plus standarde, nul grain, nul laiderie – une totale neutralité esthétique comme tu dis, qui vire quelquefois au joli mou. Si tu me crois pas, tu prends tes yeux et tu te repasses sa filmo en deux deux. Après, ça ne règle pas ton souci, puisque ses efforts techniques vont vers le moins. À part ça, je tique beaucoup quand tu parles d’immaturité. Qu’est-ce que ça vient faire là-dedans ? Qui a dit qu’un cinéaste, qu’un artiste, avait cette tâche-là ? J’ai l’intuition contraire, qu’un artiste mature fera des oeuvres « honorables », « de bonne facture », mais ne fera rien avancer. Tiens, tu aimes Tarantino il me semble. Il est mature Tarantino ? Si tu veux voir un film adulte, je te conseille La Symphonie pastorale de Jean Delannoy – et ne viens pas te plaindre si tu t’emmerdes d’un bout à l’autre ! Je crois par contre qu’on est d’accord sur ce constat : « son œuvre manque cruellement de subtilité, car ce sont ses convictions, ses perspectives qui en ressortent confortées. » C’est là, à mon sens, le nœud du problème, et ça n’a rien à voir avec sa proposition de cinéma, puisque d’autres la font aussi mais pour un résultat autrement plus intéressant.

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Corbillot : Je vais commencer par t’expliquer pourquoi je suis allé voir ce film, parce que ça m’ennuie toujours quand on me dit que je me déplace seulement pour aller chercher les confirmations de mes présupposés. Je suis allé voir un paquet de films excité comme une puce pour ressortir déçu, et un autre paquet à reculons pour finalement me laisser séduire. Là, comme pour Polisse, j’ai été tenté par le synopsis. Cette histoire de passion autour des agissements d’un pervers narcissique m’a paru intéressante. J’ai pensé qu’avec l’intensité exigée par Maïwenn dans sa direction, on aurait un résultat vraiment abouti en termes de jeu, de tension. Quelque part, toutes mes attentes n’ont pas été déçues, car, de l’intensité, le film n’en manque pas. Il y a quelques scènes que j’ai trouvées très « justes », comme celle, pour n’en citer qu’une, où Bercot assiste désemparée à la présentation de son fils à l’ex de Cassel au restaurant. Sur cette affaire de goût/opinion, je constate surtout que tu cherches à m’enfermer dans un raisonnement implacable qui voudrait que je n’arrive pas à distancier dans mon approche critique mes sentiments et mes conceptions. Soit, il y a peut-être une faille dans mon cheminement de pensée, mais j’aimerais m’accrocher à mes convictions. Pour moi, un plan, qu’il soit dans la « captation sans artifices » ou dans l’ornementation la plus absolue, doit être signifiant. J’aime à penser qu’une caméra à elle seule est un moyen d’expression, et que son orientation, si on prend la peine d’y réfléchir, veut dire quelque chose. En regardant Mon Roi, j’ai souvent pensé à Kechiche : « Comment il aurait fait cette scène-là, lui ? ». Quand tu repenses à la scène où Adèle et Emma sont allongées sur l’herbe, la façon dont les plans sont construits, séquencés, travaillés, tu te rends compte que tu es face à une captation sans artifices mais extraordinairement signifiante. Autrement dit, il a travaillé en artiste du cinéma, pas en documentaliste… Peut-on dire pour autant que l’impression de réel est faussée ? Pour Maïwenn, qui cherche à sécuriser un niveau technique juste « passable », la façon de filmer n’a aucun sens. Le résultat, c’est qu’on passe par une accumulation de scènes relativement identiques alors qu’un vrai travail rien que sur la façon de filmer aurait pu rendre le propos bien plus lumineux. Je m’accroche aussi à cette idée d’immaturité. Ce n’est pas tant le film qui est immature que l’approche du film. Beaucoup de réalisateurs, dans leurs idées, sont restés des enfants, ou des adolescents, et c’est tant mieux. Mais leur cinéma est tout sauf immature, car ils ne s’embarrassent pas de cette recherche métaphysique et documentariste du vrai. Si tu veux, Maïwenn serait une meilleure réalisatrice de Strip Tease que de cinéma. Ce qui est immature, c’est de rechercher le vrai dans quelque chose qui n’est que création. Je ne crois pas à ton idée et celle de beaucoup de chercheurs/spécialistes/experts qui veut que le cinéma est l’outil qui copie le mieux le réel/le vrai. Le cinéma s’inspire du réel, il joue avec, il le travestit, mais il ne saurait, pour moi, le retranscrire à l’exact. Je dirais même qu’il ne devrait pas se donner cet objectif. Quand les metteurs en scène, comme Maïwenn, veulent se la jouer peintres de la société, de la vraie vie des gens, ils ne font que tirer de grosses ficelles sociales. Je n’attends pas d’un artiste qu’il me montre le réel, car pour moi c’est un boulot de journaliste, ou d’un tout autre type d’artiste (les photographes, les peintres, etc.). Il faut choisir son camp.

Pour en revenir à notre point d’accord, il est vrai que ce qui me gêne chez Maïwenn c’est ce premier degré constant. Tout dans Mon Roi est porteur d’un certain sérieux, d’une certaine douleur. Mais ce qu’elle décrit n’intéresse ou plutôt ne touche que très peu de gens. C’est la peinture d’un milieu hyper restrictif, hyper étouffant. Un monde qui me fait penser à ces descriptions que l’on croise, à travers les âges, d’une d’hystérie noble ou bourgeoise. Ces comportements exacerbés, ces disputes interminables, ces questionnements intérieurs sans cesse rebattus, jusqu’à la nausée. Il y a sans doute dans ces crises que l’on voit dans Mon Roi et qu’on apercevait aussi dans Polisse quelque chose de juste si on l’applique à ce milieu parisien très renfermé sur lui-même. Mais là encore, le problème n’est pas tant la proposition faite que l’intention. Ce que j’ai perçu dans Mon Roi, et tu seras peut-être d’accord avec moi, c’est que Maïwenn aimerait bien que cette histoire ait valeur d’universalité. Elle aimerait bien que Bercot soit la représentation d’un certain type de femmes, et que Cassel soit la représentation d’un certain type d’hommes, et que ces représentations soient applicables à toutes les situations et tous les individus : « l’histoire de cette femme est l’histoire de beaucoup de femmes ». Le plus grotesque étant bien sûr toutes les scènes se déroulant dans le centre de rééducation, où Bercot se lie d’amitié avec des gamins issus de classes plus populaires, comme si la barrière sociale était franchissable aussi facilement. De fait, il est impossible pour moi, et pour beaucoup, de s’identifier à Bercot, à Cassel, ou aux djeuns : ils sont le fruit d’une construction mentale hyper bourgeoise, presque pourrie gâtée, qui m’est totalement inaccessible. C’est pour ça que quand on parle de ce film pour la première fois, hors discussion officielle, j’ai parlé de « lapsus bourgeois constant ».

Gibet : D’accord pour les raisons qui t’ont fait aller voir le film. J’espère que tu auras la présence d’esprit de ne plus t’infliger ça, même s’il s’avérait que le prochain long de Maïwenn était pourvu du meilleur pitch de l’histoire. C’est mon conseil à toi et à l’humanité, cadeau. Au bout de deux ou trois essais, en général on a compris si ça colle ou pas avec un auteur, et le hate watch ça fait des ulcères. Tu m’as mal compris sur la question des affects et des opinions. Je ne disais pas que toi, Corbillot, 37 ans, marin pêcheur, tu étais coincé dans l’indistinction de l’un et de l’autre, je disais que de manière générale nos opinions vont dans le sens de nos affects, et donc que c’est un peu vain de les séparer nettement. Mais ce sont là des considérations philosophiques qui vont probablement pas nous aider à régler le cas Maïwenn. Pour l’idée du plan signifiant je comprends ce que tu veux dire. C’est une position répandue chez les cinéphiles et elle est valable. Plein de grands films l’honorent. Mais ceux qui s’attachent à l’idée que faire un film c’est travailler les plans de manière à ce que ça développe un propos ont tendance à refuser d’autres façons de faire – j’en vois au moins deux, entre ceux qui se contentent comme Maïwenn de « filmer au mieux » et ceux qui créent de la forme sans se préoccuper de lui trouver un sens préalable (Resnais souvent, Godard aussi, sinon tout le cinéma expérimental). Je ne te dis pas que tu as tort de préférer ce que tu préfères, mais que ça reste une préférence, et que tu ne peux pas réclamer que tout le monde ait la même. D’ailleurs, quelle que soit la méthode, du sens est créé, et je souhaite bon courage pour distinguer un plan qui fait sens d’un plan qui fait pas sens. Je n’ai pas dit non plus que le travail de l’image, du cadrage, du montage etc faussait l’impression de réel. J’ai même dit l’inverse : on ne peut pas la dépasser avec le cinéma photographique, même en faisant un milliard d’efforts contre elle. Dans ce sens, ce n’est pas surprenant que certains se disent que capter le réel c’est suffisamment consistant pour constituer la matière d’un film. Le cinéma est la structure qui permet le mieux de copier le réel, c’est un fait. Mettons qu’on voyage dans le temps pour documenter comment jouait concrètement Molière (je choisis cet exemple car j’aurais beaucoup aimé voir ça). Qu’est-ce qu’on choisirait pour faire la captation de ses spectacles ? Écrire des textes très précis ? Non, la langue dispose un code entre le réel et sa représentation, ce serait incomplet, voire ça pourrait prêter à confusion. Peindre, dessiner ? Pareil. Prendre des photos ? C’est déjà mieux, pas de code, l’accès à l’objet de perception est direct, mais on passe à côté du mouvement. Qu’est-ce qu’il reste ? Hmmm je sais pas moi, on pourrait filmer ? Pour obtenir la captation la plus exhaustive possible d’un réel (je dis bien : la plus exhaustive possible), c’est filmer qui est le plus efficace. Si tu nies ça, ton nez va s’allonger indéfiniment et percer le cœur de ta gow. Bien sûr que le réel des films est organisé (au montage et/ou au tournage), que la captation est orientée (il faut que des choses soient dans le champ et d’autres non), mais ça ne change rien à la structure cinématographique, à l’intérieur de ce cadre. Pourquoi tu autorises le photographe à capter bêtement le réel et pas le cinéaste ? C’est arbitraire. Souviens-toi que le cinéma c’est une succession de photos. Je ne comprends pas comment tu peux dire que se fixer pour but de capter le réel ça relève de la métaphysique. C’est précisément le contraire. Le réel et sa multitude de détails, ça suffit. C’est ça que se disent les cinéastes de ce genre. Pas : on va filmer ce type-là mais en fait il nous intéresse pas ce qui nous intéresse c’est l’idée du peuple en général. Dans le pire des cas, c’est les deux en même temps. Je ne comprends pas non plus comment tu peux récuser tout ce cinéma-là sous prétexte que Maïwenn est à côté de ses pompes. Tu aimes bien Kechiche, or Kechiche c’est ce qu’il se propose de faire, va écouter ce qu’il dit dans les interviews si t’en doutes. Et Pialat t’en fais quoi ? Et Renoir ? Ce sont des trouducs parce qu’ils taffent pas leur découpage la veille au soir ? C’est une des missions que peut s’assigner le cinéaste, montrer le réel (faire des trucs de ouf spectaculaires pour stimuler l’imaginaire en est autre – mais ça se vaut). Les journalistes ne nous montrent rien. Compare n’importe quel reportage, même bienveillant, sur l’immigration à La Faute à Voltaire (le premier long de Kechiche), tu verras comme ce dernier rend hommage à la complexité amorale de la vie, et comme ce premier se contente de ressasser un bout de doxa sans aucun égard pour les nuances proposées par le réel représenté. Il faut choisir son camp : le cinéma disons naturaliste en est un. Si ça ne t’intéresse pas, c’est ton droit, personne ne te force, et surtout pas moi. Mais exclure ça des possibilités cinématographiques, c’est trancher dans ce qu’il n’y a pas à trancher.

Pour ce qui est du film à proprement parler, j’aime bien l’idée de lapsus bourgeois. Je n’avais pas compris la première fois, mais je crois avoir compris cette fois-ci : en fait, Maïwenn filme son petit monde comme si c’était LE MONDE, et ce n’est jamais questionné. Et, comme tu dis, ça s’applique aussi à Polisse. Il y a une opération bizarre en terme de sociologie, dans Mon Roi, j’aimerais bien que tu me dises ce que tu en penses ; pendant la première visite chez Cassel, Bercot et son frère sont en mode « wtf ce mec est super riche » alors qu’ils ont l’air d’avoir grosso modo le même niveau de vie (à moins que la casquette de Louis Garrel soit un signe d’appartenance aux classes basses selon le système Maïwenn ?). Je ne sais pas si on doit comprendre là que Maïwenn n’a aucun recul sur sa propre situation (se croit-elle gueuse parce qu’elle est millionnaire parmi les milliardaires ?) ou bien qu’elle est consciente mais qu’elle amoindrit le truc pour draguer le public ? Une autre chose de ce genre m’a dérangé. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais tous les personnages masculins sont drôles. Même le pharmacien. Et tous les personnages féminins sont réceptacles à humour mais jamais producteurs ; elles rient, mais ne font pas rire. Ça pourrait être intéressant si c’était questionné. En l’occurrence c’est du domaine du factuel. Dans Tomboy, par exemple, on montre que c’est beaucoup plus marrant d’être un petit garçon que d’être une petite fille (et par extension un homme qu’une femme) mais c’est sujet à interrogations, ça n’est pas un truc admis d’avance sur lequel autre chose se déploie. Bercot est le personnage féminin soi-disant moderne le plus traditionnellement dessiné que j’aie vue ces dernières années. C’est un personnage liquide, qui pleure beaucoup et passe une bonne partie du film dans la flotte (piscine, douches, pluie), qui n’arrête pas de changer de tronche au fil des années, qui est une victime absolue, et face à elle Cassel est un roc. Un des derniers plans se concentre sur son visage, et nous montre comme tout ceci est bien taillé, hmm cette pomme d’Adam saillante, cette mâchoire musclée. Ce sont des représentations classiques de chez classiques de la féminité et de la virilité, que le film fait passer en douce, et sans jamais nuancer (Cassel jamais féminin, Bercot jamais virile). Là où le dispositif de Maïwenn fait problème – on va peut-être tomber d’accord – c’est qu’elle ne se sert pas de sa caméra neutre pour embrasser le réel, pour faire advenir des trucs pas prévus qui contrediraient son système, c’est une manière de savonner la planche pour donner un vernis de vrai à des trucs au moins partiellement faux. En ce sens elle ne respecte pas le contrat qu’elle signe en se posant comme une héritière de Pialat et compagnie. Il y a un truc tout simple pour le démontrer : les séquences sont toutes trop courtes, sans exception. Les séquences au centre de rééducation m’ont paru ridicules, mais pas pour la raison que tu as mentionnée. Le jeu de mots lacanien de mes couilles « je-nous » en réalité Maïwenn le prend au sérieux. Les séquences de rééducation ne valent pas pour elles-mêmes, c’est juste des plans de 10 secondes, informatifs, « voilà où elle est en » dans le deuil de la relation. Je m’attendais aussi, étant donné le sujet, et face aux reproches des critiques, à d’interminables scènes d’engueulade (sur le modèle de Nous ne vieillirons pas ensemble) et chaque fois ça s’arrête bien avant que ça devienne éprouvant, autant pour elle cinéaste, que pour les acteurs ou pour le spectateur – bien avant qu’on soit crevé et qu’il surgisse des choses qu’on avait pas calculé. Et rétrospectivement je me rends compte que c’est comme ça dans tous ses films. Même la grande scène de crise familiale dans Pardonnez-moi, c’est une petite scène.

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Corbillot : Je te laisse (presque) le dernier mot sur notre controverse, elle ne nous aide pas forcément, en effet, à régler le « problème » que j’ai avec Mon Roi. J’entends tout ce que tu dis, mais, ici, dans ce cas précis, ce que je sens c’est que ce je-m’en-foutisme déclaré sur les aspects techniques, se perçoit de façon bien trop évidente dans le film. Il y a en effet les réalisateurs qui accompagnent à mort le montage et d’autres qui accompagnent d’autres étapes. Je pense que l’étape la plus cruciale pour Maïwenn c’est la direction de ses acteurs, car elle veut du bide, des tripes. Je ne suis pas forcément familier avec les réalisateurs que tu cites, mais je suppose que ceux de cette catégorie délèguent, donnent des lignes directrices, et essayent de tendre vers un certain travail de l’image et du son, une esthétique, peu importe celle choisie. Je n’ai pas envie de dire que les metteurs en scène qui insistent principalement sur le jeu des acteurs, sur l’écriture du scénario, des dialogues, sont des mickeys, des guignols. Je n’en dirais pas autant de ceux qui se foutent ouvertement des aspects techniques en les désignant comme du fignolage, du chicanage prétentieux. Je fais un constat : il y a une frange non négligeable du cinéma français qui trouve que la technique est une crasse, un parasite, un artifice indésirable. Je pense que Maïwenn est rentrée dans ce schéma tête baissée et qu’il est idiot de penser que ce « fignolage » dessert ses desseins. Autrement dit, je valoriserai toujours plus du foutraque pensé que du foutraque à l’arrache et ce peu importe le prestige des noms que tu pourras m’opposer. Je refais un détour sur cette question du réel. J’aime bien cette appellation de cinéma naturaliste (Zola s’est-il emparé de l’esprit de Maïwenn ?). Je comprends également ton explication sur la résistance du réel à toute forme d’artifice dans le ciné… Mais je te dirais que le cinéma résiste tout aussi naturellement au réalisme. Parce que pour moi, aussi, le cinéma est une forme d’écriture. C’est écrit ! C’est joué ! C’est tourné ! C’est retourné ! Le réel absolu, le Graal cherché par Maïwenn, me semble être une illusion. J’en reviens à mes barrières physiques. C’est comme vouloir faire tourner un logiciel sur le mauvais système d’’exploitation : ça ne peut pas marcher. Et puis, tu exagères sur le journalisme : je ne te parle pas du reportage d’Envoyé Spécial ou du jité. Regarde La Vida Loca de Christian Poveda, tu pourras constater que le journalisme arrive formidablement à faire passer des messages complexes, à organiser un discours autour d’un « véritable réel ».

Pour continuer sur notre fil autour du film, je n’avais pas pensé à la scène du petit-déj d’après soirée chez Cassel avant que tu ne l’abordes. En fait, en te lisant, et en rejouant la scène dans ma tête, je me rends compte que sous ton expression « les millionnaires chez les milliardaires » il y a en fait deux façons de vivre l’argent. Bercot et Garrel sont des représentations à peine caricaturales (presque pas assez) des bobos parisiens : ils ont l’argent mais ne veulent pas le montrer. La casquette, le jogging tendance, le vin AOC confidentiel, sont des outils d’imitation de la vie normale des gens normaux qu’ils ont la prétention de vouloir suivre. Après, l’embarras des bobos pour l’argent a ses limites : c’est toujours les hôtels les plus sympas pour les vacances (et pas le camping populaire du coin !) et les meilleures écoles privées pour les enfants, faut pas déconner. Toutes leurs valeurs ne sont que des valeurs apparentes, jamais intimes. Bercot et surtout Garrel dans cette scène, rejettent cette façon clinquante qu’a Cassel d’exposer sa réussite, de montrer son argent. Mais en réalité, ils le font d’une autre façon : le type Cassel est fier de sa réussite matérielle, le type Bercot/Garrel est fier de sa prétendue réussite culturelle. De fait, on se prend au jeu depuis le début de notre discussion : les noms des acteurs sont interchangeables avec ceux des personnages, leur vie et leur histoire dans le film aussi. Cassel est une réussite française à l’international, il a ses entrées à Hollywood, le monde du clinquant, et Garrel est l’avatar de l’acteur bobo (au moins dans les représentations des gens) qui sent le cinoche parisien à des kilomètres (il ne joue pas son personnage, il est son personnage). Et, une fois que les apparences, ce vernis dont tu parles est gratté, on a comme tu le développes des personnages hyper sexués : l’homme charmant, charmeur, drôle, puissant / la femme émotive, hystérique, passionnée. C’est presque dramatique d’en arriver à un schéma aussi clair. Et oui, on est d’accord : la personnalité de la réalisatrice, son univers mental, l’emportent largement sur ses intentions, son inconscient submerge totalement son conscient. Il éclate de partout dans le film : tout ce qui est censé nous émouvoir nous navre, tout ce qui est censé nous faire réfléchir nous passe par-dessus la tête, tout ce qui est censé nous surprendre nous arrive comme de l’implacable logique. Et malgré le « je-nous », l’histoire de Maïwenn n’est que particulière et jamais universelle. Ce que tu dis sur les scènes de rééducation me fait penser qu’en réalité le film est sur-construit, alors qu’à mon sens c’est pas comme ça qu’il a été voulu. Les scènes de dispute ne sont pas longues en volume de temps consacré mais plutôt en pénibilité. Moi je suis déjà éprouvé à leur début. Celle du déjeuner avec les amis est carrément insupportable, on retrouve ce côté humide dont tu parles, et je n’y retrouve aucune once de vérité. En fait, la violence et la puissance ne font pas le jeu de la justesse dans ce cas-là. Et par-dessus le marché, Maïwenn n’en tire aucun fruit.

Gibet : Je ne rajoute rien sur la question du réel, pour te répondre il faudrait répéter ce que j’ai déjà dit et personne n’a envie de ça. Sur la question du journalisme, tu me donnes raison, La Vida Loca c’est un film ! C’est du cinéma documentaire ! L’exercice journalistique est extrêmement contraint et en majorité les journalistes sont obligés de (ou ne cherchent pas à faire autre chose que) ressasser des idées reçues, même quand on est dans des formes plus subtiles que le reportage Envoyé Spécial. Pour ce qui est du film, nous sommes d’accord. Je n’avais pas pensé à l’articulation bobo versus bling bling, mais tu as raison c’est de ça dont il s’agit. Si on pousse la piste sociologique, on peut se dire que l’étalement de richesse de Cassel déplaît à Bercot parce qu’il montre que le gars est un nouveau riche dégueu qui justement a la thune sans la culture. Et c’est là où Maïwenn est défaillante : elle laisse passer tout ça. Ce qu’on dit, on le dit contre le film, pas avec lui, parce qu’elle naturalise son milieu sans se poser de questions. Quand je parle d’épreuve, je parle d’épreuve disons pour la pensée, les séquences ne sont jamais suffisamment longues pour laisser poindre accidentellement quelque chose qui aille à l’encontre de ce que tu appelles l’univers mental de Maïwenn. La séquence du dîner c’est de l’hystérie gratuite parce que ça ne fait que répéter ce qu’on nous a dit cent fois avant. Ce serait intéressant que le personnage féminin devienne vraiment agressif, que le rapport de forces s’inverse au moins le temps d’une séquence, mais Maïwenn ne nous la donne (encore une fois) que comme une victime en plein burn out – la pauuuuuvre ! Bref, ça valide ta conclusion.

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Robin : Je te suis à 100% sur la victimisation de la femme, qui est la seule chose qui nous est donnée à voir. OK, elle est victime, il n’y a pas à se poser la question, on insiste trop sur le truc pour penser le contraire. Il ne s’agit pas de dire que sa passivité justifie le traitement reçu. Si l’on parle deux secondes de société et de ces rapports humains dominés par des figures perverses, manipulatrices, égocentriques (rapports amoureux, rapports professionnels), il faut dire que ça existe, que c’est intolérable, et que ce doit être terrible à vivre. Mais n’évoquer que la position de victime, c’est finalement signaler que la maison brûle sans indiquer les issues de secours. La souffrance absolue et infinie n’est pas une fatalité. Sans pousser le truc jusqu’au revenge movie jouissif à la Tarantino, tu pourrais comme tu le dis inverser les rapports de force dans ce film. Les dominations morales et physiques peuvent être mises à mal, contredites, torturées. Oui, j’aurais aimé voir une Bercot agressive, combattive, manipulatrice par défense ou vengeance, sournoise. J’aurais aimé voir cette figure masculine monolithique vaciller, exploser, voler en éclats. C’est peut-être toujours bête de juger un film par rapport à ce qu’on aurait aimé y voir, moralement, mais c’est vrai que pour Bercot j’aurais aimé éprouver de l’admiration, plutôt que simplement de la peine ou de la pitié. C’est simplement impossible pour les raisons sociologiques précédemment évoquées, et pour ces raisons de visions sur le personnage. Et il me reste cette impression d’un film qui n’a apporté aucune nouveauté au mélodrame. En poussant mon raisonnement, je dirais qu’il est presque rétrograde tant ces représentations des genres me paraissent emprunter des visions dix-neuvième sièclistes. Il me parait impossible d’être convaincant ou émouvant avec une distribution des rôles et des comportements aussi autocentrés sur les groupes sociologiques dont nous avons parlé, aussi stéréotypés, et finalement, aussi sexistes.

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