Les Restes de la semaine #5

Lune : Cette semaine, chers sélénites, nous avons enfin trouvé une ligne éditoriale. Nous ne publierons que des choses passionnantes ! Passionnante notre discussion autour de la troisième partie de la saison 9 de Doctor Who en compagnie de Manuel Lambinet. Passionnant l’entretien de Corbillot avec Jean-Pierre de Mondenard, spécialiste du dopage, autour de The Program de Stephen Frears. Passionnant, enfin, le pastiche de Charlotte pour mieux étudier le traitement de la nourriture dans Le Journal de Bridget Jones. Mais trop de profondeur peut donner le vertige. Voici venu à point nommé le temps des Restes de la semaine :


Cinéma : 007 Spectre, Sam Mendes, 2015 (Jean-David et Jean Paludes)

Série : Master of None, créé par Aziz Ansari et Alan Yang, 2015 (Dylanesque)

Le dessin de la semaine (Lune)


Paludes, Jean-David, mes beaux miroirs, il paraît que vous avez vu un film qui contient des femmes plus belles que moi… ?

007 Spectre, Sam Mendes, 2015

spectre-lea-seydoux-1280jpg-73e5f9_1280w

Paludes : Je me souviens qu’on avait bien aimé Skyfall avec Jean-David. C’était un Bond surprenant qui s’imposait comme une belle promesse pour relancer la série et pour que Craig marque vraiment le personnage.Les moyens mis en oeuvre n’étaient pas forcément révolutionnaires – il s’agissait de fouiller dans le passé de Bond – mais c’était plutôt bien traité et c’est plutôt rassurant pour les studios. On garde l’essence de la saga, on retouche deux-trois trucs, ressortie de l’Aston DB5 et on est repartis comme en 62 les gars. Alors voilà, Spectre doit s’imposer derrière Skyfall et c’est tout de même pas facile. Surtout quand on réutilise certaines ficelles comme l’ennemi inconnu connecté au passé, et qu’on a l’ambition de creuser la psychologie du personnage. Et pour cette dernière, on nous colle un personnage de psy. Française. Qui s’appelle MADELEINE SWANN. Bref. Ma première remarque sur le film est donc : Spectre ne se démarque pas de Skyfall, n’en a pas l’ambition et donc peine à exister. Le titre est bien choisi.

Jean-David : La presse anglaise encense Spectre et le présente comme un retour aux sources, semblant affirmer que la réussite d’un Bond consiste en un exercice de style, un exercice de variation, autour des mêmes schémas sans cesse renouvelés. Sam Mendes et Daniel Craig semblaient avoir trouver un nouveau souffle avec Skyfall et, tu le rappelles bien, c’est pour ça que l’on était aussi enthousiaste ! Spectre avait donc deux objectifs : clore la série de films de Mendes et Craig d’une part et concrétiser les ambitions de Skyfall d’autre part. Le premier objectif semble atteint mais presque trop. On attendait la fin d’un cycle mais Spectre semble carrément annoncer la fin de la saga. La profusion des références, le rythme calqué sur les premiers Bond et surtout le personnage de méchant par excellence qui manipulait les autres dans l’ombre, une sorte de boss final, tendent à penser ainsi. Seulement ce boss n’est absolument pas crédible. Comment serait-il l’être suprême ? Après Bardem, Mikkelsen ou même Mathieu Amalric, Christopher Waltz apparaît bien pâlot. Trop simple à trouver, trop facile à berner (et trop en hélicoptère). Le dernier soupir de M coïncide-t-il finalement avec la fin de ce nouveau souffle qui semblait pointer ? J’aurais tendance à le penser tant Spectre ne tient pas la comparaison. Les scènes d’actions n’ont aucun relief ; la première séquence est très bien menée mais les suivantes ne décollent pas (ou décollent trop justement). Les personnages… Madeleine Swann… comme tu disais. Le scénario joue sur le parallèle de la mission de Bond et la destruction du programme 007 (comme Mission Impossible, étrange), sans que les deux parviennent à se rejoindre tout à fait. Il n’y a pas grand-chose à sauver sauf éventuellement les acteurs, qui font le boulot. J’ai peut-être loupé quelque chose dans ce film, mais je suis plutôt déçu, comme tu peux le voir. Tu dis qu’il a peine à exister mais tu as passé un bon moment tout de même ?

Paludes : Oui tout de même, j’ai beaucoup aimé certaines séquences d’action et le savoir-faire est là lorsqu’il s’agit de maintenir le suspense et la tension. La première scène – débutant par un plan-séquence si mon souvenir est bon – était vraiment bien menée et faisait honneur à ce que propose la série. Propre et sophistiquée techniquement, situations impossibles, flegme… J’ai beaucoup aimé aussi la poursuite dans les montagnes, et la séquence du chalet en Autriche. Après, je trouve en effet que ça peine à décoller et les séquences tournant autour de Monica Bellucci alourdissent le récit. Mine de rien, Spectre a esquissé une question : qu’est-ce qui pousse Bond à sauver le monde ? C’est une question lancée par Madeleine et j’ai trouvé ça plutôt pertinent. Car j’ai l’impression qu’on ne se pose pas forcément cette question. En tant que spectateur, on ne remet jamais en question 007. Surtout que les enjeux géopolitiques du film concernent la surveillance généralisée et que Bond est lui-même constamment surveillé. Malheureusement, on reste très en surface à ce niveau-là. C’est même à se demander de qui Spectre est le nom ? En fait, Bond, malgré son corps parfait pour l’action, n’a que peu d’épaisseur. Pour dire autrement, il faut qu’il passe de 007 à James Bond. Comme si le nom était trop lourd à porter, pour lui comme pour le film dans son entier. J’ai surtout l’impression que dans ce film on n’ose pas trop aller trop en profondeur dans les tourments de Bond : tout semble suggéré, ce qui correspond peut-être au personnage, mais ça donne surtout l’impression qu’il reste intouchable. Alors peut-être que dans ce sens, les critiques anglo-saxonnes ont raison. Mais, comme tu l’as dit, ça pose tout de même la question du futur de la série et de son interprète !

Jean-David : Je n’avais pas pensé à cette question des motivations du héros, intéressant en effet. Personnellement le film me donne plutôt l’impression que Bond agit maintenant par habitude. Pour ce qui est des scènes d’actions je suis entièrement d’accord sur le fait qu’elles sont maîtrisées et efficaces, mais (mis à part la première) elles ne sont pas de celles que je retiendrai le plus (genre je préfère la course en moto sur les toits du Caire précédemment). J’apprécie tout de même que Bond ne soit pas rentré dans la surenchère que se livrent actuellement les films d’actions comme Fast and Furious ou Mission Impossible. Cette compétition de la scène la plus impressionnante peut être marrante mais James Bond est bien plus qu’un Rambo sur pattes et les scènes d’actions exploitent ses spécificités. Daniel Craig en a ras le bol de faire James Bond, c’est assez drôle dans ses interviews. Mais tu verras, l’avenir est assuré, Disney rachètera la franchise !

Paludes : Bond agit par habitude, je suis tout à fait d’accord ! Tout est très balisé (ce qui ne l’empêche pas pour autant de détruire un avion, de précipiter une voiture dans le Tibre et de faire sauter un complexe ultra-moderne du méchant ultra-complexé). J’ai l’impression qu’on est assez d’accord sur Spectre.

Gibet : Dites-moi. La plupart des critiques que je vois, et ce que vous dites rejoint un peu ça, disent : « je me suis bien amusé tout du long mais c’était nul ». Est-ce que seriez pas tous en train de chipoter face à un film d’action / espionnage honnête ?

Paludes : Alors, oui, les séquences d’action marchent bien. Celle de l’avion dans les montagnes (l’ange Bond !) m’a bien plu et témoigne d’une vraie habileté dans ce genre-là. Néanmoins, les séquences qui ne relèvent pas de l’action sont assez plates. Pour revenir sur le rôle de Bellucci, son personnage ne semble être qu’un prétexte et les séquences avec elle ne présentent quasiment pas d’enjeux à part celui de commencer à introduire Spectre : elles n’ont qu’une simple fonction narrative. Du coup, on a des séquences d’action bien foutues mais le reste est assez conventionnel j’ai trouvé (à part la séquence de la souris). Quant au personnage de Waltz, on a l’impression de voir sans cesse le même personnage conspirateur et avide de contrôle depuis un bon moment sans qu’il ne cherche à se démarquer du reste de la production. C’est la principale critique que je formule à propos de Spectre.

Jean-David : Pour moi il n’y a que deux scènes qui fonctionnent pendant tout le film. La scène d’action du prologue et la scène d’action de la montagne. Les deux sont efficaces et bien gérées. Mais les autres scènes d’action (comme la dernière notamment) n’ont pas le même piquant et paraissent même redondantes (encore un hélicoptère !). Donc il y effectivement un savoir-faire technique sur les scènes de ce type mais ça ne suffit pas à en faire un film d’action intéressant. Par ailleurs, si je veux un film d’action honnête, j’en ai à la pelle, je n’attends pas ça d’un James Bond, surtout après les précédents. Il n’y a rien à reprocher à cet opus d’un point de vue technique, ce sont les choix en amont qui ne me semblent pas assez ambitieux ou peu convaincants.

Paludes : Des pronostics pour le futur 007 ?

Jean-David : Là j’avoue que je suis un peu à sec de prévision, j’ai l’impression que les nouveaux venus ne sont plus très nouveaux donc… ça va être très dur de prévoir.

Paludes : Je vais aller interroger les feuilles de thé, mon cœur balance entre Vincent Macaigne et Marc Lavoine.

Lune : C’est moi le futur James Bond. En attendant l’annonce officielle, je vous demanderais de me ramener le foie de cette Madeleine Swann dans une boîte.

Master of None, créé par Aziz Ansari et Alan Yang, 2015

Dylanesque : En me lançant dans cette série imaginée par Aziz Ansari et dont la première saison est disponible sur Netflix depuis le 6 novembre, je partais avec un handicap sévère : Aziz Ansari me gonfle un peu. Je peux apprécier ses mimiques à petites doses (comme dans Parks & Rec) mais l’avoir en permanence à l’écran pendant dix épisodes, ça me semblait plus compliqué. Les extraits de son stand-up m’avaient également laissé de marbre. Mais le consensus autour de Master of None (« drôle, subtile, attachante et politiquement incorrecte » selon Télérama) et mes nuits solitaires à Ouessant m’ont finalement encouragé à lui donner une chance de me séduire. La bonne nouvelle, c’est que je ressors de mon visionnage avec beaucoup plus de tendresse pour Ansari. La mauvaise, c’est que la série est beaucoup plus inégale que ce qu’on m’avait vendu.

On suit le parcours de Dev, jeune comédien new-yorkais qui tourne dans des pubs tout en essayant de devenir une meilleure personne. Chaque épisode se développe autour d’un thème central (le désir d’enfant, les inégalités homme-femme, l’adultère, l’indécision des trentenaires) et à chaque fois, Dev s’en sort en ayant appris une bonne leçon. En gros, la série a deux modes : Dev face au monde, Dev et sa relation amoureuse avec Rachel (Noël Wells qui imitait bien Zooey Deschanel dans SNL, souvenez-vous). L’occasion pour Ansari (et son co-scénariste Alan Yang, autre ancien de Parks & Rec) de développer des sujets qui lui tenaient déjà à cœur dans ses spectacles (romance et société) sous la forme d’une autofiction aussi introspective que tournée vers le monde. Sur le papier, c’est très noble et plutôt progressiste : sexisme et racisme sont tournés en dérision de manière bien plus directe qu’habituellement à la télévision. Le casting donne la part belle aux minorités et même les parents d’Ansari sont recrutés pour jouer les parents de Dev (ce qui explique leur non-jeu justement).

Mais c’est cette accumulation de « bonnes leçons » qui m’a un peu dérangé. Ansari n’a pas la subtilité d’un Louis C.K. (et sûrement pas les mêmes intentions) et à force de pointer du doigt ce qui ne va pas, il a tendance à se montrer trop didactique. Prenez l’épisode sur les parents, celui qui m’a le moins convaincu, où Dev et son pote réalisent qu’ils n’accordent pas assez d’importance aux parcours et ressentis de leurs vieux. Tout y est bien trop schématique : je suis pas respectueux d’une personne, je m’intéresse à la personne, je suis plus respectueux de la personne. Le même angle est utilisé tout au long de la démonstration et du coup, on s’ennuie rapidement. « Indians on TV » a au moins le mérite d’aborder son sujet avec plus de nuances et d’autodérision.

La série se dévoile bien plus riche quand elle laisse vivre ses personnages sans qu’ils ne soient le porte-parole d’une cause ou la version fictionnelle d’un sketch. Elle se montre bien plus humaine quand elle n’essaye pas par A+B de nous inculquer les bonnes leçons d’un trentenaire de classe plus que moyenne mais nous montre simplement des hommes et des femmes avec leurs bonnes intentions et leurs mauvaises habitudes. Le road-trip « Nashville » et le très réussi « Mornings » sont moins ambitieux dans leurs propos mais aussi beaucoup plus percutants et touchants. Les clichés de rom-com ne sont jamais loin mais habilement évités jusqu’à un « Finale » surprenant. On sent moins Ansari en train de s’éparpiller avec son budget et son format (la série est très très belle à regarder) pour développer un propos et plus en train d’exploiter son jouet pour raconter des histoires.

C’est inégal car il m’a fallu une bonne moitié de saison pour envisager Dev comme un personnage à part entière et arrêter de voir un Ansari me faire des clins d’oeils malins. Inégal car on saute du didactique (« Ladies and Gentleman ») à l’anecdotique (« The Other Man ») pour enfin avoir quelque chose de consistant (« Mornings »). Mais je dis sûrement ça parce que c’est la vision du couple qui m’a le plus touchée et, dans son universalité mal équilibrée, il se peut que Master of None vous plaise pour des raisons tout à fait différentes. C’est sa réussite et sa force. Si Netflix donne le feu vert à une deuxième saison, j’espère qu’Aziz essayera moins de plaire à tout le monde et fera des choix de narrations plus tranchés. En attendant, ça reste un bon travail de recherche avec suffisamment de fulgurances et de passages franchement drôles (le phoque en peluche ou les vigilantes dans le métro) pour mériter votre attention. Après tout, une série d’auteur qui se déguste aussi légèrement, c’est rare.

Gibet : Je n’en suis qu’à la moitié de la saison, mais je commence déjà à m’impatienter. Si ça continue sur cette voie, je serai à l’arrivée beaucoup plus sévère que toi. Le problème majeur de la série d’après moi c’est la direction d’acteurs. Habituellement les stand-upers qui passent à la fiction laissent une grande marge à l’improvisation, et ça tend à sublimer l’écriture, un univers est forcément plus dense s’il concentre plein d’énergies que s’il illustre les énoncés d’une voix toute puissante. Master of None c’est beaucoup trop installé, les acteurs n’ont pas l’air d’avoir de marge de manœuvre et ils jouent chacun de leur côté, ça se sent tout particulièrement dans les scènes fatigantes entre les quatre potes. Aucune alchimie, aucune complicité. On ne comprend même pas pourquoi ces quatre-là se parlent. Et c’est dommage d’avoir un des types les plus drôles du monde à la table, Eric Wareheim, et de ne lui faire jouer que le weirdo de service. En fait on sent qu’Aziz veut faire une belle bande de potes post-Friends mais il s’y prend tellement mal qu’on dirait le cast désaccordé de Seinfeld première saison. Les séquences où ils aident Dev avec son texto, dans l’épisode 3, c’est écrit de la façon la plus conventionnelle qui soit, et vu que du côté des acteurs ça joue pas du tout, ça n’a aucun intérêt. On revoit une énième fois un passage obligé de rom-com, sans assaisonnement. J »avais appris à apprécier Aziz avec Comedians in Cars et ses spectacles (il me fait pas rire mais je comprends qu’il puisse faire rire) et j’avais bien aimé le premier épisode, mais là pour l’instant ça suit pas.

Charlotte : Moi je vous trouve durs, c’est une série qui fait du bien parce que les bons sentiments qui y sont légion ne sont pas si lourdement amenés que ça, et qu’il évoque des problèmes (le racisme du cinéma, l’ingratitude des enfants envers leurs parents, les décalages culturels, mais aussi la vie de couple et ses illusions) qui sont finalement pas si traités que ça à la télévision. Par ailleurs, découvrant les acteurs de son cercle, j’ai apprécié leurs rôles individuels même si effectivement on peut ne pas trouver délirante leur alchimie collective.

Gibet : Bin moi pour l’instant ça me fait pas trop du bien, parce que ces thématiques en effet plutôt originales sont traitées comme dit Antoine de façon plutôt schématique. Mais bon j’ai vu que la moitié, alors disons que pour l’instant je considère la série seulement présumée ratée. Lune, t’en penses quoi ?

Le dessin de la semaine

12299862_10206168783553507_1218478321_o

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s