Les Restes de la semaine #4

Lune : Ces dernières semaines, Dylanesque a lu un livre ! nous avons réparé notre jukebox ! et, puisqu’il a passé cette nuit toutes les épreuves avec succès, vodka pong,  impro clash Duras, atelier Kamasutra, nous accueillons dans notre team une nouvelle recrue… Offre-toi, Jean Paludes, le lecteur t’écoute.

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Paludes : Jusqu’à ce jour, les tests sanguins pour mesurer mon taux de midichloriens n’ont rien donné. Peut-être suis-je un robot mais mes deux parents ingénieurs à Skynet n’ont pas souhaité s’exprimer. En attendant, je rêve, lis, écoute et regarde.

Lune : Prends ce calice. Ceci est mon sang.

Paludes : Ah, vous êtes cathos ?

Lune : Littéralement mon sang.

Paludes : Ok.

Lune : Mes règles.

Paludes : Ok…

Lune : Bois !

Paludes : Euh.

Lune : C’est le rite d’entrée.

Paludes : On a qu’à dire que je fais partie de la team en auditeur libre.

Lune : Ce serait quoi la nuance avec les vrais rédacteurs ?

Paludes : Tout pareil.

Lune : Ah.

Paludes : Sauf le rite d’entrée.

Lune : Quoi ? Il te plaît pas mon rite d’entrée ?

Paludes : Si si.

Lune : Eh bin quoi ?

Paludes : C’est délicat…

Lune : Accouche !

Paludes : Je suis déçu. C’est tapette le coup des menstrues. Vous avez pas un truc hardcore plutôt ?

Lune : On verra ça après, voici venu le temps des Restes de la semaine !


Cinéma : Crazy Amy, Judd Apatow, 2015 (Gibet)

Littérature : La Vérité sur Marie, Jean-Philippe Toussaint, 2009 (Paludes)

Cinéma : Welcome Back, Cameron Crowe, 2015 (Charlotte)

Le dessin de la semaine (Clo)


Gibet, sais-tu pourquoi les distributeurs français ont remplacé le titre original Trainwreck par Crazy Amy ?

Gibet : Euh bin Crazy Amy c’est genre elle est folle et ça rime on sent qu’elle va faire des blagues.

Lune : Pour nous éviter de tomber sur des photos de corps démembrés en faisant nos recherches Google Images.

Crazy Amy, Judd Apatow, 2015

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Gibet : Étant donné que j’aime pas qu’on gaspille le temps, j’ai décidé de vous faire la critique de Crazy Amy. Je ne dis pas : une critique de Crazy Amy. Certains se cantonneront à aimer le film, d’autres à le haïr, d’autres encore à peser le pour le contre y a des trucs que j’ai kiffé ouais mais aussi des trucs que j’ai pas kiffé – laissez tomber, le pour et le contre font tous les deux exactement 4 kilos 900 grammes. Je vais vous démontrer, chers sélénites, par un raisonnement strictement mathématique, que Crazy Amy, film quantique, est en fait réuté. Réussi et raté. En même temps. Pour précisément les mêmes raisons.

Si l’on considère que c’est un film de Judd Apatow

40 ans : mode d’emploi nous a montré à quel point Judd fatiguait. Tellement crevé, le gars, qu’il ne savait plus dire que ça, j’écris ce scénar avec ma dernière cartouche. Ce film, c’était un appel au secours, limite une lettre de suicide. Actrice limitée qui croit nous faire marrer en répétant deux heures durant les mêmes effets mais épouse du réal, Leslie Mann version film nous donne un aperçu de Leslie Mann version vie, autrement dit de la morne conjugalité qu’elle propose. Judd essayait de nous parler, et on a rien fait. Dans les fait-divers, on a pu lire qu’un type à l’orée de la soixantaine était entré dans une projo de Crazy Amy gun à la main pour tirer sur le public au hasard – à mon avis c’était un fan plein d’empathie mal rencardé sur la séance à laquelle Madame Apatow avait prévu d’aller.

Au milieu du brouillard 40 ans, on a du mal à se souvenir distinctement d’autre chose que la séquence d’impro où Melissa McCarthy râle chez le proviseur. Rincé mais pas mort, Judd Apatow a encore le talent de la lucidité. S’il ne peut plus être le moteur de ses films, il peut encore absorber la vitalité des nouvelles énergies comiques. Stratégie réussie : Crazy Amy, joué et écrit par la mimi cracra Amy Schumer, est son film le plus frais depuis 40 ans, toujours puceau, comme un re-premier film. Si l’on met à part l’ennui habituel du dernier acte apatowien (apatowais ? non), Schumer, peut-être parce que rompue à l’exo de l’écriture à sketches elle ne privilégie pas l’architecture globale contre la densité de chaque séquence, propose pour chaque situation de nouveaux dispositifs burlesques (gros cœur pour la séquence où les deux amants refusent d’aller se coucher avant d’avoir fini leur dispute) et rend les deux heures et quelques du film bien consistantes.

Pour la première fois, surtout, le héros n’est plus doté d’une kikoute mais d’une minouchette. Ça a l’air anodin, mais ça permet de revoir d’un œil neuf toute la filmographie du Roi Lear de la comédie. On a souvent reproché à Judd son intérêt univoque pour les proto-hommes qui s’éternisent dans l’âge garçon. Cette fois-ci le proto-homme est une femme, et tous les gens qui l’entourent partagent des valeurs traditionnellement féminines. Pas seulement la sœur et ses copines ménagères (normal). Pas seulement le futur époux bien équilibré (classique). Mais aussi les petits copains bodybuildeurs, les sportifs rencontrés en chemin, LeBron James lui-même ! Tous prônent la vie familiale et les crèmes hydratantes, de concert se liguent contre Amy la baiseuse. Du coup, le jeu se complique. C’est toujours la virilité déréglée de l’adolescent qui est traquée, mais elle peut être l’attribut d’une meuf.

Si l’on considère que c’est un film d’Amy Schumer

Inside Amy Schumer nous montre à quel point la dame n’a besoin que de son boule et son couteau. Éventuellement de sa team de scénaristes. En un seul show, tu as tout : Broad City, Louie, Billy on the Street, Amy Poehler’s Smart Girls, peut-être même Les Sentinelles de l’Air. C’est une série qui vit, et par sa forme fragmentée permet à Schumer de faire la démo d’une amplitude de jeu impressionnante, capacité d’impro, auto-ironie, rôles de composition très variés, la panoplie complète quoi.

Judd Apatow à cet égard dessert son actrice. On ne voit plus qu’une possibilité d’Amy Schumer, et c’est la possibilité la plus facile. De même pour le choix des épisodes, fortement inspirés d’Inside (la séquence où Schumer se défend d’être raciste par exemple vient presque telle quelle de la série) : on n’a gardé de toutes les facettes du perso que ce qui permettait de faire une Amy réaliste, freinée d’avance, qui puisse passer toutes les étapes du Récit. Dans la série, tout peut être essayé puisque ça reboote toutes les trois minutes. Chaque protagoniste ne vivra que pour son petit segment et, en dehors de tout récit, il n’a pas l’encombrante tâche d’évoluer, de faire des nœuds à dénouer. Il ne doit que tenir sa ligne obstinément jusqu’à la chute. On sait bien qu’Apatow fait évoluer ses personnages de façon ultra-conventionnelle pour compenser la charge régressive du reste et, on dira ce qu’on voudra, en général ça suffit à rendre le défouloir opérant. Le souci avec Amy Schumer, c’est qu’on sait tout aussi bien, grâce à la série, qu’en fait il n’y a pas besoin de compenser.

OR c’est un film de Judd Apatow et Amy Schumer ;

DONC Socrate est un homme.

Lune : T’exagères un peu, il n’y a pas tout dans Inside Amy Schumer.

Gibet : Ah bon, il manque quoi ?

La Vérité sur Marie, Jean-Philippe Toussaint, 2009

1413264-gfPaludes : C’est le premier roman de Jean-Philippe Toussaint que je lis et il faut que je tombe sur le troisième opus d’une tétralogie. Personne ne m’a prévenu, ni la libraire, ni l’auteur (que je soupçonne d’ailleurs de connivence). La prochaine fois, j’achèterai sur Internet. Je ne saurais pas dire exactement ce qui m’a attiré vers ce livre au milieu du présentoir Toussaint, mais je pense que le titre a joué. Après tout, Monsieur Toussaint me promettait La Vérité sur Marie, que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, et dans ce climat actuel de scandales et de règlements de comptes, j’avais bien besoin d’un peu de franchise. J’ai d’ailleurs appris dans un entretien donné par l’auteur que l’on pouvait commencer où l’on voulait cette tétralogie – composée de Faire l’amour, Fuir, La Vérité sur Marie, Nue – alors tout va bien. Il n’y a pas de chemin tout tracé (ce qu’expérimentent les personnages du roman d’ailleurs) ni de chronologie à respecter.

Il y a deux personnages récurrents dans cette tétralogie : le narrateur et Marie Madeleine de Montalte (à dire très vite sans respirer). Ils se sont aimés et sont à présent séparés. Ils se retrouvent un soir d’orage après que Jean-Christophe de G., l’actuel compagnon de Marie, ait eu un accident cardiaque. Le lecteur apprendra que son véritable nom est Jean-Baptiste de Ganay, mais le narrateur continuera de l’appeler Jean-Christophe. Alors Marie, oui, mais pour ce qui est de la vérité… Le livre se décline en trois parties : trois fois des retrouvailles, dont une manquée à Tokyo, et trois fois un accident. Pour le narrateur, ça donne je, il, je. Une nouvelle de Borges est d’ailleurs citée, « L’île des anamorphoses », l’histoire d’un type qui invente la troisième personne en littérature.

Le je est problématique dans ce roman. Il est fort probable que l’écrivain lui-même s’y projette à certains moments. Le narrateur tente de reconstituer l’histoire de Marie et Jean-Christophe à Tokyo. L’écrivain reste flou sur ce qui tient du savoir et de la spéculation. Tout cette partie écarte même rapidement pour narrer la perte de contrôle d’un cheval à l’aéroport. Trois accidents pour les trois parties du livre. La Vérité sur Marie menace de déraper à tout moment ; le désir du narrateur serait-il une tentative d’abolir le temps et l’espace ? Tout tient peut-être dans cet enjeu littéraire. Dans le rapprochement progressif, inéluctable de deux corps qui sont d’ores et déjà destinés à se séparer.

Jean-David : Du coup Marie c’est un nom au pif ou il y a un rapport quelconque avec la Bible ?

Paludes : À mon avis non, pas directement en tout cas. C’est un nom qui semble désigner toutes les femmes, tout comme Marie est l’une des images de la femme dans la Bible.

Charlotte : Je crois que Marie c’est le nom de la vraie  ex de Toussaint !

Jean-David : D’accord, intéressant toutes les femmes ; parce que sans ça je trouve le titre un peu pourri !

Paludes : Oui c’est un peu passe-partout ! Mais c’est plutôt pas mal comme bouquin.

Lune : Charlotte n’est qu’une seule femme mais ça ne va pas l’empêcher de parler de

Welcome Back, Cameron Crowe, 2015

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Charlotte : Au départ, Welcome Back peut sembler plein de promesses. Même si le film a eu la curieuse idée de teindre Emma Stone en blonde et d’en faire une native d’Hawaï obsédée par son désir de reconnaissance, il part sur les mêmes bases que beaucoup d’autres films a priori pas bien méchants et même parfois plutôt jolis. Je pense par exemple à Amour et Amnésie qui cède au cliché du collier de fleurs, des personnages blancs et blonds partout et de l’innocence souriante des Hawaïens qui semblent perpétuellement en vacances et heureux. Pourtant, le film a un certain charme qui manque tout à fait à Welcome Back.

D’abord Welcome Back s’occupe de VRAIS PROBLÈMES D’ADULTES. Le héros revient à Hawaï après une grosse erreur qui lui a coûté sa carrière (tiens, ça me rappelle un autre Cameron Crowe) et a du mal à remettre sa vie sur les rails, mais y réussit grâce à une jolie blonde gracieuse et rigolote (tiens, tiens). Il retrouve Rachel McAdams qui, elle, a refait sa vie avec le type de The Office. Des histoires de parenté, de lutte pour l’espace aérien et le territoire hawaïen sont abordées (maladroitement). Le problème, c’est que le film y répond avec des personnages qui se comportent, à l’âge de la maturité, comme s’ils avaient encore 16 ans.

On dirait par ailleurs que le film a été monté dans le désordre, aucune des intrigues n’a de substance ni de sens. La paternité du héros est découverte de façon mal construite et la scène dans laquelle il se révèle à sa fille m’a plongée dans un profond malaise. Elle semble éprouver immédiatement une forte complicité avec lui, au point de se jeter dans ses bras en pleurant. Pourtant, seize ans élevée par un autre homme qui la traite comme sa fille, c’est long. Pourquoi aucun film n’aborde-t-il jamais la difficulté de renouer avec un parent inconnu ? Pourquoi cette relation semble-t-elle évidente à chaque détour de scénario, comme une reconnaissance soudaine et attendue ?

La façon de montrer cette reconnaissance comme évidente, dans un film sur la difficulté de retrouver ses racines et son chemin, me semble malheureusement exemplaire du reste du film. Certaines critiques ont considéré cette scène comme presque dissonante dans le film, y voyant de la délicatesse et une émotion poétique que l’on n’y retrouve nulle part ailleurs. Pourtant, elle est chargée des mêmes défauts : en voulant faire un film sur les silences lourds de sentiments et de sous-entendus, Crowe a pondu un film insignifiant.

Gibet : Je ne sais pas si Cameron Crowe avait vraiment l’intention de faire un film sur les silences lourds de sens… Si oui, je suis d’accord avec toi, c’est raté. Sinon, je suis quand même d’accord avec toi, c’est insignifiant. Mais, justement, j’ai eu le sentiment qu’il ne voulait pas faire autre chose que disons un téléfilm de luxe, que l’insignifiance faisait partie du contrat. En tout cas j’ai baissé la garde dès que j’ai vu que le hawaïen pur souche que Bradley Cooper va consulter avait dans sa collec de vinyles Blue Hawaii d’Elvis, fantasme états-unien, comme si les derniers Indiens d’Amérique collectionnaient les bobines des premiers films de John Ford. Garde baissée, malgré les innombrables scories – direction d’acteurs bâclée (faut être fortiche pour faire un film aussi petit avec un casting pareil), mise en scène limite amateure (au début y a une séquence super étrange où Stone attend que Cooper ait fini ses retrouvailles avec son ex ils ont l’air d’être à 10 centimètres les uns des autres ça ne rime à rien), et toutes les choses que tu as soulignées à juste titre, comme les inepties familiales (il n’y a pas que la séquence de reconnaissance finale qui m’a fait tiquer, toute l’insistance sur l’hérédité est pénible, tu es la fille de McAdams et Cooper du coup tu as la copie des cheveux de l’une et la copie de l’esprit de l’autre) – j’ai trouvé le film charmant, et d’autant plus charmant que insignifiant. Il y a aussi que ça se passe pendant les fêtes de fin d’année à Hawaï. C’est de la drague, le film pourrait se passer n’importe quand à peu près n’importe où, mais bon ça a marché sur moi.

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Sinon c’est quoi l’autre film de Crowe dont tu parles ? Je n’ai pas la référence je crois.

Charlotte : Retour à Elisabeth Town.

Lune : Pour l’heure, retournons au dessin de la semaine.

Le dessin de la semaine

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