Dave Van Ronk : Outside Llewyn Davis

Dave Van Ronk, c’est le monsieur au chapeau de cowboy et aux dents pourries qui illumine l’écran par son rire, à chaque fois qu’il apparaît dans No Direction Home, le biopic que Scorsese a produit sur Dylan. C’est sorti en 2005 mais le musicien était mort depuis 2002. Déjà un fantôme, encore dans l’ombre de ses disciples. Depuis il y a eu Inside Llewyn Davis et une autobiographie posthume publié en France récemment, Manhattan Folk Story. Que peut-on bien apprendre de nouveau sur la musique américaine en lisant l’attachant Dave Van Ronk ?

Il paraît que le Llewyn Davis des frères Coen fut inspiré par Dave Van Ronk et j’avoue que ça me dépasse un peu. Galérer avec sa guitare dans le Greenwich Village du début des années soixante, c’est la seule chose qui semble rapprocher le personnage d’Oscar Isaac de celui qu’on surnommait le Maire de McDougal Street. Mais ce n’est pas grave car le film n’est pas du tout un biopic et qu’il a le mérite – en plus d’être très réussi – de mettre en lumière quelques chansons de Van Ronk et d’avoir poussé Points à éditer en France ses mémoires, presque dix ans après leur parution originale.

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L’édition de poche que je me suis procuré ne manque pas de défauts : un titre qui n’a rien à voir avec l’original et n’a aucun sens puisque l’action du récit ne se déroule pas à Manhattan et que Van Ronk passe un long moment à expliquer pourquoi c’est une étiquette erronée – « encore aujourd’hui, de nombreux critiques sont nombreux à classer la musique de l’époque sous l’appellation « folk » et ce n’est pas seulement idiot, c’est irresponsable » ; une quatrième de couverture racoleuse qui capitalise sur le succès du film et nous explique que le musicien « a inspiré les plus grands » alors, qu’en réalité, son influence fut bien plus confidentielle. L’agaçante manie de la traductrice Claire Debru à vouloir proposer une version française dès qu’est mentionné un titre de chanson – « Don’t Think Twice, It’s Alright » devient ainsi « Ne te turlupine pas, tout va bien » – et à traduire le terme « cover » (c’est-à-dire une reprise) par celui de « pochettes » (c’est l’autre sens du mot mais pas le bon). Exemple trouvé dans une note du bas de la p. 316 : « Louis Armstrong ne faisait pas de pochettes de Billie Holiday ». Quel éditeur sérieux laisse passer ça ?

Mais pas de quoi gâcher le plaisir de ces mémoires franchement passionnantes si l’on s’intéresse de près ou de loin à la musique américaine. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une autobiographie au sens strict du terme puisque l’artiste est mort avant d’avoir pu finir de raconter toutes ses histoires à son ami, Elijah Wald. Ce dernier explique donc bien dans sa postface qu’il a du assembler des enregistrements, de vieilles interviews et des souvenirs pour fabriquer la prose de Van Ronk. Le souhait du défunt, plutôt que de raconter sa vie, était de dresser le portrait le plus exhaustif possible de l’effervescence qui toucha les café-concerts du Greenwich Village entre 1958 et 1963. En prenant bien soin, avec un franc parler assez jouissif, de tordre le cou aux clichés. En présentant sa chronologie bien à lui de qui influença qui dans ce joyeux brassage des genres où se mêlait country, blues et poésie. En dressant le portrait coloré de ses héros – les anecdotes sur Mississippi John Hurt sont délicieuses et humanise joliment ce monument – et de ceux qui sont restés injustement dans l’ombre – si on connaît Dylan, Baez et Paul Simon, c’est l’occasion de découvrir Tom Paxton, Gary Davis ou Bob Gibson. Et, enfin, en n’oubliant jamais de prendre un recul nécessaire sur une période sur laquelle on a dit tout et n’importe quoi au profit de la nostalgie et au dépens d’une clairvoyance dont Van Ronk ne manque pas : « D’excellentes chansons sortirent de cette époque, ainsi que de très bons artistes, mais après tout, l’histoire n’a jamais connu d’époque absolument dépourvue de bonnes chansons et de bons artistes ».

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Encore plus que ses descriptions de la vie au Village, c’est quand le musicien nous offre un peu d’introspection et d’anecdotes liées à son parcours chaotique que le bouquin se dévore le mieux. Son expédition vers la Californie en plein hiver et sa succession de malchances à travers l’Amérique profonde raviront les amateurs de Kerouac. Son apprentissage de la musique et ses déconvenues avec les maisons de disque sont tour à tour très drôles et très touchantes et rappellent La Fureur de vivre, l’autobiographie musicale de référence retraçant le parcours du jazzman Mezz Mezzrow. On voyage également au-delà de la simple scène new-yorkaise puisque Van Ronk nous amène à la découverte des musiciens de Boston ou de San Francisco, trop souvent exclus de la mythologie sixties. Il y aura aussi de quoi faire pour les amateurs d’histoire et de politique puisque notre ami était un véritable militant et revient avec pas mal d’ironie sur les idéaux des socialistes, communistes et anarchistes auprès desquels il a bâti son activisme. Le fan de Dylan sera quant à lui ravi d’en savoir plus sur l’opportunisme du gosse qui débarqua à Brooklyn l’air de rien, fut meilleur que tout le monde pour ce qui était d’exploiter de bonnes idées, et repartira avec le jackpot et un peu moins d’amis.

N’allez donc pas acheter ces mémoires si vous espérez retrouver le récit et l’ambiance du film des frères Coen. Mais si vous souhaitez enrichir votre connaissance de la musique américaine et faire un bout de chemin avec un narrateur très attachant, vous allez dévorer ça en deux jours, avec un grand sourire. N’hésitez pas à ensuite à écouter la musique de Van Ronk – trente albums au compteur dans une multitude de styles – et de ceux qu’il mentionne. Et à vous procurer l’édition anglaise si vous parlez la langue de Woody Guthrie, elle doit sans aucun doute être plus fidèle à la roublardise du personnage.

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