Les Restes de la semaine #2 – Spéciale Halloween

Lune : Aujourd’hui c’est Halloween, chers sélénites ! On a remplacé le vin rouge délicat par du sang de vierge et les blinis au tarama par des oreilles de troll aux glaires de mamie ! Communions, chers sélénites, communions dans la peur ! Chacun votre tour, il vous sera demandé de répondre à la question suivante : quelle est l’oeuvre qui vous a fait le plus flipper de votre vie ?


– Dylanesque et les frères Coen

– Gibet et les yeux grands fermés

– Jean-David et l’effet papillon

– Lune et les zombies qui courent

– Aloïs a peur du noir

– Charlotte et le jasmin bleu

– Corbillot et les langues mortes


Dylanesque et les frères Coen

Javier Bardem Antoine Philias Lune

Dylanesque : Je suis super peureux. Disons plutôt que je suis super anxieux et qu’il m’en faut peu pour ne pas réussir à dormir. Gamin, la moindre scène un peu flippante restait systématiquement coincée dans mon inconscient et revenait me hanter la nuit. Pas dans des cauchemars mais juste au moment où je me retrouvais dans le noir sous la couette, et que mon esprit pouvait rejouer ces moments terrifiants – plus tard, j’allais découvrir la branlette et résoudre ce problème. Mais le mal était fait : j’ai très rapidement évité tout film potentiellement inquiétant et cette habitude m’est resté. Je parle aussi bien des films d’horreurs que des parodies de films d’horreurs (Scary Movie et compagnie) ou des films d’aventures (il m’est toujours impossible de voir la scène finale du premier volet d’Indiana Jones sans être traumatisé). Je ne vous parle même pas de Nuit et Brouillard.

Grandissant à l’écart de l’angoisse, j’ai donc dû franchement me creuser les méninges pour cette sélection. Et puis j’ai repensé aux frères Coen. Deux cinéastes dont j’adore les films malgré le fait que, quasiment à chaque fois – à l’exception du très mièvre True Grit et du très fun The Big Lebowski – une scène me colle une angoisse folle. La rage de John Goodman dans Barton Fink, la poisse des habitants de Fargo, le voyage en stop de Llewyn Davis et surtout, le personnage de Javier Bardem dans No Country For Old Men. Rarement un méchant m’a foutu autant les jetons au ciné. Son côté imprévisible, calculateur, décontracté et vicieux font d’Anton une ordure qui te poursuit jusque dans les bras de Morphée. L’adaptation télé de Fargo sur FX a trouvé son équivalent avec Lorne Malvo, une ordure de la pire espèce, rendue tout à fait captivante par un Billy Bob Thornton aussi drôle que glacial.

Musicalement, c’est une chanson des Beatles qui me fait flipper. « Revolution 9 », le collage arty imaginé par John et Yoko pour l’Album Blanc (1968). La première fois que je l’ai écoutée, c’était au casque, dans le noir, à 14 ans. Les cris d’enfants, les boucles de voix répétitives, la longueur de cette expérience encore plus crispante que le « Wild Honey Pie » de Paul… Une piste que je n’ai plus écouté depuis mais qui aurait tout à fait sa place lors d’une soirée d’Halloween. Avec « The Kids » de Lou Reed, où des gamins se mettent aussi à pleurer. Pour un Halloween plus bon enfant, allez donc voir les courts-métrages Peanuts où Linus attend la Grande Citrouille. Et pour une playlist plus fun, je vous conseille du bon vieux rockabilly thématique, comme le morceau ci-dessus.

Gibet et les yeux grands fermés

eyes wide shut clo

Gibet : Contrairement à toi, Dylanesque, dès le plus jeune âge, j’ai cherché à être en contact avec tous les trucs les plus flippants possibles. Grâce à la médiathèque de Barentin qui était plutôt complète et plutôt laxiste, je piochais à l’envi dans les BDs adultes gore et les VHS aux jaquettes prometteuses. Dans ce cadre, collégien, j’ai pu voir en plus de bien des classiques de l’épouvante des films comme Orange mécanique – attiré par le dessin très inquiétant de l’affiche, j’ai finalement été un peu déçu que ce soit pas un film d’horreur mais un truc bizarre avec des filles toutes nues et un garçon méchant. Devant la télé, je veillais au maximum pour voir les deuxièmes parties de soirée généralement mieux fournies en images choc, et profitais des enregistrements programmés permis par le magnéto pour me stocker des horreurs en différé. Tout ça veut pas forcément dire que je suis courageux, peut-être même que je suis tellement froussard que j’ai besoin de devancer toutes les peurs imaginables pour être immunisé au cas où. Sans aller jusque là, j’ai compris rétrospectivement qu’il y avait dans cette quête de l’image crade quelque chose de l’ordre de la fascination sexuelle pré-zizi. En revoyant La Mouche de Cronenberg sur grand écran il y a pas si longtemps, j’ai retrouvé cet émoi étrange, excitation (souvent dégoûtée) face à l’exploration d’un corps, de ses possibilités, de ses limites.

Le résultat est que je suis peu sensible aux œuvres censées déclencher automatiquement la peur chez le spectateur, et ma peur – d’ailleurs c’est pas de la peur que je ressens dans ces cas-là plutôt une sorte de grosse bouffée d’angoisse – se manifeste de manière très localisée et pas forcément logique. Grosse angoisse en feuilletant Nini Patalo (!) parce qu’à un moment les petits pingouins se regroupent pour en former un grand qui de fait se constitue d’une d’une accumulation de petites bulbes (leur crâne, leur bec). Grosse angoisse en voyant apparaître Malpha dans les Doctor Who classiques, avec sa peau de désert assoiffé. Grosses angoisses plus jeune en entendant les voix automatiques – l’horloge parlante me terrifiait – ou en tombant sur un mime tout maquillé de blanc dans la rue. Si je regroupe, il semble que ce qui m’angoisse c’est la lisière entre le mort et le vivant, tout ça ce sont des sortes de représentations métaphoriques de la décomposition. Mon hypothèse c’est que les vivants-morts fonctionnent sur moi parce que contrairement à tous les trucs que j’ai pu expérimenter je n’arrive pas à déjouer ça rationnellement, d’autant que souvent ça repose sur des objets de perception qui continuent à me faire ce drôle d’effet bien après que j’ai formulé le malaise. Malpha je vois bien que c’est un pauvre figurant avec du maquillage cheap sur sa tronche mais quand même ça me fait tout zarbos dans le diaphragme, et si les zombies et les fantômes ça me fait rien, c’est que tels qu’on les représente ils appartiennent au domaine du vivant. Dès lors l’orgie de Eyes Wide Shut ne pouvait que m’être insupportable.

Malpha doctor who lunécile

J’avais 19 ans, je vivais encore chez mes parents et j’avais dans ma chambre une petite télé pour mater des DVDs depuis mon lit, aménagement très commode puisque les films sont mes berceuses, absorbé par les images je ne résiste plus au sommeil et en cinq minutes me voilà pionçant désolé Hitchcock Godard et les autres. Cette nuit-là, je m’étais lancé dans Eyes Wide Shut et comme prévu en cinq minutes Morphée avait sa victoire par K.O. Le film continuait donc à parler, mais tout seul, et moi quand c’est comme ça quand j’ai pas eu le réflexe d’éteindre la tévé en même temps que mes yeux je perçois encore un peu le film, mais c’est brumeux ça se mélange avec des esquisses de rêve d’affect de pensée – c’est un peu le remake de l’incipit d’À la recherche du temps perdu dans ma tête. Arrive la fatidique séquence de l’orgie, et plus particulièrement de la cérémonie en cercle. Je sais pas si vous la connaissez, cette séquence, mais c’est du vivant-mort partout, tout le monde porte des masques intégraux, se cache derrière l’anonymat de la nudité ou de grands habits amples, et il y a une musique solennelle avec des voix graves qui scandent des choses dans une langue qui existe pas. Et moi dans cet état de demi-sommeil je ressens vivement cette agression sans trop comprendre ce qui m’arrive je vois bien qu’il faudrait éteindre la télé pour que ça s’arrête mais ça me fout trop les jetons j’ose pas bouger ou ouvrir les yeux je commence à suffoquer C’EST ALORS QUE TOM CRUISE SURGIT ET M’ÉTRANGLA – non là j’avoue je fais mon intéressant.

Vous saviez qu’il y a des types qui dans le vrai monde s’organisent des orgies à la Eyes Wide Shut ? Cette idée me met autant mal à l’aise que le film. Ça me sidère qu’il existe des gens suffisamment différents de moi pour prendre du plaisir par la voie où je ne tire que du cauchemar. Je peux concevoir les jouissances SM, pédos, zoos, pipi, caca, inceste, snuff movies etc, mais alors qu’on arrive à bander au milieu de rituels aussi morbides ça vraiment ça me dépasse.

Jean-David et l’effet papillon

l'effet papillon JD lemarié lunécile

Jean-David : Première fois que je reste quelques jours seul à la maison, il est trois heures du mat’ par une nuit sans lune, etc. Quand soudain… Emule finit de télécharger un truc. C’est L’Effet papillon (Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004), un titre qui en jette pour un film tombé aux oubliettes (oui je fais des rimes), pas vraiment ce à quoi on s’attend quand on parle du grand frisson. Pourtant il m’a bel et bien traumatisé pendant quelques semaines. Pour ceux qui ne connaissent pas ou feignent de ne plus s’en souvenir, c’est l’histoire d’un mec qui peut revenir dans le passé. Mais à chaque fois qu’il essaie d’arranger les choses, elles empirent. Alors qu’il essaie de sauver son amour d’enfance (romance parfaitement imbuvable), on passe d’une histoire de chien brûlé à tout type de violences plus ou moins scabreuses, en faisant un petit détour par l’hôpital psychiatrique (terrifiant) où stagne son père. Imaginez que vous ayez une corde autour du cou, plus vous vous débattez, plus elle se resserre, jusqu’à que vous décidiez d’en finir. C’est la parfaite illustration du film. Si la fin proposée dans la version visible au cinéma était plus que décevante, en forme de happy end, l’alternative présente dans le DVD est plus cohérente. Le choix ambigu d’Evan (retourner à l’état de fœtus pour se suicider avant de naître) est-il l’aboutissement logique de ses origines maudites ou doit-on y voir la seule possibilité pour lui d’agir en homme libre ? À l’époque j’étais plus préoccupé de savoir si mon chat était toujours vivant que de répondre à ces questions mais elles sont au cœur du film : comment échapper à la violence ? J’aurais peut-être dû imiter Evan, couper court à la peur que ce film me faisait ressentir en éteignant l’ordinateur. Mais je n’aurais pas su que je l’imitais. CQFD. Il ne me reste plus qu’à faire confiance à cette ****** de fonction cathartique de la fiction pour m’en sortir et espérer que la vision de ce film m’aidera à échapper au viol collectif. C’est ce que je me dis chaque année en criant « faites-moi peur ! » le 31 octobre. Pour l’instant ça semble fonctionner mais qui sait ce qu’il adviendra de moi ce soir…

Aloïs : L’Effet papillon ! J’aurais des choses à en dire. C’est un film qui a un passé pour moi. On avait commencé à nous le projeter sur le ferry qu’on avait pris avec ma classe de quatrième pour aller en Angleterre. Mais en s’intéressant deux minutes à ce qui passait sur les écrans, ma prof avait demandé à ce que ce soit arrêté pour mettre à la place Fast and Furious 2. Ça a été l’un des moments les plus frustrants de ma vie, et je n’ai finalement réussi à le voir que des années plus tard, quand j’ai enfin été raccordé à internet et à la sainte époque où Limewire existait toujours. Du coup si je devais me lancer dans la critique de ce film, je le mettrais toujours en relation avec ça pour expliquer ce que j’en ai pensé.

GibetÇa t’a fait flipper comme Jean-David ?

Aloïs : Hmm non. L’idée de départ est super bonne et le tout est pas mal filmé. À côté de ça y a eu toute cette dimension interdite qui a contribué à me rendre curieux vis-à-vis du film. Le vrai problème, c’est que ça tourne un peu trop en rond, ça se renouvelle pas vraiment. Les situations sont différentes mais le principe reste le même à chaque fois, et sert un peu de prétexte à aller vers une nouvelle scène violente et/ou gore. Ça m’a pas fait flipper mais y a des passages vraiment sympas, limite j’ai plus rigolé que flippé pendant le film, c’est vraiment gratuit et instantané, et c’est cool de voir la vie du personnage modifiée en fonction de ses choix et interventions. Mais je comprends aussi tout à fait que ça puisse faire flipper ! C’est quand même bien violent et loin d’être moral. Et je confirme pour la scène de fin, y en a même eu quatre alternatives (trois étant des alternatives différentes sur la même scène : le personnage qui croise son premier amour et qui continue son chemin / qui décide de la suivre / qui décide de lui parler), et celle du cordon ombilical et de loin la meilleure, en plus de faire le lien avec une scène où la mère explique qu’avant le héros, elle a déjà perdu un ou plusieurs enfants qui s’étai(en)t étouffés avec leur cordon.

Jean-David : Je suis assez d’accord avec ce que tu dis ; j’pense que dans un autre contexte j’aurais moins flippé aussi. Et le fait que ça tourne en rond est particulièrement visible dans les suites qu’ils ont fait.

Lune et les zombies qui courent

28 jours plus tard Clo

Lune : Comme Dylanesque, il faut s’accrocher pour me faire regarder un film d’horreur. Malgré tout, j’arrive à m’en sortir quand on a grave insisté : on ferme les yeux quand c’est dégueu, et surtout, on rationalise à donf. Pour rendre tout monstre acceptable à mes yeux, il faut qu’il ait une putain de grosse faiblesse. Si c’est un être humain qui massacre son p’tit monde il est mortel, les vampires ne peuvent pas sortir le jour, les loups-garous ne sont loups-garous qu’une nuit par mois, et les putains de zombies sont lents comme des tortues. Mais non, il a fallu que 28 jours plus tard nous ponde des zombies super rapides. C’est pas tellement en regardant le film que j’ai eu peur, je l’ai regardé avec un ancien amoureux sous une couette bien chaude, le type m’avait fait découvrir les joies de la galipette (merci p’tit gars) : bonne grosse zone de confort. Mais après on est allés dormir, et c’est là que les ennuis ont commencé, cauchemar sur cauchemar. C’était y a cinq ans et, depuis, les pires cauchemars que je fais sont toujours des déclinaisons de ces putains de zombies rapidos. Avant j’avais des rêves analysables facilement par n’importe quel pleupleu qui a vu une émission vulgarisée sur Freud une fois quand il avait 15 ans, j’ai oublié de mettre mes chaussures avant d’aller à l’école blabla. Maintenant quand j’ai le 28-jours-plus-tard-dream, y a même pas de lien avec ma petite vie, c’est toujours moi contre les monstres. Y a d’autres humains mais je m’en tape, jamais personne qui m’intéresse, et les monstres sont pas spécialement méchants, d’ailleurs ils me chopent quasiment jamais. Mais par contre moi j’ai le sentiment que c’est sûr ils vont me bouffer et y a pas moyen d’y échapper. La déclinaison la plus drôle du rêve, c’est moi qui fais mes courses à Lidl (la classe) quand tout à coup y a des gens dont les yeux deviennent rouges. Ça se propage super vite, je sais comme une évidence que ça passe par l’air et par le fait d’être vu, je me cache dans un placard rayon légumes (?) en fermant bien les yeux pour ne pas être vue (??) et en étant bien sûre que j’ai vidé tout l’air du placard (???????). C’est devenu super léger comme forme de zombie, les gens changent même pas de comportement, c’est juste la possibilité de contamination hyper rapide qui me fait peur, on dirait.

Aloïs a peur du noir

Darkness Aloïs Ducoudray lunécile

AloïsDarkness… je le cite toujours lorsqu’on me demande si un film m’a déjà fait peur, alors que cela fait déjà deux heures et demi que je me plains de la nullité du cinéma d’horreur en perquisitionnant toutes les bouteilles à ma portée. Entre Darkness et moi, c’est une longue histoire, et peut-être même la clef de cette sempiternelle énigme qui est de savoir comment avoir les boules devant un film d’horreur. Le lecteur avisé aura tôt fait de taper Darkness sur n’importe quel site de critique cinématographique, et découvrir une notation moyenne, voire très moyenne. Alors pourquoi ? Comment un film qui ne peut même pas prétendre au top 20 d’un podium très peu concurrentiel en terme de qualités horrifiques a-t-il pu me mettre les jetons, me faire fermer les yeux pendant le visionnage, m’empêcher de dormir deux nuits durant ?

La raison est double, et débute d’une tromperie hors norme de la part de mon programme télé de l’époque, qui indiquait : Darkness, deux étoiles, film FANTASTIQUE. Ajoutons à cela le fait que j’avais alors 12 ou 13 ans à l’époque, et on obtenait le combo fatal du gamin qui s’apprêtait à voir un film à peine autorisé pour son âge, en pensant découvrir un univers un peu stylé et extraordinaire. Tromperie et décadence de l’empire romain d’Occident… Je n’ai qu’un très vague souvenir du film, et je ne l’ai jamais revu depuis pour une raison simple : je ne veux pas m’en dégoûter, sachant pertinemment qu’il rejoindrait les autres dans la liste des films d’horreur moyens. J’aime le garder en souvenir, me dire que même si c’est un peu fourbe comme technique, j’ai eu une fois peur face à un film, sans forcément préciser qu’à l’époque j’avais encore la voix aiguë et seulement douze conquêtes sexuelles à mon actif.

Je ne garde donc que quelques scènes en tête, des plus traumatisantes cependant. Pour tenter de résumer l’histoire, en m’aidant un peu du synopsis relu sur internet, il s’agit d’une famille (deux parents / deux enfants, une fille et un garçon) qui emménage dans une ancienne maison dans laquelle a eu lieu un rituel sanglant, quarante ans auparavant (il me semble que la famille n’est pas au courant de cela), rituel cependant incomplet à cause d’un incident inconnu. Comme dans Amytiville ou The Grudge (ou même, osons-le, Shining), on retrouve la thématique de la maison hantée, avec un père soumis à de récurrentes crises d’hystérie, du rituel mystérieux, de la présence de plus en plus oppressante de quelque chose qu’on ne peut expliquer.

De souvenir, le film n’avance pas très vite : la fille essaye de trouver des indices sur ces phénomènes qu’elle est plus ou moins la seule à ressentir et qu’elle pense en lien avec les crises de son père, allant à la bibliothèque et consultant son grand-père qui en sait apparemment plus qu’on ne veut bien le laisser croire. C’est vraiment la fin du film qui lui confère tout son côté glauque et sombre. Sans vouloir trop spoiler, le rituel interrompu des années auparavant finit par s’accomplir, plongeant la maison toute entière dans le noir absolu, et libérant des choses qu’on ne distinguera que dans l’ombre. Un carcan obscur dans lequel on se retrouve enfermé l’espace de dix minutes au sortir d’une explication quant au rituel qui fait dire : « ah ouais quand même c’est plutôt violent ». Les maisons sont un thème intéressants à mon sens dans les films d’horreur, quand il est bien traité, et j’aime particulièrement voir comment un lieu change du tout au tout à partir du moment où on n’a plus notion des distances, des couloirs, qu’on est totalement perdus au milieu de ce qui est pourtant censé être l’endroit le plus familier. La scène finale est également très cool (toujours de souvenir), et figure parmi les meilleures pour moi en conclusion de film d’horreur (elle n’est pas spécialement ultra recherchée mais je la trouve très bien amenée).

Pour conclure, je reconfirme donc mes idéaux initiaux, à savoir que l’âge a été pour moi un critère déterminant quant aux émotions ressenties, allié au fait que je ne m’attendais absolument pas à voir ce genre de film sur le moment. C’est d’ailleurs suite à cela que j’ai découvert que les films fantastiques sont souvent plus flippants que les films d’horreur… Peut-être est-ce cela la clef du film d’horreur parfait ? Un peu plus de surprise, moins de lieux communs et une limite d’âge imposée aux moins de 15 ans histoire de te traumatiser une moitié de vie.

Gibet :  Maintenant que tu dis ça, je comprends mieux ta position à l’égard des films d’horreur. Le paradoxe c’est que ces films censés faire peur bâclent ce qui permet d’intensifier la peur (les éléments que tu donnes dans ton article sur Unfriended – ambiance, écriture, travail sur le son, etc) et du coup c’est ailleurs que dans les films d’horreur qu’on a le plus peur. C’est la même chose pour les trucs de cul. La question qui reste c’est : comment ça se fait ?

Charlotte et le jasmin bleu

blue jasmine lunécile

Charlotte : Je ne suis pas très forte avec la peur. Je n’aime pas les films d’horreur et les coups de feu, le sang, les histoires de morts et les disparitions m’inquiètent. Mais plus que les images, ce sont souvent les mots qui me font basculer dans la frayeur. La scène qui m’a le plus effrayée dans mes souvenirs récents, c’est un Woody Allen de facture correcte – malgré son petit fonds de mépris social – qui me l’a mise sous le nez. La scène finale du film, que j’ai vu au cinéma, m’a complètement terrorisée. Je suis sortie sonnée et tremblante du cinéma, à tel point que mon compagnon de fauteuil m’a demandé si j’allais bien.

Durant tout le film, Jasmine (Blanchett) lutte contre son déclassement, son déracinement et sa dépression. D’élégante belle du Sud à l’accent théâtral, elle devient une vraie serpillière, perdant progressivement le vernis qui maintenait en elle toutes les pièces en place. On arrive juste après l’effondrement de toute la vie de riche élégante qu’elle avait patiemment construite, fuyant l’ordinaire dans lequel vit la soeur qu’elle vient retrouver quand elle a tout perdu. Durant la dernière scène du film, Jasmine, qui a passé deux heures à essayer de remonter à la surface, a complètement perdu la face. Assise sur un banc, les cheveux mouillés par la douche et le visage gonflé par les larmes, elle s’entête dans les histoires qu’elle se raconte sur sa splendeur passée et à venir, comme une Scarlett O’Hara devenue vieille, fanée, folle. C’est comme si un interrupteur avait été pressé qui aurait retiré toute la lumière de son visage.

Les gens qui ont tendance à la dépression comprendront aisément cette sensation : on, tout va bien et tu souris, tu arrives à tout enfouir, off, comme son homologue vivant, le cafard resurgit et il est facile de tout perdre dans ces moments où on perd pied. Cette scène le montre trop bien. Toute capacité à se cacher est morte : « I used to know the words, dit-elle, now they’re all a jumble. » Existe-t-il scène plus pathétique et effrayante, plus propre à susciter la compassion, la répulsion, la peur ?

Corbillot et les langues mortes

l'exorciste clo lunécile

Corbillot : Moi je suis comme Dylanesque : une vraie flippette. Les films d’horreur, c’est, ou plutôt c’était, pas vraiment mon truc. Faut dire que quand j’étais petit (genre 5 ans), ma sœur de 12 ans m’avait fait croire que des vampires viendraient bouffer mes parents la nuit, et elle avait mis en scène sa macabre blague avec une lettre plus vraie que nature et un mouchoir taché de mercurochrome. Toujours enfant, je refusais de dormir chez mes grands-parents, parce que j’avais peur de l’horloge, ou des moulures du lit imitation Louis XV qui, dans l’obscurité, prenaient des formes effrayantes. Sur ce plan, le corps humain est assez mal foutu : il suffit que tu aies peur de quelque chose pour que ton cerveau te balance sans arrêt les images que précisément tu ne veux pas voir. Mais il n’est pas le seul fautif : on m’a offert trop de Chair de Poule ou de Fais-moi peur pour que je puisse véritablement guérir.

Le paroxysme de cette frousse survenait lorsque passait à télé l’émission Les 30 histoires les plus mystérieuses présentée par Carole Rousseau et Jacques Legros (si si). Dans ce programme, à côté des fantômes, des revenants, des apparitions macabres sur les photos et des balançoires qui bougent toutes seules, il y avait toujours au moins un reportage sur des gens, qui, subitement, perdaient le contrôle de leur corps et se mettaient à faire des choses dont ils étaient proprement incapables quelques minutes auparavant… Je me souviens de cette jeune fille qui se mettait frénétiquement à faire des toiles dans le style de Dali avant de trembler et de s’évanouir. La perspective même de se faire « voler » la possession de son corps me tord(ait) le bide. Si bien qu’après plusieurs séances de souffrance psychologique généralement suivies de recherches inquiétantes sur le web, je décidai d’en rester là avec l’exorcisme.

Ce que j’ignorais, c’est que j’allais rencontrer avec celle qui est devenue ma petite amie une véritable terroriste des films qui font peur. Par rapport au cinéma d’horreur, il y a trois catégories de personnes : ceux qui ne regardent pas, ceux qui regardent et qui ont peur (moi), et ceux qui regardent et qui se marrent (elle). Bref, dans ses nombreuses tentatives pour me déniaiser (j’ai énormément souffert en regardant Rec), elle a fait ressortir la terreur de la possession et de l’exorcisme. Dans ce genre, la possession est balisée par le fait qu’une personne se mette à faire des choses dont on sait qu’elle est incapable de faire (comme parler des langues mortes) et par le fait qu’elle révèle des faits dont elle est censée ignorer l’existence. Ça a commencé pour moi avec L’Exorcisme d’Emily Rose, un bien mauvais film au demeurant, mais dont les images de la petite sœur de Dexter (Jennifer Carpenter) se mettant à parler hébreu, grec et latin avec une voix d’outre-tombe ont longtemps poursuivi. Mais ce n’était qu’un apéritif. N’écoutant que mon courage et ma folie, j’ai décidé d’enchaîner avec The Conjuring, réalisé par le toujours très graphique et sobre à la fois James Wan. Et puis vint le moment d’exorciser mes peurs avec le classique des classiques : L’Exorciste de Friedkin, vieux de plus de quarante ans et qui a eu le temps de s’installer comme un véritable classique du genre.

Comme tout bon film d’horreur, ces trois-là n’échappent pas à une construction simpliste : phénomènes paranormaux, prise de possession du corps par un esprit malsain, voire par le diable himself, et exorcisme plus ou moins réussi. Il n’en reste pas moins que cette attente crée chez moi une inquiétude certaine. Après avoir vu ces films, je cogite dans mon lit, j’ai peur d’ouvrir les yeux et de voir penché sur moi le malin, prêt à s’emparer de mon corps. J’imagine que mes proches débarquent comme des hystériques, le visage bouffé par le démon, et m’insultent en hébreu ! Surtout que les réalisateurs sont toujours bons pour déterrer de faits divers des histoires étranges qui se prêtent parfaitement aux ambiances mystiques, donnant à leur récit une teinte de vérité.

Gibet : Je suis content que tu cites Chair de Poule et Fais-moi peur ! Je me souviens que, dans ma quête, j’étais très avide de ces deux séries. J’avais un rituel très précis pour regarder Chair de Poule le samedi matin (les livres ne me faisaient rien du tout – vous vous souvenez que R. L. Stine mettait toutes les trois lignes « Il fit volte-face. » ?) je prenais mon oreiller devant la télé pour cacher mes yeux tout en sachant d’expérience que tout ce que pourrait me montrer Chair de Poule était forcément ridicule à côté de tous les gros films d’horreur vus par ailleurs (devant ceux-ci je ne prenais pas la précaution de l’oreiller). Je crois qu’il y avait un peu d’auto-mise en scène là-dedans, je jouais à regarder un truc qui fait peur. Aujourd’hui, je jubile encore devant le générique (qui doit te faire flipper puisqu’il montre comment l’esprit Chair de Poule vient posséder des gens les un après les autres !!!) et j’ai très hâte de voir le film à venir (l’idée de départ est excellente pour compenser la ringardise de chaque tome isolé). J’aimais moins Fais-moi peur, qui n’avait pas le côté Alfred Hitchcock présente pour les enfants, et était moins généreux en monstres.

Lune : Moi les trucs genre Les 30 histoires les plus mystérieuses, j’étais déjà terrifiée par l’annonce de ce qu’il y allait avoir dans l’émission (parfois y avait comme des bandes-annonces du truc pendant les pubs d’autres programmes). Jamais j’aurais eu assez de cran pour regarder l’émission. Je me rappelle vaguement qu’une fois le mystère c’était une maison qui pleure du sang ou chaipakoi – I’m out.

Aloïs : Y a aussi ceux qui regardent et qui se plaignent ! J’ai jamais eu trop le droit de regarder Les 30 histoires, mes parents n’ont jamais aimé ça, et en plus ça passait sur TF1 donc y avait des pubs. Du coup, quand je pouvais en regarder un chez mes grands-parents, j’adorais ça, c’était toujours tourné de manière américaine sur les deux minutes de présentation. Après, je me souviens plus de mecs qui témoignaient pendant deux heures et demi pour chaque histoire, mais y avait toujours l’annonce de la suivante qui était encore plus ultime et qui te forçait à rester.

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