Les Restes de la semaine #1

Chaque week-end, la team Lunécile se rejoint pour festoyer en deux temps : le samedi soir, un premier banquet, très arrosé, qui tourne inévitablement à l’orgie furieuse (Picasso croyant représenter l’horreur de la guerre, en a donné une illustration très fidèle avec Guernica) ; le dimanche midi, un second, où le vin est coupé au Red Bull, pour donner l’occasion 1) à nous a) de déboiser nos gueules, b) de ne pas aggraver nos IST, 2) aux moins roupillants de partager à l’assemblée leurs découvertes et redécouvertes culturelles, leurs bonnes et mauvaises surprises de la semaine. Désormais tu auras l’honneur, petit lecteur, d’accéder ici même, chaque dimanche, à la retranscription de ces pâteuses mais vaillantes causeries. Ça vaut pas une bonne messe, on est d’accord, mais ça te donnera sûrement dans la semaine qui suit un peu d’inspi pour remplir l’onglet à côté de celui où tu fais semblant de taffer des fiches Excel.

picasso lunécile

Un mystère demeure… Comment Picasso a pu synthétiser si justement nos parties fines alors qu’il n’a jamais été invité ? Est-ce Donald Trump qui lui a raconté ? Ou bien ta mère ?

Lune : Chers sélénites, vos oreilles sont pleines de coquilles de pistaches, il est temps de les vider ! Cette semaine, Dylanesque nous a fait un panorama de l’utilisation de la forme documentaire dans les séries de fiction américaines, Jean-David nous a raconté la célèbre photo de Kevin Carter avec une fillette et un vautour, et Gibet et moi avons discuté de Les Deux amis de Louis Garrel et de Dom Juan et Sganarelle de Vincent Macaigne ; c’était bien mais voici venu le temps des Restes de la semaine :


SérieLes Revenants, créé par Fabrice Gobert, 2012-2015 (Jooles).

Théâtre : En attendant Godot, mise en scène de Jean-Pierre Vincent, 2015 (Gibet).

Série : Freaks and Geeks, créé par Paul Feig, 1999-2000 (Charlotte Folavril).

Le dessin de la semaine (Lune).


Jooles, nous t’éc – Dylanesque c’est bientôt fini ta reprise de « Like a Rolling Stone » en prouts ? – nous t’écoutons Jooles.

Les Revenants, créé par Fabrice Gobert, 2012-2015

les revenants lunécile

Jooles : Les Revenants ou De la nécessité d’affirmer qu’on aime les productions culturelles françaises envers et contre les gens de mauvaise foi. Je crois avoir aimé Les Revenants avant même d’avoir vu les premières secondes du premier épisode. Il faut dire que tout était réuni pour me plaire : une série française, c’est-à-dire un casting qu’on dirait fait pour me prendre par la main – Céline Sallette, Anne Consigny, Frédéric Pierrot, Clothilde Hesme… Et puis le décor : une petite ville perdue dans la montagne, que vous et moi aurions pu avoir connue ; la brume, la lumière, les couleurs, la sublime bande-son de Mogwaï – on reconnaît une bonne série dès son générique. Et le thème, évidemment. En bonne trouillarde, je n’ai jamais pu regarder un film de zombies ou autres morts-vivants sans chercher refuge sous la couette, sous mon manteau ou derrière mes mains, en dernier recours. Des revenants, sans la peau putréfiée, sans les râles abominables et sans dévoration de chair humaine, quelle aubaine… Evidemment, Les Revenants m’a offert bien plus que ça.

Je me souviens presque minute par minute de l’épisode pilote, et de ma chair de poule, autant due à l’émotion du jeu poignant d’Anne Consigny et Frédéric Pierrot qu’à l’angoisse qui suintait d’une route noyée dans le brouillard montagnard. Un soir d’automne frissonnant, donc, Camille, morte cinq ans plus tôt dans un accident de car, déboule d’un talus en bord de route et rentre chez ses parents – faisant frémir les lampadaires sur son passage. Devant sa mère tétanisée, elle se prépare un sandwich qu’elle engloutit, avant de monter à l’étage prendre sa douche. Tout était là, dans ces premières minutes : un plan fixe sur l’adolescente qui s’affaire entre le frigo et la table de la cuisine, croyant rentrer chez elle un peu tardivement – ironie superbe ; l’angoisse hallucinée de la mère, que la caméra suit, le long des escaliers, du couloir, devant la porte de la salle de bain. Déjà, les couleurs, si particulières à l’univers de cette série : le roux sombre des cheveux de Yara Pilartz, la blancheur de sa peau, le violet de sa veste, le vert sur les murs, l’or d’une reproduction de Klimt épinglée à une porte. Un peu plus tard, le retour du père que le deuil avait éloigné de son foyer, et les retrouvailles déchirantes entre Camille et Lena, sa sœur jumelle désormais plus âgée, contribueront à mon attachement à cette famille, jusqu’à la toute fin de la deuxième saison.

Ce premier épisode ébauche les destins d’autres personnages, dont les liens se nouent et se dénouent tout au long des deux chapitres de la série : Adèle (Clotilde Hesme) et Simon, son fiancé suicidé ; M. Costa, vieil homme que la réapparition de sa femme morte 35 ans auparavant pousse au suicide ; Julie (Céline Sallette) qui ouvre sa porte et donne un prénom au « petit garçon » joué par Swann Nambotin, à la beauté fascinante. Ainsi, différentes « catégories » de revenants se distinguent : les récemment décédés, ces plus chanceux qui retrouvent leurs proches parmi lesquels ils tentent de se refaire une place ; ceux dont le retour provoque le rejet, et ceux que plus rien ni personne n’attendait. On s’identifie forcément – aux vivants, ces parents dont l’enfant mort leur est rendu, à ces autres qui, hésitant entre effroi et jalousie, espèrent autant qu’ils redoutent le même miracle – et aux morts : Camille, dont la mort n’a pas abrégé la crise d’adolescence ou atténué les jalousies. On est bouleversés, on a peur aussi : on ne ressort pas indemnes de les avoir côtoyés une heure durant, ces personnages dont les plus effrayants ne sont pas forcément ceux qu’on attendait – Clotilde Hesme, qui campe une jeune femme hantée, déchirée entre sa famille bien vivante et son si jeune, si beau et si lâche fiancé, m’a rappelée Rosemary’s Baby à ses moments les plus intenses.

les revenants lunécile

Des personnages poignants servis par des acteurs magnifiques, tout en nuances et en subtilité, voilà ce que je retiens des Revenants. Dans la saison 2, la beauté formelle, la mise en scène et le travail sur l’espace impeccables, les décors somptueux – les nuances de gris des paysages montagnards, des lacs et des forêts, les papiers-peints vieillots à motifs délicats dans les maisons désertées par leurs habitants… – prennent à mon sens un peu trop le pas sur cette sensibilité qui formait tout mon attachement pour la première saison ; on s’ennuie davantage dans ce deuxième « chapitre ». Bien évidemment, les trois ans passés entre septembre 2012 et octobre 2015 ont laissé leur marque, mais de jolies trouvailles ont expliqué le changement physique des acteurs les plus jeunes : si Victor a grandi, c’est parce que l’amour de Julie lui en offre la possibilité. Si Lena et Camille, en vieillissant, ne se ressemblent plus, c’est que cette deuxième vie donne à la jumelle revenante la possibilité de se distinguer de sa sœur (Jenna Thiam, imposante).

La fin de la deuxième saison, en répondant aux questions les plus mystérieuses comme aux aspects les plus bêtement matériels, s’est ainsi rattrapée sur la froideur de ses premiers épisodes. Je n’ai pas compris la frustration et les interrogations des spectateurs qui se sont exprimés sur les réseaux sociaux : le dernier épisode et son semi-happy-end que je n’espérais même pas m’a peut-être un peu facilement conquise en jouant sur mon affection pour ses personnages les plus emblématiques, mais il reste la sincérité indéniable et la beauté poétique de ce finale émouvant. On ne pouvait attendre d’une fiction qui explore les questions du deuil, de la fragilité et de la complexité des relations humaines qu’elle méprise son spectateur en lui livrant une fin clé-en-main, sans interroger, sans questionner. En cela, Les Revenants est une œuvre réussie, qui continuera d’accompagner et de hanter longtemps ses spectateurs.

Lune : Personne d’autre de la team n’a vu la série, donc personne ne peut te plussoyer ou te moinsoyer, mais ce que je peux dire c’est que ça fait envie !

En attendant Godot, mise en scène de Jean-Pierre Vincent, 2015

en attendant godot jean-pierre vincent lunécile

Gibet : C’est du sérieux. Du solide. Du sans fiorit’. Si malencontreusement je devenais prof c’est une captation de cette mise en scène que j’imposerais à mes lycéens : voilà, c’est ça En attendant Godot, on peut passer aux Mémoires du Général De Gaulle. C’est que M. Vincent est infiniment scrupuleux, texte quasi-intégral (seules sautent les références trop datées) et respect à la lettre de l’intégralité des didascalies – un travail d’orfèvre. Ou plus précisément : un travail d’étudiant en orfèvrerie très besogneux qui compenserait sa semi-habileté en jouant en cours le rôle de celui qui engueule les bavards avec le maître. Parce que voilà, à force de pousser la révérence, ça devient de la courbette, et M. Vincent le crâne au sol nous ennuie pas mal. Alors oui, je vous vois venir :  « Godot, c’est une pièce par nature ennuyeuse – stratégiquement ennuyeuse – donc t’es en train de nous dire que M. Vincent échoue parce qu’il réussit ? Ou alors il y aurait un bon et un mauvais ennui ? Tu serais pas par hasard en train de nous faire le coup de l’argument réversible ‘j’ai pas aimé donc je vais dire que c’est chiant mais si j’avais aimé j’aurais écrit un grand spectacle sur la fin du Temps ? ». Il faut distinguer l’ennui beckettien de l’ennui vincentien (ou vincentime, comme le prix que j’aurais aimé payer). Beckett il proposait des pièces pas sympas, sans tendresse, sans possibilité d’appropriation, trop matérialistes pour les délires d’interprétation et les flammes de l’identification. Mais, d’après mes calculs, on est 2015, et cette manière d’être pas sympa, on y est habitués. C’est acquis que la proposition de Beckett est une possibilité théâtrale comme une autre. Une idée comprise est une idée morte, écrivait plus ou moins Artaud quand il réussissait à piquer un bic au dirlo de l’HP – en d’autres termes un pas sympa admis est un sympa. M. Vincent ennuie parce qu’il fait Godot comme si c’était la première fois à des spectateurs pour qui en majorité c’est la centième. Et les plus paresseux de cette majorité iront serrer la pogne à M. Vincent : « Vous avez fait pile poil ce que j’attendais je n’ai pas du tout été brusqué c’est très réconfortant je vous remercie ». Jusque là, bon, y a pas de quoi perdre ses frisettes, bourgeois being bourgeois. Mais après la représentation (le 07/10/2015, au Quai, Angers), il y eut une rencontre, et pendant cette rencontre, M. Vincent fut ennuyeux d’une troisième façon. Il ressassa en singeant l’originalité un certain nombre de poncifs sur le texte (« Ils ne sont pas là parce qu’ils attendent ; ils attendent parce qu’ils sont là… »), il railla sans l’effort d’un argument ceux qui tentaient de mettre en scène Beckett autrement (Godot avec des femmes ? NUL, Godot avec des immigrés à Calais ? NUL, Fin de partie en rose bonbec ? NUL), enfin il pérora beaucoup trop longtemps contre les salauds qui toussent pendant le spectacle moi regardez j’ai dû apprendre à monter à cheval très vite pour un tournage ça m’a esquinté les articulations je ne fais plus de cheval le théâtre c’est pareil quand on ne peut pas y aller on n’y va pas mademoiselle vous vous excusez d’avoir toussé c’est bien mais vous avez gâché le spectacle à tout le monde EH VOILÀ ELLE SORT EN PLEURANT LA CHOCHOTTE PFFF. Ces discours m’ont rendu, rétrospectivement, le spectacle désagréable. J’avais cru qu’on devait la littéralité de la mise en scène à une sorte de timidité, finalement ça nous venait d’un type en pleine possession de ses moyens, qui faisait tous ces choix consciemment, en adéquation avec une vision du théâtre bien poussiéreuse – finalement c’était encore une démo de pouvoir.

Charlotte : Une mise en scène c’est toujours une démonstration de pouvoir pour moi, parce que c’est toujours le fait d’une vision. On peut la trouver petite, voire médiocre comme ici parce que rebattue, mais ça m’étonnerait qu’il y ait des metteurs en scène qui s’excusent.

Gibet : Sans aller jusqu’à s’excuser, le metteur en scène peut au moins faire preuve d’un peu d’humilité et de lucidité. Quand je parle de pouvoir, c’est que dans la manière dont il décrivait sa démarche, on sentait qu’il envisageait sa vision comme exclusive. Il laissait entendre que c’était lui qui avait mieux compris Godot que tout le monde (pas mieux que Beckett mais presque). On sentait la volonté de limiter le nombre de voix. La semaine suivante, il y avait la troupe des Hommes approximatifs, qui basent leur spectacle sur l’impro et font un gros doigt au Texte, mais en même temps ils arrêtaient pas de préciser que ce n’était qu’une manière de faire les choses et que par ailleurs Shakespeare et tout ça c’était très beau. Dans ce cas-là, à mes yeux, il y a vision sans nécessairement démonstration de pouvoir.

le chagrin les hommes approximatifs lunécile

D’ailleurs le spectacle des Hommes approximatifs, intitulé Le Chagrin, était autrement plus intéressant. Il existe une version radio si ça vous intéresse. J’aime beaucoup leur manière de suggérer le passé commun, l’intimité de la frère et du sœur.

Charlotte : Une vision collégiale des choses encourage moins de mégalomanie c’est sûr. Quant à cette haine de la toux, elle me fait plutôt rire dans la bouche d’un homme qui met en scène du Beckett. Chez Beckett, le malaise, c’est presque une religion. Quoi de plus malaisant que la défaite complète de ton corps à s’abstraire de ses toux et de ses gargouillis ? S’il veut faire pontifier des alexandrins dans une ambiance de châsse, il n’a qu’à monter du Racine.

Lune :  Il se revendiquait brechtien en plus… C’est bien la toux, ça nous remet bien dans nos petits corps et ça fait pas oublier que tout ça c’est pour du faux.

Jean-David : La toux c’est carrément du Brecht en effet ! J’pense qu’il aurait aimé l’inventer !

Lune : Un comédien expliquait « vous comprenez nous on essaie de faire du vivant et vous nous en empêchez en toussant » – deux choses : les gens qui se font chier toussent moins discrètement, et Jean-Pierre Vincent ainsi que ses comédiens sont responsables de si on se fait chier ou pas / les gars ont oublié qu’ils jouent dans les meilleures conditions possibles, dans un bon vieux théâtre national rempli de spectateurs qui viennent les écouter volontairement, quand y’en a qui doivent jouer devant (avec ?) des publics bien plus compliqués (théâtre de rue, théâtre pour enfants par ex). Monsieur Jean-Pierre Vincent et ce comédien veulent montrer la vie sur scène, mais exigent que les 900 personnes dans la salle s’efforcent d’être morts. Moi j’étais VÉNÈRE.

Charlotte : C’est la moindre des choses, n’est-ce pas, d’éteindre ton corps en entrant. C’est d’autant plus absurde que ta formule me rappelle un truc que j’avais lu dans Télérama qui expliquait que jusque récemment (début du vingtième) on jacassait, mangeait, parlait et sortait à volonté au théâtre. C’est Liszt qui, vexé d’entendre Nicolas I parler pendant qu’il jouait, avait arrêté net et dit avec un sourire mielleux : « Quand Nicolas parle, même la musique se tait. » Ces types nous la jouent révolution de salon et renversement des autorités en étant encore plus oppressifs que n’importe quel petit despote tatillon.

Lune : Il a dit aux gens qui étaient pas capables de pas tousser d’aller au ciné à la place.

Charlotte : Le mépris social : ma partie préférée du théâtre. C’est bien ça, quand on pense au courage que ça demande à certains rien que de se dire que ça peut être pour eux.

Gibet : Comme vous dites, c’est très paradoxal, surtout que dans la salle il y avait beaucoup de toux d’embarras. En gros Jean-Pierre Vincent a reproché au public de manifester son malaise, alors que c’était la preuve qu’une partie du public était réceptive. Un peu comme si un humoriste reprochait à son public de rire parce que du coup on est moins attentifs à ses blagues.

Lune : Plutôt que de continuer à se chauffer dans le vide, je vous propose qu’on aille se poser devant la télé, cet endroit merveilleux où on a le droit d’expectorer sans se faire engueuler.

Freaks and Geeks, créé par Paul Feig, 1999-2000

freaks and geeks paul feig lunécile

Charlotte : Les manipulations temporelles sont légion à la télévision. Bien souvent, le recul des années permet de grossir les tendances d’époque (That 70’s show) ou de les remettre en perspective (Mad Men). Mais la première des raisons de mon attachement à Freaks and Geeks vient de son adhésion totale à l’époque dans laquelle elle s’inscrit, les années 80 de la Génération X. La suivante, c’est le casting stellaire (Jason Segel en timide sentimental, James Franco en adolescent écorché vif, Seth Rogen en cynique, leurs carrières à venir perçant déjà sous les façades tout juste sorties de l’ingratitude). La plus belle, c’est Linda Cardellini, lumineuse en blouson de l’armée qui tombe jusqu’à ses genoux, les cheveux dans la figure et l’indignation toujours au bord des lèvres. Jamais dégoulinante, la gracieuse pasionaria de classe moyenne se fiche bien de préserver sa bonne réputation, comme le clame le générique. Elle représente sans trop de gros traits la colère de l’adolescence et son envie de vivre, matées par un certain sens de la nuance. Des populaires si fréquents dans les films de lycée, on n’entendra jamais parler ici. Tout se passe, dès la scène introductive, chez les stoners ou les mathletes, obsédés par Donjons et Dragons et le club d’audiovisuel. Les coiffures sont parfois moches, les visages ne sont pas tous lisses, et l’ennui adolescent se savoure avec une pincée de sel et d’ironie dans ce lycée des banlieues de Detroit, comme dans le temps long d’une adolescence sans téléphone portable. Ce qui le symbolise le mieux, ce sont les chambres de Freaks and Geeks, accumulation sans recherche esthétique léchée de menus objets un peu kitsch, de livres, d’imprimés douteux sur les murs et de moquettes épaisses et beiges de pavillons. Le sens de la mise en scène y est si peu présent qu’on n’y distingue presque rien de remarquable. Elles ressemblent à toutes les chambres de toutes les adolescences passées à rêver à petit budget dans une petite ville. Elles sont bien plus vivantes et bien plus expressives, à l’image des dialogues sobres et prenants, que toutes les grandes pièces qui en jettent et les intrigues torturées de bien des séries d’adolescence.

Dylanesque : J’ai jamais vu une série aussi juste ce que c’est d’être un adolescent. Tu résumes bien les qualités de la série, tout en oubliant un peu de t’attarder sur les geeks. C’est à travers eux que la série me touche le plus, à travers les grands yeux d’un Bill qui découvre un forme précoce de dépression face à ses beaux-pères incapables. À travers un Neal qui découvre que l’humour ne sera pas assez puissant pour tenir à l’écart le cynisme des adultes et de parents qui divorcent. À travers un Sam qui ressent les premiers vertiges de l’amour. Et comme tu le dis, tout ça est dépeint sans jamais forcer le trait, sans jamais oublier d’être drôle et de laisser suffisamment de place à ces jeunes acteurs pour briller. Judd Apatow et Paul Feig proposeront par la suite d’autres explorations des phases de la vie humaine mais ils ne trouveront jamais le même équilibre et la même pureté qu’avec cette plongée dans l’adolescence. Le temps des possibles où on peut d’une minute à l’autre se sentir très grand ou tout petit. C’est finalement pas plus mal que NBC ait annulé la série au bout de 18 épisodes (attention à bien les regarder dans leur ordre de production et non de diffusion) : Freaks and Geeks n’aura pas eu le temps de grandir et perdre sa douce innocence.

Charlotte : Pour les geeks, c’est sûr, sans doute parce que j’abordais par le problème des chambres une atmosphère générale et que finalement c’est d’eux que je me sens le plus proche en ce moment. Ces geeks pleins d’espoir et de possibilités qui tâtonnent et avancent m’émeuvent aussi mais faute de place j’ai tartiné sur les plus âgés, dont l’espèce de dérive mi-cynique mi-colérique me touche beaucoup.

Dylanesque : Sans vouloir raconter ma vie – c’est bon tout le monde la connaît à force – je me retrouve aussi bien en Sam qu’en Lindsay. La rage et la maladresse, c’est ça être ado.

CharlotteCe qui me parle principalement c’est la patine générale de l’ensemble, double patine des années 80 qui sont déjà un retour à l’époque et du retour actuel à ce passé grâce au revisionnage. Mais je suis contente que tu complètes parce qu’en effet, je me suis rendu compte en rédigeant que non seulement je négligeais les geeks, mais qu’en plus, je n’arrivais pas du tout à écrire à leur propos.

Dylanesque : Oui, et on a beau être des enfants des années 90, on a aucun mal à se plonger dans ce « temps ancien », car c’est tout simplement le monde post-moderne pré-Internet dans lequel on a grandi. Il manque aujourd’hui – ou alors je la connais pas – une série sur les ados capable de saisir autant de sensibilités et de justesse. Et – attention je pars en mode vieux réac – peut-on retrouver la même rage, le même ennui, la même découverte empirique avec des gamins de 12 ans et leurs smartphones ? Je pense que oui mais j’aimerais bien voir comment. Bien croire que les jeunes de la génération 2000, c’est pas les jeunes de Soda. Fin de la parenthèse réac.

Charlotte : C’est intéressant ce que tu dis parce que justement je me demande comment retrouver ce rythme lent, aussi bien dans la vie que dans les œuvres. Cette imagination décuplée parce que nécessaire pour s’occuper, cette tolérance à l’ennui.

Dylanesque : C’est ce qui me rend réac peut-être mais surtout nostalgique. Le temps de l’ennui qui entraîne la créativité, l’introspection, la découverte empirique de soi et des autres, de l’amour et de la sexualité, qui apprend aussi bien à être patient qu’à être différent. C’est ce qui me pousse à me réfugier dans les 90’s (et parfois 80’s) et les films de John Hughes quand je perds ma foi dans les valeurs de la jeunesse actuelle. C’est un peu comme mon beau-père quand il regarde Les Choristes finalement. Merde.

Charlotte : Je pense que ce temps c’est aussi celui qui existe dans les livres qu’il faut prendre le temps de lire : il se crée quand on regarde une oeuvre, il ne lui préexiste pas autrement que dans nos fantasmes d’une belle époque passée.

Dylanesque : À noter également que l’utilisation de la musique est impeccable, du générique – qui fait encore des génériques aussi parfaits et efficaces ? – à la scène finale du pilote, cette hymne aux papillons dans le ventre quand on est amoureux à 12 ans.

Charlotte : C’est vrai que le générique est magnifique (avec une sobriété qui est celle de la série : 10/10) et cette chanson qui sort Lindsay de sa torpeur, et le moment où Sam se débloque et se met à danser, on lit sur son visage « screw this I’m going in » c’est formidable.

Gibet : J’ai pas vu toute la série et mon souvenir est lointain (ça sera bientôt réglé), mais je me souviens avoir été gêné par le sort réservé aux adultes dans les premiers épisodes. Je serais incapable de vous donner un exemple concret, mais j’avais le sentiment que l’écriture accordait plein de finesses aux ados mais était vraiment chargée pour les adultes – ce qui rompait un peu à mes yeux le contrat de justesse. Est-ce que vous avez ressenti ça ?

Charlotte : Oui un peu pour les adultes, mais en fait c’est surtout lié je pense au fait qu’on les voit à travers les yeux de Lindsay. On découvre en même temps qu’elle que ses parents ont encore une vie sexuelle et ont des accès d’empathie inattendus. Beaucoup ont leur morceau de bravoure plus tard dans la série : le coach au moment des problèmes de Sam avec sa sexualité, si je me souviens bien, le père de Lindsay lorsque le personnage de Segel est en bisbille avec le sien… Même le conseiller d’orientation un peu gonflant finit par apparaître comme quelqu’un de beaucoup plus intéressant et capable qu’on ne l’aurait cru. Je viens de retomber sur une scène très belle où la mère de Lindsay, face à la défaite totale de leur Halloween, lui dit « je ne comprends pas, ce monde est tellement différent de celui dans lequel j’ai grandi ; maintenant, tout le monde semble juste beaucoup plus méchant. »

freaks and geeks paul feig lunécile

Dylanesque : Je suis bête de dire que c’est la seule et unique représentation juste de l’adolescence dans les séries. Il y a aussi My-So Called Life dont j’avais un peu parlé ici.

Charlotte : Je ne l’ai pas vue en intégralité car ça m’a moins plu (j’ai du mal avec Claire Danes).

Dylanesque : T’as pas trouvé que Claire Danes captait méga bien les états d’une ado dans le meilleur comme dans le pire ? En tout cas dans My So-Called Life, les parents sont très convaincants. C’est peut-être même eux les plus touchants. Je place les parents d’Angela dans la même catégorie que Coach et Tammi Taylor dans Friday Night Lights : les merveilleux parents à la télé. Imparfaits mais parfaits.

Charlotte : Aucun souvenir, ils n’égaleront jamais les Weir dans mon cœur.

Dylanesque : De toute façon, c’est pas un concours. Juste des exemples variés de comment bien écrire des rôles de parents – et de couples mariés qui vieillissent ensemble – sur le petit écran. C’est plus dur que les divorcés, les maris qui trompent leurs femmes ou les parents abusifs finalement.

Gibet : C’est intéressant ce que vous dites là. Il y a une tarte à la crème des manuels de scénario qui dit qu’il faut nécessairement conflit pour que ça fasse fiction (quel intérêt de filmer des gens heureux ?), mais en vrai le simple fait de montrer comment deux personnes ou davantage se démerdent pour vivre en bonne intelligence c’est passionnant.

freaks and geeks paul feig lunécile

Charlotte :  Je pense juste que pour le coup, dans My So-Called Life, le côté geeks manque un peu : c’est vraiment centré sur une jeune fille, d’ailleurs les Français traduisent ça par Angela 15 ans. Ils sont tous plus jolis, dans mon souvenir : le love interest est Jared Leto et ils l’ont beaucoup plus ripoliné que ne l’est par exemple Franco qui a presque l’air de sentir la bière et le pas lavé. C’est plus sur les peines de cœur et les tourments existentiels d’une jeune fille, et le jeu de Claire Danes (dans mon souvenir toujours) n’a pas la densité subtile de celui de Cardellini. Après je suis très fan de Lindsay, donc c’est un avis très subjectif !

Dylanesque : Je pense que My So-Called Life fonctionne encore mieux quand on est soi-même ados où l’on peut s’identifier avec moins de recul auprès d’Angela et ses camarades. Mais la série ne parle pas que de romance, elle va même loin avec l’alcoolisme précoce de sa meilleure amie, l’homosexualité persécutée de Ricky, le mal-être d’un Jared Leto très grunge.

Charlotte : Bah tu vois aucun souvenir ! Il faudrait que je la revoie.

Lune : Ouais, mais pour l’instant, c’est de l’heure de la sieste ! Bon dimanche à tous !

Le dessin de la semaine

En attendant Godot JP Vincent lunécile

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