De l’amour pour Garrel et Macaigne

Aujourd’hui, petit lecteur, Gibet et moi on t’offre un nouveau débat mais pas un débat très tonitruant, y aura pas de soldat américain borderline, pas de dinosaure capitaliste, pas de héros spatio-temporel pour bébés – on discute cinéma français, tranquille, un tit cawa vanille posé sur la tête, au hasard des visionnages qui se recoupent : à quelques jours d’intervalles nous avons vu Les Deux amis réalisé par Louis Garrel, starring entre autres Vincent Macaigne, et Dom Juan et Sganarelle réalisé par Vincent Macaigne, starring entre autres pas Louis Garrel mais Loïc Corbery (ce qui est bien suffisant pour fapper), et globalement, nous sommes charmés. Voici pourquoi :

Les Deux amis, Louis Garrel

les deux amis garrel lunécile

Gibet : Je crois qu’avant tout il faut dire que j’ai de la sympathie pour ce que font Louis Garrel et Vincent Macaigne chacun de leur côté et ensemble, et que malgré cette attente – et peut-être même du fait de cette attente – le film m’a contenté. Toi aussi si je me trompe pas ?

Lune : Oui tout pareil. J’aime ce que fait Vincent Macaigne parce qu’il travaille avec des réalisateurs qui m’intéressent, Antonin Peretjako (je rappelle au lecteur que mon film préféré est La Fille du 14 juillet), Justine Triet, Guillaume Brac, toute la petite team des jeunes réalisateurs français. Je crois que c’est tout simplement un acteur qui me touche, avec ses grands yeux perdus, son mélange de grâce et de disgrâce, la compassion et la peur qu’il peut provoquer selon qu’il se soit une énième fois fait humilier ou qu’il ait pété un de ses câbles monumentaux. J’aimerais juste le voir dans des rôles vraiment différents, j’ai l’impression que y a du potentiel qui n’est pas exploité par les réalisateurs (à part le délicieux Antonin Peretjako) et c’est dommage. Ma sympathie pour Louis Garrel est un peu différente – déjà j’ai dû dépasser l’étape où mes ovaires chantaient d’amour pour lui – mais je n’arrive pas à définir précisément quoi. C’est bien sûr un super acteur, précis, avec un corps et une voix intéressantes mais ça y en a des tas, je sais pas, peut-être que j’aime la bulle d’ironie et de scepticisme qui l’environne parfois, et peut-être que je prends plaisir aussi à aimer un acteur méprisé à la va-vite par ceux qui le rangent dans la catégorie « jeune premier vieillissant qui sourit jamais et ne compte que sur sa tête de beau gosse typiquement français ». Donc ouais la réunion des deux ça m’enthousiasmait. Et puis j’avais assisté à une lecture du scénario pendant Premiers Plans 2014 qui m’avait plu.

Gibet : Plutôt d’accord avec ce que tu dis sur Vincent Macaigne, c’est vrai que quand on s’enquille ses films on peut ressentir une certaine lassitude. Moi c’est arrivé tardivement, avec Une histoire américaine d’Armel Hostiou, face auquel j’ai vraiment ressenti le gavage que d’autres moins patients ont ressenti dès la salve de 2013. C’est certainement que Une histoire américaine ça ne tient que par la fascination de Hostiou pour Macaigne et que c’est dur d’être fasciné avec lui parce qu’il lui fait refaire des trucs qu’on a déjà vu dans les films précédents de l’acteur. Même la perte de poids spectaculaire, elle est mieux gérée par Brac (d’ailleurs me suis toujours demandé si c’était le corps de Macaigne qui modelait l’écriture de Brac – si Brac voyant Macaigne perdre du poids lui avait écrit un perso beaucoup plus viril dans Tonnerre que dans Un monde sans femmes – ou si c’était l’inverse – Macaigne perd du poids parce que Brac lui a écrit ce rôle-là). Sinon je trouve que si on l’emploie effectivement toujours plus ou moins de la même manière, cet archétype à chaque fois se coule dans une humeur générale différente, et ça fait des variations, parfois ténues, mais véritables. Par exemple dans La Bataille de Solférino le déchaînement l’entêtement la fragilité de Macaigne elle est en accord avec l’univers général où tout et le tout le monde est déchaîné entêté fragile, alors que dans La Fille du 14 juillet son perso, pourtant toujours nullos désœuvré, va, à l’image du film, être plus désinvolte. C’est ce que j’appelle la composition à la française (par opposition à la composition à l’américaine) – pas d’effort radical pour sortir de soi, mais une perméabilité au ton et au rythme du film. Il y a de ça aussi chez Louis Garrel qui, comme tu dis, est condamné pour son jeu uniforme BG tête de con alors que, à l’époque où tes ovaires chantaient, on avait traversé une grande partie de sa filmo et constaté qu’il y avait des variations parfois énormes d’un rôle à l’autre. J’aime bien son attachement au fait que le cinéma d’auteur français traditionnellement est un long discours amoureux. D’ailleurs sa filmo montre bien que c’est long oui mais pas homogène, contrairement à ce que peut dire la mauvaise foi des haters. Dans tous ses films (en tant qu’acteur et en tant que réalisateur), il y a d’une façon ou d’une autre un triangle amoureux, et pourtant on a vraiment affaire à des films très très différents. C’est pas parce que le thème, et souvent les situations les décors les persos, sont proches que ça exclut le déploiement d’une voix bien nette, l’objectivation d’un rapport au monde singulier. Bref, donc, j’avais pour ce film un a priori positif, d’autant plus que tu m’avais dit du bien du scénario, avec juste une petite méfiance sur l’utilisation de Macaigne. Après, je crois que statistiquement (sondage IFOP) je suis déçu par 95% des films que j’attends – déception logique puisque les attendant je me les prépare (pas de manière active hein, simplement il y a un délai alors ça cogite) et nique souvent leur découverte. Donc c’est pas forcément bon que j’ai envie de voir un film.

Lune : Oui c’est vrai que y a toujours des variations dans le jeu de Macaigne et Garrel mais je l’ai plus vu chez Louis Garrel, du coup je suis pas frustrée de ce que j’ai pu voir de lui, alors que j’ai faim de plus de Macaigne. Contrairement à toi attendre un film ça se finit rarement en déception chez moi, probablement parce que je m’imagine rien de concret, ça fait plutôt comme si les acteurs et le réal dansaient tranquillement ensemble dans un coin de ma tête. Ce que j’ai pensé du film en gros : même si j’étais à la lecture de scénario, j’avais oublié les détails, donc j’étais curieuse de savoir comment la relation Clément-Abel allait évoluer avec Mona au milieu (cela dit même sans avoir écouté le scénario, je me serais attendue à la même chose, comment Mona va aller de l’un à l’autre et comment ça va les affecter, à cause de ce que j’ai déjà vu des deux comédiens – c’est le comment qui est intéressant et pas le va-t-elle ? va-t-il ?). Surtout que, si j’ai vu beaucoup de films avec des triangles amoureux, j’en ai vu peu qui s’intéressaient autant à l’amitié des deux qui fricotent à la même enseigne. J’ai beaucoup aimé l’esthétique du film, surtout la manière de filmer les visages (comme c’était déjà le cas dans Petit Tailleur – le coco Garrel sait s’y prendre avec les jolis minois), c’est drôle, c’est touchant, c’est une langue qui me plaît, et ça m’a permis aussi de découvrir Golshifteh Farahani, je peux pas en dire autant sur elle que sur les deux zozios, faute d’avoir vu d’autres films avec elle, mais je trépigne parce que je viens de voir qu’elle va jouer Madame de Réan dans Les Malheurs de Sophie de Christophe Honoré et que ça va être trop biiiien !

Gibet : Oui pour Les Malheurs de Sophie ! Je sais pas ce qu’il nous fait Christophe Honoré en ce moment mais Métamorphoses c’était génial (et je pèse mes mots), une sorte de film de cul panthéiste où même les arbres sont bandants, et j’ai super hâte de voir ce qu’il va faire avec Les Malheurs de Sophie, c’est tellement bizarre et malsain ce roman, tellement SM. Bref. Les Deux Amis. Vu qu’on a commencé par parler de Macaigne-Garrel acteurs, ça me semble intéressant d’observer d’abord comment Garrel cinéaste joue avec eux. Alors bien sûr y a des trucs évidents d’auto-dérision – le personnage de Garrel se voit reprocher par Mona de faire la gueule exprès pour avoir l’air profond ; les trucs un peu pompeux que Garrel aurait dit au premier degré dans d’autres films sont moqués (la scène où il lit son poème à la station service !) – mais y a aussi une démarche plus profonde, que je qualifierais de synthétique, en mode « on sait parfaitement quelle est notre amplitude de jeu et on va s’en servir à fond ». J’ai l’impression que les personnages Abel et Clément sont construits à partir des possibilités de jeu dont les acteurs ont fait démonstration dans leurs films précédents. Et ça fait des personnages très denses, très consistants – consistants d’une drôle de manière d’ailleurs, parce qu’ils consistants par leur inconsistance. Je veux dire, Abel et Clément sont extrêmement capricieux et impulsifs. Abel, après qu’il a couché avec Mona, il la contemple pendant au moins quinze secondes (tu fais bien de parler des visages on sent que ça l’intéresse beaucoup de les filmer, Garrel) et tout à coup paf il la vire clac la porte au nez, dix secondes après petit remords tiens quand même un manteau tu vas avoir froid. Clément il passe le dernier mouvement du film à rompre inlassablement avec Abel et ça sort presque de nulle part (pourquoi maintenant ?). Alors un scénariste classico dirait certainement que c’est pas du boulot, qu’il faut définir ses personnages et expliciter les motivations. Mais en vrai dans la vie on est pas définis et ce qui motive chaque acte c’est super flou, surtout dans les situations passionnelles. C’est ça que je veux dire par consistant car inconsistant. Et ça s’obtient par condensation des talents des deux gars. Clément, par exemple, il est en même temps Macaigne-Un monde sans femmes et Macaigne-Tonnerre. Du coup son personnage, on sait jamais si c’est du lard ou du cochon, s’il est retors ou victime absolue, où s’arrête la mise en scène, le chantage affectif et où commence la douleur vraie. On sait pas probablement parce que lui-même sait pas, et qu’en fait ces distinctions n’existent pas. Après, tout ça, même si c’est honorable, au regard des précédents films de Garrel, on s’y attendait. La vraie surprise du film, je trouve, c’est l’effort permanent pour sortir le film d’auteur sentimental parisien de la chambre de bonne. Rien que dans la première demie heure, de mémoire, y a au moins une dizaine de décors bien distincts, et à chaque fois le décor se superpose à la situation, ils ne continuent pas imperturbablement de discuter du contenu de leur petit cœur meurtri. Genre la première discussion qu’ont Abel et Clément (discussion qu’on attend depuis une dizaine de minutes) elle a pas lieu dans un café clope à la main, elle a lieu en garde-à-vue, et la contrainte physique prise en compte de façon burlesque influe concrètement sur le dialogue. Et Clément où est-ce qu’il fait sa tentative de suicide ? Pas dans sa chambre non, sur un tournage reconstitution d’une émeute de mai 68. Ça fait qu’il y a toujours au moins deux choses simultanées à voir et ça réussit à être spectaculairement français. J’aime bien en fait que Garrel soit si peu crevard en idées. L’oiseau en cage offert à Mona secrètement prisonnière (donc doublement prisonnière) c’est franchement pas très subtil MAIS il en fait pas des tonnes dessus, la dimension métaphorique disparaît super vite. Au contraire un réal un peu relou aurait pas lâché l’affaire, il en aurait fait un motif, et paf on aurait eu l’oiseau à intervalles réguliers pour signifier des trucs sur l’évolution de Mona face au monde ou je sais pas quoi. Garrel s’en tape car il a pas que ça dans son sac. Ce que je dis sur la mise en scène ça devient moins vrai dans le dernier quart du film, où ça se tasse un petit peu, ça rentre à l’hôtel-unité de lieu, et moi ça m’a laissé avec un petit mais réel goût d’inachevé, puisque du coup les séquences les plus réussies sont au début et au milieu. Comme un repas sans dessert.

Lune : Oui oui et oui pour Métamorphoses, c’est vraiment un délice ce film. D’ailleurs, Christophe Honoré, si tu nous lis, il faut faire quoi pour jouer dans tes films (stp) ? J’suis pas super d’accord avec ce que tu dis sur la fin du film, moi j’ai trouvé ça très drôle les aller-retours des deux glandus pour réclamer du cul sans oser le faire vraiment. Et y a quand même un petit dessert avec Clément qui passe la vitrine, si tu veux c’est comme quand t’as pris un trop gros plat au resto, tu prends un petit café gourmand, pour avoir le goût du dessert sans être écœuré.

Gibet : Pour jouer dans les films de Honoré je crois qu’il faut être soit déjà connu (jeu cinéphile) soit vraiment amateur (comme dans Métamorphoses) – laisse béton quoi. Pour la fin du film oui, je dis pas que c’est nul juste que c’est un peu en dessous du reste. Au lieu d’être super, c’est juste pas mal. Attends y a un bug là… non… je ne me trompe pas : un Dylanesque sauvage apparaît !

Dylanesque : Je suis allé voir le film avec des choses dans ma tête très différentes que les choses dans vos têtes. Le seul film que j’ai vu avec Garrel, c’est Dans Paris, qui m’avait gentiment plu d’ailleurs malgré la jalousie causée par le délit de belles gueules typiquement frenchy formé par lui et Duris. Macaigne, je l’ai jamais vu au cinéma, seulement via des extraits de pièces et de lectures envoyés par des amis tout excités de voir qu’on pouvait faire du théâtre excitant après des années à s’emmerder au Conservatoire à Rayonnement Régional d’Angers – et il m’avait également excité le monsieur mais pas assez pour que j’aille le voir sur grand écran. Parce que l’autre truc essentiel qui me sépare de vous, c’est que je bouffe rarement du cinéma français, d’auteur ou pas. Déjà, je précise que je vais trois fois par an au ciné et ensuite, la dernière fois que j’ai payé pour voir un film de chez nous, c’était Les Poupées Russes, en 2005 (encore Duris, tiens). Bien sûr, j’ai vu d’autres choses, notamment grâce à vous – du Godard, du Blier – et en zappant sur la grande télé de mon papa abonné à Canal – La Reine Margot récemment – mais je suis loin de connaître mes classiques ou de savoir définir précisément les caractéristiques du ciné français – ou alors juste de gros clichés, des trucs parodiques qui se rapprochent plus d’un sketch des Inconnus que d’une vraie expérience dans les salles. Malgré tout, l’autre soir, je suis sorti de chez moi vers 20h et j’ai fait quelques pas jusqu’aux 400 Coups – notre sympathique cinéma art et essai angevin qu’on salue au passage – et j’ai acheté un ticket pour Les Deux Amis. J’avais besoin de prendre l’air alors je me suis enfermé dans une salle de ciné. J’avais entendu du bien du film, je m’étais dit en lisant le pitch que c’était le genre d’histoire que j’aimais – c’est-à-dire pas d’histoire mais des personnages qui ressentent des choses dans la rue – et franchement, y avait rien d’autre de bandant à l’affiche. On était trois dans la salle ce qui m’a réjoui, ce qui m’a mis de bonne humeur et disposé à recevoir le film avec le sourire malgré le fait que ma petite âme un peu triste m’avait emmené jusque là. Pour ça, le film a rempli la mission que je lui avais donnée sans lui demander son avis : il m’a diverti, m’a amusé, vaguement ému parfois et je suis sorti dans ce début de froideur automnal avec le cœur un peu plus chaud. Il est difficile de résister au charme du trio et les rares fois où ils sonnaient faux à mon goût n’étaient rien comparées à toutes les fois où ils étaient franchement justes. Justes à leur façon. C’est ce que j’ai préféré dans le travail de Garrel – réalisateur et acteur – et dont tu commençais à parler Gibet : ce plaisir à lancer plein de cailloux en l’air pour voir comment ils vont retomber. Pas grave si c’est pas parfait et que la structure est pas très solide. Pas grave si parfois une réplique est à côté et a l’air mollement improvisée. Pas grave car on apprend vite à se nourrir et à se réjouir des moments où un plan est beau, où un acteur surprend, où un personnage prend vie. Des moments où même si toutes les situations ont déjà été racontées avant, on peut nous les raconter encore mille fois de manières différentes quand on s’y prend comme Garrel. Comme pour pas mal de mes œuvres favorites, j’ai aimé Les Deux amis avant tout pour ses fulgurances. C’est un brouillon vraiment passionnant. Tellement que j’ai fait une grave erreur au milieu du film : j’ai eu des attentes. Gibet, là où tu es heureux d’avoir une multitude de décors – car à force de voir des huis-clos, tu en as marre – moi j’ai souhaité plus de huis-clos car j’en ai pas assez vu. Quand Abel et Clément retiennent Mona sur le quai de la gare et qu’elle ne peut pas rejoindre sa prison, j’ai eu envie d’un road trip nocturne. Quand ils se mettent à marcher tous les trois la nuit dans les rues de Paris à la recherche d’un hôtel, j’aurais aimé les voir poursuivre cette marche le temps d’une nuit blanche. Quand l’amitié d’Abel et Clément m’intriguait, je voulais qu’on se concentre sur leur amitié sans y ajouter. En fait, j’ai aimé les différentes scènes du film pour leur fulgurances, mais je suis pas sûr d’avoir aimé le film dans sa totalité. Chaque partie vraiment chouette appelait à une suite que j’étais déçu de ne pas voir arriver. Chaque caillou jeté par Garrel méritait 1h30 d’exploration. Il y avait plein de films dans le film et même si ça rendait Les Deux amis vivant et excitant, ça m’a aussi fait l’effet de découvrir que le roman que je voulais lire était en fait un recueil de nouvelles. C’est à la fois une bonne chose parce que ça veut dire que j’ai suffisamment aimé les personnages pour les avoir imaginés dans d’autres scénarios, pour avoir eu envie de les voir plus. Mais ça donne, au final, une expérience un peu frustrante. Un sentiment un peu mitigé. Est-ce qu’il n’existe qu’à cause de mes « et si ? ». De mon manque de références liées au ciné d’auteur ? Est-ce qu’il faut que j’attende avant d’aller voir les autres films de Macaigne, de peur de me gaver trop rapidement ? En tout cas, la seule scène qui ne m’a vraiment pas plu et pas à causes d’attentes, c’est celle dans l’église, entre Abel et Mona. Là, pour le coup, le symbolisme est un peu lourdingue et, même si Garrel est en sûrement conscient, il s’y attarde trop longuement pour que ce soit juste un truc en passant. Même si, dans la vie, on se dit parfois des trucs très clichés – je suis le premier à rentrer dans des églises avec des filles – j’attendais mieux de ce dialogue très convenu. La scène suivante, où Mona danse dans le bar, a failli m’ennuyer tout autant – j’ai eu peur que la jeune femme devienne une manic pixie dream girl qui fait des trucs cute et inattendus qui séduisent notre héros torturé et blasé – mais l’équilibre est là et Garrel retombe sur ses pattes juste avant que ça sente trop mauvais.

Gibet : Je pense que les gens honnêtes (je veux dire : qui ne rejettent pas le film par principe genre « Louis Garrel est un gros con ») sont tous d’accord pour dire que le film part dans tous les sens et ne va jamais au bout de ce qu’il semble promettre. Certains – un peu toi mais pas vraiment – trouvent que c’est un défaut ; d’autres – dont moi – trouvent que c’est une qualité. Je ne suis vraiment pas sûr qu’on puisse qualifier le film de brouillon, dans le sens où chaque séquence en elle-même est maîtrisée, prend un parti net qu’elle n’épuise pas mais qu’elle fait plus qu’effleurer. En gros c’est une succession hétérogène de séquences homogènes. Comme tu dis, un recueil de nouvelles. Mais personne n’a dit qu’un film ça devait être moins ça qu’autre chose (tu le dis pas vraiment non plus, mais pourquoi particulièrement réclamer un roman ?). En tout cas, je m’y retrouve très bien car j’ai l’ennui rapide – une fois que j’ai saisi où le réal veut en venir, s’il n’y a pas un rythme ou un ton bien spécifiques, je décroche, je m’impatiente, je deviens bougon voire furax (c’est ce qui m’arrive presque systématiquement face à la compétition de Premiers Plans). Là ça n’arrête pas de bifurquer, alors je dois tout le temps me reconfigurer et au bout du compte j’atteins le générique de fin sans avoir grincé. C’est une façon détournée pour le film d’être spectaculaire. Pour les deux séquences que tu cites, je vois ce que tu veux dire, mais mon attention n’était pas focalisée là-dessus quand j’ai maté. Dans l’église, je m’amusais surtout du décalage produit par la vieille forcée d’être témoin de la pulsion de cul (à partir de là, m’en foutais un peu de la naïveté des paroles de Mona – le cliché est peut-être même volontaire) et puis ensuite il y a le ou les plan(s) très étrange(s) avec les deux amants baignés dans le reflet des vitraux on sait pas trop ce qu’on voit mais c’est graphique et rien que pour ça ça valait le coup d’entrer dans l’église. Dans le bar, je n’ai pas du tout pensé à la possibilité de la manic pixie dream girl (j’ai un peu pensé « Garrel veut nous montrer que sa meuf sait danser » mais juste un peu) parce que si le personnage de Mona fonctionne – et ça se sent très rapidement – c’est que comme les deux autres (comme tout le monde ?) elle agit avant tout pour elle-même. Dans cette scène de danse, moi j’ai vu une jeune femme qui se dégourdissait le corps, et Abel spectateur il aide au dégourdissement mais il est pas la cible première. Dans la dynamique manic pixie dream girl il faut que le protagoniste soit masculin et que les excentricités de la fille ne valent que pour lui. Vraiment ça m’a pas effleuré l’esprit. Sinon, pour répondre à une de tes questions : t’as aucune raison d’attendre avant de regarder Tonnerre ! Le reste c’est pas obligé mais Tonnerre c’est bon et ça contient plein d’ingrédients so dylanesques (relatif à toi, pas à Bob Dylan hein) ! Si t’aimes pas au moins un peu le film, tu peux euh m’imposer le visionnage de la série de ton choix.

Lune : Je voudrais revenir aussi sur la scène dans l’église, moi j’ai beaucoup aimé le mélange des tons, Gibet a déjà parlé de la lumière intéressante des vitraux sur les visages et de la drôlerie des réactions de la p’tite mamie grenouille de bénitier, mais je voulais dire que c’est le mélange des deux qui fait que c’est pas hyper convenu. Comme la constance-inconsistance dont parlait Gibet, c’est très humain ce mélange d’émotions, et c’est une des choses que j’aime au ciné, l’impureté. La scène dans le bar j’ai juste vu ça comme une parade amoureuse, avec ce que ça a de beau et de ridicule.

Dylanesque : Gibet, si j’aime pas Tonnerre, tu devras regarder Entourage le film. Concernant Les Deux amis, je pinaillais. Je crois que mon esprit voulait à tout prix trouver des trucs qui amoindrissaient mon enthousiasme. Et ces trucs étaient parfois confus, je dois le reconnaître. Je dois avouer que t’as raison pour la scène du bar, surtout qu’à plusieurs reprises, Mona souligne à quel point le comportement de ces deux stalkers est ridicule. Et oui, quand je parlais de plan très beau, celui que tu mentionnes dans l’église en fait partie, toute la manière dont Garrel filme le sexe entre son perso et Mona en fait partie. En fait, il faudrait que je revoie le film en sachant que je m’embarque dans un recueil de nouvelles et le savourer comme tel.

Dom Juan et Sganarelle, Vincent Macaigne, 2015

dom juan sganarelle macaigne lunécile

Gibet : C’est important de rappeler les règles du jeu qui ont contraint la réalisation de ce film : Dom Juan et Sganarelle a été fait dans le cadre de la Collection Théâtre 2014 d’Arte, au même titre que (derrière chaque titre, une critique faite par nous autres) Que d’amour ! de Valérie Donzelli, Le Système de Ponzi de Daniel Desarthe, Des Fleurs pour Algernon de Yves Angelo, La Forêt d’Arnaud Desplechin, Les Trois Sœurs de Valeria Bruni-Tedeschi et un ou deux autres dont on n’a pas parlé parce qu’ils étaient vraiment ratés (notamment un truc très mal dosé avec Didier Bénureau qui s’achète des amis). Le principe était d’adapter une pièce de théâtre à l’écran avec un certain nombre de contraintes (ne pas changer la distribution, ne pas ajouter de texte, tourner vite) mais la permission de changer totalement la mise en scène. Dans la plupart des cas, le résultat est très intéressant, on sent que la contrainte a permis aux cinéastes de s’affirmer ou d’explorer des voies inédites. Dans tous les cas, c’est l’occasion de faire une captation d’acteurs et de textes qui ont peu l’occasion d’être captés. Pour ça, le film de Macaigne a un intérêt double : le bonhomme est fameux dans la sphère du théâtre pour ses mises en scène tonitruantes, mais la sphère du théâtre c’est pas très large, et même avec la meilleure volonté du monde j’ai pas réussi à voir la reprise de son adaptation de Dostoïevski fin 2014. Tous ceux qui comme moi sont curieux de voir ce que ça donne une mise en scène de Macaigne mais ne peuvent pas matériellement eh bin ils peuvent maintenant se rabattre sur les films (il y a eu un moyen métrage aussi, Ce qu’il restera de nous en 2012). Autrement dit non seulement on découvre la team Comédie Française à l’œuvre (à part Loïc Corbery les autres sont inconnus au bataillon pour les non-spectateurs de théâtre) mais en plus on découvre la façon de Macaigne. Dom Juan et Sganarelle, retardataire comme celui de Bruni-Tedeschi (Les Trois Soeurs a été diffusé le mois dernier sur Arte), pour l’instant est montré dans les festivals, et c’est au Festival International du Film de la Roche-sur-Yon (quand je disais qu’on était de bonne volonté !) qu’on est allés le téma. Ça t’a plu ?

Lune : Ça m’a beaucoup plu. Il faut dire que j’y suis allée avec ma sympathie pour Vincent Macaigne et mes a priori de ça va être explosif et crade, du coup je n’ai pas été rebutée par cet aspect contrairement à certains spectateurs – après le film, il y avait une rencontre, et un spectateur racontait qu’il avait vécu le film comme une overdose, et demandait si c’était pour qu’on sente l’overdose de Dom Juan. C’était très généreux en image, peu en texte, et tant mieux ! Avec la contrainte de tourner en peu de temps, ça donne des films courts, et je préfère peu de texte bien exploité à une lecture en accéléré. En plus c’est rafraîchissant de couper dans le texte comme ça à la tronçonneuse, ça met une petite tape au cul à tous ces bourgeois qui pensent qu’à force de poser le texte comme sacré ils auront médaille de l’Académie française. Y a beaucoup de bonnes idées dans ce film, qui joue avec un type d’humour que j’aime dès la première séquence (Dom Juan et Sganarelle qui se trimbalent le corps du Commandeur pendant des plombes). La scène de la fête est chouette aussi, surtout le plan avec la fille qui danse, subitement c’est comme si y avait plus personne autour d’elle car Dom Juan la regarde. La scène du pauvre est super aussi, on sait pas où se positionner car d’un côté oui Dom Juan est pas sympa avec lui mais de l’autre le pauvre est pas un perso hyper attachant de prime abord, et ça ça conserve l’ambiguïté de la scène de Molière. En ce sens Macaigne est fidèle à l’œuvre. Et comme dans toutes les adaptations réussies de cette commande Arte, les acteurs sont ouf malade, c’est vraiment chouette d’avoir accès à eux, comme tu disais.

Gibet : Oui le film est très généreux, d’une manière un peu similaire aux Deux amis : c’est le gros bordel (pas sûr d’avoir compris où le film voulait en venir au final, même avec les explications de Macaigne après la projection – et toi ?) mais y a la blinde d’idées et c’est un plaisir autant sensoriel qu’intellectuel de découvrir les options qu’a choisi Macaigne pour tel ou tel moment attendu de la pièce. Et tu dis pas généreux en texte – à la fois oui et non. C’est vrai qu’il a grave coupé dans la matière, mais par contre le texte qui reste il est pas là pour rien, il le fait entendre d’une nouvelle manière. Il a totalement inversé et redistribué la tonalité comique et la tonalité tragique. Toutes les tirades, habituellement données comme grotesques de Sganarelle, elles sont délivrées avec un grand sérieux, une grande cruauté – c’est impressionnant comme la tirade où il fait du coq-à-l’âne pour prouver je sais plus quoi à Dom Juan, qui EST du Molière à la lettre, on dirait jouée comme ça du Beckett. Pareil pour l’épisode de Pierrot, que traditionnellement on monte en mode bonne grosse blague, et qui là est montré par Macaigne comme une scène de viol conjugal, SANS ALLER CONTRE LE TEXTE encore une fois. C’est une super intuition de faire en sorte que Sganarelle et Pierrot aient eux aussi une sexualité, ça rend tout infiniment plus dense et violent. Pareil pour la scène du pauvre, comme tu dis, où Macaigne arrive à nous faire sentir à nouveau ce que l’épisode peut avoir de subversif. À côté de ça, Macaigne fout du burlesque à des endroits pas du tout attendus – dans les séquence du Commandeur, dans les séquences avec le père… Je pourrais continuer le relevé comme ça pendant des heures, je trouve qu’il y a une idée passionnante à peu près toutes les trente secondes. Autre mérite du film, il crée vraiment des images, on voit des trucs qu’on a jamais vu auparavant – une partouze où les gens s’interrompent pour chanter la Marseillaise solennellement, une limousine 4×4 tunning, une scène de torture où la torture consiste à brosser les dents du torturé très fort…

Lune : Je sais pas trop non plus où il veut en venir mais c’est pas important, le film est une grosse piñata, c’est assez plein de surprises pour que ça me gêne pas de pas avoir compris. Peut-être que c’est pas très clair dans sa tête non plus qui sait ? Et alors là il serait vraiment fort, parce que pondre un truc cohérent quand on sait pas où on va…

Gibet : Bin justement c’est pas très très cohérent… Enfin la cohérence c’est l’humeur ou l’énergie, mais ça part un peu dans tous les sens non ? Si on est honnêtes, y a même des trucs un peu ratés, notamment quand Macaigne essaie de « doubler » sa séquence – quand il utilise la musique de Don Giovanni ou quand il utilise les images de Nosferatu, je me dis que c’est trop didactique, pas assez sensoriel.

Lune : Ben alors on a qu’à dire que c’est pas un film raisonnable mais pulsionnel.

Gibet : Ouais. Mais mon côté scolaire ne peut pas s’empêcher de vouloir englober le truc dans un beau petit paquet explicatif. Tu as pensé quoi de la fin ?

Lune : Euh ça m’a moins ébloui. Enfin la mort de Dom Juan, j’ai été habituée à un high level d’énergie tout le film et du coup j’avais envie qu’il crache plus que ça. Ça aurait pu rendre ça super drôle, après j’ai pas l’impression que c’est l’idée. Aussi les figurants qui filment Dom Juan au lieu de l’aider ça m’a un poil ennuyée, j’ai l’impression d’y voir une critique du genre « regardez comme le monde ne vit plus que par écrans interposés » mais comme j’adore Macaigne j’ai décidé que je me trompe et que c’est pour une vachement meilleure raison. J’ai bien aimé Sganarelle au balcon par contre. Et sa mort POUM direct simple violent hihi. J’ai beaucoup aimé les chevaliers aussi, vu que les décors sont modernes ça devient fantastique de voir tes types à cheval avec un masque type Ku Klux Klan, c’est hyper menaçant et incompréhensible. Alors que bon, s’il avait fait un gang de motards…

Gibet : Je me rends compte en nous lisant que c’est dur pour en parler de ne pas juste faire une liste des choses réussies. J’arrive pas du tout à comprendre la vision globale (mis à part que Macaigne a clairement l’intention de redonner sa vigueur au texte de Corneille EUH PARDON de Molière) mais ça n’est pas spécialement un défaut, c’est pas de sa faute si je suis scolaire. Pour la fin, je n’arrive pas à comprendre de quel côté de la morale se positionne Macaigne (en même temps ce n’est pas clair non plus dans la pièce). Un truc que je trouve intéressant (mais qu’encore une fois je n’arrive pas trop à articuler avec le reste !) c’est que son Dom Juan a l’air de vouloir être dans tous les états EN MÊME TEMPS, défoncé et lucide, enfant (il y a plusieurs scènes où on le lave) et vieillard, laid et beau, sincère et imposteur, Christ et Satan, mort et vivant, tatoué et pas tatoué… Ça me fait penser au bouquin Contre l’érotisme dans lequel Laurent de Sutter dit qu’une trajectoire dite « pornographique » consiste à collectionner les jouissances (ce qu’on ferait tous, selon lui, avec une obstination plus ou moins grande) – on pourrait dire que le Dom Juan de Macaigne essaie d’être dans tous les états à la fois pour avoir la collec la plus complète possible. Et c’est vraiment de l’ordre de la collection parce qu’à côté de ça ce n’est pas un bon vivant, il ne savoure rien, il mange et boit comme un moineau, on ne le voit même pas baiser. Sganarelle avec son gros corps, n’essaie pas de se dépasser, il est naturellement engagé ici et maintenant. Tiens en fait ça marche pour lire le film la distinction proposée par Sutter : Dom Juan est du côté de la pornographie comme j’ai dit et Sganarelle est du côté de l’érotisme – conception puritaine qui n’envisage que le plaisir génital, dans une perspective de santé / d’amour. Ce qui explique que Sganarelle soit fasciné par Dom Juan, qu’il n’arrête pas d’essayer de le recadrer, sans succès, et qu’il finisse par le tuer. C’est un peu approximatif car j’ai ni le livre ni le film sous les yeux, mais je pense que ça se tient. Après c’est à peu près sûr que Macaigne était focalisé sur autre chose quand il a fait le film, mais de fait le film contient un peu de ça.

Lune : Je sais pas. En attendant de comprendre, on peut mater cette belle vidéo en boucle :

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