Plaidoyer pour Knocked Out Loaded

Tu es un disque oublié ?  L’un de tes proches est un album sous-estimé ? Tu n’es plus seul. Dylanesque a passé l’examen du barreau et il est bien décidé à défendre de tout son cœur les cas désespérés de la musique, les perdants auxquels plus personne ne veut prêter oreille, les victimes d’injustices mélodiques jamais réparées. Tous aux abris les mous du tympan, le Réhabilitateur va plaider.

BOB DYLAN – Knocked Out Loaded (1986) 

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L’accusé : En 1986, Robert Zimmerman traverse une mauvaise passe. Il faut dire que pour lui et d’autres dinosaures du rock, les eighties ne sont pas un cadeau. Tout a commencé avec une reconversion chrétienne à l’origine de jolis albums gospel mais mal acceptés par le public. Puis il y a eu un Infidels plutôt sympa. Une tournée plutôt inégale qui a marqué les retrouvailles avec Baez. Un Empire Burlesque cocaïné, aussi charmant que dérisoire. Et un Farm Aid où, pour rendre aux fermiers ce qui leur appartient, il s’est associé avec Tom Petty pour une performance tout à fait oubliable qui précédera une tournée pas franchement mémorable. Le petit succès de la copieuse compilation Biograph où Dylan revisite sa discographie avec une nostalgie qu’on lui connaît peu semble indiquer que le meilleur est derrière lui.

Le crime : Malgré tout, il y a des dettes à rembourser et une carrière à poursuivre. Alors que Paul Simon se réinvente en Afrique du Sud (Graceland), que Nick Cave est en pleine ascension et que le monde acclame Madonna et Prince, Dylan commercialise Knocked Out Loaded, son 24ème album studio, le 14 juillet 1986. Nous, on fête tranquillement la prise de la Bastille et lui, il encombre le marché du disque sans secouer personne. Le machin a été enregistré au printemps avec une ribambelle de musiciens qu’il serait trop long de lister – notons quand même que T-Bone Burnett y joue de la guitare – et fut co-écrit avec le dramaturge Sam Shepard – qui l’avait déjà suivi lors de la Rolling Thunder Revue, dix ans plus tôt.

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Que nous a pondu le Zim ? Qu’a-t-il à nous raconter cette fois ? Est-ce que les tournées avec le jeune et fougueux Tom Petty lui ont redonné le souffle nécessaire ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette pochette improbable reprenant la couverture d’un roman de gare resté dans l’inconscient du chanteur depuis l’enfance ? D’abord, enquêtons sur les circonstances de l’enregistrement. Contrairement à ses méthodes habituelles, Dylan se rend en studio par intermittence et s’entoure à chaque fois de musiciens différents, ce qui explique le casting hétérogène. La moitié des chansons ne sont pas les siennes : on y compte trois reprises, une collaboration avec Petty, une autre avec Shepard et même une composition co-signée avec Carole Bayer Sager, une songwriter qui a connu quelques succès dix ans plus tôt. Dans la liste des remerciements, on retrouve Martin Sheen, Baby Boo Boo, Jack Nicholson, Lou Reed, Stevie Wonder ou bien Martine. Une longue liste d’invités, pour des sessions animées et chaotiques. Dès qu’on s’amuse à visiter un peu les coulisses de l’album, on se trouve face à de la désimplication, de l’incohérence et du bâclage, et on peut facilement s’arrêter à cette première impression. Ce fut le cas du public qui laissa très vite Knocked Out Loaded pourrir dans les bacs à soldes, des critiques qui descendirent le disque à l’unisson et de Dylan lui-même qui s’empressa de le renier.

Les accusations :

Un cas embarrassant. L’aspect patchwork de l’ensemble semble indiquer que Dylan n’a pas sorti cet album parce qu’il avait quelque chose de nouveau à raconter mais plutôt pour exploiter jusqu’au dernier centime la maigre popularité qu’il a retrouvé auprès de Tom Petty. On n’y retrouve aucune direction artistique, le néant. Certainement le pire album de la carrière du chanteur. (Anthony DeCurtis, Rolling Stone, 1986)
Un album hasardeux (Bill Flanagan, Entertainment Weekly, 1991).

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Le plaidoyer : Monsieur le Juge, membres du jury, me voilà à nouveau à défendre l’indéfendable. Quand on m’a confié le dossier, j’étais perplexe, pas sûr d’avoir assez d’arguments pour défendre un album que j’ai moi-même méprisé pendant longtemps. Quand on découvre Dylan comme ce fut le cas pour moi il y a dix ans, on lit tout et son contraire sur son œuvre et on essaye tant bien que mal de découvrir une discographie aussi riche qu’étourdissante. On commence par des classiques comme Highway 61 Revisited (1965) ou Blood On The Tracks (1975) et en lisant peu à peu les ouvrages critiques, on se méfie comme de la peste de la période eighties, période considérée comme une traversée du désert jusqu’au salvateur Oh Mercy (1989). Et quand on finit enfin par écouter distraitement des albums comme Empire Burlesque (1985), Down In The Groove (1987) ou celui-ci, on le fait avec tellement d’aprioris qu’il est impossible de se faire une opinion vraiment personnelle, d’exprimer un avis bien à soi. Il sera plus facile au fil du temps de réhabiliter l’attachant Shot Of Love (1981), le cruellement sous-estimé Planet Waves (1974) ou bien l’inoffensif Dylan (1973). C’est comme ça que Knocked Out Loaded finit par prendre la poussière et n’être qu’une pièce de collection un peu honteuse rangée hâtivement dans les échecs de Dylan, qu’on n’a pas le courage de sortir de l’étagère.

Les années passent et un jour, un peu par hasard, l’objet se retrouve à nouveau sur la platine. On a grandi, on a acquis un peu de sagesse et l’histoire nous a appris qu’il était dommage de se fier uniquement aux critiques, que ce serait suivre les moutons et se priver de bonnes choses. J’ai amené avec moi ma copie de l’album et si vous le voulez bien monsieur le Juge, je propose au jury de l’écouter avec moi avec l’esprit et les oreilles grandes ouvertes. Tout en ayant bien en tête qu’il ne s’agit pas ici de réhabiliter un chef-d’œuvre oublié mais juste de redonner une chance à un sympathique petit album mineur qui ne mérite pas d’être jeté à la poubelle.

Et ça commence plutôt bien, j’en vois déjà qui tapent du pied. « You Wanna Ramble » est la reprise d’un obscur morceau de blues, ce qui met en avant la culture encyclopédique de Dylan quant à la musique américaine – ce qui le conduira deux décennies plus tard à animer sa propre émission de radio, le Theme Time Radio Hour, à la recherche d’autres raretés. Ouvrir l’album avec un rockabilly sautillant passé à la moulinette de la production eigthies et agrémenté de chœurs féminins rappelant la période gospel du Zim est une manière sympathique de nous dire « je me suis pas pris la tête ce coup-ci mais c’est pas ça qui doit vous empêcher de prendre du bon temps ». En écoutant les paroles de plus près, on peut même déceler un climat plus sombre et des déclarations de malfrats :

The night is so empty
So quiet and still
For only fifteen hundred dollars
You can have anybody killed

et

What happens tomorrow
Is on your head, not mine

Après tout, Dylan est passionné par les figures de hors-la-loi et de gangsters, comme le prouvera son travail autour de Pat Garrett & Billy the Kid (1973) et ses allures d’Al Capone vengeur sur les titres les plus sanglants de Tempest (2012). Certains l’ont même accusé d’être un voleur à la sortie de cet album, je préfère l’envisager comme un gentleman cambrioleur, subtilisant à droite et à gauche des influences variées pour en faire un patchwork d’americana bien à lui.

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On passera rapidement sur « They Killed Him », reprise sirupeuse et franchement écœurante d’une ballade pas très inspiré de Kris Kristofferson où se mêlent Gandhi, Martin Luther King et Jésus Christ. Un pot-pourri maladroit de protest song et de gospel qui ne fait que donner raison aux détracteurs et reste probablement l’un des ratages les plus évidents de la carrière de Dylan. Quand une chorale d’enfants s’immisce sur la piste pour reprendre le refrain au rythme d’une boîte à rythmes dégueulasse, on est en droit de crier au scandale.

La production est de toute façon l’élément le plus problématique de Knocked Out Loaded et vient trop souvent plomber des morceaux pourtant bien foutus et sympathiques, comme ce « Driftin’ Too Far From Shore ». Il serait facile – et certains ne s’en sont pas privés – d’exploiter le titre pour moquer la carrière en dérive du musicien ou d’être rebuté par cette horrible batterie qui ruinera tant de bonnes intentions durant les eighties. Dylan n’a jamais été de son temps et on sent bien ici une volonté mal informée – pas sûr qu’il était sobre durant les sessions – de vouloir rattraper son retard en laissant carte blanche à des tâcherons de studio qui viennent de s’acheter des nouveaux jouets synthétiques et laids. Mais le morceau garde une énergie non négligeable, un texte loin d’être ridicule et tout comme l’adorable reggae « Precious Memories », il n’y a pas de quoi s’offenser. On rêve bien sûr de voir un jour resurgir sur l’un des Bootleg Series une version épurée, débarrassée de ces fioritures mais ça n’empêche pas d’apprécier ce genre de sucreries qui serait une bande-son appropriée pour un exil fiscal sur une plage des Caraïbes avec brunch lait de coco-cocaïne.

« Maybe Someday » est une composition de Dylan qui n’aurait pas dépareillé sur Shot Of Love. L’interprétation déborde de sincérité et c’est peut-être la seule fois où la prod de l’époque fait bon ménage avec le Zim. Les paroles recyclent les thèmes habituelles et renvoient paresseusement à des moments de bravoure comme « Like A Rolling Stone », où abandonner tout derrière soi est la clé du bonheur :

Maybe someday you’ll be satisfied
When you’ve lost everything you’ll have nothing left to hide

Ne trouvez-vous pas réjouissant de voir un artiste explorer ses obsessions en les confrontant à de multiples époques et à un tas de styles différents ? « Maybe Someday » mérite plusieurs écoutes pour que l’on s’acclimate à son rythme bancal et à ses chœurs omniprésents et que l’on s’aperçoive qu’il s’agit d’une nouvelle pierre à l’édifice. Une pierre mineure, pas une pierre qui roule très bien, mais une pierre loin d’être tout à fait quelconque.

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Ce qui a souvent sauvé les pires albums de Dylan de l’oubli total, c’est que surnage toujours une perle au milieu des plus violents naufrages. « Dark Eyes » sur Empire Burlesque ou la chanson-titre sur Under The Red Sky (1990). Ici, c’est Brownsville Girl, qui arrive encore à se retrouver sur quelques compilations et best-ofs, malgré sa longueur – 11 minutes au compteur – et une production qui, encore une fois, a très mal vieilli. Un chef-d’œuvre diront les fans les plus fidèles, un truc indigeste diront les autres. La vérité est quelque part entre les deux. Quelque part dans la longue narration pleine d’âme et de sincérité d’un Dylan qui a écrit ça à deux mains avec le dramaturge Sam Shepard. Un vieux film avec Gregory Peck – La Cible Humaine (1950) – plonge le chanteur dans un torrent de nostalgie et de regrets et le voilà revisitant les souvenirs d’un amour perdu, dans un mélange de tendresse et de hargne, caractéristique de l’approche dylanesque. Comme avec d’autres longues épopées à la Changing Of The Guards (1978) ou Highlands (1997), on peut s’amuser à chaque écoute à s’attacher à une réplique en particulier, à une tournure de phrase qui fait mouche ou à une articulation de syllabe qui résonne plus qu’une autre. Ma favorite ?

Strange how people who suffer together have stronger connections than people who are most content
I don’t have any regrets, they can talk about me plenty when I’m gone
You always said people don’t do what they believe in, they just do what’s most convenient, then they repent
And I always said, « Hang on to me, baby, and let’s hope that the roof stays on

Voilà donc une pièce centrale qui est une nouvelle grosse tranche d’Amérique, avec tous ses fantasmes, ses figures d’anti-héros et ses désillusions. Depuis quelques années, la rumeur court d’une adaptation du morceau au cinéma, ce qui n’a rien d’étonnant tellement les images sont fortes. Là aussi, je rêve d’une version dépouillée – il existe une version de travail intitulée « New Danville Girl » sur certains bootlegs – mais on se contentera pour le moment de cette version au charme gentiment désuet dont le fond parvient à dépasser la forme et à transcender son époque tellement Dylan aurait pu chanter ça aussi bien en 1970 qu’en 2010.

La mélancolie laisse place à la rage avec « Got My Mind Made Up », un rock enregistré avec l’équipe de Tom Petty lors d’une pause dans leur tournée. Ça swingue, ça évoque à la fois le prêcheur enragé de Saved (1980) et l’ambiance boogie de Love & Theft (2001) et derrière des lyrics énigmatiques, Reagan en prend pour son grade. On en vient presque à se demander ce qu’aurait donné un album entier où Dylan aurait collaboré avec Petty. Au lieu de ça, on termine les festivités avec une nouvelle composition à deux mains, même si Carole Bayer Sager a avoué par la suite n’avoir imaginé que le titre. Et les Heartbreakers de Petty laissent ici la place aux Eurythmics d’Annie Lennox. « Under Your Spell » est une ballade romantique pleine de sarcasmes avec un Dylan résigné et énigmatique :

Well the desert is hot, the mountain is cursed
Pray that I don’t die of thirst
Baby, two feet from the well

Un Dylan comme on l’aime donc.

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Le verdict : D’abord, je souhaite remercier le jury pour leur patience durant l’écoute de cet album relativement court. J’en ai vu certains qui faisaient la grimace. J’en ai vu sourire en entendant certaines répliques. Il faut bien reconnaître qu’une passion pour l’œuvre de Dylan est nécessaire pour pouvoir apprécier un tel album. Ceux qui ne supportent pas sa voix passeront leur chemin. Ceux qui estiment qu’il n’a rien sorti de bien après Desire (1976) resteront des imbéciles heureux. Pour les autres, j’espère avoir su prouver qu’il est parfois idiot de juger trop hâtivement et qu’il faut toujours mieux se fier à son propre jugement qu’à celui des critiques.

Knocked Out Loaded n’est pas vraiment cohérent et aucun thème particulier ne s’en dégage. Il est difficile de lui coller une étiquette. Ce n’est pas un recueil de protest songs comme The Times They Are A-Changin’ (1964), une étude des relations amoureuses comme Blood On The Tracks. Ce n’est pas une collection de vieilles chansons comme Good As Been To You (1992) ou une tentative de s’aliéner les fans comme Selfportrait (1969). C’est un peu de tout ça. Un pot-pourri maladroit, mal produit mais très attachant. Vous avez le droit de ne pas être d’accord. Mais à quoi ça sert de mépriser une création sans l’avoir écoutée, sans avoir cherché à la comprendre ?

L’album est en écoute sur Spotify et quelques morceaux sont actuellement sur Youtube.

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3 réflexions sur “Plaidoyer pour Knocked Out Loaded

  1. J’ aime bien face 2 de Knocked out Loaded, ca suffit, le reste ne m’ interesse pas. Quand je écoute Knocked out Loaded sur vinyl je combine face 2 avec face 1 de bootleg Last Infidels Outtakes, avec Julius and Ethel (un peux comme You Wanna Ramble), Foot of Pride, Someone’s got a hold of my Heart, Blind Willie McTell et Clean Cut Kid et je me trouve avec un album pur et magnifique, malgré le production 80.

    Aimé par 1 personne

  2. Sorry for the English!

    Am glad to read someone else recognizing the virtues of « You Wanna Ramble ». Dylan does credit Junior Parker — who wrote the tune « I Wanna Ramble », itself re-employing the musical arrangement Parker first presented on  » I Wanna Boogie » — but provides some new lyrics. Though « You Wanna Ramble » clearly borrows its musical arrangement from the Parker tune, Dylan new lyrics provide deliberate contrasts to discernible parallels in the source. The contrasts create a kind of dialog between the two songs reminiscent of the conversation one can imagine occurring between multiple versions of a well-circulated folk songs such as « Midnight Special » ( Dylan’s « If You Ever Come To Houston » being a particularly interesting participant in this particular chat room ).

    I created this Spotify playlist a few months ago to audition connections:

    Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Comment devenir fan de Bob Dylan (9/10) |

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