Cloud Atlas : nul ou génial ?

L’autre jour, Nébulon – celui-là même qui joua le policier et le propriétaire dans KDO, tu sais, cette bonne vieille série des années 2013 – s’insurge : « Eh oh eh, j’ai vu le top ciné de Robin, et il a mis Cloud Atlas en premier, il est zinzin ou quoi ?! » Nous avons décidé de les mettre dans une arène, avec pour seuls armes leur esprit affûté et leur clavier AZERTY. Ceux qui vont mourir te saluent.

ca01

Nébulon : La première chose que j’ai envie de dire, c’est que ce film n’est pas un navet. Il n’est pas dénué de qualité, mais il est raté. On sent bien ce que les frères Wachowski (pardon, les frère et soeur Wachowski) essaient de faire. Mais c’est raté. J’ai apprécié le début du film ; en fait, mon ennui a commencé après la première demi heure. Le crescendo est ensuite incessant, j’ai rompu 20 minutes avant la fin pendant mon revisionnage. Pour tenter de répondre à ta critique initiale, Robin, je commencerai par te rejoindre sur un point précis : effectivement, je suis d’accord avec toi, la complexité accolée aux frères Wachowski est spécieuse. C’est tout le problème, en fait.

Globalement il y a de très bonnes choses dans ce film, j’ai adoré par exemple l’intrigue de l’éditeur, à mon sens le personnage le plus réussi de ce gigantesque fourre-tout. Il y aurait eu de quoi faire un film simplement sur ce personnage. Acceptable aussi celle du compositeur. Mais enfin les autres sont tout simplement à jeter par la fenêtre. Surtout que je ne vois tout simplement pas le but de ce film. Les passerelles entre les différentes histoires sont artificielles au possible. On passe de l’esclave noir clandestin qui se bat pour sa vie en pleine mer aux fugitifs de Neo Seoul par le biais du montage et d’un mouvement de caméra. L’esclave court sur le mat de misaine pour ouvrir la grand voile là où les fugitifs passent d’un gratte-ciel à un autre sur une passerelle nano-télescopique. D’ailleurs on sent presque l’invention technologique créée pour justifier la… passerelle (lol) scénaristique, c’est une évasion ridicule et capillotractée. Une façon un peu moisie, je trouve, de faire un bon gros focus bien subtil pour faire comprendre au spectateur que c’est fou comme leurs situations sont identiques. Sauf qu’en fait, non, les enjeux des personnages, à cet instant, ne sont pas du tout les mêmes. Donc c’est raté, ça tombe à plat.

Difficile en regardant ce film de ne pas penser à Magnolia de Paul thomas Anderson. C’est également une réflexion sur des destins étrangers qui s’entrecroisent. Mais ce que j’avais aimé dans Magnolia est précisément ce qui m’a agacé dans Cloud Atlas. Dans le premier, le spectateur est laissé libre. Je me souviens, en sortant du cinéma à l’époque, avoir trouvé bouleversante cette histoire où le hasard bouscule les uns contre les autres, sans ménagement, des gens à la vie déjà bien marquée. Là où l’on pouvait voir aussi la Main Invisible du Destin. Dans Cloud Atlas, on s’aperçoit bien vite que l’on a pas le choix. Le Destin est là, partout. Était-il nécessaire de marquer d’une tâche de naissance en forme de comète (de comète, putain, sans déconner !!) les protagonistes pour bien montrer qu’ils sont choisis par le Destin ? Les réalisateurs ne perdent pourtant pas une occasion de nous le faire sentir, de façon rarement correcte : les personnages se croisent réellement dans plusieurs trames temporelles, comme le Physicien Sixmith de 1936 qui croise la journaliste en 1973 dans l’ascenseur, et de manière souvent chelou – pourquoi confier à Hugo Weaving tous les rôles de Super Vilain ? et d’ailleurs pourquoi montrer des personnages différents avec les mêmes acteurs ? ils sont les ancêtres/descendants les uns des autres ? et qu’est-ce supposé montrer ? une sorte de grande roue karmique ? est-ce ainsi que les Wachowski tiennent à montrer les conséquences/similitudes des actions présentes sur un futur lointain ? C’est un effet papillon de rouleau de PQ, ce truc, franchement.

L’élément clef du film, le fameux sextet Cloud Altas est une vraie clef, qui montre à quel point le film repose sur que dalle. Le compositeur compose un morceau en 1936. Ce morceau sert de fil rouge au film jusqu’à ce monde post-apo bien après Neo Seoul. Sauf que ce morceau a été composé grâce à un rêve, dans lequel le compositeur écossais a une vision de Neo Seoul où cette musique interpelle nos fameux fugitifs. C’est un chrono trigger digne de Bernard Werber. Autrement dit, c’est un film qui nous montre la toute-puissance du Destin, qui par la grâce concomitante tatoue une comète sur ses victimes (comme il le faisait chez les sorcières du temps où on cramait les rousses), et où le Destin tout-puissant n’a aucun plan, aucun sens, aucun but et ne nous raconte rien.

Bref, Cloud Atlas est un film très améwicain (à prononcer avec le chapeau texan en mâchant un bon vieux chicle), où les thèmes de l’Élu, de la prédestination, du sacrifice, sont exaltés mais ne servent aucun propos. Et ça c’est un truc qui m’énerve vraiment chez les ricains. J’en ai marre de l’omniprésence de ces thèmes anti-humanistes de merde, surtout quand c’est fait comme ça.

Je termine par quelques citations tirées du film, en VF (mais elles sont toutes aussi ridicules en VO, j’ai regardé les deux versions du film) qui illustrent pour moi le problème Wachowski : ils savent faire des films, ils ont des idées, mais ça ne suffit pas pour écrire un film.

« Ma seule certitude, Sixmith, est que les mêmes rouages invisibles qui font tourner notre monde, sont ceux qui étreignent nos cœurs. »

« Notre survie nous dicte souvent notre courage. »

« Ce que vous devez faire, c’est ce que vous ne pouvez pas ne pas faire. »

ca02

Robin : J’ai revu le film en VO Bluray (je signale au passage que le Bluray est l’un des plus beaux que j’ai vus). Plus encore que lorsque j’avais vu Cloud Atlas au cinéma, j’ai pris beaucoup de plaisir.

Pour moi, Cloud Atlas, c’est avant tout l’histoire d’un film qui n’aurait pas du sortir au cinéma. Le livre dont il est adapté ne semblait pas, a priori, se prêter au grand écran. Trop d’histoires, trop de passerelles, trop de métaphysique, etc. Et, aussi, dans sa construction (les différentes timelines n’étaient pas aussi entremêlées), l’histoire n’aurait jamais réussi à accrocher le public. Rappelons tout de même que Cloud Atlas, dans sa réalisation, son financement, est un film « indépendant » (le plus cher de l’histoire) et qu’il a été horriblement distribué.

Alors, c’est là qu’interviennent les Wachowski et Tykwer (que je connais moins bien, donc difficile pour moi de me prononcer dessus). L’univers leur colle magnifiquement à la peau. Mais au-delà de ça, ils ont une science du montage qui, dans ce style de cinéma, est absolument inégalée. Si un jour ça vous botte, je vous conseille de regarder Speed Racer, qui, à lui tout seul, est un abrégé de tout ce qu’on peut montrer, faire ressentir, rien qu’en utilisant ce que tu appelles, Nébulon, un artifice, mais qui, de mon point de vue, est un peu un pacemaker de film d’action, d’aventures, ou grand public.

Tu as cité ce passage sur le mat, qui est effectivement le plus marquant peut-être de tous, mais en fait c’est tout le film qui est pensé sur cette logique de construction-déconstruction-reconstruction des différentes intrigues par le biais du montage. La notion de rythme me semble à cet égard prépondérante : Cloud Atlas fait avancer ses intrigues et sa morale à des tempos différents, nous permettant tour à tour de vivre le film, puis d’y réfléchir. Dans l’enchaînement entre les différentes époques, le montage choisi par les réalisateurs est une dinguerie qui synchronise à merveille les mini-films et qui aplanit leurs différences de tons pour faire resurgir une unité de sens.

Je reviens sur un des points que tu soulèves : pour toi, à de nombreux moments, les enjeux entre les personnages ne sont pas les mêmes selon qu’ils évoluent en 1850, 2014 ou 2150. Dans quelle mesure, en effet, l’évasion d’une maison de retraite pourrait-elle être comparable à une révolution dans une société hyper capitaliste et déshumanisée ? Pour ma part, je suis très sensible à ce jeu d’échelles auquel se livrent les réalisateurs. Nous avons en effet 6 timelines, et 6 tonalités différentes (1. film d’époque/historique, 2. drame, 3. Un polar, 4. une comédie, 5. une SF, 6. une fantasy post-apocalypse) et, évidemment, la grandeur des enjeux évolue selon ces structures. Mais, au final, tous les personnages sont confrontés à une situation d’oppression et sont, en quelque sorte, mis en minorité par des personnes et/ou des emprises : l’esclavagisme, le poids des conventions sociales, l’entreprise toute-puissante, la société totalitaire, le chantage, l’idolâtrie, etc. Et même la tyrannie d’une gouvernante ! L’idée, c’est qu’à chaque échelle, il y a des combats à mener, que notre liberté est menacée sur toutes les portions qu’elle occupe.

Un autre point dont j’aimerais parler et que tu évoques : les thèmes « anti-humanistes du film ». J’avoue ne pas tout à fait avoir compris ce moment-là ? À mon sens, tout y est humaniste. Là-dessus, beaucoup reprocheraient à Cloud Atlas d’être par moments trop naïf, et à d’autres moments trop idéaliste. Pour ce qui est du catastrophisme, particulièrement sur la timeline Neo Seoul, je trouve en fait le film plutôt lucide dans son traitement d’une société liberticide, organisée en castes et totalement désincarnée. Il suffit de voir le documentaire Samsara pour voir qu’en fait, on y vit déjà. En revanche, Cloud Atlas s’efforce toujours d’insuffler des moments d’espoir quand la seule chose qui nous viendrait à l’esprit, c’est de nous faire hara-kiri. Et, je dois dire, quand je vois le nombre de films qui s’efforcent de nous montrer à quel point non seulement notre monde est odieux, mais aussi et surtout à quel point nous-mêmes sommes des monstres dénués de tout intérêt, j’ai bien envie de me laisser bercer par cette douce mélodie. L’idée que nous sommes maîtres de notre destin, libres de nous débarrasser de nos chaînes, oui ça me plaît. Je réclame à cet égard un droit à l’idéalisme, un droit à la naïveté. Et si c’est pas au cinéma qu’on peut nous faire rêver avec ce genre de thèmes, alors, je vois pas où…

Je finis sur la question du casting. Déjà, j’apprécie l’idée de voir les personnages dans toutes les timelines. Déjà que la structure du film invite au jeu de piste, le fait d’y impliquer le casting me paraît encore plus ludique. Quand j’essaye d’imaginer les six histoires de Cloud Atlasavec des acteurs différents pour chacune, je suis pas convaincu, je pense que ça aurait desservi le message au final. Je ne pense pas qu’on puisse l’interpréter, en revanche, comme une sorte de descendance plus ou moins directe. Je le vois simplement comme un délire de transformisme, avec des personnages qui incarnent plus ou moins les mêmes valeurs que ceux qui apparaissent dans d’autres époques. À mon sens c’est pour ajouter de la cohérence et moins synchroniser les mini-films. En effet, Hugo Weaving n’a que des rôles de méchants, comme Grant d’ailleurs, alors que pour Tom Hanks c’est équilibré. Mais bon, faut dire quand même qu’il a sacrément la gueule de l’emploi, l’agent Smith, non ?

Nébulon : Ouais mais moi, ça m’agace viscéralement. Retrouver les intentions qu’avaient les Wachowski en utilisant ce procédé est une piste de réflexion intéressante pour le film, mais en ce qui me concerne ça me donne juste le sentiment qu’on me prend pour un gros con. Non content de mettre en balance la similitude ou au contraire l’opposition entre les destins des personnages, on pousse le vice jusqu’à une dimension de personnification con-con, notamment concernant Weaving (mais oui, ça lui va bien – il prend en plus un plaisir manifeste à incarner ces rôles dans ce film, et ça se ressent clairement). Je t’accorde qu’ils ont eu le mérite d’assumer pleinement le truc, on sent bien que c’est une volonté réelle et pas une maladresse épouvantable. Seulement je trouve que c’est souligner au fluo ce qui est déjà présent dans le film, ça n’apporte au final rien, si ce n’est , comme je te le disais, l’impression vague que quelque part on doute de la capacité à bien saisir les ressorts de l’histoire.

Je ne savais pas que le film avait été distribué selon le schéma des films indépendants. Je crois Robin, que j’arrive à comprendre plutôt bien les raisons qui te font aimer ce film . Il semble en tous cas être tout à fait évocateur du travail des Wachowski. Le fait que tu mentionnes Speed Racer me fait réaliser que c’est sans doute cela qui te plaît, ce qui est de ton point de vue un très bon film venant enrichir l’œuvre de réalisateurs que tu apprécies. Pour ma part, des Wachowski, je n’ai vu que la trilogie Matrix et V pour Vendetta, dont ils ont écrit l’adaptation, ce qui fait tout de même quatre films. Et hormis le premier Matrix, ainsi que dans une moindre mesure V pour Vendetta, je n’ai pas aimé ces films. Les deux derniers Matrix sont souvent corrects à regarder, mais ils sont très mal dialogués, et le syncrétisme kitsch de leurs innombrables références culturelles assénées avec un manque total de finesse m’ a profondément énervé. J’ai retrouvé beaucoup de ça dans ce film.

Je n’ai pas lu ce roman dont est adapté le film, mais peut-être aurait-il été préférable de ne pas vaille que vaille entremêler ces différentes histoires. De mon point de vue, un triptyque, un quadriptyque ou n’importe quel « polyptyque » aurait été préférable, en choisissant le thème de l’oppression et en faisant un métrage sur chaque ; un peu comme le réal coréen Park Chon-wook et sa trilogie sur le thème de la Vengeance.

Je pense que c’est ainsi que j’aime voir les choses prendre du relief sur plusieurs histoires, je préfère saisir un écho que d’entendre une symphonie explosive. C’est en somme tout à fait personnel. Je reste convaincu que le thème abordé dans le film est totalement desservi par la façon dont il est traité. Concernant Neo Seoul, je n’ai tout simplement pas aimé. C’est trop kitsch pour moi. Et pourtant j’avoue que d’emblée j’ai failli trouver excellente l’idée des Wachowski. Faire d’une simple chaîne de fast-food une culture quasi-autonome qui s’intègre dans un système de caste, oui, pas mal du tout ! Mais le fast-food dégueule de couleurs et de mauvais goût, c’est too much, trop appuyé. Et le surintendant , le boss de ces lieux, me fait pour le coup penser à un Willy Wonka qui aurait vraiment eu une enfance terrifiante. C’est tellement appuyé qu’encore une fois je me demande à regarder ça si on ne me prend pas tout simplement pour un imbécile. Et faire une resucée de Soleil Vert avec le parallèle Savon/Solyient, où l’esclave découvre qu’ils sont nourris à leur insu avec les cadavres des leurs, FRANCHEMENT BOF. Qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ? Était-il nécessaire, à ce point du récit, de rajouter une couche supplémentaire pour montrer au spectateur à quel point cette société post-moderne se cannibalise ? D’autant plus qu’un des parallèles avec l’histoire de l’éditeur a désamorcé chez moi l’intention des réas. Lors de sa première tentative pour s’enfuir de la maison de retraite (une des meilleures scènes du film), le héros fait un pied de nez très drôle à l’histoire en citant un extrait de Soleil Vert. Et du coup, plusieurs dizaines de minutes plus tard, j’ai explosé de rire en découvrant l’ultime Destin des esclaves de Papa Song, alors que ce moment est clairement pensé pour être dramatique. Mais bon, je suis peut être un connard cynique et sans cœur. Pour être honnête, j’ai tout de même aimé les moments d’Interrogatoire avec l’Archiviste, dans la désincarnation des rapports humains et de la coercition elle-même. Là, l’espace de quelques minutes, j’ai vraiment senti la tyrannie représentée à son paroxysme, où le déséquilibre des forces en jeu est tel que l’interrogatoire se fait avec un détachement clinique, où il m’a même semblé voire transparaître, chez l’Archiviste une certaine forme de douceur institutionnelle. Là on est dans le vrai totalitarisme. À mon sens, c’est sur les storylines du XIX et XX siècles qu’ils s’en sortent le mieux.

Le film n’est pas anti-humaniste, au contraire, je te rejoins là-dessus, il tend à valoriser la persévérance et érige l’espoir comme vertu cardinale. Je me suis mal exprimé. Je souhaitais faire part en fait de mon agacement lorsqu’un film ou une série américaine nous balance la grande sauce puritaine. Lost m’a définitivement écœuré de tout ça (Dieu, le Destin avec un grand D, la prédestination du leader, le sens du sacrifice, blabla bla prrrout). Et Cloud Atlas tombe en plein là-dedans. Moi ça suffit à me gaver car en ce moment je suis dans cette phase-là. Peut-être cela me dérangera-t-il moins dans quelques années ?

Cloud Atlas 2012

Robin : Je pense qu’on en arrive à un point où s’expriment vraiment les affinités de chacun, ce qui explique vraisemblablement ton ire et mes éloges. Effectivement, j’apprécie les Wachowski, bien que j’y sois venu un peu tard par rapport aux gens de ma génération (ils avaient déjà vu Matrix quand moi j’étais encore au stade Star Wars pour la faire courte). J’accorde beaucoup d’importance à l’univers certes, mais plus encore je crois à la mise en scène, aux artifices que peuvent être les effets de caméra, de montage ou de post-production. Et, de ce point de vue, je pense que le duo amène au genre une touche d’originalité, moins de conformisme que ce qu’on a l’habitude de voir. Tout blockbusters qu’ils sont, les Matrix sont des films exigeants, dont l’accès est prohibitif pour ceux qui sont justement habitués à un certain schéma, un certain conformisme, une certaine facilité. Et, si on voulait faire un petit débat dans le débat, je pense que Matrix Reloaded est le sommet de la trilogie, mais aussi et surtout un des meilleurs films d’action et SF jamais fait. Mais je crois en effet que son héritage ne va pas au-delà de cette sphère relativement fermée de cinéma. Je crois que les Wachowski ont poussé l’exigence du genre à son paroxysme, et c’est en ce sens que je les respecte. Alors, après, je te l’accorde, les dialogues ne sont pas d’une très grande finesse, mais je crois que leurs histoires ont le mérite d’ériger un pont – peut-être fragile – qui permet à un certain public de passer de la simple bastonnade décérébrée vers quelque chose de plus métaphysique et philosophique, des prémices d’une autre culture, plus mature.

J’ai aussi envie de revenir sur l’univers kitsch des réalisateurs, qui nécessairement, transpire dans Cloud Atlas. Encore que, à part pour Neo Seoul, il est bien moins présent que dans Speed Racer par exemple. Ça n’est pas quelque chose qui me gène, car j’ai la sensation que c’est parfaitement maîtrisé. Alors oui, certains maquillages sont un peu limites, certaines couleurs bavent un peu mais j’aimerais aussi rappeler que pour un film de cette envergure, avec de tels acteurs, le budget de 100 millions est un poil serré. Ce qui est sûr, c’est que les premières timelines, celles du XIXème et du XXème, n’en pâtissent pas. Dans Neo Seoul, ça passe encore car pour moi cette histoire est une caricature, un portrait au vitriol (dans lesquels on trouve quelques bonnes vérités à entendre), et que par conséquent le récit rejoint le visuel. Et puis, n’est-ce pas le propre de la SF de se complaire dans cet univers? Je pense à plein de films : Terminator, tous les Star Wars, Retour vers le Futur, voire même Avatar. Là encore, nous ne sommes pas sensibles aux mêmes choses : toi tu retiens les ficelles un peu grosses et les références un peu lourdingues que tu cites et sur lesquelles je ne te contredis pas, mais pour ma part j’ai adoré Neo Seoul pour les impressionnants plans et séquences qui donnent une esthétique incroyable à une métropole tombée dans une monstruosité absolue.

J’en arrive au dernier point de ma réponse. Je ne suis pas d’accord avec toi quand tu dis que le film aurait été plus convaincant s’il avait aligné les unes après les autres les différentes histoires. Car pour moi, la magie de ce film réside justement dans ce jeu de pistes hyper ludique proposé par ce montage dynamique. Et, en plus, je ne suis pas sûr que le fil directeur que les Wachowski et Tykwer ont choisi de suivre aurait été aussi visible et aussi marquant. Pour moi, cette recomposition permet subtilement d’alterner temps forts et temps faibles, d’harmoniser les histoires autour d’un même thème et surtout d’éviter certaines redondances. Je suis pas fan des films dans les films. Même si je suis admirateur du réalisateur, j’aime pas le chapitrage qu’impose Tarantino à ses œuvres. Pour prendre un exemple un peu tiré par les cheveux, je trouve que Les Infidèles s’est un peu perdu à cause de ça. Je te rejoins néanmoins sur ton appréciation de l’histoire de l’éditeur qui est aussi ma préférée. Cette comédie un peu british dans l’esprit fonctionne à merveille et la scène du pub m’a beaucoup fait rire.

ca05

Nébulon : Je ne voulais pas dire qu’il fallait construire un film basé sur ces histoires en les racontant les unes après les autres. Enfin, pas exactement. En faisant ça, on aurait limite versé dans l’expérimental, non ? Et en plus oui, le fil rouge des Wachowski aurait été totalement impossible à maintenir, là où un certain sens du montage, comme tu le dis, leur permets de tenir certains spectateurs en haleine (je dis certains, car moi je me suis quand même très vite fait chier). Non, ce que je voulais précisément dire c’est qu’il aurait peut-être été plus intéressant de choisir une histoire, une seule, et de la raconter en un métrage. Et puis plus tard, pourquoi pas, d’en raconter une autre, ou en tous cas de voir comment elles auraient pu se faire écho naturellement sans avoir à jouer du yo yo avec la caméra pour indiquer au spectateur qu’il faut bien regarder la lune et non le doigt. Ce fameux fil rouge dont tu parles, il est pour moi un constat d’échec, parce que faut quand même pas déconner, on n’est pas dans Matrix, le propos développé n’a absolument rien d’innovant. Qu’on me raconte une histoire là-dessus, oui, avec plaisir, mais l’intention des Wachowski n’apporte selon moi absolument aucune plus-value. Et donc l’écriture du film est raté.

Je constate quand même qu’en élargissant sur la filmo des Wachowski qu’on tombe d’accord sur deux trois trucs. Tout d’abord tu ne m’entendras jamais dire que leurs films sont au rez-de-chaussée niveau scénario pour un blockbuster. Des films comme ça, il y en a à la pelle, et même des plutôt bons, pour peu qu’on ait envie d’en regarder, on passe un bon moment. Je ne crois pas qu’ils aient jamais eu l’intention de faire ce genre de choses, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont pas fait tant de films que ça non plus en dix ans. Seulement avoir des idées c’est une chose, et savoir comment les écrire c’en est une autre ; et c’est très compliqué de savoir faire les deux, même si on adapte un roman ou une BD. Ce ne sont pas, loin s’en faut, les seuls réalisateurs à oublier ce truc, et y’en a pas mal qui se plantent magistralement et avec constance. Je pense très fort à Roland Emmerich, mon poto, dont le talent manifeste chez moi un grand éclat de rire, Emmerich, donc, qui est un peu à l’industrie hollywoodienne ce que le surimi est au poisson , ou Bernard Werber à la publication française. Il va sans dire qu’un film peut être très bon sans scénar. Seulement moi je trouve que celui de Cloud Atlas est mauvais, et qu’en plus privé de cela, il ne reste pas forcément grand chose. Alors non, il ne faut pas clouer les Wachowski au pilori, et je comprends qu’on puisse aimer. Je trouve ça dommage, mais je comprends. En ce qui me concerne la direction artistique m’a un peu laissé de glace, c’est dommage parce qu’effectivement la photographie est loin d’être dégueu, mais là oui on est dans le subjectif. Moi ça ne m’a pas fait grand chose.

ca06

Gibet : Si je puis me permettre, en relisant vos trucs, je m’aperçois – sans avoir vu le film – qu’il semble y avoir une contradiction philosophique assez énorme entre le fond et la forme dans Cloud Atlas. Robin, tu dis que le film est humaniste. Mais réduire sept situations très différentes et les je-ne-sais-pas combien de personnages qui vont avec à un schéma manichéen oppresseur / oppressé, même si c’est pour exalter l’espoir le désir de libération je sais pas quoi, c’est tout sauf humaniste. Un vrai film humaniste, ce serait par exemple Orange Mécanique, où Kubrick teste en gros la pulsion d’ordre et la pulsion de désordre, pour montrer dans chacune d’elle ce qu’il peut y avoir de jouissif et de malsain, avec un axe bien / mal très fluctuant – et libre à toi de penser ce que tu veux quand tu sors du ciné, c’est un questionnement, pas une affirmation. Là les Wachowski arrivent avec leur petit Descartes illustré et expliquent ce qu’est la vie au spectateur. Un film humaniste, comme le sous-entendait Nébulon avec l’exemple de Magnolia, ça ne devrait pas emprisonner ses persos dans un schéma plaqué et a fortiori son spectateur dans une vision du monde cadenassée.

Robin : Je sais pas trop quoi te répondre, Gibet. Mon opinion est sans doute très contestable, mais je pense qu’il y a de nombreuses situations pour lesquelles la frontière entre bien et mal n’est pas fluctuante. Le manichéisme, sorte de point Godwin de la critique cinématographique, n’est pas un problème en soi pour moi, tout dépend de la lourdeur ou de la légèreté avec laquelle il est mis en scène, car il est présent de 80% des œuvres, qu’il s’agisse de romans ou de films. Je reste sur ma position que Cloud Atlas est profondément humaniste. Mais ça n’est pas un film sur l’humanisme. C’est un film sur la notion de révolte à différentes échelles.

Gibet : Robin, le manichéisme dans un film soi-disant humaniste, c’est contradictoire. Sinon je m’en fiche, j’adore le ciné classique américain, dans le genre manichéen on peut difficilement faire pire – mais le manichéisme, et l’éventuelle naïveté qui va avec, y sont assumés, ils essaient pas de faire style ils vont dire des trucs profonds sur l’homme. Pour ce qui est des situations « pour lesquelles la frontière entre bien et mal n’est pas fluctuante », je vois ce que tu veux dire, mais je reprends mon exemple d’Orange Mécanique : la pulsion de désordre y est à la fois jouissive (parce que la première moitié est pleine d’une frénésie très violente mais aussi extrêmement joyeuse) et malsaine (parce qu’Alex est incontrôlable, nihiliste, parce qu’il va beaucoup trop loin), et pareil pour la pulsion d’ordre – la rééducation d’Alex est montrée comme un supplice et Alex comme un martyr, mais en même temps la mise en scène et l’écriture de Kubrick, qui travaillent ici plus que jamais la symétrie, sont puissantes justement parce qu’elles sont obsédées par l’ordre… En gros, c’est complexe, c’est même volontiers paradoxal, et je pense pas qu’on puisse se targuer d’être humaniste dans notre monde moderne sans rendre justice à la complexité de toute situation. C’est bien de dire qu’il y a d’un côte des oppresseurs méchants et des oppressées gentils et courageux, mais c’est encore mieux de par exemple prendre en compte les nuances qu’apportent une réflexion comme la dialectique du maître et de l’esclave. Après c’est peut-être présent dans le film. Mais ça ne se sent pas de vos propos, et j’avais besoin de dire ça, car sinon je me serai senti mal toute ma vie TOUTE MA VIE

Lune : Bon ça y est, j’me fais chier.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s