Trois lectures SF

Au sommaire

– Dune et Le Messie de Dune, Frank Herbert, 1965 et 1969

– « L’homme et l’androïde », Philip K. Dick, 1976

– Béni soit l’atome et autres nouvelles, René Barjavel, 1974

Aujourd’hui, puisque ça fait un moment que je me suis pas bougé le cul pour pondre un article correct, je me remets au boulot pour terminer un article commencé il y a trois mois. J’me dis, j’ai déjà fait les deux tiers, ça va être fastoche. Je me suis vite heurtée à un problème de taille genre grande, la taille : la moitié de ce que je disais était pas justifié, et je me rappelais pas ce que j’avais en tête à ce moment-là. Pas folle la guêpe, je trouve un truc pour résoudre ce problème : j’ai décidé de créer une autre timeline, et d’aller demander des comptes à la Lune d’il y a trois mois. Pour simplifier la retranscription de notre dialogue, je m’appellerai Lune de maintenant et Lune d’il y a trois mois s’appellera Truquette.

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Dune et Le Messie de Dune, Frank Herbert, 1965 et 1969

Truquette : J’ai lu les 800 pages en trois jours, ce qui est anormalement lent pour moi.

Lune de maintenant : Euh dis ça va le show-off là ?

Truquette : J’ai lu Ulysse en quatorze minutes trois suck on dat.

Lune de maintenant : Non.

Truquette : Si j’ai mis aussi longtemps à lire Dune, c’est que c’est complexe. C’est pas un de ces livres de SF que tu peux lire par dessus la jambe à dix pages la minute parce que l’auteur brasse du vide (coucou Maxime Chattam).

Lune de maintenant : Ben justement en parlant de Chattam, j’ai lu le dernier Autre Monde et c’était moins mal écrit qu’avant.

Truquette : Bon, Dune. L’univers est dense, cohérent et concentré sur la planète Arrakis, ce qui donne à ces deux tomes en quatre parties (si j’ai bien compris le découpage… pourquoi est-ce que toutes les grandes sagas SF et cie sont découpées en tomes découpés en volumes découpés en parties découpées en saucisses ?) une unité très agréable. L’intrigue ne s’éparpille pas, et pourtant on évoque des planètes, des civilisations, des époques dont le lecteur ne sait rien, et qui seront probablement développées par la suite. C’est difficile pour moi d’analyser ce qui m’a tellement plu dans Dune parce que c’est si bien foutu qu’on voit pas l’auteur tirer les ficelles (du coup j’ai choisi une métaphore bateau). Les personnages, très bien caractérisés, et du coup charismatiques, se battent contre leur destin – tout en eux, jusqu’à leur nom, faisant écho aux grandes tragédies (Atréide → Atride), et ça ne les empêche pas de remporter des victoires, d’être joyeux. Subtils, captivants, ces deux tomes qui suivent Paul Atréide m’ont montré quelque chose de nouveau et ont transformé, enrichi ma vision de la littérature.

Lune de maintenant : Woh. Attends woh. C’est une affirmation un peu forte ça, tu peux développer ?

Truquette : Non. J’ai beaucoup d’amour pour Dune, c’est une œuvre mature aux enjeux politiques et philosophiques poussés. D’ailleurs j’en profite pour râler, j’ai lu un article il n’y a pas longtemps, une journaliste se plaignait que les enfants, de nos jours, lisaient mal, qu’ils lisaient de la litté fantastique et de la fantasy et au lieu de lire ce que la génération de l’auteur lisait naturellement, Mérimée, Zola, etc. Elle accuse les lectures de ces enfants d’êtres bêtifiantes, de les retenir dans l’enfance. Déjà, c’est de très mauvaise foi, puisque les genres fantastiques ne sont pas des genres nouveaux du tout, et qu’elle ne cite pour ses propres lectures d’enfance que les œuvres que lui a imposées l’Éducation Nationale (où sont ses lectures hors sentier ?). En outre, je trouve ça très malsain de questionner puis faire poser des enfants avec les livres qu’ils aiment le plus, en sachant que c’est pour les mépriser ensuite. Lire, même un mauvais livre, a des conséquences bénéfiques : amélioration de l’orthographe, du vocabulaire, habituation au geste de la lecture, développement de l’imagination, sentiment d’appartenance à une communauté. Tout ça ne concerne pas Dune, l’auteure laisse entendre que la SF futuriste vaut mieux que la fantasy, cette dernière ayant souvent une civilisation médiévale pour toile de fond, donc ça serait un retour en arrière, mais voilà, j’avais envie de râler.

Lune de maintenant : Tu dupes personne avec ta diversion-digression.

Lune du futur : Je viens du futur, Lune de maintenant, et personne non plus n’a été dupé par ta petite mise en scène. Si tu ne fais pas quelque chose immédiatement, ta crédibilité sera à jamais affectée par ces assertions sans argument.

Steven Moffat : Pas mal ce deus ex machina !

Lune de maintenant : Que dois-je faire, Lune du futur ?

Lune du futur : Be true.

Lune de maintenant : Euh ok. Bon bin je pense que j’ai dit que ça avait enrichi ma vision de la littérature tout simplement car j’étais émue et subjuguée mais j’étais incapable d’argumenter car c’est pas vrai.

Truquette : Mais si putain, c’est quand même le truc de SF le plus abouti qu’on ait jamais lu !

Lune du futur : Haha.

Truquette : Quoi ? T’as lu mieux ?

Lune de futur : Je peux pas te répondre sans créer un paradoxe temporel qui pourrait détruire le cosmos.

Steven Moffat : Allez accouche, on s’en branle des paradoxes temporels.

Truquette : Ah au fait, il est bien l’épisode des 50 ans de Doctor Who ?

Steven Moffat : Génial.

Lune de maintenant : Pas mal.

Lune du futur : À chier.

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« L’homme et l’androïde », Philip K. Dick, 1976

Truquette : C’est une nouvelle extraite du recueil Le Grand O. C’est le 3ème recueil de nouvelle de K. Dick que je lis et celle-ci est vraiment différente. Elle ouvre le recueil, et les indices qu’il s’agit d’une fiction sont très rares. Elle se rapproche plutôt d’un essai, le message est direct et plus complexe que d’habitude. Dans la SF, et surtout chez K. Dick, il y a toujours quelque chose qui est dit sur notre société, de manière détournée. Ici, je n’arrive pas à me décider, je ne sais pas si tout est fiction, si c’est un essai mêlé de fiction, ou un essai sincère que K. Dick a écrit pendant une de ses crises de zinzin. J’ai bien aimé ce passage :

La société totalitaire imaginée par Orwell dans 1984 devrait avoir fait son apparition. Nous avons des gadgets électroniques. Nous avons des gouvernements prêts à faire ce qu’Orwell avait anticipé. Le pouvoir existe, les motifs, ainsi que le matériel électronique. Mais cela ne veut rien dire car au fur et à mesure les gens écoutent de moins en moins. La nouvelle jeunesse que j’observe […] est trop agitée et s’ennuie trop vite pour regarder, enfin elle est trop préoccupée pour apprendre. Et c’est en vain que s’acharne sur elle la voix collective de l’autorité, le jeune se révolte. Il ne révolte non pas au nom de théories ou d’idéologies quelconques mais uniquement en raison de ce qu’on appellera son pur égoïsme. Et aussi son mépris total des conséquences fâcheuses que l’autorité lui promet s’il ne se soumet pas.

Lune de maintenant : Ok pour ça, ça se tient.

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Béni soit l’atome et autres nouvelles, René Barjavel, 1974

Truquette : Six nouvelles à la fois mignonnes et cruelles, à la manière des contes de Tim Burton. À part dans « Béni soit l’atome », les personnages principaux ont tous en commun la candeur et la naïveté. Avec les meilleures intentions du monde ils provoquent un tas de catastrophes. Parfois ces persos finissent seuls, haïs, morts ou s’en sortent – par contre dans « La Fée et le soldat », Barja finit sur une blague qui cisaille la poésie à la racine : pour simplifier ils meurent tous les deux pendant qu’ils font l’amour après s’être teasés longuement – la fée devient mortelle en faisant ça, et c’est beau, et comme Barjavel a eu envie d’un happy-end c’est pas grave, ils vont au paradis : on a le droit à une référence au « septième ciel » qui tombe comme un cheveu sur la soupe ce qui est con vu que c’est la dernière phrase.

Lune de maintenant : Ouais, même que j’ai eu l’impression que Barja me disait ça à la face à l’époque mais en y repensant c’est pas non plus hyper vulgaire, c’est juste un peu triste de passer d’un truc poétique à un truc plus prosaïque qui sonne comme un commentaire un peu bas sur de la performance sexuelle.

Truquette : Bon du coup, je vais citer le début de la première nouvelle, « Les enfants de l’ombre », car c’est poétique et ça donne bien le ton doux-amer :

En ce temps-là, une douce rivière coulait des monts d’Auvergne vers les plaines du Bourbonnais. Elle commençait en un torrent maigrelet, prenait de la taille et de l’aisance jusqu’à ressembler à un fleuve moyen de région tempérée. On la nommait l’Allier. Les gens instruits, qui possédaient leur certificat d’études encadré au-dessus de la tête de leur lit, lui attribuait le genre masculin, mais les simples ne se trompaient pas, et parlaient d’elle comme une fille. L’été quand elle reflétait le ciel bleu pâle, elle avait l’air d’une bergère couchée parmi les fleurs et les herbes. Elle aimait les adolescents vierges, imprudents, qui ont les membres graciles et le ventre à peine fleuri. Chaque année elle en ravissait quelques-uns, elle les gardait longtemps dans son lit. Elle ne les rendait qu’après avoir tout tiré d’eux, elle les déposait doucement sur une berge de sable, nus, les yeux ouverts, les mains abandonnées, la bouche close.

Barjavel invente essentiellement des sociétés futuristes pauvres, sales et épuisées par la guerre. Les hommes sont pour la plupart responsables de ça et les gentils s’en prennent plein la tronche, alors on peut se demander où il veut en venir, le Barja, qu’est-ce qu’il pense de l’homme ? Et bien comme il est sympa mais qu’il sait ménager ses effets, il répond à la toute fin de la dernière nouvelle, où le personnage principal attend de savoir si toute la galaxie va se faire maraver la tronche parce que les humains s’ennuyaient de trop de confort et se sont déclarés une petite guerre civile : « C’est l’homme qui l’aura voulu. J’ai peur. Je suis fier d’être un homme. ». Ce que j’en retiens, c’est que toi, être humain, peut faire toutes les saloperies et débilités possibles, il reste des moments de poésie et d’accalmie et donc c’est quand même chouettos d’être un homme.

Du coup, voici votre petite dose d’accalmie et de poésie :

Il ouvrit les mains offertes : l’eau roula en perles sur leurs genoux. Le petit cœur d’Anicette se mit à battre. Elle n’entendit plus le chant des oiseaux ; ses oreilles bourdonnaient. Elle ne voyait plus les arbres : ses yeux étaient plein de l’étrange, du troublant visage de Ferdinand, des trous agrandis de ses narines, de son front rouge, de ses yeux durs qui se rapprochaient. Elle poussa un grand soupir et s’allongea sur l’herbe.

Quand elle rouvrit les yeux, loin au-dessus d’elle, un dôme de branches se balançait dans le soleil, le ciel se balançait comme la mer. Elle balança doucement sa tête dans l’oreiller de ses cheveux dénoués. La mer et le ciel se balançaient en elle.

Lune de maintenant : Oui bon, tu t’es pas foulée, c’est juste une liste de citations ton truc.

Truquette : Oui bon ça va y’a des choses plus graves hein.

Lune de maintenant : Dieudonné ?

Truquette : La guerre en Syrie.

Lune de maintenant : Ah bon ? Mais j’en entends plus parler, c’est pas fini ça ?

Lune du futur : Tu rigoles ? C’est devenu incontrôlable, c’est la troisième guerre mondiale aujourd’hui !

Truquette : Hein ?

Lune de maintenant : Quoi ?

Lune du futur : Euh rien, je vous laisse. Je dois aller remettre de l’essence dans le groupe électrogène du bunker.

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