Pin-Up / Sept ans de réflexion

J’avais la dernière fois entrepris d’élargir Marilyn, je poursuis cette fois-ci la démarche en traitant un concept que je suis contraint d’utiliser à quasi-chacun de mes articles de la rubrique : la pin-up ! Et comme je suis pas crevard, je vais t’en montrer des jolies entre deux logorrhées.

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Pin-Up, Berthet & Yann, en cours de publication

Comme chacun sait, il ne faut pas vendre la charrue avant les bœufs – les lots, ça part mieux sur Leboncoin, vends une dalle, t’auras que dalle, vends cents dalles, t’auras cent balles. La sagesse populaire me rappelle ainsi qu’avant de me lancer dans la tritique de Pin-Up la série de bédés, je dois te parler de Pin-Up le mémoire sans images, puisque je n’aurais pas lu celle-là si je n’avais pas lu celui-ci.

Il y a quelques mois, je trébuchais sur ce mémoire : La pin-up et ses filles, histoire d’un archétype érotique par Camille Favre. C’est un pas mal mémoire. Un mémoire honnête qui fait son travail sans tambour ni lessive. C’est satisfaisant factuellement sans pisser très loin en terme de problématisation. En bref, c’est un mémoire cultivé mais pas intelligent. Du coup, je sais pas trop si je te le conseille. Oui si tu t’intéresses au sujet et que tu n’as jamais rien lu dessus. Non si tu veux une réflexion abyssale. Oui si tu cherches un truc gratos à lire. Non si tu veux voir de la donze dénudée car Mémoire Online, même pas Dieu sait pourquoi, n’a pas jugé judicieux de joindre les illustrations à la parole. Vers le milieu, Camille Favre s’arrête sur Pin-Up de Yann et Berthet, en soulignant la qualité du travail de reconstitution. Naturellement, dès que j’ai eu fini Pin-Up le mémoire, j’ai enchaîné avec Pin-Up la BD.

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Pin-Up de Yann et Berthet – dont je n’ai lu que les 8 premiers tomes (j’ignorais à vrai dire qu’il y avait une suite) – raconte les aventures de Dottie, lovely rousse américaine, en quatre trilogies, la première se passant dans les 40s pendant la Guerre du Pacifique, la seconde dans les 50s / 60s pendant la Guerre froide, la troisième dans les 70s pendant la Guerre du Vietnam, et enfin la quatrième dans les 40s à la fin de la Seconde guerre mondiale. Si je devais pitcher tout ça brièvement, je dirais que ce sont simplement les tribulations à travers l’Histoire d’une meuf bonne aux States. Le projet de Yann et Berthet devait en effet se réduire à cette exploration des possibilités de vie qu’avaient une belle débrouillarde ni trop conne ni très maline dans ce décor et à cette époque. Un projet qui, en soi, aurait pu être passionnant.

Pin-Up a deux belles qualités :

1) Comme le disait Camille, le boulot de reconstitution est irréprochable ; c’est très documenté, très rigoureux, très respectueux de ce que pouvait être la BD ou le porn à ces différentes époques. Le meilleur exemple de cette démarche apparaît dans la première trilogie : les types s’éclatent à pasticher les comic strips de guerre de type Male Call, en inventant des nouveaux gags, et sans aseptiser le ton particulièrement raciste, sexiste, surviril d’origine (ils ont tellement kiffé faire ça qu’ils ont carrément créé un spin-off tout entier consacré aux exploits de l’héroïne de la BD que les persos lisent dans Pin-Up, Poison Ivy). Ainsi Pin-Up de Yanébertè fonctionne très bien comme illustration de Pin-Up de Camifavr. Ça raconte la même chose, mais avec des dessins et des bulles.

2) L’image, sans être d’une inventivité folle (on reste dans du classique franco-belge à tous les niveaux, dessin, couleurs, découpage), est pas trop mal troussée – oui, je veux dire par là que Yann ou Berthet dessine très bien les femmes à poil.

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Au-delà de ces deux trois trucs, hélas, on s’emmerde. L’intrigue s’encombre perpétuellement de persos stéréotypés boulets dont on se fout totalement, et donc de sous-intrigues mollassonnes, quand on a juste envie de suivre Dottie. Dans la trilogue Guerre froide, c’est encore pire car ils essaient de faire un grand scénar d’espionnage, et ça produit un gros machin alambiqué et tordu auquel on comprend rien et dont, encore une fois, on se branle royalement. C’est tellement mauvais que j’ai failli m’arrêter au milieu de cette seconde trilogie.

Le fond n’est pas beaucoup plus fin. Que ce soit dans sa manière d’enclencher les intrigues ou dans sa vision du monde, Pin-Up est trop systématique. À chaque fois que Dottie rencontre quelqu’un, il a un rapport avec la grande Histoire. À CHAQUE FOIS. Comme si on faisait une BD sur toi dans 50 ans, et que quand tu sortais dans la rue, tu rencontrais successivement un fils de Barack Obama, une cousine de James Cameron, l’héritier de Marcel Proust et, bien entendu, tu tomberais grave amoureux de quelqu’un qui doit partir canaliser une guerre civile au Moyen-Orient. Plus douloureux encore, la mise en scène de la guerre des sexes est ridicule : nous avons d’un côté les hommes, tous tarés tyranniques prêts à tout pour baiser leur convoitise, et de l’autre les femmes, qui sont soit naïves soit blasées, selon la connaissance qu’elles ont du monde. Là où on voit le mieux que Yann et Berthet ne manient pas bien ces enjeux, c’est quand ils font recours à un personnage de lesbienne. Dans Pin-Up, on devient lesbienne parce qu’on en a marre des hommes ! Et dans Pin-Up, quand on est lesbienne, on accroche au dessus du canap dans le salon un tableau avec deux meufs nues plantureuses qui se font des cunis ! En fait, Pin-Up déçoit car les auteurs ne prennent pas du tout de distance par rapport à l’esthétique pin-up ; au contraire, ils plongent dedans, les quatre pieds dans le plat sans ôter les chaussettes, et y participent activement.

Et comme ça suffit pas, on doit en surplus se coltiner des dialogues lourdingues tels que :

Milton : C’est trop drôle ! Grâce à mon métier, je rencontre des dizaines de petites oies blanches qui feraient n’importe quoi pour poser pour le grand Milton… Ah ! Ah ! Ah ! … Et il fallait que Pygmalion s’entiche de sa créature ! Ou plutôt de son modèle.
Dottie : Pygmalion ?
Milton : Oui… Le sculpteur de l’antiquité qui s’éprit de Galatée, son chef-d’oeuvre. Il supplia Aphrodite de donner la vie à sa belle statue… Bref, le mec qui tombe fou amoureux de sa créature. Moi, ma créature, c’est Poison Ivy. Mais je me fiche bien de cette vamp de papier glacé ! C’est son modèle de chair et d’os que je veux !… Et je vous aurai !

Rien que le « Ah ! Ah ! Ah ! » est condamnable, mais s’il y avait que ça… C’est l’archétype du dialogue mille fois trop explicatif qui induit que le lecteur est un abruti monumental. Note qu’en plus ils s’encombrent de la référence à Pygmalion alors qu’elle ne sert strictement à rien dans cette situation. Ça aurait suffit :

Milton : Quelle ironie ! Toutes les femmes me veulent mais la seule que je veux ne veut pas de moi… Je vous aurai, salope.

Cela dit, tout ça – du moins tout ce qui relève de l’intrigue et du dialogue – tend à s’améliorer au fil des albums. Les meilleurs tomes, parmi ceux que j’ai lus, sont les plus récents, ceux qui se passent à Vegas. L’intrigue y est sobre et centrée presqu’exclusivement sur Dottie, et les dialogues, après être passés dans la trilogie Guerre froide par un immonde argot franglais (« Oh my God ! Je ne mettrai plus les pieds dans ton atelier, suck my dick, Milton ! »), sont enfin clairs et fluides.

Comme pour le mémoire, je ne sais pas trop si j’ai envie de te conseiller cette lecture. Oui si tu t’intéresses au sujet et que tu n’as jamais rien lu dessus. Non si tu veux une réflexion abyssale. Oui si tu veux voir de la donze dénudée. Non si tu cherches un truc gratos à lire.

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by Jooles

Sept ans de réflexion, Billy Wilder, 1953

Je n’ai pas très envie de m’attarder sur la qualité du film en soi – sache que je le trouve excellent, que c’est un de mes films favoris, que je pense que tout le monde devrait le voir pour tomber amoureux de Marilyn – j’ai plutôt envie de m’arrêter quelques instants sur le geste génial qu’y accomplit Wilder.

Dans Sept ans de réflexion, Wilder met tout son génie au service de la sacralisation de Marilyn Monroe. Comment s’y prend-il ? Il en fait une parfaite incarnation (je suis littéral ici : incarner c’est donner une chair) de la pin-up classique, habituellement cantonnée aux imagettes plates, aux dessins dont on ne peut palper que le papelard. JE PEUX LE PROUVER ! Mate avant tout la définition efficace que nous offre Camifavr dans les premières pages de son mémoire.com :

Dans les recherches menées l’année dernière, nous avons tenté de définir ce qu’est une « pin-up classique ». En premier lieu, elle est le portrait d’une jeune femme occidentale, présentant un élément thématique ou évoquant implicitement une histoire. Elle porte généralement une tenue légère qui révèle des formes avantageuses. La pin-up se découvre par mégarde, faux mouvement ou accident. Ces mises en scène dont la crédibilité importe peu, permettent d’érotiser la femme sans en faire un sujet sexuel actif (qui veut ou désire) tout en lui conservant fraîcheur et naïveté.
La pin-up est également fixée dans des normes corporelles précises et permanentes, sa plastique est idéale, « améliorée » : seins en obus, jambes interminables, taille de guêpe, fesses hautes. Nous voyons aussi se construire cette image autour d’accessoires usuels de séduction : bas, porte-jarretelles, talons, avec une mise en valeur des attributs sexuels évocateurs : les jambes, les fesses, les seins. Les références à une certaine tradition artistique érotique sont nombreuses : scène de bain, miroir et orientalisme.
(…) L’homme est absent de l’image, il est plutôt en position de voyeur malgré lui. L’humour et la légèreté, très présents dans cette imagerie, permettent de déculpabiliser le spectateur et lui offrent alors une excitation, sous forme d’invitation sexuelle innocente.

C’est noté ? Maintenant analysons la première apparition de Marilyn, qui pour commencer, dans ce film, n’a pas de nom – on l’appelle, dans les scénar et générique, The Girl. Avec cette appellation, on est déjà en plein dedans. Wilder a pu choisir de la nommer The Girl pour simplement dire « cette fille-là, cette girl-next-door banale que je distingue des autres car elle est next-door » ou au contraire pour faire d’elle The Girl par excellence (de la même façon que Sherlock Holmes fait d’Irène Adler « The Woman ») ; l’esthétique de la pin-up, c’est ça, c’est un perpétuel voyage entre du quotidien pragmatique (on surprend une p’tite dame qui laisse paraître ses culottes en étendant son linge) et du fantasme pur (cette p’tite dame est loin d’avoir la carrure de tes authentiques voisines, rien à voir avec Rosette la veuve maigrelette de 60 balais ou Michelle la trentenaire qu’on surnomme affectueusement Bas de Buffet, c’est du corps féminin idéalisé, sans substance concrète, parfois même  impossible physiologiquement). Quand ça c’est posé, une question insoluble apparaît : qu’est-ce qui titille dans la pin-up, le fait que ce soit une beauté incroyable qui fasse des trucs banals ou bien le fait que dans cette situation banale la beauté puisse paraître ?

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The Girl est avant toute chose une silhouette, une silhouette particulièrement suggestive du fait qu’elle apparaît en ombre chinoise à travers la porte. Comme la silhouette est déformée, mais qu’on y distingue une tête au-dessus d’un corps plein de formes, on est immédiatement appelé à imaginer le modèle réel qui produit l’ombre, d’autant plus qu’à ce moment Wilder fout en bande-son une zuzic qui invite à l’amour. La forme qu’on distingue à travers la porte n’étant pas très claire, chacun peut imaginer la pépée de ses rêves. En somme, The Girl, avant toute chose, est un fantasme pur sur lequel le spectateur peut projeter tout ce qu’il veut. La pin-up de papier, elle aussi, est une page blanche où chacun peut s’écrire. Elle n’a pas de passé, pas d’intériorité. Si le gars qui zieute a envie d’imaginer que la fille habite dans son quartier et qu’elle aime les gars dans son genre, il peut, s’il préfère se dire que c’est une infirmière au repos qu’il rencontrera un jour s’il tombe malade, c’est tout aussi permis. Le génie de Wilder est peut-être aussi là : il réussit à construire un personnage à partir d’un archétype visuel volontairement vide.

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Comme la pin-up, The Girl est maladroite et tête en l’air, sans que ce soit un calcul de fausse ingénue. Dès sa première réplique, elle confesse un oubli (celui de ses clefs). Sa première action (monter les escaliers), elle la rate.

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Comme dans l’esthétique pin-up, la maladresse permet de sexualiser le corps. On a vu les conséquences qu’engendraient le fait que The Girl ne puisse pas ouvrir la porte d’elle-même (le perso masculin sort sa tête pour voir qui est à la porte et tombe – et nous avec lui – sur la silhouette fantasme / fantôme). Quelques secondes après, le coinçage du fil la fait se cambrer, accentuant sa poitrine explosive et son bouli mastoc, lesquels n’ont pas besoin de cela pour qu’on les voie puisque la lady est affublée d’une petite robe qui la colle de près. Le fil, en plus, structure l’image et attire l’œil vers le fessier, le surligne mieux qu’un Stabilo Boss. Plus tard, The Girl toute nue fera tomber un plant de tomate, se coincera l’orteil dans le robinet de la baignoire, rhabillée elle tombera plusieurs fois de manière évidemment à mettre en valeur son corps, etc, etc.

Comme dans l’esthétique pin-up, The Girl fait tout ceci dans la plus immaculée des innocences. The Girl n’a pas conscience de son pouvoir sexuel, ni même, plus généralement, connaissance de la notion de sexe. Mais il faut aller plus loin pour réellement s’en rendre compte. Et je ne vais pas pouvoir d’ailleurs être exhaustif. En toute innocence, The Girl dit des choses du genre :

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ou

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et caetera ! Tu me crois maintenant ? The Girl = incarnation de la pin-up classique, on est d’accord ?

Revenons à un souci que j’ai soulevé tout à l’heure : comment est-il possible qu’on s’attache à un personnage qui par définition se doit d’être vide ? Je crois avoir trouvé réponse en m’attardant sur une autre tentative (ratée) d’incarnation de la pin-up. À la même époque, des réals comme Irving Klaw produisaient des films mettant en scène Bettie Page ou Lili St Cyr dans des situations de pin-up (je te renvoie à Teaserama si tu vois pas de quoi je parle). Nonchalamment, les filles en question, par exemple, se lèvent au petit matin et s’habillent pour sortir. Étrangement, l’artifice ne fonctionne qu’un laps de temps très limité ; très vite, au lieu d’être émoustillé, on s’ennuie. Ce qui rend Sept ans de réflexion passionnant, c’est que le spectateur est inclus dans le film via le personnage masculin. Richard Sherman (c’est son nom, je l’avais pas dit, mais on s’en fiche, il pourrait s’appeler A Man) a l’occasion unique de capturer une pin-up et d’en apprendre plus sur elle. Une bonne partie du dispositif, en ce sens, relève de l’interview : Sherman creuse en posant des questions à The Girl, et le procédé est ludique dans la mesure où il les pose en même temps qu’elles nous viennent à l’esprit, et réagit de la même manière que nous aux réponses de The Girl. Les Teasarama n’incarnent pas la pin-up, ils se contentent de la mettre en mouvement. C’est très primitif : on est censé s’émerveiller de ce que la pin-up couramment fixe se mette à se mouvoir, de la même manière que les premiers spectateurs de cinéma du XIXème siècle étaient bouché bée face à ces sortes de photos animées.

Aussi, la pruderie du cinéma hollywoodien des 50s, grignoté par le Code Hayes, est bénéfique à Sept ans de réflexion. Les Teaserama, qui étaient tournés en dehors des circuits aseptisés, sont plus libres mais cette liberté les condamne à l’inefficacité. Qu’on puisse tout montrer, et que le « tout montrer » soit le seul sujet du film, anéantit l’esthétique pin-up. Les Bettie et les Lili ont beau ne pas nous lancer un regard pour donner l’impression qu’elles ne se savent pas observer, il n’y a que leur effeuillage à voir. L’effeuillage, par là, est sacralisé. Ce n’est plus l’irruption de l’érotique dans le quotidien, c’est l’irruption de rien du tout dans rien du tout. Dans Sept ans de réflexion, quand le corps de The Girl est dévoilé, c’est toujours pris dans un flux d’autre chose, souvent un flux de paroles, qui annexe le geste (par exemple, The Girl qui soulève gentiment son chemisier pour s’aérer en racontant ses histoires de baignoire). On ne croit pas dans l’innocence de Lili St Cyr car il n’y a qu’elle qui se déshabille et la caméra mais on croit dans l’innocence de The Girl car il y a tout un dispositif fictionnel extrêmement sophistiqué pour nous y faire croire.

Donc, surtout, dans Sept ans de réflexion, il y a un récit. The Girl est intéressante aussi en ce qu’elle tend ce récit. Sherman succombera-t-il, succombera-t-il pas ? Quel sera son effet sur lui au bout du compte ? Ça fonctionne car la créature idéale est confrontée à un humain tout à fait terre-à-terre, un personnage concret dont est curieux de voir l’évolution. Tu remarqueras que la structure de Sept ans de réflexion annonce celle des films de Manic Pixie Dream Girl – une jolie fille excentrique tornade la vie d’un gars coincé puis disparaît aussi sec. Je te laisse réfléchir à ça (trouve ci-joint le meilleur gif du monde pour t’aider à méditer) : la pin-up, dans le fond, est l’ancêtre de la manic pixie dream girl.

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