Le Secret de Rita H. / Les hommes préfèrent les blondes

Par une nuit d’orage où les secousses éclair mimaient pour tous mon tumulte intérieur, je décidai d’élargir Marilyn Monroe. Désormais, je ne parlerai pas systématiquement, dans ladite catégorie, de choses qui exclusivement consacrés à Madame. On va tâcher d’aller plus avant, d’explorer le contexte, l’Amérique, Hollywood, la poubelle de ses toilettes. Ça pourra te paraître parfois tiré par les cheveux, mais je suis déjà bien gentil de me justifier dans mon propre royaume, alors profil bas, ok, cocotte ?

Bref, joignons la parole à la parole : je vais te causer d’un bouquin sur une actrice de la génération précédant celle de Marilyn, et qui par là fait partie de ses références, de ces gens qui lui refilèrent l’envie, via écran, d’être une superstar super – cette actrice, un indice s’affiche chez vous, dansait comme un diable espagnol tandis que sur son crâne virevoltait une sublime crinière rousse OUI BRAVO c’est bien Rita Hayworth !

Le Secret de Rita H., Stéphanie des Horts, 2013

Si tu n’as pas la moindre idée de qui est cette lovely Rita, je te suggère de cliquer sur le play ci-dessous (si tu connais déjà, y’a pas besoin que je suggère, c’est la première chose que t’as fait en entrant) :

Je suis tombé sur ce livre par le plus grand des zazar, il gisait sur la table des nouveautés de la médiathèque de Barentin. Au premier coup d’œil, je lui suis passé devant comme une végétarienne devant un steak, car voici sa couverture :

rita

Ce qui, si l’on décrypte, donne clairement :

vieilles

La photo so 40s d’une Rita angélique, le noir blanc doré, la typo boucleuse qui appelle le temps des portes-plumes, le titre qui sonne comme celui d’un Pierre Bellemare et élude le « ayworth » car c’est dur à dire quand on a un dentier – TOUT est calibré pour les vieilles. Même le nom de l’auteur ! Stéphanie des Horts ! Je vois vraiment pas ce qu’on peut faire d’autre qu’écrire pour les vieilles quand on s’appelle Stéphanie des Horts !

C’est un objet étrange que nous avons là : la couverture anonymise la star que le contenu raconte – par l’élision du nom, par le choix d’une photo lisse où on ne la reconnaît pas vraiment, par la mention Roman en dessous du titre,  par une quatrième de couverture assez vague qui fait que quelqu’un qui ne connaîtrait pas la joliette pourrait penser que c’est de la pure fiction – et ainsi espère aspirer la senior que seuls les « grands destins » font encore vibrer plutôt que l’aficionado qui guette sa dose de Rita. Tant pis pour toi, Albin, j’en suis navré, Stéph, je suis pas une momie et j’ai lu votre truc.

Ça, c’est Stéph. Il n’y a guère qu’à droite qu’on sache faire les MILF.

Ça, c’est Stéph. Il n’y a guère qu’à droite qu’on sache faire les MILF.

Ayant totalement compris d’entrée de jeu à qui s’adressait l’ici présent livre, j’y suis entré avec un minimum d’attentes, et y ai passé un relativement bon moment. Le parti-pris stylistique consiste à raconter tout à la première personne, au présent et de préférence avec des phrases simples – ce qui équivaut à peu près au fameux degré zéro de l’écriture, sauf qu’ici cette suprême neutralité n’est pas pratiquée délibérément pour dire quelque chose sur le monde l’homme la littérature, mais simplement car DU MOINS C’EST AINSI QUE DOIT PENSER ALBIN MICHEL la fadeur est plus facile à vendre que la saveur. Pour moi, à cause de ce parti-pris, Le Secret de Rita H. n’est pas un roman. C’est ni plus ni moins une biographie à la première personne. Ça change pas grand-chose au bout du compte, mais il faut le dire, IL FAUT ARRÊTER DE MENTIR AUX VIEILLES vous croyez qu’elles souffrent pas assez comme ça avec la SOLITUDE et la MÉTÉO INCERTAINE ? Lire Le Secret de Rita H., c’est grosso modo comme lire les romans historiques de Max Gallo qui, si on résume vite fait la démarche, là où d’autres écriraient « Le 28 juillet 1784, Robespierre fut exécuté. », marque « 10 thermidor de l’an II (28 juillet 1784). On exécute Robespierre. Ses derniers partisans sont effondrés. Paris a le goût du sang dans la bouche. »

Carnegie Hall. Il y a beaucoup de gens assis mais je ne les vois pas. À cause de la lumière dans mes yeux. « Un monde fou pour regarder ma petite Margarita » racontera maman ce soir à papa. J’ai des castagnettes au bout de la main droite et un éventail dans la gauche. Je dois danser le flamenco. Papa m’a appris. (page 7)

Ce sont les quasi-premiers mots du Secret de Rita H. et j’espère que tu vois ce qui me dérange dans cette façon d’écrire. Si on décide d’écrire à la première personne et au présent, c’est qu’on ne veut pas présenter le passé comme tel, mais comme du présent qui se déroule, en quelque sorte, au moment de l’écriture / au moment de la lecture – c’est comme si on était branché sur la cervelle de Rita et qu’on nous diffusait en direct ce qu’elle pense et ressent. SOIT, mais Stéphanie des Horts passe la moitié du temps à faire de l’auto-description. « J’ai des castagnettes au bout de la main droite et un éventail dans la gauche. » Qui se formule des choses pareilles au moment où il le vit ? C’est extrêmement artificiel car Stéphanie des Horts n’assume jamais le point de vue qu’elle a choisi, et ne cesse de le faire sortir de lui-même pour du reste préciser des machins pas forcément utiles.

Cela dit, il est quelques chapitres où ces procédés fonctionnent. Le livre se découpe en deux timelines, une où l’on suit l’ascension de Rita, de son enfance jusqu’aux années 60, et une autre où l’on suit son déclin, des années 60 jusqu’aux années 80 – les deux timelines s’entremêlent, chaque bloc de chapitres développant la première s’ouvre par un chapitre décrivant la seconde. Eh bien, tout ce qui concerne la seconde est plutôt pas mal troussé. Disons que les parti-pris d’écriture qui partout ailleurs posent problème deviennent efficients car Rita est peu à peu ravagée par Alzheimer. En ce contexte, où le narrateur personnage est sans arrêt désorienté, sans cesse rappelé aux questions Que se passe-t-il ? Où suis-je ? Quand suis-je ?, ce mode de narration haché fait sens.

(page 229, Rita, qui a alors la soixantaine, est interrompue par ses invités alors qu’elle regarde des photos 🙂

 On sonne ! Je n’ai invité personne. Qui ose me déranger ? Je ne réponds pas. Ici, c’est moi dans les bras de Douglas Fairbanks Jr. ! L’Ange de Broadway. On sonne encore… Peut-être est-ce Douglas qui veut me faire valser ? Suis-je présentable ? Il m’aime bien, je crois, plus que cette saleté de Joan Crawford ! On a sous-entendu qu’il était homosexuel. Des ragots ! N’est-il pas trop vieux pour moi ? Quel âge a-t-il ? Trente, trente-cinq ans certainement. C’est moi qui suis trop jeune pour lui ! Oui, lui ouvrir. Dans le temps, j’avais une secrétaire, impossible de me rappeler son nom. Elle n’était pas américaine, Orson l’aimait bien. Orson… Et si c’étaient des cambrioleurs ? Et s’ils venaient voler mes photos ? Ou m’empêcher de parler. Je connais tous les secrets d’Hollywood. Ce sont des espions ! Commencer par appeler la police, c’est plus prudent…
– Police de Los Angeles.
– C’est Rita Hayworth, il y a des gangsters derrière ma porte. Il faut venir vite !
– Madame, vous nous avez appelé hier et aussi le jour d’avant, trois fois dans la même nuit. Soyez raisonnable, pensez aux personnes qui ont véritablement besoin de nous et allez vous coucher.
– Mon mari est Ali Khan ! On veut m’enlever pour lui extorquer une rançon !
– On sait tout cela.
– Non, ne raccrochez pas, je vous en prie…

Tu vois, c’est pas non plus du Proust, et ça peut faire très ALZHEIMER POUR LES NULS par instants, mais, au moins, dans ces chapitres, on a une vision cohérente, et un vrai désir de récit.

alzh

On peut également prendre du plaisir à lire les autres chapitres, à condition d’être dans la même situation que moi, c’est-à-dire de n’absolument rien connaître de la vie de Rita Hayworth (même pas la fiche Wikipédia, sinon ça vous en spoile la moitié). Dans le même sens, il ne vaut mieux pas y venir si c’est pour en savoir plus sur la Rita Hayworth artiste. Par exemple, la plupart des tournages est racontée selon ce schéma : court synopsis du film, puis récit de la mise en boîte d’un moment clef s’achevant sur le réalisateur qui gueule « RITA T’ÉTAIS MAGIQUE, ON LA GARDE ». En revanche, si tu veux tout savoir sur ses affaires sentimentales, sur si Orson la baisait mieux qu’Ali Khan, tu auras tes réponses. Le Secret de Rita H., c’est un épais hors-série de Paris Match.

Y’a un truc auquel je m’attendais pas du tout, par contre, et je vais te le griller même si t’avais l’intention d’aller feuilleter le bouquin après avoir lu cette critique (en diagonale, j’espère, car c’est comme ça que je l’ai écrite). Y’a un truc auquel je m’attendais pas du tout, et c’est pas faute de m’avoir prévenu : à dix pages de la fin, Stéphanie des Horts nous révèle qu’ado, Rita Hayworth s’est fait violer par papa. Comme ça, bim. Tu somnolais doucement, bercé par le ronronnement des mots mous, heureux d’être aussi près du quai d’arrivée, et Steph arrive par derrière avec sa massue. J’aurais dû m’y attendre, car le titre contient le mot SECRET, et que la quatrième de couverture nous dit :

Derrière le sourire enjôleur des photos sur papier glacé, Rita Hayworth cache une blessure que nul ne saurait guérir.

Comme je suis habitué aux tournures biographiques racoleuses, je n’y ai pas fait attention, car pour tout le monde ils pourraient dire ça sans que ça désigne quoi que ce soit de précis. Eh bah non, là, BAM, inceste dans ta tronche. Et il faut avouer que c’est le pire twist de toute l’histoire du twist. Je ne comprends pas comment on peut humainement faire le choix de garder un fait qu’on considère comme essentiel sous le coude pendant 250 pages pour mieux choquer le lecteur. C’est très malhonnête intellectuellement car on prive le lecteur d’une clef de lecture et encore plus malhonnête narrativement car ça bousille l’espèce de contrat tacite entre le lecteur et l’auteur. Je n’aime pas beaucoup les twists en général car c’est une technique souvent mal utilisée (on te dit NOIR pendant 1h30 puis BLANC à 1h31 – THE END), mais là c’est pire que tout, c’est tout simplement indécent. Ça ne se justifie que par cette horrible raison qui est « choquer le lecteur ». Pour ce qui est de l’économie du roman, c’est complètement con car au lieu d’avoir une alternance de temps forts et temps faibles tout du long, on a juste un temps faible interminable puis que des temps forts dans les dix dernières pages.

Pour pas que tu te fasses avoir, voilà, je te préviens, ça se termine sur un inceste. Pour que tu te fasses encore moins avoir, hop, je t’en mets les lignes les plus salaces :

Oh, mon Dieu, papa me regarde comme s’il était fou. J’ai déjà vu ces yeux-là, maman pleure après, quand il fait ces yeux-là. Il me fait peur, il se jette sur moi. Je suffoque. Je suis allongée sur le ventre, il déchire ma robe, il arrache ma culotte. Je cache mes fesses avec mes mains. Il fait quoi, papa ? Il me retourne et ça fait mal. Ça fait très mal. Je ne sais pas ce que c’est, ça s’enfonce et c’est sale, mon Dieu, pardonnez-moi, pardonnez-moi, comme c’est dégoûtant. C’est de ma faute, bien sûr, c’est de ma faute, je suis une vilaine fille. J’ai mal, je ne veux pas. Pardon, papa, je suis méchante. Je dis non et je me mets à crier mais il me donne une claque et il s’appuie sur moi, il souffle, son haleine empeste l’alcool, il se met à geindre et à soupirer. Toujours plus fort, toujours plus mal. Je ne résiste plus. Je suis morte, une poupée toute molle. Je ne dis rien, il se met à crier et il s’abat d’un seul coup sur moi. Il s’endort.

inceste

Les hommes préfèrent les blondes, Howard Hawks, 1953

Les hommes préfèrent les blondes, que pour plus de commodité j’appellerais désormais Les hommes préfères les blondes, est une screwball comedy / musical plus qu’honorable. Contrairement à Comment épouser un millionnaire, que pour plus de commodité j’appellerais désormais Comment épousé un millionnaire, on ne tourne pas autour du pot pendant une heure : dès la première seconde, le ton est donné, et, au sortir de la première séquence, qui, pourtant, n’est qu’un numéro beaucoup chanté un peu dansé filmé en quelques longs plans qu’un seul petit contrechamp sur le public vient couper, on a saisi tous les enjeux, qui sont ces deux persos, quelle est leur relation, quels sont leurs buts. Pareil pour la suite : bien vite, le film trouve une unité de temps et de lieu – un bateau, une traversée de l’Atlantique – et s’amuse un max avec un nombre donné de persos.

Le cynisme du film, incarné par notre chère Marilyn Monroe (voilà, on revient au sujet, t’es content ?), pourrait se résumer à cette phrase de je-sais-plus-qui-si-toi-tu-sais-n-hésite-pas-à-dire :

Il y a une sorte de femmes : les femmes belles. Il y a trois sortes d’hommes : les hommes riches, les hommes pauvres et les femmes laides.

Cette vision du monde très arrêtée et réductrice, paradoxalement, n’est pas pesante et même à l’opposé libère le film. Hawks, vraiment misanthrope mais pas vraiment misogyne, assume totalement ce qu’il est en train de faire, une pure screwball comedy où tout le monde est limité et détestable, où tout le monde a tort, et en ce sens le film est réjouissant. Même l’esthétique parfois douteuse (la palette des couleurs est souvent grossière, à commencer par les baveux rouges à lèvres de Marilyn), dans cette optique, fait sens : ces gens dégoulinent, ce monde est sale, putassier.

Les hommes préfères les blondes avait le potentiel pour être un vrai bijou mais, j’en pleure encore, le film se casse la gueule à partir du moment où le bateau accoste en France. Dès lors, les persos embarquent pour un dénouement conventionnel ennuyeux qui essaie sans y croire de sauver la morale malgré toutes les hypocrisies précédentes… L’entrain et l’intérêt se dissolvent dans la dernière demie heure, malgré une ou deux bonnes séquences, dont le mythique Diamonds Are a Girl’s Bestfriend.

Ah Marilyn ! Oh Marilyn ! Marilyn est excellente. Le rôle de Lorelei Lee lui permet de balancer sur la table tout son potentiel comique. Le perso qui lui revient habituellement, celui en gros de la pin-up, involontairement sexy et ingénue, elle le dépasse ici en jouant cette donze qui justement fait semblant d’être involontairement sexy et ingénue pour parvenir à ses fins. Ce geste prouve, s’il y avait besoin, à ceux qui confondent encore Marilyn Monroe et les rôles de Marilyn Monroe, qu’elle peut faire preuve d’une très grande distance par rapport à son propre jeu. Il faut la voir s’auto-caricaturer dans le cabotinage écarquillé et les minauderies boudeuses lorsqu’elle essaie de séduire son vieux diamantaire ! Regarde-moi ce court extrait :

« Sometimes my brain gets real starved ! » s’attriste faussement Lorelei alors que le type vient de lui faire un exposé tout pourri sur les mœurs africaines. Le déplacement par rapport à l’imagerie pin-up est fin : on ne rit plus de la bêtise de la blonde, on rit du vieux monsieur qui croit si sincèrement en la bêtise de la blonde qu’il prend tout ce qu’elle dit pour argent comptant, et ne se doute pas une seule seconde qu’elle est en train de le manipuler. Bien sûr, Hawks n’hésite pas à rire de Lorelei dès qu’il en a l’occasion, et en particulier de son inculture.

Lorelei : Excuse me, but what is the way to Europe, France?
 Dorothy : Honey, France is IN Europe.
Lorelei : Well, who said it wasn’t?
Dorothy : Well… you wouldn’t say you wanted to go to North America, Mexico.
Lorelei : If that’s where I wanted to go, I would.

Mais ça ne diminue pas le personnage, au contraire, ça lui donne du relief, de la consistance, d’autant plus que cette inculture est joliment compensée par sa créativité. Lors de la scène du diadème, c’est d’abord elle le dindon de la farce, regardez elle sait pas qu’un diadème ça va sur la tête oh la débiiiiile. Mais finalement c’est elle qui l’emporte, c’est elle qui clôt la phase avec un petit one-liner bien plus drôle que le gag qu’il conclut :

You DO wear it on your head. I just LOVE finding new places to wear diamonds.

Lorelei Lee est le personnage le plus intéressant du film, le plus drôle, le plus beau, le plus tout. Lorelei Lee est l’âme, vicieuse et bancale, de son film. Marilyn Monroe profite de cette occasion en or pour cambrioler la vedette UN TRUC DE MALADE il faut savoir que Jane Russell était payée dix fois plus qu’elle DIX FOIS PLUS c’est dire à quel point on ne misait pas sur Marilyn BIEN JOUÉ MEUF.

Je voulais conclure en expliquant que j’avais découvert pourquoi, en France, alors qu’on saurait tous reconnaître entre mille la tronche de Marilyn Monroe, concrètement, on a généralement vu 0 film la contenant. Et là j’aurais mis un extrait de la VF de Les hommes préfères les blondes. Ça t’aurait bien fait marrer, c’était ridicule, c’était six euros de budget grand max pour le doublage. Malheureusement Dailymotion m’ a supprimé la vidéo ! Tu peux envoyer tes lettres d’insulte.

À bientôt !

À bientôt !

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