Enquête sur un assassinat, Don Wolfe, 1998

Ce bouquin n’est pas bon du tout. J’en ai vu quelques uns sur Internet se pignoler dessus, et, bien que la couverture puisse justifier le geste, je ne comprends pas bien, pour ce qui est du contenu, comment on peut être aveugle à ce point. J’espère d’ailleurs que ceux qui ont aimé ce pavé vont me charger : je les attends de pied ferme, les bras bandés et l’œil écarlate.

La thèse : le président Kennedy et son frère auraient organisé le meurtre de Marilyn Monroe car, suite à une rupture brutale, elle aurait menacé de balancer tous les secrets d’état qu’ils lui auraient confiés entre deux cumshots. Ce bouquin est tellement mauvais que ça la validerait presque, cette thèse. Un auteur consciencieux, qui s’attaque à un sujet si ardent, ne peut pas pondre un paquet de feuilles aussi maladroit. Ma théorie : les héritiers Kennedy, constatant que Don Wolfe avait découvert la vérité, ont bloqué tous les éditeurs compétents afin que ce soit le brouillon de l’enquête qui soit publiée, et que personne ne la prenne au sérieux. Autre théorie possible : les héritiers Kennedy ont engagé le premier scribouillard venu – en l’occurrence Don Wolfe, qui passait par là tous les lundis pour chercher ses linges délicats au pressing – afin qu’il écrivît n’importe quoi n’importe comment et discréditât à jamais l’inique hypothèse du meurtre.

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L’objet

Page 121, Don Wolfe se moque :

 L’année 1992 était celle du trentième anniversaire de la mort de Marilyn Monroe. On peut dire que des forêts entières furent coupées pour fournir assez de papier aux maisons d’édition afin d’assouvir leur orgie de livres sur Marilyn. Des couvertures rutilantes promettaient de révéler La Vérité enfin ! Les Secrets cachés ! Les Mensonges choquants – La Vérité explosive !

Il associe ces titres racoleurs, peu après, à une citation de Donald Spoto :

Il y a une nouvelle race de journalistes – ceux qui se disent « biographes » – qui, appâtés par des dollars vite gagnés, inventent tout simplement des choses.

C’est bien, sauf qu’Enquête sur un assassinat est lui-même un putain d’objet criard et surcommercial. La première de couverture annonce d’emblée la couleur : on parle sans détour d’assassinat, et on réutilise hors contexte – c’est habile mais malhonnête – un morceau de planche contact de Bert Stern pour donner l’impression que la tête de Marilyn est comme mise à prix, d’autant plus que le rouge orangé du feutre de Stern évoque la teinte du sang.

Une planche contact de Bert Stern entière – sous cette forme, rien de malsain

Une planche contact de Bert Stern entière – sous cette forme, rien de malsain

Et puis il y a la quatrième de couverture :

5 août 1962, 4h25 du matin : Marilyn Monroe est retrouvée sans vie dans sa maison de Los Angeles. Quelques heures auparavant, trois hommes en sortaient précipitamment. Parmi eux, un des personnages les plus puissants du pays. Le jour même, le monde entier apprend, stupéfait, le « suicide » de Marilyn.
Au terme d’une incroyable enquête de quinze ans, Don Wolfe réduit à néant la vérité « officielle ».
Marilyn Monroe a été assassinée. Pourquoi ? Comment ? Par qui ? Témoignages inédits, rapports secrets, révélations capitales, nouvelles expertises livrent le dessous des cartes et bouleversent le jeu. Pour la première fois, la vie secrète de Marilyn Monroe est reconstituée jusqu’à ses derniers jours et sa fin tragique dans les moindres détails. Un véritable film noir. Avec dans les rôles principaux : le parrain de la Mafia, Sam Giancana, Frank Sinatra, Peter Lawford, les Kennedy… et pour décor, les collines de Hollywood et les couloirs de la Maison Blanche.
Aucun livre n’était jamais allé aussi loin. Un document accablant. Des révélations explosives qui font voler en éclats le mythe américain.

Cette présentation utilise précisément les ressorts que Wolfe dénonce à la page 121 ! Alors quoi ? En fait l’utilisation de la citation de Spoto contre les auteurs de ce genre de bouquins est un indice pour nous dire que tout ceci est ironique, que c’est une parodie d’œuvre conspirationniste ? Bon, pour la défense de Wolfe, les auteurs le plus souvent n’ont pas de contrôle sur l’objet que sera leur livre et tu noteras que, si la quatrième de couverture américaine est toute aussi affreuse et contradictoire par rapport au propos, la première, jusqu’à son titre, est plus sobre.

 Couverture américaine d’Enquête sur un assassinat

Couverture américaine d’Enquête sur un assassinat

L’écriture

J’ai conscience que j’ai lu une trad et que, naturellement, du sens s’est perdu dans le passage de l’anglais au français. Mais bon, à moins que les cinq traducteurs soient de très mauvaise volonté, le fait est que le style est pourri du début à la fin. Ah tiens, autre théorie possible : les héritiers Kennedy ont engagé les pires traducteurs possibles afin que la diffusion de la vérité ne se déploie pas au-delà des frontières anglophones.

Je dis le style est pourri, c’est un peu sévère. Disons plutôt que, la plupart du temps, il est fade. Don Wolfe adopte un style neutre / journalistique pour bien qu’on saisisse qu’il est pas là pour déconner. Le résultat est qu’on s’ennuie à partir du moment où il ne fournit plus d’infos inédites, et où on a compris où il voulait en venir et comment il allait y venir. D’ailleurs, cette neutralité ne serait pas aussi accablante si Wolfe avait l’esprit de synthèse. Enquête sur un assassinat est plombé par une absence de hiérarchisation entre les données et forme une sorte de pétrole brut avec lequel tu dois toi-même fabriquer ton gasoil.

Guy Hockett arriva chez Marilyn dans son vieux corbillard avec son fils Dan, étudiant en musique à l’université de Californie, Los Angeles, et qui payait ses études en aidant son père à transporter les corps le week-end.

Cet extrait est très symptomatique : qu’est-ce que ça peut foutre que le fils du mec qui conduit le corbillard soit étudiant en machin et qu’il finance ses études en faisant truc ? Wolfe ne reparlera JA-MAIS de ce type, ça n’a aucun rapport avec la mort mystérieuse de Marilyn. Je suppose qu’il ajoute cette indication par souci de précision, mais le début de la précision, Monsieur, c’est délimiter correctement son sujet.

Don Wolfe tentant de délimiter son sujet

Don Wolfe tentant de délimiter son sujet

Quand le style n’est pas fade, il est carrément casse-bonbons. Je m’énerve à peu près à chaque article de ma rubrique Marilyn Monroe sur le cliché qui consiste à dire que voilà Marilyn Monroe était vraiment très Jekyll and Hyde – Wolfe n’arrête jamais d’y recourir, avec des phrases aussi navrantes que :

 Joe DiMaggio était toujours resté amoureux de Norma Jeane. Sa plus grande rivale était Marilyn Monroe.

À partir du moment où Wolfe tente de faire chauffer la plume, ça devient mièvre et idiot, son pire morceau de bravoure étant peut-être :

En regardant les visages souriants des familles et des amis réunis qui suivaient les panneaux « sortie », elle se demandait où était la sortie pour elle. Comment sortir de cette solitude et de cet isolement où elle ne pouvait vivre les joies de la famille que par procuration ? C’est dans ce chaudron de solitude que furent mélangés les ingrédients de la potion magique qui devait faire apparaître une déesse.

Non content d’être déjà tout ça, Wolfe en rajoute une couche en se montrant pas très cohérent. Dans un chapitre, par exemple, il tourne en dérision les images hyperboliques de Lee Strasberg, en particulier l’expression « flamme mystique » et, dans le chapitre suivant, il la réemploie aussi sec, au premier degré. En principe, quand on veut utiliser un effet, on le ridiculise pas juste avant. Don Wolfe, en gros, n’arrête pas de se tirer des balles dans le pied.

Don Wolfe tentant de se tirer une balle dans le pied

Don Wolfe tentant de se tirer une balle dans le pied

La structure

Si j’avais à écrire un bouquin qui accuse si gravement des personnalités importantes, la première chose que je ferais serait d’optimiser la structure pour qu’on ne puisse pas douter de ma bonne foi. Don Wolfe, au contraire, a l’air d’improviser. Au bout de 100 pages, il se met à faire la liste des auteurs qui, comme lui, ont remis en cause la version officielle de la mort de Marilyn. AU BOUT DE 100 PAGES. Montrer qu’il y a plein d’autres gens qui ont honoré la même démarche, c’est bien, c’est un argument d’autorité qui légitime la démarche – ç’aurait été parfait dans une intro ! Là, on entre dans le livre, Wolfe nous raconte ses trucs, on est dubitatif et, tout à coup, sans raison valable, il s’arrête : « ah, au fait ! saviez-vous que ma démarche était quand même très très légitime ? ». TROP TARD.

Encore pire, au bout de 130 pages, Wolfe arrête tout ce qu’il avait entrepris jusqu’alors et se met à raconter la vie entière de Marilyn alors que ça n’a aucun rapport avec son Enquête ou – si on reprend le titre originel – Les Derniers jours. Sa justification :

Le fait est que le mystère de la mort de Marilyn Monroe n’ait jamais été résolu est lié au mystère de sa vie. C’était une personne secrète, et elle menait une vie privée très discrète, à l’opposé de son image publique. Norman Jefferies révélait que certains des témoins clés menaient aussi des vies doubles et secrètes, et qu’eux aussi rédigeaient des petits carnets secrets. Pour comprendre ce qui s’est produit ce samedi fatal, on est gêné par l’impossibilité de saisir pleinement la complexité des relations entre la victime et le groupe disparate de témoins clés qui se retrouvèrent sur les lieux le jour de sa mort.
On ne peut résoudre les mystères de la vie et de la mort, ni comprendre la façon dont la chance ou le destin traite les gens, ni élucider un des plus grands crimes du XXème siècle sans connaître toute l’histoire. Et si le mystère du meurtre de Marilyn Monroe peut être éclairci, jamais on n’expliquera totalement le mystère de sa remarquable vie.

Ouille. Si ça c’est pas tiré par les cheveux ! De la page 129 à la page 376, Wolfe raconte la période 1926-1959 et c’est totalement hors sujet. Éclairer les relations entre la victime et les témoins, il ne le fait qu’à partir de la page 377. Quelquefois, il essaie de rattacher le wagon à la loco, mais c’est mauvais : Wolfe, tous les quatre chapitres, tente de montrer qu’il y a un destin commun qui réunit Marilyn et Kennedy envers et contre tout – il n’a pas l’air lui-même d’y croire plus que ça. À la rigueur, tout ce hors sujet pourrait justifier sa propre existence en ayant un rôle concret dans la démo de l’auteur – mais voici, en gros, la structure de l’œuvre : 1) Wolfe raconte les derniers jours de Marilyn en soupesant chaque version, l’officielle comme les officieuses, 2) Wolfe raconte la vie de Marilyn Monroe à partir de sa naissance, 3) Wolfe reraconte les derniers jours de Marilyn sans soupeser – il raconte sa version des faits et l’établit comme la version des faits. Pourtant rien n’a changé entre le 1) et le 3), Wolfe n’a rien dit d’assez significatif pour se permettre la seconde fois de poser l’hypothèse du meurtre comme un fait. Il est d’ailleurs tellement branque qu’au sortir de la partie biographique, on est plutôt convaincu par l’hypothèse du suicide. Régulièrement, il fait mention des tentatives de suicide et autres overdoses de Marilyn. Encore plus régulièrement, il parle de ses pulsions morbides. Quand on veut prouver que quelqu’un ne s’est pas suicidé, est-ce vraiment judicieux que d’insister autant là-dessus ?

À ce stade on ne sait plus où est la sincérité de Wolfe : est-ce qu’il avait envie d’écrire une biographie et qu’il s’est servi de l’argument brûlot pour attirer l’attention ? Ou bien est-ce qu’il se sert des pages biographiques pour faire enfler son brûlot ? Au bout du compte, rien ne fonctionne.

Don Wolfe s’apprêtant à soupeser les faits

Don Wolfe s’apprêtant à soupeser les versions des faits

Don Wolfe anéantit son propos aussi par une utilisation chaotique des sources. Passe encore que, pour la plupart d’entre elles, il ne les cite et décortique qu’en postface, c’est un fait d’édition assez répandu, on relègue ce travail dans le péritexte par peur qu’il nuise, s’il était dans le texte, à la fluidité de la lecture – bien qu’encore une fois, quand on veut démontrer un truc aussi important, il vaut mieux ménager le lecteur et mettre toutes les chances de son côté (moi j’aurais intégré les sources dans la démo, je peux t’le dire !). Le plus facepalmant est que Wolfe, quand il se décide exceptionnellement à les mettre dans le bouquin, fait n’importe quoi.

Quand il évoque le tournage du Prince et la danseuse, il se réfère, évidemment, à Une semaine avec Marilyn de Colin Clark. SAUF quand Wolfe se met à parler de la liaison que Marilyn aurait eu sur le temps du tournage. Sa thèse est qu’elle aurait fricoté avec Kennedy. Et jamais il ne fera mention de son fricotage avec Colin Clark, pourtant largement décrit dans Une semaine avec Marilyn. On sait que c’est coutumier pour les zigs qui ont côtoyé la Monroe de s’inventer une histoire avec elle, et il n’est pas exclu que Colin Clark soit de ces gens-là. Il n’est pas exclu non plus que Marilyn niquait Clark en semaine et Kennedy les week-ends (ou l’inverse, peu importe, t’as saisi l’idée). Mais comment Wolfe peut passer à côté de ça ? Avant de dire que Marilyn se tapait Kennedy à ce moment-là, il aurait fallu démonter la version de Clark, qui ne peut pas coïncider. « Dans Une semaine avec Marilyn, Colin Clark raconte que Marilyn arrivait souvent en retard. Il paraît aussi qu’elle trompait son mari – à mon avis c’était avec Kennedy. Dans Une semaine avec Marilyn, Colin Clark raconte que Marilyn faisait l’unanimité quand on regardait les rushes. » TU VOIS C’QUE J’VEUX DIRE ? Le fait que Wolfe passe ce truc pas très important sous silence au profit de sa démo participe aussi beaucoup à la méfiance qu’on a envers tout ce qu’il dit.

Exemple encore plus représentatif : Wolfe, dans la dernière partie, avance que les Kennedy auraient organisé, avec Sinatra et ses potes mafieux, un viol collectif de Marilyn pour en faire des photos et l’empêcher par chantage d’aller raconter leurs secrets à la presse. C’EST HYPER GRAVE COMME ACCUSATION, ON EST D’ACCORD ? Wolfe ne fournit aucune source pour appuyer cette accusation. EN REVANCHE, quand Wolfe se demande si Marilyn a mangé avant de mourir, il est très précis, il recoupe les témoignages, un tel a dit qu’il avait mangé des burgers avec elle, une telle a dit qu’elle n’avait pas mangé car elle avait la diarrhée, observons son relevé de téléphone il s’avère qu’elle était en ligne avec bidule à l’heure où un tel dit avoir mangé des burgers avec elle, etc. LÀ JE PENSE QUE TU VOIS C’QUE J’VEUX DIRE

Et la vérité dans tout ça ?

Et la vérité dans tout ça ?

La vérité

La vérité c’est qu’effectivement la mort de Marilyn est suspecte pour plein de raisons, mais la vérité c’est aussi et surtout qu’il est impossible de trancher. Don Wolfe a beau faire le malin, il est pas plus avancé que nous, et son bouquin est en la preuve parfaite : on ne peut pas écrire un livre aussi bancal quand on est convaincu – et pas seulement persuadé – d’un fait. La vérité c’est également que Don Wolfe, il a eu la chance de rencontrer Marilyn Monroe en personne sur le tournage de Certains l’aiment chaud. Le cosmos est mal foutu. Heureusement, pour nous autres, les bouseux, il reste les photos où Marilyn est trow mimi :3

mimi

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