Comment épouser un millionnaire / Love, Marilyn

Comment épouser un millionnaire, Jean Negulesco, 1953

Ne tournons pas autour du mot : Comment épouser un millionnaire n’est pas un très bon film. Et ce qui vient en preums dans la liste des trucs qui le plombe, c’est paradoxalement son argument de vente principal – j’ai nommé le cinémascope.

Soit : on comprend l’intérêt financier, le cinémascope était un gadget inédit (Comment épouser est historiquement le premier film à utiliser la technique) qui pouvait justifier l’achat d’un ticket de cinoche à lui tout seul, surtout couplé comme c’est le cas ici avec un pimpant Technicolor. Comme le montre parfaitement l’affiche ci-dessus, on vendait le cinémascope (c’est écrit en plus gros sur l’affiche que le nom des actrices !) de la même manière qu’on a vendu et vend encore la 3D – vois comme la main de Marilyn « sort » de l’image. Le spectacle sera plus que jamais immersif ! Ça vaut vraiment la peine de bouger ton cul de devant ta télé ! Quand Lauren Bacall fera un clin d’œil, tu sentiras du vent dans tes cheveux ! Ce que les inventeurs de ce piètre argument ont oublié de dire (à dessein ?), c’est que, quand même, le seul truc authentiquement « immersif » qui soit c’est… bah les bons films quoi. T’auras beau mater Le monde fantastique d’Oz en IMAX 3D SIÈGES QUI REMUENT AU RYTHME DU FILM, tu te feras pâlement chier. A contrario, tu peux te faire Fenêtre sur cour en VF sur une petite télé posée à l’envers sur le dos d’un rhino qui te charge, TU SERAS DEDANS. Je m’égare.

How_to_marry_a_millionaire

« I never saw so much snow. – I’m sorry about this. Be patient. I’ll get you out of here as soon as I can. – I figured I might have to put on some skis, but not in this snow ! »

Si le recours au cinémascope est donc économiquement compréhensible, il s’avère qu’artistiquement il est antinomique. Le cinémascope dans La Tunique, qui sortit la même année, pas de souci : c’est du péplum, c’est du spectacle, c’est les grands espaces, c’est l’épique. Le cinémascope est clairement fait pour embrasser ce genre de films grandiloquents. Mais dans une screwball comedy qui, par définition, est un genre centré sur l’humain, le format n’a pas beaucoup d’intérêt.

Alors le film trimballe ce fardeau tout du long et ne s’en dépêtre que lors de rares scènes de montagnes même pas vraiment belles. Le reste du temps, Negulesco se démerde pour habiter la largeur du plan comme il peut – alors en fait toi tu vas parler à ta pote depuis le coin opposé de la pièce allez tu vas PARCE QUE JE LE DIS CONNASSE ! À la limite, le format aurait pu donner un truc valable si on l’avait mis dans les mains d’un cinéaste pas trop dépourvu d’épaules. Y’a jamais de gros plan, c’est très distancié, très peu empathique : OK, servons-nous de ça pour jouer la carte humour à froid, le personnage est coincé dans la dynamique tragique du vaudeville, contemplons-le de loin se débattre avec la mécanique implacable de la narration. QUE. DALLE. La fiche Wikipédia Negulesco dit qu’il avait un vrai don pour la cuisine. On peut pas tout avoir.

Marilyn_Monroe,_Betty_Grable_and_Lauren_Bacall_in_How_to_Marry_a_Millionaire_trailer_2

« You know who I’d like to marry ? – Who ? – Rockefeller. – Which one ? – I don’t care. – I wouldn’t mind marrying a Vanderbilt. – Or Mr. Cadillac. – No such person. I checked. – Is there a Mr. Texaco ? »

Le pire, c’est que le cinémascope a pourri l’écriture. Comment épouser pâtit grandement du fait que ses trois héroïnes sont séparées pendant la majeure partie du film (encore un mensonge de l’affiche !). On passe 10 minutes avec l’une, puis avec l’autre, puis avec l’autre, puis re-avec la première, et ainsi de suite, sans que ça communique. On a trois court-métrages parallèles plutôt qu’un long métrage. Or c’est censé être l’adaptation d’une pièce de théâtre. Alors bon – ce que je vais dire est totalement spéculatif mais si t’es pas content, je suis sûr qu’il y a un dossier « Les moments choc de The Walking Dead » qui t’attend sur Allociné – je doute dans que dans la pièce, Machine badde à New York tandis que Truchmuche crèche dans le Maine et  Bidule vole vers le New Jersey. C’est pas scéniquement possible. Je crois.

Le film contient en fait un ressort inexploité. Les héroïnes commencent par louer un appart luxueux, en partant du principe qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre – ou plus précisément, qu’on n’attrape pas Bill Gates avec une chambre de bonne. Mais concrètement, cet appart n’a aucun rôle dans l’intrigue. Moi je pense que dans la pièce, tout se passait dans cet appart en entremêlant savamment les trois storylines, mais que la prod a exigé de restructurer tout ça pour maximiser les séquences extérieures et donc l’emploi du cinémascope. BULLSHIT.

"Have you been scratching yourself ? - Models aren't allowed to scratch."

« Have you been scratching yourself ? – Models aren’t allowed to scratch. »

C’est un film de producteurs et tu vas devoir t’y faire si tu t’y lances. Y’a un bon tiers de séquences reloues qui ne sont que là que pour contenter le spectateur lambda qui s’est déplacé pour en voir de toutes les couleurs. Pour n’en citer que deux, il faut savoir que d’une part le film s’ouvre laidement sur une séquence laide de 6 minutes laides sur un orchestre symphonique qui joue de la musique d’orchestre symphonique (SANS LIEN AUCUN AVEC LE FILM évidemment) et que d’autre part on se tape à mi-parcours un défilé de mode d’autant plus superflu et interminable que nos trois donzelles passent les premières. Ces deux séquences n’existent que pour rentabiliser la soirée au ciné de Mr. and Mrs Smith. C’était une vraie sortie ! On est allés à l’opéra ! Ensuite on a vu des belles robes ! On est même allés faire du ski ! Après ça, personne n’ose dire que le film est pas terrible.

How To Marry A Millionaire 2

« If he doesn’t fly to London, I’ll meet his mother Saturday. – Down where ? – Atlantic City. – What did you say this guy did ? – Oil, darling. Simply barrels of it. – Says he. – You ought to hear him talk about it. – We ought to put a check on him. – Why ? What do you mean ? – Nobody’s mother lives in Atlantic City on Saturday. »

Bon, et Marilyn dans tout ça ? Eh bin Marilyn, dans tout ça, on lui donne pas vraiment de matos pour tirer son épingle du jeu. De manière assez surprenante, on lui colle pas le rôle qui lui revient automatiquement dans 85% de sa filmographie, celui de la blonde écervelée. De manière beaucoup moins surprenante, on ne lui file pas non plus le rôle de la meuf maline. Elle est l’entre-deux. Son gimmick : je suis myope et n’assume pas. Et elle doit tenir là-dessus pendant une heure et demie. Du coup, elle se tape aussi l’intrigue la moins intéressante, celle qui ne décolle qu’au bout d’une heure de métrage, quand les deux ont déjà pris le large depuis un moment. Marilyn fait le job sans souci, mais on sort du truc avec la nette impression que les types l’ont sous-exploitée. Quitte à la faire jouer dans ta comédie de merde, donne-lui au moins un p’tit numéro musical, qu’on s’amuse cinq minutes.

Ce film est mineur dans la filmo de notre Marilyn et je ne te le conseille que si tu kiffes les binocles et les jambes, qu’on pourrait aussi appeler les « 50s boobs ». De toute, y’a pas à discuter, l’air de rien, je viens de te liquider les quelques passages rigolos.

"You know what they say about girls who wear glasses. - What are you talking about ? - 'Men don't attend to girls who wear glasses.'" (Après des heures de recherche, à mon grand désespoir, ceci n'est pas une blague car les américains n'ont pas d'équivalent pour notre bon vieux Femme à lunettes, femmes à quéquettes.)

« You know what they say about girls who wear glasses. – What are you talking about ? – ‘Men don’t attend to girls who wear glasses.' » (Après des heures de recherche, à mon grand désespoir, ceci n’est pas une blague car les américains n’ont pas d’équivalent pour notre bon vieux Femme à lunettes, femmes à quéquettes.)

Love, Marilyn, Liz Garbus, 2012

Pas plus tard qu’il y a pas très longtemps, Canal Plus proposait une soirée Marilyn en enchaînant My Week with Marilyn et ce docu inédit sur l’actrice. EH BIN, tenez-vous bien, JE L’AI REGARDÉ.

11

Le dispositif de Love, Marilyn mêle un format classique de documentaire biographique (récit linéaire d’une vie avec images d’archive et voix-off) et un artifice plus inattendu qui consiste à faire dire des textes de Marilyn (ceux-là même qui sont contenus dans le joli bouquin Fragments) par des acteurs et actrices qu’on connaît bien, tels que Glenn Close, Uma Thurmann, Lindsey Lohan, Paul Giamatti… Et sur le papier ça paraît fonctionner.

Par contre, pas sur le papier, c’est la catastrophe. Poussant à l’extrême le vice qu’avait déjà Fragments (on utilise des textes plutôt banals pour affirmer la profondeur de Marilyn), Love, Marilyn nous fait assister à de ridicules numéros de cabotinage où la tripotée d’acteurs balance avec une intensité bien fake les gribouillages de notre pauvre Monroe. Le summum de la débilité est atteint quand Lili Taylor déclame avec l’aplomb d’un Bossuet d’oraison funèbre une recette de poulet rôti. Le visuel, pour ferrer la nullité de l’affaire, est à vomir. Les acteurs déambulent devant un fond vert, tandis que deux caméras les filment – le plan moyen fixe passe encore, mais alors le plan serré à l’épaule censé accentuer les émotions…

9

Tu te dis « Ok, la partie acteurs est pourrie, mais la partie classique ? » Eh bah la partie classique est classique. T’apprends que dalle si t’as lu la fiche Wikipédia de Marilyn Monroe. Et dire que le film se vend sur l’aspect « ON VA VOUS MONTRER TOUT CE QUE VOUS IGNORIEZ SUR L’ACTRICE !!! »…

Cela dit, Love, Marilyn évite le ratage absolu par deux petits trucs qui font bien plaisir. D’un côté, les images d’archive sont très bien restaurées et ça m’a permis ENTRE AUTRES de voir le légendaire Happy Birthday Mr. President comme je ne l’avais jamais vu. De l’autre, le film insiste pour montrer que Marilyn Monroe est ACTIVE et CONSCIENTE, contrairement à l’immonde My Week with Marilyn qui la peint comme une bécasse capricieuse, inconstante et (malgré lui) sans talent. Qu’on compare par exemple le sort réservée au tournage du Prince et la danseuseMy Week with Marilyn nous dit « bon bah voilà, Marilyn était dépressive, elle faisait n’importe quoi – mais bon c’est pas grave, les gens trouvent qu’elle joue bien ». Love, Marilyn nous dit « le réalisateur ayant été odieux avec elle, l’actrice décida de foutre la merde durant tout le tournage ». DÉCIDA. EH OUI. Dans les faits, c’est certainement plutôt un mélange des deux versions, mais la version 1 est tellement convenue, que perso, j’ai plutôt envie d’entendre mille fois la version 2.

3

Voilà. C’est tout pour aujourd’hui. Mais vu que j’aime pas trop qu’on se quitte fâchés, voici deux cadeaux. Cadeau 1 : mon Tumblr, Par hasard Marilyn. Il est bien. Le concept : « À chaque fois que je croiserai Marilyn, sur le web, dans la rue, j’immortaliserai ici la rencontre, et tracerai par la transversale mon parcours en fils invisibles. » Cadeau 2 : une séquence géniale du Milliardaire de George Cukor. Ce serait parfait si Cukor avait pas fourré des plans de coupe sur ce gros con d’Yves Montand. MON CŒUR… EST À PAPA ! YOU KNOW… LE PROPRIÉTAIRE !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s