Cloud Atlas c’est génial

Cloud Atlas, réalisé par un trio de réalisateurs – Tom Tykwer (Le Parfum) / Andy & Lana (ex-Larry) Wachowski (Matrix, Speed Racer) – faisait partie de ces projets que j’avais particulièrement envie de découvrir. Le chemin de croix que les créateurs ont dû emprunter pour financer et distribuer l’adaptation du roman de David Mitchell, son étonnant statut de film « indépendant » mais millionnaire (100 ME de budget), la claque reçue par une très faible mobilisation de la critique et du public au moment de sa sortie américaine, contrastant avec l’attente monumentale d’une génération geek profondément marquée par la trilogie Matrix, donnaient à Cloud Atlas une aura particulièrement atypique.

De fait, les Wachowski bénéficient (ou souffrent, selon les points de vue) d’une réputation de cinéastes complexes, illuminés, déjantés, attirés par l’anticipation et la science-fiction. Cette réputation s’est forgée surtout avec Matrix, trilogie OVNI alliant les recettes du grand spectacle, mais aussi, déjà, des questionnements métaphysiques et une certaine perspective des sociétés lobotomisées contre lesquelles se battent des individus isolés. Cette complexité accolée à leur profil n’est en réalité que spécieuse, car il n’y a chez les Wachowski de l’original, de l’atypique que dans la construction scénaristique et le visuel. Le propos quant à lui coule de source mais nécessite effectivement un lâcher-prise que très peu sont prêts à consentir. Il n’est nullement besoin pour saisir ce genre d’œuvre de s’élever, d’intellectualiser, de conceptualiser. La logique de compréhension se situe au contraire dans une descente vers une appréhension plus sensitive et instinctive. S’il est une complexité, ou plutôt une difficulté, elle se situe dans ce cheminement « vers le bas ».

Il en va donc naturellement de même pour Cloud Atlas, qui, avec ses six histoires se déroulant dans des cadres spatio-temporels différents prend effectivement lors de la première demi-heure un aspect irritant pour beaucoup, de complexité. Il n’est dès lors pas étonnant de voir des avis extrêmement tranchés sur le film : ceux qui ont détesté sont ceux qui ont cherché à comprendre toutes les connexions et à trouver à tout prix un sens général, et ceux qui ont aimé sont ceux qui avaient dès le début renoncé à cette vaine quête.

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Le début de film, pourtant, est un sommaire : il présente une à une les époques et leurs personnages avec une grande simplicité. Les univers sont donc rapidement discernables. La première couche est un film d’époque, la deuxième un drame, la troisième un polar, la quatrième une comédie, la cinquième une science-fiction, et la sixième une fantasy dans un futur post-apocalyptique. Le puzzle est donc particulièrement dispersé. Les trois réalisateurs vont prendre 2h45 pour déployer leur cinéma et reconstituer toutes les pièces. L’idée principale de Cloud Atlas est que nos actes, et les traces qui les relatent, peuvent avoir des répercussions, même insignifiantes, même isolées, dans le futur. Une nouvelle fois, trouver toutes les connexions entre les différents espaces-temps ne sera pas possible lors d’un premier visionnage du film car elles sont extrêmement nombreuses. Mais une première grille de déchiffrage est tout à fait accessible, directement par des artifices basiques : le montage tout d’abord, grande spécialité des Wachowski (cf les séquences hallucinantes de Speed Racer), est plus ou moins cadencé, et lie les intrigues par des situations jouant sur les mêmes cordes : tour à tour le suspense, l’émotion, la réflexion, l’action. La musique, particulièrement réussie dans sa valeur grandiose comprend une symphonie, le Cloud Atlas Sextet, qui est le marqueur sensitif qui joue un rôle décisif dans la synchronisation des différentes histoires.

Montage et musique sont donc deux artifices particulièrement réussis dans ce film pour une première lecture. Ensuite, dans le scénario même se développe une logique de transmission des histoires entre les différentes époques par le biais de plusieurs médias : un journal de bord, une correspondance, une enquête journalistique publiée, un film et un culte. Ainsi, sur plus de 500 ans, et grâce à ces passages de relais, les personnages se font écho, et leurs parcours se rejoignent symboliquement pour ne former plus qu’une unité de sens qui surgit à la fin. Le choix de donner aux acteurs plusieurs rôles dans les différents cadres spatio-temporel sert intelligemment cette perspective. Cela donne d’ailleurs lieu à d’incroyables métamorphoses qui se jouent des couleurs de peau, des sexes et des carrures qui ne sont pas sans rappeler l’évolution personnelle de Lana Wachowski et plus largement l’évolution d’une humanité qui ne se limite plus à une identité binaire.

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Il m’apparaît dès lors que les six histoires ne se rejoignent que dans une symbolique, et non dans une même intrigue puisqu’elles sont relativement indépendantes. Cette symbolique, c’est celle de la rébellion : la prise en main des individus par eux-mêmes, une révélation personnelle qui amène à une révolte contre un système oppressant (l’esclavagisme, l’industrialisation déshumanisée, la loi du silence, le chantage, la violence physique, etc…), et donc de fait génère une volonté d’agir seul ou en groupe. Cette couleur révolutionnaire (dans son idéal) donne au film une certaine profondeur qui permet de faire glisser l’expérience de Cloud Atlas du sensitif vers le politique et le métaphysique, sans lourdeur ni racolage bien qu’à certains moments on regrettera une certaine mièvrerie.

Ainsi, Cloud Atlas questionne intimement son spectateur sur sa capacité à exercer son libre-arbitre, sur le sens de sa vie, sur les liens qu’il tisse avec les autres. Il le fait, comme ont pu le dire certaines critiques, sur le mode d’un schéma manichéen, teinté à la fois de catastrophisme (5ème époque, Neo-Seoul) mais aussi d’idéalisme. Manichéen, certes, mais c’est ce qui nous pousse, par la provocation, à réfléchir aux thématiques proposées par le film.

D’une sincérité évidente, la proposition de la fratrie Wachowski et de Tom Tykwer se mue en une œuvre cinématographique inclassable qui se saisit plus qu’elle ne se comprend. Esthétiquement, le film correspond aux univers des réalisateurs, le plus jouissif restant ces passages dans le Seoul du XXIIème siècle qui permettent aux Wachowski de s’illustrer dans une esthétique qu’ils maîtrisent à la perfection. Les acteurs, visiblement ravi de pouvoir jouer aux transformistes, sont plus qu’à la hauteur, avec notamment Tom Hanks, qui, avec pas moins de huit rôles, évolue sans difficulté dans tous les registres possibles et imaginables.

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